Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 20:10

Au centre du laboratoire des alchimistes règne l’Athanor, le foyer qui abrite le feu primordial sans lequel l’Oeuvre ne peut se réaliser.

 

 

Le Feu et l’Athanor, "fourneau des Philosophes".

 

"Desciption des nouveaux fourneaux philosophiques" est le titre d’un ouvrage qui figurait encore en bonne place dans la bibliothèque des chimistes du 18ème siècle. Son auteur, Johann Rudolf Glauber (1604-1670) est un personnage charnière, parfois décrit comme le dernier des alchimistes, ailleurs comme le premier chimiste. Quoi qu’il en soit, son laboratoire, les corps qu’il y prépare, ses méthodes, son vocabulaire, sont clairement issus de la tradition alchimiste.

 

Né en Bavière, à Karlstadt sur le Main, il est le fils d’un barbier à une époque où ces honorables artisans, en plus de couper la barbe, étaient à la fois dentistes et chirurgiens. Ayant quitté l’école jeune, il se forme auprès des apothicaires pour s’installer lui-même comme pharmacien à Amsterdam où il fait fortune en commercialisant un remède de son invention, le célèbre "sel de Glauber" ou "sel admirable", préconisé comme laxatif, un des traitements majeurs de l’époque avec la saignée. Aujourd’hui reconnu comme étant du sulfate de sodium, il n’est plus guère utilisé que dans l’industrie des détergents. Grandeur et décadence !

 

Le titre complet de l’œuvre dont la traduction est publiée à Paris en 1659 est :

 

" La description des nouveaux fourneaux Philosophiques ou Art distillatoire, par le moyen duquel sont tirés les Esprits, Huiles, Fleurs, et autres Médicaments : par une voie aisée et avec grand profit, des Végétaux, Animaux et Minéraux. Avec leur usage, tant dans la Chymie que dans la médecine. Mis en lumière en faveur des Amateurs de la Vérité."

 

 

 

Le titre n’est pas mensonger. Le livre constitue un véritable cours de technique chimique. Le matériel, en particulier, y est décrit avec précision. Il n’y a pas de chimie sans laboratoire ; plus d’un siècle plus tard Lavoisier procèdera de la même façon en consacrant l’essentiel du second tome de son Traité élémentaire de chimie, publié en 1789, à la description des instruments utilisés avec leur mode d’emploi.

 

La distillation, "l’Art distillatoire", étant l’opération essentielle de l’alchimie, le premier élément à maîtriser est le feu. Van Helmont, alchimiste né à Bruxelles en 1579 et à qui on attribue l’usage premier du mot "gaz", se déclarait "philosophe par le feu". Le fourneau du "philosophe", l’Athanor, est donc d’une extrême importance. Loin d’être un fourneau banal c’est un appareil destiné à séparer les "esprits" des corps de la gangue corporelle qui les emprisonne.

 


Le fourneau des philosophes. C’est en son sein que se réalise la distillation.
Glauber, La description des Fourneaux Philosophiques, 1659

Voir aussi texte en latin


Fait de briques ou de terre réfractaire, il sera construit, petit ou grand, dans des proportions qui ne doivent rien au hasard. Notons celles que nous propose Glauber. Si le diamètre intérieur est de un pied, il aura quatre pieds de hauteur : un pied, de l’ouverture du fond, jusqu’à la grille supportant les charbons, un pied au-dessus de celle-ci jusqu’à la porte par où se chargent les charbons ardents, deux pieds encore jusqu’à la partie supérieure d’où sort un tuyau de fer, un "canon", par où s’échapperont les "esprits". Au sommet, une ouverture étroite munie d’un couvercle qui assurera initialement le tirage et par laquelle seront ensuite introduites les matières à distiller.

 

De la "manière de distiller" :

 

La façon de distiller de ces chymistes mérite qu’on s’y arrête.

 

"Premièrement il faut mettre dans le fourneau des charbons ardents, et après les couvrir d’autres, tant que le fourneau soit presque plein jusqu’au col du canon ; ce fait, ne couvre point le haut du fourneau de son couvercle… jusqu’à ce que le feu soit bien allumé, et la fournaise bien chaude, alors jette dedans une cuiller de fer de ta matière préparée autant qu’il en faut pour couvrir les charbons ; ce fait ferme bien le trou du dessus avec son couvercle… car par ce moyen toutes les choses qui seront jetées dedans, seront forcées à passer à travers du col du canon, et aller aux récipients sous forme d’une nuée épaisse, et se condenser en un esprit acide ou huile…"

 

Ainsi parlait Glauber.

 

Le moderne chimiste remarquera d’abord que la façon de jeter le corps à "distiller" directement sur les charbons ardents, ne correspond pas exactement à l’idée qu’on se fait aujourd’hui d’une distillation. Le procédé s’apparente plutôt à celui du métallurgiste qui place son minerai au sein de la fournaise pour obtenir le métal en fusion. Nous pouvons soupçonner, aujourd’hui, que cette méthode, mettant le corps au contact du charbon, avait nécessairement des incidences sur le produit obtenu et sur l’interprétation de la réaction qui était en réalité bien autre chose qu’une simple "distillation".

 

La chasse aux "esprits" acides.

 

La "distillation" est l’art majeur des alchimistes, cette opération leur permet, entre autres, de produire des acides, autre moyen de séparer, par la "dissolution", les différents composants des corps. La traque des "esprits acides" a donc été une des activités essentielles des alchimistes.

 

Les alchimistes imaginent un "principe acide" universel qui s’exprimerait de façon plus ou moins intense dans les "esprits" que leur science leur permet d’extraire des corps naturels. L’acide absolu, "l’Alkaest", capable de dissoudre toute matière, est d’ailleurs l’un des objectifs de la recherche alchimique.

 

La découverte de l’un des premiers acides connus, l’acide chlorhydrique, "l’esprit de sel", est attribuée à l’alchimiste arabe Jâbir ibn Hayyân (721-815) connu en Europe sous le nom de Geber. Célébré comme le premier des "chymistes", on le crédite aussi de l’invention de l’alambic et de la distillation. Il aurait également découvert l’acide nitrique dont le mélange avec l’acide chlorhydrique constitue "l’eau régale", la seule liqueur capable de dissoudre le métal royal : l’or !

 

Recette, selon Glauber, pour obtenir "l’esprit de sel".

 

Comme premier exemple de distillation, Glauber décrit celle du sel ordinaire, le sel marin. Elle permet d’obtenir "l’esprit de sel", notre acide chlorhydrique, dont Glauber estime qu’il existe peu d’acides qui l’excèdent "en force et en vertu".

 

Sa recette :

 

"Mêle du sel, et du vitriol, ou alun, ensemble, broie les bien dans un mortier, (car mieux ils sont broyés, et plus sort-il d’esprit) alors jette ce mélange sur le feu, avec une cuiller de fer, autant qu’il suffit pour couvrir les charbons, et lors avec un grand feu, les esprits sortent, et vont dans le récipient, et étant coagulés, ils descendent dans une écuelle, et après dans un autre récipient, et si tu entends bien ce travail, l’esprit descendra continuellement comme de l’eau au travers du canal, de la grosseur d’une paille, et tu pourras aisément tirer toutes les heures une livre d’esprit…"

 

Du Vitriol doit donc être mêlé au sel marin. Sous le nom de Vitriol on désigne divers sulfates métalliques naturels. Leur "distillation" sur charbons ardents permet d’en extraire un "esprit", l’acide vitriolique, aujourd’hui désigné comme acide sulfurique. La réaction décrite par Glauber correspond donc à l’action de l’acide sulfurique sur le chlorure de sodium qui est encore de nos jours une méthode industrielle de préparation de l’acide chlorhydrique. Cette vieille alchimie était déjà bien savante !

 

Elle avait aussi l’esprit pratique. L’usage de "l’esprit de sel", l’acide chlorhydrique, a, par exemple, une étendue qui a de quoi étonner.

 

On sait que, à part l’argent et l’or, il dissout les métaux, mais c’est aussi "une excellente médecine de laquelle on se peut doucement servir aussi bien dedans que dehors, il éteint la soif contre nature dans les maladies chaudes, nettoie et consomme les humeurs flegmatiques de l’estomac, excite l’appétit, est bon pour l’Hydropisie, la Pierre, la Goutte etc. ".

 

Il ne faut en effet pas oublier que, depuis Paracelse (1494-1541), la "chymie" est devenue la source d’une multitude de remèdes qui parfois guérissent… ou parfois tuent. Chaque époque a ses modes. Abandonner les extraits végétaux ou animaux au profit des sels minéraux issus des laboratoires est alors l’un des signes de la "modernité" en médecine. La chimie deviendra, pour longtemps, le domaine des apothicaires et Guillaume-François Rouelle, dont Lavoisier suivra les cours, était lui-même un apothicaire renommé dont Turgot, Condorcet et Diderot ont été les élèves.

 

La médecine n’est d’ailleurs pas le seul endroit où les produits de l’alchimie se montrent utiles. Pour ce qui est de l’esprit de sel, l’acide chlorhydrique :

 

"on ne le doit pas même mépriser pour la cuisine ,nous dit Glauber, car on en assaisonne diverses viandes agréables et bonnes pour les malades, aussi bien que pour ceux qui sont en santé, beaucoup mieux qu’avec le vinaigre et autres choses acides, et il fait beaucoup plus en petite quantité que ne fait le vinaigre en une grande ; mais il sert particulièrement pour les pays qui n’ont point de vinaigre, on s’en sert aussi au lieu de verjus (jus de raisin vert), et de jus de limons : car en étant préparé par cette voie il est meilleur marché que le vinaigre ou le jus de limons : il n’est pas corruptible comme sont les jus faits par expression, mais il devient meilleur avec le temps.
 

Étant mêlé avec sucre, c’est une excellente sauce pour la viande rôtie… quelque chose que l’on prépare avec cet esprit comme poules, pigeons, veau etc., ils sont plus agréables au goût que ceux qui sont préparés avec le vinaigre, le bœuf étant macéré avec cet esprit, devient en peu de jours si tendre, que s’il avait été macéré un long temps avec du vinaigre ; l’esprit de sel peut faire tout cela et beaucoup d’autres choses."

 

De l’acide chlorhydrique pour remplacer le citron et le vinaigre ? Déjà la "malbouffe" ? Sans doute faut-il se replacer dans le contexte de l’époque. Les méthodes de conservation y sont limitées : le sel, le salpêtre, la fumaison, le vinaigre. Mais ce dernier est onéreux et, proposer un produit nouveau, efficace et moins cher, peut attirer une clientèle. De là à en faire des sauces, il y a sans doute de la marge, mais faut-il rappeler que le suc gastrique est pour une bonne part constitué d’acide chlorhydrique ? La recette proposée par Glauber était donc simplement une prédigestion. Avis aux amateurs de "gastronomie moléculaire" ! Notons aussi, que sous la dénomination de E 507, l’acide chlorhydrique fait encore partie de la liste des additifs alimentaires de notre alimentation industrielle.

 

Pour compléter cette évocation de l’usage des fourneaux des philosophes, nous noterons que son foyer peut être également muni d’un vase qui peut être de cuivre, de fer ou de terre suivant la nature plus ou moins corrosive des matières à distiller.


Le fourneau est ici muni d’un globe de cuivre B relié à un système réfrigérant.
Glauber, La description des Fourneaux Philosophiques, 1659.


C’est ainsi qu’est distillé le "vitriol", sulfate métallique naturel, pour en extraire l’acide vitriolique (acide sulfurique) et sa version concentrée : "l’huile de vitriol". Le produit, est d’une extrême importance. C’est par son action, nous l’avons vu, qu’on pourra extraire l’esprit de sel (l’acide chlorhydrique) du sel marin. C’est lui aussi qui permettra d’extraire du salpêtre (nitrate de potassium naturel) "l’esprit de nitre" (acide nitrique), "l’eau forte" utilisée par les graveurs et capable de "dissoudre" le cuivre.

 

Tel que décrit par Glauber, c’est également une extraordinaire panacée. A la dose de quelques gouttes dans un verre d’eau, "c’est une excellente médecine pour l’épilepsie, pour la folie ou rage appelée manie, pour la suffocation de matrice, pour le scorbut, et pour cette autre espèce de folie appelée mélancolie hypochondriaque". Et la liste de ses bienfaits s’allonge : la peste, la colique, la gale, les dartres, la goutte, le cancer, les brûlures, la gangrène, "en un mot cet esprit que les sages anciens appelaient le soulphre des philosophes, fait effet généralement en toutes maladies".

 

Notons que Glauber est bien un alchimiste quand il voit dans le mot Vitriol les premières lettres la phrase latine : "Visitabis interiora Terra Rectificando Invenies occultum lapidem " qu’il traduit par "Tu visiteras l’intérieur de la Terre et en rectifiant tu trouveras la Pierre cachée qui est la véritable médecine". Phrase célèbre qui, en traversant les siècles, a accompagné bien des rituels supposés mener à la "pierre philosophale".

 

"Inventés" par les alchimistes, les acides seront à la base de l’activité des chimistes, leurs successeurs. N’oublions pas que Lavoisier, en qui certains commentateurs voient le "père" de la chimie moderne, a construit sa théorie sur les propriétés de l’oxygène nommé ainsi car considéré, par lui, comme le "générateur des acides".


Cette histoire est évoquée dans :

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.


Ainsi que dans :

 

Histoire du carbone et du CO2.

JPEG - 77.7 ko

Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…, coupable : le dioxyde de carbone. Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

Un livre chez Vuibert.

feuilleter

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone
et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole. Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?

Partager cet article

Repost 0
Gérard Borvon - dans Chimie
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog d'histoire des sciences
  • Le blog d'histoire des sciences
  • : Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine. La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.
  • Contact

Recherche

Pages

Liens