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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 20:30

Stockholm, 2001 : un imaginaire Comité Nobel pour la chimie décide de décerner le premier " rétro-Nobel " de l’histoire à l’inventeur de l’oxygène. Mais à qui doit revenir ce titre ?


Oxygène

 

 

Carl Djerassi, Roald Hoffmann

1777, à la cour de Suède : le roi Gustave III réunit en une rencontre non moins fictive le Français Lavoisier, l’Anglais Priestley et le Suédois Scheele, accompagnés de leurs épouses, et leur demande de faire la preuve de leur découverte. Avec virtuosité, fantaisie et humour, se répondent alors scènes présentes et passées, discussions scientifiques et joyeuses mascarades, expérimentations et basses manœuvres, les trois savants ne reculant devant rien pour s’attribuer l’antériorité de la découverte, pas plus que leurs clones du XXe siècle pour pousser en avant leur propre champion.

 

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Kislorod

 

 

Oxygène d’Ivan Viripaev, l’enfant terrible de la nouvelle dramaturgie russe, monté par le Bulgare Galin Stoev, est un spectacle hors norme qui ne cesse, depuis sa création en français à Bruxelles en septembre 2004, de tourner sur les scènes européennes les plus dynamiques.
 

Ce texte (Kislorod en version originale), créé à Moscou en octobre 2003 par le metteur en scène Viktor Ryjakov, a provoqué un choc.. . Très rapidement, Kislorod devient un des spectacles les plus fréquentés de Moscou, fait le tour des festivals internationaux et remporte de nombreux prix en Russie.
 

Disons-le d’emblée, Oxygène est une oeuvre déroutante. Son texte est structuré de façon inhabituelle, la mise en scène et le jeu tiennent davantage de la performance que ce que l’on associe habituellement à l’idée de théâtre et ce spectacle court-circuite les rapports que l’on établit communément entre la morale, l’ intime, le politique, le religieux, l’actualité, l’Histoire et le discours artistique. Mais passé le premier choc de ce théâtre qui ne ressemble à rien, on y trouve une représentation d’une justesse éblouissante de ce qu’inflige à nos âmes le chaos dans lequel le monde actuel nous plonge, qu’on le veuille ou non. Pas surprenant que la figure tutélaire d’Oxygène soit Griboïedov, passé à l’histoire du théâtre russe pour sa comédie Le Malheur d’avoir trop d’esprit.
 

Le texte, d’abord. Oxygène est divisé en dix « compositions » (comme l’a dit l’auteur : « comme des chansons, mais avec des mots à la place des notes »), chacune avec son titre, la plupart avec couplets et refrain : Danses, Sacha aime Sacha, Non et oui, Le rhum moscovite, Le monde arabe, Comme sans sentiments, Amnésie, Les perles, Pour l ’essentiel et Un baladeur sur les oreilles. Chacune s’ouvre par une injonction religieuse comme « Tu ne tueras point; celui qui tuera sera jugé » ou encore « Tu ne commettras pas l’adultère; quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis dans son coeur l’adultère ». Ces compositions évoquent une histoire entre Sacha-Alexandre et Sacha-Alexandra. Sacha l’homme vient d’une ville de province, Serpoukhov, « où aujourd’hui encore on tourne sans décor des films sur la Révolution » et « où en plein jour les gens tombent dans les rues sous l’effet de l’alcool ». Il a rencontré à Moscou Sacha femme, une flamboyante rousse de la nouvelle bourgeoisie russe. Après qu’ils soient devenus amants, Sacha homme est retourné à Serpoukhov et a tué son épouse à coups de pelle avant de l’enterrer dans le potager avec l’aide de ses amis.
 

Le recours à un fait -divers sanglant comme point de départ est analogue à la démarche de Dostoïevski pour Crime et Châtiment, un auteur et une oeuvre auxquels Viripaev glisse des allusions transparentes dans Oxygène. Ce recours est semblable parce que Viripaev utilise son point de départ pour questionner d’un point de vue moral le monde contemporain et la situation internationale : terrorisme, extrémisme et autres jusqu’au-boutismes. Mais cet te anecdote de départ ne débouche jamais sur une véritable intrigue narrative; elle est rapidement délaissée au profit d’une interrogation sur la pertinence d’écrire sur l’autre, de l’imaginer, parce que l’on est incapable d’écrire sur soi sinon pour se dissimuler :
 

« Le mensonge, c’est que tu n’as jamais parlé aux Sacha de Serpoukhov. »
 

Là où le texte ne cesse de troubler, c’est surtout par sa façon cavalière de circuler d’une catégorie de pensée à une autre, où grâce à un point- virgule on passe sans avertissement de la Jérusalem biblique à celle qu’agite aujourd’hui le conflit israélo-palestinien. C’est un texte dont la trame même est faite de raccourcis radicaux, où l’on dit de la relation entre Sacha homme et Sacha femme que « le gouffre entre eux étai t aussi énorme que la différence qu’il y a entre un gratte-ciel et l’avion qui le perce ». Des désirs adolescents pour Anna Kournikova à la mort par asphyxie des marins du Koursk au fond de la mer de Barents en passant par les interdits religieux, Viripaev recrée le télescopage des idées, des informations, des émotions et des sensations que chaque jour nous vivons. Et il le fait avec une conscience aiguë des problèmes qu’un tel état de vie soulève.
 

La mise en scène de Galin Stoev, en accord avec le texte, ne cesse de glisser entre la représentation (comme le théâtre traditionnel , où le lieu et le temps de la fiction sont différents de ceux des spectateurs) et la présentation (ce que font les conteurs et les chanteurs, où spectateurs et performeurs partagent un même temps et un même espace).
 

D’ailleurs, en Russie, le spectacle était joué indifféremment dans des théâtres, des bars, des clubs, voire des lieux non définis. Ainsi , les rapports ent re les comédiens, dans Oxygène, prennent le pas sur les rapports entre les personnages qu’ils jouent sans vraiment les incarner.

Ou plutôt, ils les incarnent autrement; Stoev a dit à ses comédiens :
 

« Ne jouez pas la folie. Soyez la folie. »
 

Pour révéler les réalités nouvelles, afin que l’on puisse les ressentir pour bien les appréhender, il faut aux arts des formes nouvelles. Cet Oxygène tente de cerner l’oxygène de nos vies : la conscience.

 
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Pour en savoir plus sur l'oxygène :

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.


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Gérard Borvon - dans Chimie
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