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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 13:42

En introduction à son dictionnaire de chimie, plusieurs fois réédité, le chimiste français Pierre-Joseph Macquer nous livre une histoire de la chimie, document essentiel pour comprendre l’état d’esprit de ceux qui, dans cette deuxième partie du 18ème siècle, se déclaraient comme étant les premiers "vrais" chimistes, par opposition aux alchimistes leurs prédécesseurs.

 

Son jugement est sévère. Pour assurer le nouveau statut académique de sa discipline, il choisit de l’opposer de façon radicale et caricaturale à cette vieille alchimie dont, cependant, il admet parfois certains apports utiles.

 


 

 

"L’histoire des sciences est en même temps celle des travaux, des succès et des écarts de ceux qui les ont cultivées ; elle indique les obstacles qu’ils ont eu à surmonter, & les fausses routes dans lesquelles ils se sont égarés : elle ne peut dès lors manquer d’être utile à ceux qui veulent s’engager dans la même carrière. Ce motif nous engage à placer ici cette histoire abrégée de la chimie. Mais pour ne point répéter ce que d’excellents auteurs ont déjà exposé avec beaucoup de détail et d’exactitude, nous ne parlerons de l’Histoire particulière des Chimistes, qu’autant qu’elle pourra servir à faire mieux connaître l’Histoire générale de la Chimie. Notre objet est de mettre sous les yeux les différents états par lesquels cette science a passé, les révolutions qu’elle a éprouvées, les circonstances qui ont favorisé ou retardé ses progrès ; en un mot, c’est le tableau sommaire de ce qu’elle a été depuis son origine jusqu’à ces derniers temps que nous tâcherons d’exposer.

 

La plupart des auteurs qui ont traité de l’histoire de la chimie, font remonter l’histoire de cette science à la plus haute antiquité : ils étendent leurs recherches jusques dans le premier âge du monde, et trouvent des chimistes dans les temps même antérieurs au déluge. Mais égarés dans la nuit de ces siècles reculés, ils n’ont rencontré, comme tous les historiens qui ont voulu y pénétrer, que des fables, des merveilles et des ténèbres.

 

Nous ne somme plus dans ce temps de crédulité où on pouvait avancer gravement d’après des livres apocryphes, que des Anges ou des Démons pris d’amour pour les femmes, leur révélèrent ce qu’il y a de plus sublime dans les sciences, & les secrets les plus profonds de la Chimie, que le livre où ces secrets furent écrits se nomma kema ; que de là est venu le nom de Chimie ; et mille autres rêveries de cette espèce, dont ils est même inutile de faire mention. Tout ce que l’on peut dire de vrai et de raisonnable sur cette matière, c’est que l’invention de plusieurs Arts qui dépendent de la Chimie, & dont l’objet est de nous procurer les choses les plus nécessaires, est effectivement de la plus haute antiquité. L’Ecriture-Sainte parle de Tubalcain, qui vivait avant le déluge comme d’un homme qui savait faire tous les ustensiles de cuivre et de fer. On croit que c’est ce Tubalcain que la Mythologie païenne mit depuis au nombre des dieux sous le nom de Vulcain.

 

Ces traits historiques font regarder communément Tubalcain comme le premier et le plus ancien des Chimistes, titre qu’on ne doit néanmoins lui accorder qu’en regardant l’espèce de Chimie qu’il pratiquait, non comme une véritable science, mais seulement comme un art ou comme un métier.

 

Il ne restera sur cela aucun doute, pour le peu qu’on réfléchisse sur la nature & sur la marche de l’esprit humain. Il est certain que ce que nous appelons Science, est l’étude et la connaissance des rapports que peuvent avoir ensemble un certain nombre de faits, ce qui présuppose nécessairement l’existence & la découverte de ces mêmes faits. Or cette découverte est uniquement l’ouvrage des sens ; l’esprit le plus actif & le plus pénétrant est absolument sans force à cet égard, en comparaison du sentiment intérieur d’un besoin qui commande impérieusement. Sans les impressions douloureuses ou agréables qu’excitent sur nous les corps dont nous sommes environnés, nous en ignorerions encore les propriétés les plus communes. Le hasard en a montré d’abord quelques-unes, l’amour du bien-être, d’où naît une sorte d’instinct infiniment plus clairvoyant que la raison même, a fait sentir leur usage : les premiers hommes nécessiteux ont été, par cela même, les premiers artisans ; ils ont saisi les principes des arts par un effort naturel, bien différent de ce raisonnement perfectionné, qui peut seul enfanter les Sciences, & qui ne s’est formé que dans l’espace d’une longue suite de siècles. On doit conclure de là, que le Patriarche Tubalcain n’était pas plus Chimiste que ne le sont nos Fondeurs et nos Forgerons ; cela est d’ailleurs très conforme au texte de l’Ecriture, dans laquelle il est nommé seulement Malleator & Faber : c’est-à-dire, qu’il n’était qu’un simple artisan ; de même que tous les premiers hommes qui acquirent quelques connaissances que n’avaient pas leurs contemporains.

 

L’idée que nous donnons ici du mérite de ces anciens inventeurs de nos Arts, ne doit cependant rien diminuer de la gloire qui leur est due : l’esprit humain étant alors dans son enfance, les sciences n’ayant pas encore pris naissance, ils étaient tout ce qu’ils pouvaient être. Quoiqu’ouvriers simples et grossiers, on doit les regarder comme les plus puissants génies de leur siècle ; car la force & l’étendue de l’esprit des hommes sont encore moins l’ouvrage de la nature, que celui du temps & du pays où le hasard les place. Si Stahl eu vécu avant le déluge, tout l’effort de ce génie né pour développer les Mystères de la nature par le secours de la plus sublime Chimie , se serait vraisemblablement réduit à trouver le moyen de forger une hache, de même que le grand Newton qui sut mesurer l’univers et calculer l’infini, aurait peut-être épuisé toute la force de son esprit pour compter jusqu’à dix, s’il eût pris naissance parmi ces Nations de l’Amérique, dont les plus habiles calculateurs ne peuvent compter que jusqu’à trois. Ainsi je le répète, le premier homme qui sut forger le fer et fondre l’airain, quoique moins habile sans doute que nos plus humbles artisans, était cependant un grand homme, qui mérite autant nos éloges que les Chimistes les plus savants & les plus profonds.

 

Il en a été de la Chimie, comme de tous les autres Arts. Avant l’invention de l’Ecriture, l’apprenti ne pratiquait que ce qu’il apprenait de son maître par une tradition orale, & transmettait ses connaissances à celui qui lui succédait ; comme le font encore nos ouvriers, qui n’écrivent rien, quoique vivant tant de siècles après l’invention de l’écriture.

 

Cet Art par excellence fut découvert, comme l’avaient été la plupart des autres, chez les anciens Egyptiens. C’est à cette heureuse époque qu’on peut véritablement rapporter celle de l’accroissement des connaissances humaines ; & la naissance des Sciences ; c’est alors que se fit une distinction réelle des vais Savants ou Philosophes d’avec les simples artisans. Ces derniers obéissant toujours à l’impression du même ressort, continueront uniformément leur marche, & se bornèrent à leur pratique. Les premiers au contraire recueillirent avec soin toutes les connaissances qui pouvaient étendre et orner l’esprit humain, en firent l’objet de leurs recherches, les accrurent en les méditant & en les comparant, les rédigèrent pas écrit, se les communiquèrent, en un mot jetèrent vraiment les fondements de la Philosophie. Ces hommes précieux furent les Prêtres et les Rois d’un peuple assez sage pour leur accorder ses respects, & qui par-là fut digne d’obéir à de tels maîtres.

 

Celui d’entre ces Rois philosophes que les Chimistes regardent comme leur premier auteur, se nommait Siphoas ; il vivait à ce que l’on croit, plus de 1900 ans avant l’Ere chrétienne. Les Grecs chez lesquels passèrent les sciences des Egyptiens, l’ont connu sous le nom d’Hermès ou de Mercure Trismégiste, c’est-à-dire, très grand. La liste des ouvrages de cet ancien savant dont il ne nous est rien resté, & qui se trouve dans Clément d’Alexandrie, est si nombreuse, qu’il fallait que de son temps les hommes eussent déjà fait d’assez grands progrès dans les Sciences. Cependant aucun des ouvrages d’Hermès, désignés par Clément d’Alexandrie, ne traite précisément de la chimie ; il en a composé sur toutes sortes de sciences, à l’exception de celle à laquelle on adonné son nom : car la chimie a été nommée aussi philosophie hermétique. Il est vrai que l’on conserve dans la bibliothèque de Leyde quelques manuscrits arabes qui sont sous le nom d’Hermès, & qui paraissent avoir un rapport plus direct avec la chimie : tel est, par exemple, celui qui traite des poisons & des contrepoisons, & un autre sur les pierres précieuses ; mais on les regarde avec raison comme des ouvrages bien postérieurs, & dont la supposition est manifeste. Il y a donc lieu de croire que, du temps d’Hermès, tout ce que l’on savait de chimie se réduisait à quelques connaissances isolées, dont on ne voyait pas le rapport, & qui par conséquent ne formaient pas encore une Science ; quoique l’astronomie, la morale, & quelques autres sciences, eussent déjà fait d’assez grands progrès, comme on peut s’en convaincre par l’énumération des livres d’Hermès. On n’en sera pas étonné, si l’on considère que les phénomènes les plus importants de la chimie sont souvent en même temps les moins sensibles. Cachés par la nature sous une espèce d’enveloppe, comme les ressorts d’une machine précieuse, ils ne se montrent qu’à ceux qui savent les découvrir, et ne peuvent être aperçus que par des yeux exercés à les observer. Si le hasard en a présenté d’abord quelques-uns qui devaient, par leur singularité ou leur éclat, attirer l’attention des premiers savants, ces phénomènes ne pouvaient leur paraître que comme des pièces séparées, dont il leur était impossible de saisir l’application et les usages, faute d’en connaître une infinité d’autres avec lesquels ils avaient un rapport essentiel.

 

Ces premiers chimistes n’eurent donc d’autres ressources que de recueillir les phénomènes qui venaient à leur connaissance : ils les faisaient reparaître au besoin, soit pour les employer à des choses usuelles, soit pour opérer des effets qui paraissaient des merveilles aux yeux de ceux qui n’étaient pas si savants.

 

C’est là sans doute à quoi se résumait la chimie de ces premiers inventeurs des sciences ; c’est cette chimie qu’appris d’eux Moïse, qui, selon l’Ecriture, fut instruit dans la sagesse des Egyptiens, & depuis, le philosophe Démocrite, qui fit exprès le voyage d’Egypte pour aller puiser les sciences à leur source. Ils sont mis l’un & l’autre au nombre des chimistes ; le premier parce qu’il sut dissoudre et faire boire aux Israélites le veau d’or dont ils s’étaient fait un dieu ; & le second, à cause du témoignage que lui ont rendu plusieurs anciens écrivains, & surtout Pline le naturaliste, qui qualifie de magie et de science miraculeuse celle que possédait Démocrite.

 

Quoique nous soyons fort peu avancés dans l’histoire de la chimie, nous ne pouvons cependant la suivre plus loin, sans faire mention d’une singulière manie qui attaqua la tête de tous les chimistes : ce fut une sorte d’épidémie générale, dont les symptômes prouvent jusqu’où peut aller la folie de l’esprit humain, lorsqu’il est vraiment préoccupé de quelque objet ; qui fit faire aux chimistes des efforts surprenants, des découvertes admirables, & mit néanmoins de grands obstacles à l’avancement de la chimie ; dont la guérison enfin, qui n’a commencé paraître que dans le siècle dernier, a été la véritable époque du renouvellement de cette science, & de ses progrès vers la perfection.

 

On voit bien sans doute que je veux parler du désir de faire de l’or. Dès que ce métal fut devenu, par une convention unanime, le prix de tous les biens, il alluma un nouveau feu dans le fourneau des chimistes. Il paraissait fort naturel en effet que ceux qui avaient des connaissances particulières sur la nature et les propriétés des métaux, qui savaient les travailler et leur faire prendre mille formes différentes, cherchassent à produire le plus beau & le plus précieux des métaux. Les merveilles qu’ils voyaient chaque jour naître de leur art, leur donnait même une espérance assez raisonnable d’ajouter ce nouveau prodige à ceux qu’ils opéraient déjà : ils étaient bien éloignés de savoir alors si ce qu’ils entreprenaient était possible ou non, puisque même à présent la chose n’est point encore décidée. Ce serait donc une injustice que de blâmer leurs premiers efforts ; mais par malheur ce nouvel objet de leurs recherches n’était que trop capable d’exciter dans leur âme des mouvements bien opposés aux dispositions philosophiques ; il s’empara tellement de leur attention, qu’il leur fit perdre de vue les autres objets : ils crurent voir la perfection de toute la chimie, dans ce qui n’était que la solution d’un problème particulier de chimie ; la sphère de leur science, au lieu de s’étendre, se trouva par-là concentrée autour d’un point unique, vers lequel ils dirigèrent tous leurs travaux : le désir du gain devint leur mobile ; ils furent cachés et mystérieux ; en un mot, ils eurent exactement les caractères des artisans : s’ils avaient réussi ils auraient été de simples faiseurs d’or, au lieu d’être des chimistes éclairés et savants ; mais, par malheur pour eux, ils ne furent que les ouvriers d’un métier qui n’existait point.

 

Cette circonstance, qui les privait d’un gain habituel, fut néanmoins ce qui empêcha de les confondre avec les autres artisans ; ils eurent par-là une sorte de conformité avec les savants : et comme il est naturel de profiter de tous ses avantages, ils se prévalurent de celui-ci pour s’arroger le nom de philosophes ou de chimistes par excellence ; qualité qui est précisée par la particule arabe al, qu’ils ajoutèrent au nom de leur science, et d’où sont venus les noms d’Alchimie et d’Alchimistes.

 

Cette sorte d’hommes fut donc, comme one le voit, une espèce moyenne entre les savants et les artisans : ils eurent le nom des premiers, le caractère des seconds, & ne furent en effet ni l’un ni l’autre. Pour soutenir leur nom, ils firent des livres comme les philosophes, ils écrivirent les principes de leur prétendue science ; mais comme le caractère ne se dément point, ils le firent d’une manière si obscure et si peu intelligible, qu’ils ne donnèrent pas plus de lumières sur leur art prétendu, que n’en donnent sur les métiers qu’ils exercent, les ouvriers qui n’écrivent rien.

 

Plusieurs d’entre eux, sentant apparemment le reproche bien fondé qu’on pouvait leur faire à cet égard, s’efforcent d’attirer l’attention de leur lecteur, en annonçant dès le commencement de leurs livres, qu’ils vont parler très-clairement, mais ils se donnent bien de garde d’en rien faire. C’est une chose singulière que de les voir, après avoir promis avec beaucoup d’emphase de révéler les secrets les plus cachés, s’expliquer d’une manière encore plus obscure que tous ceux qui les ont précédés.

 

On peut juger du degré de considération que s’acquirent dans la société ces personnage qui n’y faisaient rien, & dont on n’apprenait rien ; aussi leur histoire n’est-elle pas moins obscure & moins embrouillée que leurs écrits. On ne sait au juste le vrai nom de la plupart d’entr’eux, le temps où ils ont vécu, si les livres qu’on leur attribue sont ou ne sont pas supposés ; en un mot, tout ce qui les concerne est une énigme perpétuelle.

 

Nous n’entrerons donc dans aucun détail sur les Synèse, les Zosime, les Adfar, les Morien, les Calid, les Arnaut de Villeneuve, les Raymond Lulle, les Alain de Lille, les Jean de Meun, & sur une infinité d’autres écrivains ou prétendus philosophes de cette espèce, dont la seule énumération serait beaucoup trop longue ; & nous passerons rapidement sur ce moyen age de la chimie, qui est la partie la plus ténébreuse et la plus humiliante de son histoire. Ceux qui sont curieux de suivre ces chroniques, vraies ou fausses, peuvent consulter les ouvrages de Borrichius, & l’Histoire de le Philosophie hermétique par l’abbé Lenglet Dufresnoy.

 

Nous nous contenterons de remarquer que, dans cette foule d’écrivains alchimistes et inintelligibles, il s’en trouve cependant un petit nombre qui, ayant parlé un peu moins obscurément de certaines expériences, ont fourni quelques lumières : tels sont peut-être l’arabe Geber, le moine anglais Roger Bacon, qui paraît avoir eu connaissance de la poudre à canon, & qui fut accusé de magie ; Raymond Lulle, Basile Valentin & Isaac le Hollandais, dans les écrits duquel on déchiffre quelque chose sur les eaux fortes, sur l’Antimoine et sur plusieurs autres peut-être.

 

Ces connaissances précieuses, dont on trouve le germe comme étouffé sous des monceaux d’énigmes, sont bien capables de faire regretter celles que nos laborieux chercheurs de pierre philosophale ont mises au rebut, à cause qu’elles n’avaient pas un rapport immédiat avec leur objet. Le service le plus essentiel qu’ils pouvaient rendre à la chimie, c’était d’exposer aussi clairement les expériences qui leur ont manqué, qu’ils ont décrit obscurément celles qui, selon eux, leur avait réussi.

 

Tel fut jusqu’au seizième siècle l’état de la chimie, ou plutôt de l’alchimie. Ce fut dans ce temps qu’un fameux alchimiste nommé Paracelse, homme d’un esprit vif, extravagant & impétueux, ajouta une nouvelle folie à celle de tous se prédécesseurs. Comme il était fils d’un médecin, & médecin lui-même, il imagina que, par le moyen de l’alchimie, on devait trouver aussi la médecine universelle ; & mourut à quarante huit ans, en publiant qu’il avait des secrets capables de prolonger la vie jusqu’à l’âge de Mathusalem. Raymond Lulle & quelques autres alchimistes avaient à la vérité songé, avant Paracelse, à la médecine universelle ; mais ce furent la chaleur et la hardiesse de ce dernier qui donnèrent la plus grande vogue à cette fameuse chimère.

 

Cette prétention, toute insensée qu’elle était, trouva néanmoins beaucoup de partisans, & occasionna un violent redoublement dans la manie des alchimistes : tant les hommes ont de crédulité pour ce qui les flatte ! Nos philosophes, sans cesser de chercher le secret des transmutations et celui de faire de l’or, travaillèrent à l’envi à trouver la médecine universelle, & s’imaginèrent que toutes ces merveilles pouvaient s’opérer par un seul et même procédé :beaucoup d’entre eux se vantèrent d’avoir réussi, & se nommèrent Adeptes : leurs livres furent bientôt remplis de recettes pour faire l’or potable, les élixirs de vie, les panacées ou remèdes à tous maux, & toujours dans leur langue ordinaire, c’est-à-dire indéchiffrable.

 

Tant d’extravagances accumulées avaient fait de la chimie une prétendue science ou, pour emprunter ses propres termes, dit ingénieusement M. de Fontenelle (dans l’éloge de M. Lémery) "un peu de vrai était tellement dissous dans une grande quantité de faux, qu’il était devenu invisible, & tous deux presque inséparables. Au peu de propriétés naturelles que l’on connaissait dans les mixtes, on en avait ajouté tant qu’on en avait voulu d’imaginaires, qui brillaient beaucoup d’avantage : les métaux sympathisaient avec les planètes & avec les principales parties du corps humain ; un alkaëst que l’on n’avait jamais vu, dissolvait tout ; les plus grandes absurdités étaient révélées à la faveur d’une obscurité mystérieuse dont elles s’enveloppaient, et où elles se retranchaient contre la raison".

 

La médecine universelle, quoique la plus folle sans doute de toutes les idées qui étaient entrées dans la tête des alchimistes, fut cependant ce qui commença à établir la chimie raisonnable, & à l’élever sur les ruines de l’alchimie.

 

Le fougueux et entreprenant Paracelse avait osé se frayer une route nouvelle dans l’art de guérir. Déclamant sans cesse contre l’ancienne pharmacie, dans laquelle on ne trouvait point, ou du moins que fort peu de médicaments préparés par la chimie, il brûla publiquement, dans un accès de frénésie, les livres des anciens médecins grecs et arabes, & promis de donner presque l’immortalité par ses médicaments chimiques. Ses succès, quoique forts inférieurs à ses promesses, furent néanmoins des prodiges ; il fit plusieurs guérisons surprenantes ; il attaqua surtout avec un grand avantage, par des préparations de mercure, les maladies vénériennes, qui commençaient alors à faire beaucoup de ravages, & contre lesquelles la médecine ne trouvait que des armes impuissantes dans la pharmacie ordinaire.

 

On ne reste guère dans l’indifférence sur des hommes du caractère de Paracelse : aussi ce qu’il pouvait avoir de mérite réel lui suscita-t-il des envieux & des ennemis, tandis que son enthousiasme, & la sotte vanité avec laquelle il se préconisait lui-même, lui attirèrent des admirateurs encore plus sots.

 

Ceux d’entre les médecins de ce temps-là, qui avaient assez de bon sens pour n’être susceptibles d’aucune de ces faiblesses, prirent le parti moyen, c’est-à-dire le plus sage. Bien persuadés qu’il faut infiniment rabattre de ce que dit un homme assez inepte pour mépriser constamment le savoir d’autrui, & vanter avec exagération ses propres découvertes, comma faisait Paracelse, ils laissèrent ses partisans outrés donner aveuglément dans les extravagances de leur maître ;mais convaincus, d’un autre côté, par les succès de ce médecin, que la chimie pouvait fournir d’excellents remèdes inconnus jusqu’alors, ces vrais citoyens s’appliquèrent à les trouver par un travail digne des plus grands éloges, puisqu’il avait pour objet le bien de l’humanité. Ils furent, à proprement parler, les inventeurs d’un nouvel art chimique, qui avait pour objet la préparation des médicaments : ils écrivirent leur art , parce qu’ils n’étaient point artisans, & l’écrivirent clairement parce qu’ils n’étaient point alchimistes.

 

Il y eut donc deux classes de chimistes bien différents les uns des autres. Pendant que les frères de la Rose-Croix, un Cosmopolite, un Espagnet, un Beausoleil, un Philalète, & bien d’autres, perdaient leur temps, leur peine et leur argent pour enchérir sur les folies de Paracelse, on vit éclore successivement les ouvrages utiles de Crollius, de Quercetan, de Beguin, d’Hartman, de Vigamus, de Scroder, de Zwelfer, de Tachenius, de Le Febvre, de Glazer, de Lémery, de Lemors, de Ludovic, & de plusieurs autres qui s’appliquèrent à trouver et à décrire de nouveaux médicaments tirés de la chimie.

 

Les principales facultés de médecine, qui sentirent de quelle importance il était que ces médicaments fussent toujours préparés d’une manière uniforme, travaillèrent aussi à en fixer les procédés : de-là nous sont venus un grand nombre de Pharmacopées et de Dispensaires, dans lesquels on trouve beaucoup d’excellentes opérations chimiques.

 

D’un autre côté, la plupart des arts chimiques exercés dans le silence, étaient, du temps de Paracelse, déjà parvenus à un degré remarquable de perfection, par une marche très-lente à la vérité, mais aussi fort longue, & soutenue sans interruption presque depuis le commencement du monde. On savait découvrir, essayer & exploiter les mines avec avantage ; on connaissait les moyens d’allier, de dissoudre et d’affiner les métaux dans l’orfèvrerie et dans les monnaies ; on composait des verres, des cristaux, des émaux, des faïences d’une infinité de manières différentes ; on savait préparer des couleurs de toutes les nuances, & les appliquer à tous les corps ; la fermentation qui produit les vins, les bières, les vinaigres, était connue et pratiquée ; les distillateurs retiraient les matières spiritueuses, volatiles et aromatiques des plantes, pour en composer des essences et des parfums. Mais tous ces arts étaient exercés séparément, par des gens qui ne connaissaient que ce qui était relatif à leur objet ; & comme ces mêmes arts n’avaient point été décrits, personne n’avait conscience du tout : les différentes parties de la chimie existaient, mais la chimie n’existait pas encore.

 

Heureusement le goût des sciences, qui commençait à succéder alors au jargon & à l’ignorance des siècles précédents, suscita des hommes d’un esprit vraiment philosophique, qui sentirent combien il était essentiel d’acquérir et de publier un si grand nombre de connaissances importantes. Ils surmontèrent des obstacles de toute espèce, pour découvrir et développer les pratiques d’une infinité d’ouvriers qui exerçaient des parties essentielles de la chimie, quoiqu’ils ne fussent rien moins que chimistes.

 

Le célèbre Agricola est un des premiers et des meilleurs auteurs que nous ayons en ce genre. Né dans un village de Misnie, pays abondant en mines et rempli des travaux de la métallurgie, il les décrivit avec un détail et une exactitude qui ne laissent rien à désirer. Médecin comme Paracelse, et son contemporain, il était d’un caractère bien différent de ce fameux alchimiste : ses écrits sont aussi clairs et aussi instructifs, que ceux de Paracelse sont obscurs et inutiles. Lazard, Ercker, Schinder, Schlutter, Henkel, & quelques autres, ont écrit aussi sur la métallurgie, & nous ont donné la description de la docimasie ou l’art des essais. Antoine Neri, le docteur Merret, & le fameux Kunckel, qu’on ne peut assez louer à cause du grand nombre de belles expériences dont il a enrichi la chimie, ont donné un très-grand détail de l’art de la verrerie, celui de faire des émaux, d’imiter les pierres précieuses, & plusieurs autres.

 

Les chimistes estimables dont nous avons parlé jusqu’à présent, & même quelques-uns de ceux qui les ont suivis, & que nous distinguons bien des alchimistes, n’étaient cependant point tous absolument exempts des illusions de l’alchimie : tant il est vrai qu’une maladie opiniâtre et invétérée ne disparaît jamais subitement et sans laisser aucune trace ! Aussi depuis Paracelse et Agricola, avons-nous un grand nombre d’auteurs moitié chimistes raisonnables, moitié alchimistes. Kesler, Cassius, Roeschius, Orschall, le chevalier Digby, Libavius, Vanhelmont, Starkey, Borrichius, sont de ce nombre. Mais on doit leur pardonner ce défaut, en faveur du bien qu’ils ont fait à la chimie par une grande quantité d’expériences intéressantes.

 

Comme, dans les derniers temps des auteurs dont nous venons de faire mention, la manie alchimique était en quelque sorte dans sa crise, elle trouva aussi alors de puissants antagonistes, auxquels la saine chimie a les plus grandes obligations, puisqu’ils contribuèrent par leurs écrits à la délivrer de cette lèpre qui la défigurait et s’opposait à ses progrès. Les plus distingués de ces auteurs, sont le célèbre père Kircher, jésuite, & le savant Conringius, médecin, qui la combattirent avec beaucoup de succès et de gloire.

 

Nous arrivons enfin à une des plus brillantes époques de la chimie : je veux parler du temps où ses différentes parties commencèrent à être recueillies, examinées, comparées par des hommes d’un génie assez étendu et assez profond pour les rassembler toutes, en découvrir les principes, en saisir les rapports, les réunir en un corps de doctrine raisonnée, & poser véritablement les fondements de la chimie, considérée comme science.

 

Ce n’est que vers le milieu du siècle dernier qu’on commença à élever cet édifice, dont jusqu’alors on n’avait fait que rassembler les matériaux. Jacques Barner, médecin du roi de Pologne, fut un des premier qui rangea sous un certain ordre les principales expériences de chimie, en y joignant des explications raisonnées : son ouvrage porte le titre de Chimie philosophique. Tous les phénomènes de cette science y sont rapportés au système des acides et des alkalis, que Takenius avait déjà établi, mais dont il avait abusé en lui donnant beaucoup trop d’étendue ; faute qu’on sera néanmoins disposé à lui pardonner, si l’on considère combien il est difficile de ne pas y tomber, quand on est le premier à s’occuper de vérités aussi générales et aussi fécondes en conséquences, que le sont les propriétés de ces substances salines.

 

Bohnius, professeur à Leipsick, composa aussi un traité estimable de chimie raisonnée ; mais la réputation de ces chimistes physiciens a été presque éclipsée par celle que le fameux Beccher, premier médecin des électeurs de Mayence & de Bavière, se fit quelque temps après dans le même genre. Cet homme dont le génie égalait le savoir, semble avoir aperçu d’un même coup d’œil la multitude immense des phénomènes chimiques : aussi les méditations qu’il fit sur ces importants objets, lui découvrirent-elles la théorie la meilleure et la plus satisfaisante qu’on eût trouvée jusqu’alors ; elle lui mérita l’honneur d’avoir pour partisan & pour commentateur le plus grand & le plus sublime de tous les chimistes physiciens.

 

On doit reconnaître à ces titres glorieux et si bien mérités l’illustre Stahl, premier médecin du roi de Prusse. Né, de même que Beccher, avec une forte passion pour la chimie, qui se déclara dès sa première jeunesse, il était doué d’un génie encore supérieur à celui de Beccher. Son imagination aussi vive, aussi brillante et aussi active que celle de son prédécesseur, avait de plus l’avantage inestimable d’être réglée par cette sagesse et ce sang-froid philosophiques, qui sont les plus sûrs préservatifs contre l’enthousiasme et les illusions. La théorie de Beccher, qu’il a adoptée presqu’en entier, est devenue dans ses écrits la plus lumineuse et la plus conforme de toutes avec les phénomènes de la chimie. Bien différente de ces systèmes qu’enfante l’imagination sans l’aveu de la nature, et que l’expérience détruit, la théorie de Stahl est le guide le plus sûr qu’on puisse prendre pour se conduire dans les recherches chimiques ; et les nombreuses expériences que l’on fait chaque jour, loin de la détruire, deviennent, au contraire, autant de nouvelles preuves qui la confirment.

 

C’est à côté de Stahl, quoique dans un genre différent, qu’on doit placer l’immortel Boerhaave. Ce puissant génie, l’honneur de son pays, de sa profession et de son siècle, a répandu la lumière sur toutes les sciences dont il s’est occupé. Nous devons à un regard dont il a favorisé la chimie, la plus belle et la plus méthodique analyse du règne végétal, les admirables traités de l’air, de l’eau, de la terre, & surtout celui du feu, chef d’œuvre étonnant et tellement accompli, qu’il semble laisser l’esprit humain dans l’impuissance d’y rien ajouter.

 

Si les théories des grands hommes dont nous venons de parler, sont capables de contribuer infiniment à l’avancement de la chimie, en nous faisant apercevoir les causes et les rapports de tous les phénomènes de cette science, il faut avouer aussi qu’elles peuvent produire un effet tout contraire, lorsqu’on s’y livre avec trop de confiance, & qu’on étend leur usage au-delà de ses limites. La théorie ne peut être utile qu’autant qu’elle naît des expériences déjà faites ; ou qu’elle nous montre celles qui sont à faire : car le raisonnement est en quelque sorte l’organe de la vue du physicien, mais l’expérience est son toucher ; et ce dernier sens doit constamment rectifier chez lui les erreurs auxquelles le premier n’est que trop sujet. Si l’expérience qui n’est pas dirigée par la théorie est toujours un tâtonnement aveugle, la théorie sans l’expérience n’est jamais qu’un coup d’œil trompeur et mal assuré : aussi est-il certain que les plus importantes découvertes que l’on ait faites dans la chimie, ne sont dues qu’à la réunion de ces deux grands secours.

 

On trouve une preuve bien convaincante de cette vérité, dans les ouvrages des illustres sociétés littéraires, dont la naissance doit être regardée comme celle de la philosophie expérimentale, et la véritable époque où l’on a vu disparaître le jargon barbare de l’école, les illusions de l’astrologie judiciaire, les extravagances de la chimie, qui n’étaient que des spéculations chimériques & destituées de preuves, ou des amas confus de faits qui ne prouvaient rien.

 

Les mémoires savants et profonds de ces célèbres compagnies, dont les auteurs sont trop connus pour qu’il soit besoin de les nommer, seront à jamais les modèles de ceux qui veulent travailler avec succès à l’avancement des sciences, puisqu’on y voit toujours l’expérience donner un corps au raisonnement, et le raisonnement donner de l’âme à l’expérience.

 

Nous avons l’avantage de voir enfin les plus beaux jours de la chimie. Le goût de notre siècle pour les matières philosophiques, la glorieuse protection des princes, le zèle d’une multitude d’amateurs illustres et éclairés, le profond savoir et l’ardeur de nos chimistes modernes, que nous n’entreprenons pas de louer, parce qu’ils sont au dessus de nos éloges, tout semble nous promettre les plus grands et les plus brillants succès. Nous avons vu la chimie naître de la nécessité, recevoir de la cupidité un accroissement lent et obscur ; ce n’est qu’à la vraie philosophie qu’il était réservé de la perfectionner."


Nous pouvons compléter cette introduction par la célèbre définition de la chimie, et surtout de l’alchimie, telle qu’elle apparaît dans l’édition de 1778 :

 

CHIMIE : "La chimie est une science dont l’objet est de reconnaître la nature et les propriétés de tous les corps, par leurs analyses et leur combinaison.

 

Les avantages qu’on tire de cette science dans la physique et dans les arts, sont trop connus et trop nombreux, pour qu’on croie devoir s’arrêter à les exposer dans un ouvrage comme celui-ci.

 

Mais on ne saurait trop répéter que cette définition ne convient qu’à la chimie moderne, & nullement à l’ancienne, qui, totalement étrangère à la vraie physique, n’avait presque que pour objet que la pierre philosophale, c’est à dire, un amas monstrueux de procédés occultes & absolument dénués de liaisons et de principes.

 

La chimie qui est l’objet de cet ouvrage, n’a heureusement rien de commun que le nom avec cette ancienne chimie ; et cette seule conformité est même encore un mal pour elle, par la raison que c’en est un pour une fille pleine d’esprit et de raison, mais fort peu connue, de porter le nom d’une mère fameuse pour ses inepties et se extravagances."



Voir aussi cet ouvrage cité par Macquer :

Nouveau cours de chymie, suivant les principes de Newton & de Sthal. Jean-Baptiste Sénac 1723.

 

Discours historique sur l’origine et les progrès de la chimie.

 


On peut rencontrer Macquer dans :

 

Histoire de la chimie. L’oxygène, de l’alchimie à la chimie. Un livre chez Vuibert.

 

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

 

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Voir aussi l’éloge de Macquer dans les Mémoires de l’Académie des Sciences en 1784.


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Gérard Borvon - dans Chimie
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