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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 12:37

par Dolores Martín

Un des mythes modernes le plus significatifs de notre culture est celui de Frankenstein : le monstre créé par un savant fou à partir de l'électricité. L'histoire de Frankenstein ou le Prométhée Moderne a eu un succès immédiat dès que Mary Shelley l'a publiée en 1818, mais c'est avec les adaptations cinématographiques de James Whale en 1931, puis de Terence Fisher (1957) ou Kenneth Brannagh (1994) qu´il a fini par s´installer comme un symbole dans notre imaginaire collectif. On ne peut éviter de se rappeler l'image du monstre associée à la merveilleuse interprétation de l'acteur Boris Karloff. En effet, c'est avec l´entrée du monstre dans le cinéma, que celui-ci, qui n'avait pas de nom dans le roman, prend le nom de son créateur, Frankenstein.

Voir la suite sur le site Ampère-CNRS

http://www.ampere.cnrs.fr/parcourspedagogique/zoom/mythesetlegendes/frankenstein/index.php

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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 13:03

Voir :

Une industrie chimique des algues en Bretagne

par Gérard Borvon et les élèves du lycée de l'Elorn à Landerneau.

 

Ce texte est le résultat d'une recherche à la fois historique et pédagogique menée avec des classes de seconde du lycée de Landerneau entre les années 1995 et 2000.

 

C'est un travail historique : il montre l'évolution et la permanence d'une industrie liée aux algues en Bretagne depuis le début du 18ème siècle.

 

C'est un travail pédagogique avec pour objectifs :
- de sortir l'enseignement des murs de l'école.
- de faire participer les élèves à la construction de leur savoir.
- d'étudier un programme dans le cadre d'un projet.
- de situer une science et une technique, comme toute activité humaine, dans l'histoire et en particulier celle d'une région.

Voir la suite

 

 

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 12:45

Nous poursuivons notre chemin à la rencontre de tous ces hommes habités par la même obsédante question de l’origine de la vie sur Terre.

Nous y avons rencontré Empédocle, le poète, le prophète. Puis Platon, le géomètre. Nous allons à présent rencontrer Aristote dont la pensée a traversé les siècles.

Les guides sont nombreux pour cette partie du trajet et leurs traductions se recoupent pour ce qui est de l’essentiel de notre sujet. Nous emprunterons ce qui nous semblera le plus pertinent à chacun de ceux que nous avons rencontrés au gré de nos lectures. (voir)

Aristote (-384 ; -322) est un personnage immense qu'on ne peut évoquer en quelques lignesRetenons qu'il a été le disciple de Platon à l’Académie et le précepteur de Alexandre le Grand. Avoir eu un tel maître et un tel élève indique assez sa position dans la société de son temps.

Il expose ses idées sur les propriétés de la matière dans son traité "de la Génération et de la corruption". Nous retiendrons, de la longue réflexion qui introduit ce texte, l'affirmation que dans le monde réel "la génération de tout objet particulier équivaut à la destruction de tel autre, et réciproquement". Une affirmation qui annonce à nouveau le "tout de transforme" attribué à Lavoisier.

 

 

Des quatre éléments aux quatre qualités :

Bien que considérant, comme ses prédécesseurs, Empédocle et Platon, qu'il existe quatre éléments fondamentaux, il critique la façon dont ils les conçoivent. Rechercher les principes des corps, affirme-t-il, c’est rechercher ceux qui sont sensibles aux sens. Et parmi ceux-ci seul le toucher peut parvenir à une bonne information. Qu’apprenons nous en touchant un corps ? Les sensations que nous recevons se décrivent toujours, dit-il, par des oppositions. Ce corps est-il "chaud ou froid, sec ou humide, lourd ou léger, dur ou mou, visqueux ou friable, rugueux ou lisse, épais ou fin" ? De tous ces couples, Aristote demande de ne retenir que le chaud et le froid ainsi que l’humide et le sec car, dit-il, "les autres oppositions dérivent de ces premiers contraires". Il est évident pour lui que "le visqueux relève de l’humide, puisque le visqueux est une sorte de liquide ayant subi une certaine action, comme par exemple l’huile. Mais le friable relève du sec, puisqu’il est complètement sec, au point que sa rigidité peut être considérée comme un effet du manque d’humidité". De même le mou relève de l’humide et le dur du sec.

Ainsi conclut-il : "Il est donc évident que toutes les autres différences peuvent être ramenées aux quatre premières qui, elles, cependant, ne peuvent pas être réduites à un plus petit nombre car le chaud n’est pas la même chose que l’humide et le sec, ni l’humide la même chose que le chaud ou le froid, pas plus que le froid et le sec ne sont subordonnés ni entre eux ni au chaud ou à l’humide. Il n’y a donc nécessairement que ces quatre différences premières".

Ainsi décrète Aristote.

Et il ajoute que six couples de ces qualités premières sont possibles  mais qu'on ne peut en retenir que quatre car, dit-il, "Comme il y a quatre éléments, et que les combinaisons possibles entre quatre termes sont au nombre de six ; comme, cependant, les contraires ne peuvent pas être combinés entre eux, le chaud et le froid, le sec et l’humide ne pouvant se confondre en une même chose, il est évident qu’il n’y aura que quatre combinaisons d’éléments, à savoir celle du chaud et du sec, du chaud et de l’humide, du froid et de l’humide, de froid et du sec. 

Ceci est une conséquence logique de l’existence des corps qui apparaissent simples, le feu, l’air, l’eau et la terre. Le feu, en effet, est chaud et sec, l’air est chaud et humide, étant une sorte de vapeur, l’eau est froide et humide, le terre est froide et sèche".

La "croix" d’Aristote rencontrera un succès durable.

Le modèle pourra même être enrichi de la dualité masculin/féminin. Ainsi le feu, sec, chaud, sera le caractère masculin, tandis que l'eau, humide, froide, sera féminine.

"Il faut dire maintenant de quelle manière s’opère la transformation réciproque et s’il est possible que tout corps simple naisse de tout corps simple, ou si cela est possible pour certains corps et impossible pour d’autres. " poursuit Aristote.

Tout se transforme.

Et il ajoute qu'il considère comme "évident qu’en général tout élément peut être engendré naturellement de tout élément, et il n’est pas difficile désormais d’observer comment le phénomène a lieu pour chaque élément particulier. Tous viennent en effet de tous

Illustration : "Ainsi le feu se transformera en air par le changement de l’une des deux différences. L’un est en effet chaud et sec, l’autre chaud et humide, de façon qu’il suffit que le sec soit dominé par l’humide pour qu’il y ait de l’air. L’air à son tour se transformera en eau quand le chaud est dominé par le froid, puisque l’un est chaud et humide et l’autre froid et humide, de telle sorte qu’il suffit que le chaud change pour qu’il y ait de l’eau. Retour ligne automatique
 

De la même manière l’eau peut se transformer en terre et la terre en feu, car les deux couples d’éléments ont des rapports réciproques. L’eau est en effet froide et humide, la terre froide et sèche, de façon qu’il suffit que l’humide soit dominé par le sec pour qu’il y ait de la terre. D’autre part le feu étant sec et chaud, la terre froide et sèche, si le froid est détruit, de la terre viendra du feu .

Si les polyèdres de Platon qui, comme nos modernes "mécanos" ou légos", se démontent et se recombinent en d’autres figures, peuvent prêter à sourire, les éléments d'Aristote semblent décrire une réalité observable. Chauffer de l’eau, c’est à dire y faire agir la chaleur du feu, ne donne-t-il pas de l’air (la vapeur d’eau invisible dont on voit les bulles rejoindre l'atmosphère). La chauffer encore et le "sec" du feu fera apparaître de la terre (le dépôt solide qu’on ne manquera pas de trouver à la fin de l’opération dans le vase ayant contenu le liquide). Nous verrons que le modèle traversera les siècles et qu’il a fallu Lavoisier, plus de deux millénaires plus tard, pour prouver que l’eau ne peut pas se transformer ni en air, ni en terre.

Un modèle d'une grande puissance évocatrice.

Pendant près de vingt siècles, ce modèle restera effectivement en vigueur dans le monde occidental. D'une certaine façon il l'est toujours. Il a quitté le domaine scientifique mais on le rencontre encore dans la perception que nous avons conservée de notre environnement. Terre, Eau, Air, feu (énergie), alimentent toujours nos débats contemporains.

Les quatre éléments demeurent surtout une riche source d'inspiration poétique, littéraire et même, avec Bachelard, psychanalytique. Il faut reconnaître qu'il présente une force évocatrice indéniable.

Comment "théoriser" le simple travail d'un potier ? Il utilise la terre : celle, d'abord, dont il construit son four. Celle, ensuite, qu'il sait choisir pour en faire naître des objets utilitaires ou rituels. Il la combine à l'eau afin d'en obtenir une pâte à la consistance idéale. Il sait faire agir le feu et doser l'air du soufflet. Il connaît le rôle exact de chacun des éléments ainsi que la manière de les utiliser.

Le verrier, le métallurgiste, à des variantes près, procèdent de même. En 1556, L'Allemand Georg Bauer, dit Agricola, publie sous le titre De re metallica le premier ouvrage d'importance sur le travail du métallurgiste. Décrivant l'art de la fusion, il se réfère explicitement à la théorie classique :

"Cela est la manière de procéder des fondeurs qui excellent à maîtriser les quatre éléments. Ils ne jettent pas dans le fourneau, plus qu'il ne convient, de minerai mêlé de terre ; ils versent de l'eau chaque fois qu'il en faut ; ils règlent avec justesse le souffle des soufflets ; ils placent le minerai dans le feu, à l'endroit où il brûle bien."

L'art des fondeurs qui excellent à maîtriser les quatre éléments (Agricola, De re matallica)

La bonne pratique d'un habile agriculteur pourra elle même être décrite comme celle d'un homme qui "excelle" dans la maîtrise des quatre éléments. Premier d'entre eux : sa terre, froide et sèche. Elle devra être pénétrée par l'air, chaud et humide, et pour cela, si elle est trop argileuse, il aura soin d'y ajouter une terre marneuse afin, pense-t-il, que les pores de la terre restent bien ouverts. Il veillera au bon dosage de l'eau : irrigation d'une terre sèche, drainage d'une terre trop humide. Le feu lui viendra du soleil, mais aussi du fumier dont la chaleur, ainsi que la tradition le lui a enseigné, viendra réchauffer la terre au sortir de l'hiver. "Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'août. Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle part où la main ne passe et repasse" dira le laboureur de Jean de La Fontaine à ses enfants. Ainsi seront finement mélangés les quatre éléments qu'on lui a dit être nécessaires à la croissance des plantes. Pour cela des charrues seront perfectionnées qui pourront retourner la terre plus profondément, de puissants animaux, qu'il faudra eux-mêmes nourrir, y seront attelés avant que vienne l'heure de la traction mécanique de notre "moderne" agriculture.

Pourtant nous disent aujourd'hui des agronomes et biologistes mieux éclairés, ce sont dans les premiers décimètres du sol que cohabitent microbes, champignons, vers de terre et autres auxiliaires apportant à la plante nombre de ses nutriments. Les labours répétés détruisent un part importante de ce "microbiote" en l'exposant à l'oxygène de l'air. Des agriculteurs remettent donc en question des siècles de pratique pour cultiver sans labourer. La mise en oeuvre de la théorie des quatre éléments aurait-elle donc été un obstacle à une agriculture à la fois plus productive, plus économe en moyens et plus respectueuse de l'environnement naturel ? Les exemples d'effets de cette nature sont nombreux au cours de l'histoire des sciences et des techniques. La remise en question de certains des principes énoncés par Aristote pourra également être un des moteurs de la construction d'une pensée dite "scientifique".

Cependant au cours des siècles qui suivront, Quatre, le nombre associé aux éléments, deviendra la clef de la description de nombreux phénomènes naturels. Les quatre saisons ou les quatre points cardinaux ne seront eux-mêmes pas étrangers aux quatre couples chaud/sec, chaud/humide, froid/humide, froid/sec. Quelle est la saison froide, humide, marquée du signe de l'eau* ? Quelle est la direction d'où vient le vent chaud et sec marqué du signe du feu ? Nous laissons à chaque lectrice ou lecteur la liberté d'un choix qui pourrait dépendre du lieu où il habite. Car là est le principal attrait de la "théorie" : elle invite d'abord à l'imagination.

Et l'imagination est une denrée bien partagée comme le prouve une activité plus populaire encore que l'art des métallurgistes ou des potiers : l'art de soigner. La théorie des quatre éléments a offert aux médecins et apothicaires un large domaine d'application sous la forme de celle des "Quatre Humeurs" dont Hippocrate et Galien se sont vus attribuer la paternité.

Nous en reparlerons.

à suivre...

Hippocrate, Galien. Des quatre éléments aux quatre humeurs.

* Pour les disciples de Hippocrate et Galien, l'hiver est la saison froide et humide comme l'eau ; le printemps est chaud et humide comme l'air ; l'été est chaud et sec comme le feu ; l'automne est sec et froid comme la terre (voir Jacques Jouanna, Hippocrate, les Belles lettres, 2017).

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 14:34

Est-il besoin de rappeler que la chimie n’est pas une science née avec le pétrole ni une science née dans les pays du monde industriel. La houille et le pétrole ne lui ont fourni ses matériaux que depuis à peine plus de deux siècles. Pendant les millénaires précédents, seul le monde vivant, et essentiellement les végétaux, donnaient lieu à une pratique "chimique".

 

Nous parlerons ici de cette chimie dont la matière première était totalement "renouvelable" car extraite du monde végétal. Des alambics, sortaient les parfums et les remèdes issus d’épices et de plantes aromatiques du monde entier. Les meules des charbonniers fournissaient le charbon de bois utile à l’industrie. Plus tard le bois alimentera les gazogènes qui équiperont certains véhicules et la cellulose, son constituant principal, sera même à l’origine des premières fibres synthétiques.

 

Ainsi, par apports successifs, la chimie du carbone et de ses composés était déjà bien construite quand la houille et le pétrole sont venus l’investir.

 

Les populations néolithiques, cultivatrices et bâtisseuses de dolmens et d’allées couvertes, comme, ensuite, les Celtes, aux druides cueilleurs du gui, avaient vraisemblablement une bonne connaissance des plantes qui guérissaient (ou de celles qui tuaient) et savaient en préparer des potions ou des baumes. Les jardins des monastères médiévaux en avaient conservé la tradition. Certains, devenus lieux touristiques, la perpétuent.

 

Dans le monde européen, les remèdes les plus réputés empruntaient leurs savoirs aux arabes qui en tenaient une bonne part de l’ancienne Egypte ou de la Chine avec laquelle ils commerçaient. Les multiples plantes et épices rapportées d’Asie étaient à l’origine de recettes culinaires mais aussi de préparations médicales. Le médecin et biologiste arabe Abu Muhammad Ibn al-Baïtar (1190-1248) décrivait ainsi 1400 de ces plantes dans un ouvrage traduit et utilisé pendant tout le moyen-âge européen. La distillation de ces plantes rares a contribué à la popularité de l’alchimie.

 

Notons que, outre son nom, l’origine arabe de l’alchimie se manifeste dans notre vocabulaire contemporain par quelques mots rescapés : alcool, élixir … et surtout par le nom d’un instrument majeur : l’alambic.

 

Distiller les bois, les feuilles, les graines, les racines.

 

"La description des nouveaux fourneaux Philosophiques ou Art distillatoire, par le moyen duquel sont tirés les Esprits, Huiles, Fleurs, et autres Médicaments : par une voie aisée et avec grand profit, des Végétaux, Animaux et Minéraux. Avec leur usage, tant dans la Chymie que dans la médecine. Mis en lumière en faveur des Amateurs de la Vérité", est le titre d’un ouvrage dont l’auteur, Johann Rudolf Glauber (1604-1670) est un personnage charnière entre alchimistes et chimistes.

 

Né en Bavière, à Karlstadt sur le Main, il est le fils d’un barbier à une époque où ces honorables artisans, en plus de couper la barbe, étaient à la fois dentistes et chirurgiens. Ayant quitté l’école jeune, il se forme auprès des apothicaires pour s’installer lui-même comme pharmacien à Amsterdam où il fait fortune en commercialisant un remède de son invention, le célèbre "sel de Glauber" ou "sel admirable", préconisé comme laxatif, un des traitements majeurs de l’époque avec la saignée.

 

 

Le titre de son ouvrage n’est pas mensonger. Les instruments qu’il décrit resteront pratiquement inchangés jusqu’à la fin du 18ème siècle. Ses modes opératoires sont indiqués avec une réelle précision. Telle sa méthode pour extraire "la quintessence des végétaux". La méthode habituelle consiste à extraire les essences par l’eau portée à ébullition. Les huiles et alcools volatils s’en dégagent et sont condensés à travers le serpentin d’un vase réfrigérant, généralement un tonneau dans lequel circule un courant d’eau.


Manière de distiller. Glauber, La description des nouveaux fourneaux Philosophiques ou Art distillatoire, 1659.


La méthode convient, nous dit Glauber, pour les plantes de peu de prix mais son rendement est faible. Aussi en propose-t-il une autre plus efficace pour les épices rares importées du lointain Orient ou des Amériques.

 

"Je veux, dit-il, montrer une autre voie pour distiller les huiles des épices et autres choses précieuses ; ce qui se fait avec l’esprit de sel, par lequel toute l’huile est tirée hors sans rien perdre, ce qui se fait ainsi : emplis une cucurbite de cannelle, ou autre bois, ou semence, sur quoi tu mettras autant d’esprit de sel qu’il suffise pour couvrir le bois, alors place le avec son alambic sur le sable, et lui donne feu par degré, afin que l’esprit de sel bouille, et toute l’huile distillera avec un peu de flegme, car l’esprit de sel par son acrimonie pénètre le bois, et affranchit l’huile afin qu’elle distille mieux et plus aisément".

 

Notons le corps distillé, la cannelle. C’est réellement une épice qu’on ne doit pas gaspiller car elle vaut son poids d’or. Au début du 17ème siècle son commerce était assuré par les Portugais qui occupaient alors l’île de Ceylan mais à l’époque où Glauber en décrit la distillation ceux-ci ont été chassés par les Hollandais qui en détiennent le monopole. La cannelle, le clou de girofle, le poivre, la muscade, seront, en effet, l’objet d’une sanglante guerre des épices qui opposera longtemps, Portugais, Hollandais, Français et Britanniques.

 

Valmont-Bomare, dans son Dictionnaire Raisonné Universel d’Histoire naturelle (1791) consacre à la cannelle plusieurs pages. (voir p.676).

 

Il en décrit la récolte :

 

"Dans la saison où la sève est abondante, et où les arbres commencent à fleurir, on détache l’écorce des petits cannelliers de trois ans : on jette l’écorce extérieure qui est épaisse, grise et raboteuse. On coupe par lames, longues de trois à quatre pieds, l’écorce intérieure qui est mince ; on l’expose au soleil et elle s’y roule d’elle-même de la grosseur du doigt ; sa couleur est un jaune rougeâtre ; son goût est âcre, piquant, mais agréable et aromatique ; son odeur est très suave et très pénétrante."

 

Il exalte la richesse des produits de sa distillation et leurs usages :

 

" Toutes les parties du cannellier sont utiles : son écorce, sa racine, son tronc, ses tiges, ses feuilles, ses fleurs et son fruit. On en tire des eaux distillées, des sels volatils, du camphre, du suif ou de la cire, des huiles précieuses : l’on en compose des sirops, des pastilles, des essences odoriférantes, d’autres qui convertissent en hypocras toutes sortes de vins, ou sont la base de ces épices suaves qui entrent dans la confection de nos ragoûts : en un mot le cannellier est le roi des arbres à tous égards".

 

Qui pourrait nier l’intérêt de la distillation après une telle description ?

 

Moins noble que la distillation des épices : la distillation des résines.

 

Les produits précieux des résines.

 

A la fin du 18ème siècle, la récolte et le traitement de la résine de pin étaient la source d’une importante industrie.

 

"Il n’y a point de Province dans le royaume, écrit Valmont-Bomare, qui fournisse autant d’espèces de résine de pin, que la province de Guyenne ; cet arbre y croît dans les landes arides et sablonneuses, qui s’étendent depuis Bayonne jusque dans le pays de Médoc, et d’autre part depuis le bord de la mer jusqu’au rivage de la Garonne. L’espèce de pin de ces lieux est le grand et le petit pin maritime. Le suc résineux qui en découle depuis le mois de mai et le mois de septembre dans les auges, et qui par conséquent est très pur, se nomme galipot ". (Dictionnaire d’Histoire Naturelle, 1791)

 

La distillation de cette résine procurait de l’essence de térébenthine (20%) et de la colophane (80%). Le premier produit est un excellent solvant des huiles, graisses et cires, très utile pour les vernis et peintures. La colophane est connue pour ses propriétés adhésives. Sans elle l’archet d’un violon ne sortirait aucun son de la corde frottée. Ces corps entraient aussi dans la composition de remèdes divers qui pouvaient avoir une certaine efficacité. La chimie moderne nous apprend, en effet, que la résine de pin est riche en composés organiques de la famille des terpènes, corps connus comme antibiotiques et anti-inflammatoires.

 

Le goudron est un autre produit des pins et sapins. Son nom est, lui aussi, issu de l’arabe. Il s’obtient par distillation de l’ensemble du bois de pin dans des enceintes closes. Au fur et à mesure que le bois se transforme en charbon de bois, le goudron s’écoule au fond du fourneau et est conduit, liquide, jusqu’à des barils qui servent à son transport vers les ports où il est massivement utilisé pour enduire les cordages et le bois des bateaux. A Partir de savants mélanges avec de la résine ou des graisses on en prépare également des brais et des poix. Les flottes du 18ème siècle en consomment des quantités impressionnantes. Ce goudron naturel a progressivement cédé la place au goudron de houille mais certains producteurs de charbon de bois en commercialisent encore de faibles quantités.

 

Nous pourrions aussi citer des résines plus exotiques comme celles dont le mélange composait l’encens et dont le commerce était florissant.

 

Ne pas oublier la sève de l’Hévéa.

 

Une résine élastique : le caoutchouc.

 

C’est par Charles Marie de La Condamine (1701-1774) que les Français apprennent l’existence de cette gomme dont l’importance sera si grande à la fin du 19ème siècle. Ce scientifique et explorateur avait été chargé par l’Académie des Sciences de conduire une expédition au nord du Pérou afin de mesurer la longueur d’un arc du méridien terrestre au voisinage de l’équateur. L’objectif étant, rappelons-le, de déterminer la forme exacte de la terre.

 

Après avoir mené à bien l’expédition, il décidait de rejoindre Cayenne en descendant l’Amazone afin d’en dresser la carte. Le récit de son voyage, publié dans le Recueil des Mémoires de l’Académie des sciences pour l’année 1745 (voir page 430), est un vrai roman d’aventure.

 

Entre diverses observations, il y décrivait une résine élastique appelée Cahuchu dont il nous précisait que la prononciation devait être cahoutchouc. Cette résine pouvait servir à faire des torches mais son intérêt résidait dans une propriété bien plus remarquable :

 

"Quand elle est fraiche, on lui donne avec des moules la forme qu’on veut, elle est impénétrable à la pluie ; mais ce qui la rend plus remarquable, c’est sa grande élasticité. On en fait des bouteilles qui ne sont pas fragiles, des bottes, des boules creuses qui s’aplatissent quand on les presse et qui, dès qu’elles ne sont plus gênées, reprennent leur première figure. Les Portugais du Parà ont appris des Omaguas à faire avec la même matière des pompes ou seringues qui n’ont pas besoin de piston : elles ont la forme de poire creuses, percées d’un petit trou à leur extrémité, où ils adaptent une canule de bois : on les remplit d’eau, et en les pressant lorsqu’elles sont pleines, elles font l’effet d’une seringue ordinaire. Ce meuble est fort en usage chez les Omaguas. Quand ils s’assemblent entr’eux pour quelque fête, le maître de la maison ne manque pas d’en présenter par une politesse à chacun des conviés, et son usage précède toujours parmi eux les repas de cérémonie"

 

Valmont-Bomare (1791) explique que "cette bizarre coutume a fait nommer par les Portugais de la colonie du Para, l’arbre qui produit cette résine, Pao de xinringa, bois de seringue ou seringat". Les collecteurs de latex en ont hérité le nom de seringueiros !

 

Retenons ainsi la contribution des Omaguas d’Amazonie à l’équipement de nos modernes laboratoires chimiques ou biologiques au travers des "poires de caoutchouc" si utiles pour en équiper les pipettes qui servent aux prélèvements ou pour les compte-gouttes des flacons.

 

A la fin du 18ème siècle les chimistes européens se sont emparés du produit. Valmont-Bomare fait le catalogue des multiples essais pour utiliser et transformer la sève de cet arbre que les "naturels du pays appellent hhévé" et dont le nom a été transmis en France sous la forme hévéa. Il cite, en particulier le chimiste Macquer. C’est un ami de Charles de La Condamine auquel il succède à l’Académie des Sciences. Après de multiples essais il a pu constater que le caoutchouc pouvait être dissout dans l’éther pour constituer un vernis qui se figeait sous forme d’un film élastique. L’une de ses plus belles réussites : les tuyaux de caoutchouc dont on fait un si multiple usage aujourd’hui.

 

La méthode ? Il faut fabriquer un petit cylindre de cire de la grosseur d’une plume à écrire, "enduire sa surface de plusieurs couches de résine dissoute, et lorsque cette résine a pris de la consistance, la plonger avec son moule dans l’eau bouillante : la cire fond, et il ne reste plus que le tube".

 

Qui a déjà été dans un laboratoire de chimie connaît l’importance des tubes de caoutchouc pour relier les éléments de verre de façon étanche. L’opération à partir de "luts" divers était alors l’un des casse-tête des chimistes. Valmont-Bomare en présente un usage tout aussi prometteur :

 

"on s’en est servi avec beaucoup de succès pour faire des sondes, qui par leur souplesse et leur flexibilité sont bien préférables à celles qu’on a été obligés de faire jusqu’à présent avec des métaux… Ces sondes, capables d’évacuer la vessie dans les cas où les secours ordinaires sont toujours douloureux et dangereux, ne sauveraient-elles pas la vie et ne prolongeraient-elles pas les jours d’un grand nombre de malades qui périssent faute d’un pareil instrument ? "

 

 

Au début du 19ème siècle le caoutchouc devient un produit d’usage massif grâce à deux méthodes de traitement. Dans les années 1820, l’Ecossais Charles Macintosh prépare un tissu imperméable en l’imbibant de caoutchouc dissout dans du naphte bouillant. Son tissu remplace rapidement la "toile cirée". En 1842, c’est l’Américain Charles Goodyear qui trouve le moyen de stabiliser le caoutchouc par un traitement au soufre, la vulcanisation. Il peut alors équiper les roues de vélocipèdes puis des voitures automobiles, surtout après que l’Ecossais John Boyd Dunlop aura inventé le pneumatique en 1888 et que Edouard et André Michelin auront inventé les chambres à air et le pneu démontable en 1891.

 

Avec l’avènement de l’automobile la demande en caoutchouc explose. La culture de l’Hévéa, diffusée dans toutes les régions tropicales, deviendra rapidement l’une des sources importantes de revenu des colonies d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. La richesse accumulée par les pays colonisateurs aura pour pendant l’exploitation impitoyable des populations locales.

 

Un résultat que, ni les tribus Omaguas, ni Charles de La Condamine, le visiteur qu’ils avaient si chaleureusement accueilli et à qui ils avaient livré leurs secrets, n’avaient certainement imaginé.

 

Retour aux sources.

 

L’extraction de molécules inédites dans les plantes, en particulier celles de milieux hostiles, pour des applications médicales est devenue une activité importante des laboratoires de chimie. Qui pourrait nier son intérêt. Les plantes ont fabriqué elles-mêmes les molécules nécessaires à leur protection contre les agressions de leur milieu de vie, certaines d’entre elles peuvent nous soigner.

 

Si l’histoire pouvait en être écrite, il serait passionnant de comprendre par quelle démarche intellectuelle des populations, considérées comme "primitives", ont su elles-mêmes utiliser ces produits comme remèdes. Mais, maintenant que la science sait traduire cette expérience en formules, comment pourrait-on accepter que des groupes industriels puissent prétendre "breveter" à leur profit les molécules ainsi isolées voire même les plantes qui les produisent ?

 

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Voie aussi :

 

Quand la chimie des plastiques était verte.

 

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pour aller plus loin voir :

 

Un livre chez Vuibert.

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…

 

Coupable : le dioxyde de carbone. Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone
et celle du CO2.

 

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole.

 

Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.

 

Seront-ils entendus ?

 
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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 07:10

Voir aussi sur le site de Lemieux éditeur.

On vous aura prévenus : respirer tue !


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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 16:37

 

L’Enseignement Mutuel a été la grande affaire du début du 19ème siècle. Sous le titre "Pages de la vie d’enfance. L’Ecole de Monsieur Toupinel", Max Radiguet nous fait vivre de l’intérieur l’enseignement dans l’une des premières créées en Bretagne : celle dont il a suivi l’enseignement dans sa ville natale, Landerneau.

 

A l’origine de cette école, l’initiative de l’Ingénieur des Ponts et Chaussées du Finistère, Jean Sébastien Goury, originaire de Landerneau. Une initiative d’abord combattue dont témoigne le plaidoyer présenté devant le conseil municipal de Landerneau en juin 1818 que nous présentons ci-dessous.

 

 

A messieurs les membres du comité cantonal d’instruction de landerneau.

Messieurs,

Le comité cantonal et gratuit d’instruction élémentaire du canton réuni pour donner son avis sur le projet d’introduire dans nos écoles primaires le mode de l’enseignement mutuel a paru divisé d’opinion et n’a pu prendre dans sa dernière séance aucune décision sur cet objet intéressant. Instruit qu’il devait se rassembler de nouveau j’ai prié Monsieur le président du comité de me permettre d’assister à la séance. En hasardant cette demande, j’ai cru suivre les intentions de monsieur le préfet qui dans une lettre qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire m’a prié de continuer mes soins pour hâter la mise en activité d’un établissement dont les avantages prouvés par des succès nombreux sont appréciés par tous ceux qui en ont examiné les détails.

Mon intention en venant au milieu de vous est de vous donner quelques renseignements sur la méthode que l’on nous propose d’adopter et surtout de fixer bien précisément votre attention sur ce dont il s’agit.

Des craintes sans fondement, des préventions sans motif, ont fait naître une opposition redoutable contre une méthode qui ne … que d’assurer à l’enfance une éducation utile, morale, religieuse et devenue nécessaire pour extirper dans les racines un fléau qui menace de compromettre la tranquillité de la France et le bonheur de ses habitants pour faire disparaître successivement cette dégoûtante …. mendicité aux besoins croissants à laquelle vous ne pouvez déjà plus suffire.

C’est le propre de toutes les institutions naissantes d’éprouver des oppositions fondées quelquefois sur la juste inquiétude qui condamne à l’homme sage toute innovation quand elle intéresse éminemment le sort de toute une génération ; fondée aussi très souvent sur la prévention. L’intérêt même des opposants celle-ci méprisable en elle-même ne peut avoir …. à la honte de ceux qui l’ont formée. La première respectable par son motif ne redoute pas le flambeau de la vérité, ne demande qu’à être éclairée par ses rayons pour se rendre et passer dans le parti auquel elle semblait opposée. C’est dans cette catégorie que je me plais à ranger les motifs et l’esprit qui animent plusieurs d’entre vous messieurs ; mais avant d’essayer de dissiper vos inquiétudes je veux vous rappeler les obstacles sans nombre qu’ont éprouvé de nos jours les innovations les plus heureuses. L’inoculation, la vaccine et le nouveau système de poids et mesures ont encore des ennemis. Et vous reportant à deux siècles de distance vous faire ressouvenir des préventions qu’éprouvèrent Copernic et Galilée pour avoir soutenu et avancé un système que l’on rougirait aujourd’hui de contester.

Je puis vous prouver d’une manière encore plus sensible qu’il n’est pas d’établissement louable qui à son origine n’ait essuyé un semblable genre d’épreuves en vous rappelant ce qui s’est passé lorsqu’en 1679 le fondateur de la congrégation des frères de la doctrine chrétienne, le respectable abbé de La Salle, entreprit d’améliorer l’éducation de l’enfance. Combien d’obstacles n’eut-il pas à surmonter avant de pouvoir ouvrir la première école ! Plusieurs années s’écoulèrent avant que son institution puisse être fondée. Toujours en but à des contrariétés renaissantes, elles furent telles lorsque cet homme de bien chercha à introduire sa méthode dans la capitale qu’il y essuya un procès et faillit être chassé de Paris et envoyé à Reims avec ses frères. … à une méthode plus parfaite, il réunissait tout l’éclat des vertus évangéliques la religion (….) tous ses efforts !

Quel exemple messieurs et combien il doit nous tenir en garde contre une prévention dont les résultats intéressent la génération qui s’élève sous vos yeux et par vos soins ! Mais revenons à l’objet qui nous occupe et développons sur la méthode sur laquelle vous êtes appelés à donner votre avis.

Ce n’est point une nouvelle doctrine que l’on cherche à introduire. De misérables folliculaires se sont efforcés d’égarer l’opinion publique, de propager des préventions, d’inspirer des craintes chimériques en calomniant les intentions les plus pures, des intentions professées par tout ce que la France a de plus respectable en noms, en dignités, en vertus ; ils ont représenté cette heureuse conception comme une nouveauté antichrétienne et comme le moyen dangereux (….) pour ôter tout espoir de rétablir la religion et les mœurs.

Qui pourrait supposer que des attaques aussi virulentes que peu réfléchies s’adressent à une méthode qui ne (…) qu’a changer le mécanisme de l’instruction élémentaire, à substituer des tableaux économiques à des livres dont l’achat devient dispendieux pour plusieurs ; à faire apprendre simultanément la lecture et l’écriture ; a employer pour écrire du sable et des ardoises au lieu d’encre et de papier ! Et une méthode qui dépouille de leurs épines la lecture, l’écriture et le calcul dont l’étude autrefois si fastidieuse devient un amusement rempli d’appâts qui appellent les enfants à la connaissance et à la pratique de leurs devoirs et développent en eux le germe des qualités les plus propres à les faire concourir au triomphe de la religion et à la prospérité nationale.

Veuillez jeter les yeux sur les tableaux de lecture adaptés pour les écoles d’enseignement mutuel, quel est à votre connaissance l’établissement, aujourd’hui existant, qui nous en fournira de plus heureusement choisis dans le rapport moral et religieux. Ne conviendrez-vous pas que la Religion est la base de l’enseignement ? Elle n’est pas offerte aux enfants comme une étude particulière, comme un accessoire, c’est elle seule qui fournit les matériaux pour l’écriture, pour la lecture et pour les exercices de la mémoire. Des jours, des heures peuvent d’ailleurs être plus particulièrement consacrées, sur votre demande, à l’étude du catéchisme diocésain et vous sentirez aisément que l’influence de cette instruction toute religieuse opérera de grands changements dans le moral des enfants de votre école. On distingue aujourd’hui partout ceux qui fréquentent les écoles d’enseignement mutuel, par leur douceur, leur esprit d’ordre et leur soumission envers leurs parents.

Suivant les méthodes actuellement enseignées, le temps que le maître donne à un élève est perdu pour tous les autres. Ici il n’en est pas de même. La leçon occupe à la fois tous les enfants, divisés par groupes, s’aidant et s’instruisant mutuellement à la faveur de ce secours obtenu des élèves eux-mêmes un maître peut en instruire à la fois plusieurs centaines ce qui procure une économie de temps au profit des élèves et de tant de parents qui ne peuvent pas se passer longtemps du secours de leurs enfants ; et une économie pécuniaire qui diminuerait considérablement les frais de l’instruction, d’y associer les enfants de l’indigent et de leur préparer un avenir plus doux pour eux-mêmes et moins inquiétant pour la société.

A… messieurs cette nouvelle méthode qui alarme tant de bons esprits. Lorsque de vils pamphlétaires s’efforcent inutilement de dénigrer, sa bonté n’a jamais été contestée par les esprits attentifs qui l’ont observée et je ne doute pas que mieux connue de vous elle n’obtienne votre suffrage.

(…) les objets dont on nourrit l’intelligence qui caractérisent la partie morale de l’enseignement or vous pouvez vous assurer par vous-mêmes que c’est à l’étude de la religion et des devoirs que l’esprit et la mémoire des enfants sont constamment exercés. Ainsi les hommes les plus recommandables par leur savoir, par leur rang, des ecclésiastiques pleins de (…) et de ferveur, des princes de l’église proclament la méthode et s’en font les apôtres. Tous les princes de l’Europe l’appellent dans leurs états ; achèverai-je messieurs de casser vos inquiétudes en vous disant que le monarque vertueux que la France révère s’est déclaré le protecteur de ces écoles et que c’est en vertu de protection spéciale que vous êtes appelés à former ce comité dont la spéciale occupation aux termes de l’ordonnance qui l’institue est d’employer tous les soins pour former des écoles dans les lieux où il n’y en a pas (articles 7 et 14). Je puis ajouter à ce témoignage suffisant pour un français celui moins irrécusable encore que celle visible de l’église qui a introduit ces écoles dans ses états ; enfin messieurs ,l’un de vos membres, monsieur le maire, peut vous communiquer une lettre de monsieur le préfet qui ne vous laissera aucun doute sur l’opinion de notre évêque à ce sujet puisqu’il affecte de fournir des sujets de son séminaire pour en faire des instituteurs aussi loin que les besoins de son diocèse le permettront.

Réunissez donc vos suffrages messieurs, adoptez unanimement une méthode contre laquelle on n’articule aucun grief ; contre laquelle on ne porte que des attaques vagues et sans fondement. Elle est proposée par le plus d’hommes de bien de la capitale, elle est protégée par notre prince, elle est accueillie par le souverain pontife et approuvée par votre évêque puisqu’il a souffert qu’elle s’établit dans ses yeux. Elle est recommandable par des résultats qu’il nous sera facile de connaître et profitable pour le présent et l’avenir. La moindre hésitation de votre part, le défaut d’accord, pourraient la déprécier et faire naître des inquiétudes auxquelles votre crédit, votre lumière et vos vertus ne donneraient que trop de poids. Enfin il s’agit de décider les ¾ de vos concitoyens continuant à être étrangers à toute instruction élémentaire et (…) de mettre cette maxime choquante pour l’espèce humaine que la propagation des lumières est un malheur pour la société.

A Landerneau le 6 juin 1818.

Goury

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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 16:17

Le texte ci-dessous est extrait de la thèse de Michel Chalopin sur  L’enseignement mutuel en Bretagne de 1815 à 1850.

 

 

Les sociétés locales Reflets plus ou moins fidèles de la Société de Paris, les sociétés locales ont joué un rôle inédit dans la propagation de l’enseignement mutuel. Bien que leur création ait été encouragée par le ministre de l’Intérieur qui y voyait un moyen de pallier les difficultés financières ou l’hostilité des municipalités, celles-ci ont surtout été l’œuvre de notables convaincus de l’importance de l’instruction du peuple et agissant de leur propre chef. Ce qui les caractérise, c’est qu’elles financent, au moins en partie, une école mutuelle. Elles détiennent également un rôle d’administration et de surveillance. Ce dernier aspect les mettra quelquefois en conflit avec les autorités locales ou universitaires. En Bretagne, on compte seulement quatre de ces sociétés, à Nantes, Landerneau, Saint-Brieuc et Guingamp. Cependant, cette dernière ne sera pas étudiée car les documents sont trop lacunaires et ne permettent pas une comparaison avec les autres.

 

A Landerneau, l’école des industriels.

 

La première évocation d’une école mutuelle à Landerneau a lieu au sein du comité cantonal que l’inspecteur d’académie, Delamarre, réunit lors de sa tournée de l’été 1817. Nul doute que la proposition d’établir une telle école est venue de ce fonctionnaire car partout où il passe, il n’a de cesse de prêcher en faveur de la nouvelle méthode. Les membres du comité, tout en accueillant favorablement le projet, le reportent cependant à des jours plus propices.

 

Le projet généreux d’un ingénieur des Ponts-et-Chaussées

 

Pourtant, quelques mois plus tard, l’idée d’introduire l’enseignement mutuel à Landerneau commence à prendre forme grâce à l’action de Jean-Sébastien Goury, notable important appartenant à une riche famille de Landerneau. Celui-ci mène alors une brillante carrière dans l’administration des Ponts-et-Chaussées après avoir fait ses études à Paris en 1796, essentiellement à l’Ecole Polytechnique. Revenu dans son Finistère natal en 1801 en tant qu’ingénieur, il y exerce jusqu’en 1818, période à laquelle il est muté dans les Vosges, puis dans d’autres départements. Il faut attendre 1834 pour voir son retour au pays breton, cette fois avec le titre de directeur. Il finira sa carrière après avoir atteint, en 1840, le grade d’inspecteur général. Parallèlement à sa carrière administrative, il s’occupe également de politique et devient député en 1839 pour l’arrondissement de Châteaulin (Finistère). A la Chambre, il siège parmi les ministériels jusqu’en 1848, date à laquelle il se retire des affaires publiques.

 

Quand Jean-Sébastien Goury intervient auprès du maire de Landerneau au sujet de l’école mutuelle, il semble agir à la demande du préfet mais ses initiatives dépassent celles d’un simple émissaire, dévoilant plutôt l’action d’un véritable partisan de ce nouveau système d’enseignement. Ainsi, l’ingénieur échafaude un plan qui ne manque ni de réalisme, ni d’originalité. Tout d’abord, il n’attend rien du comité cantonal d’instruction primaire dont les membres, à ses yeux, sont peu préoccupés des affaires pour lesquelles on les a désignés. Il désire ensuite que l’école mutuelle soit administrée par des souscripteurs, indépendamment de la commune. Le principe est que les parents riches paient des rétributions suffisamment élevées pour pouvoir rémunérer un maître et instruire gratuitement une certaine proportion d’enfants pauvres. Il pense convaincre facilement les familles aisées car les tarifs qu’il propose sont concurrentiels par rapport à ce qui existe. Il déclare à ce propos : « On paye aujourd’hui en se fournissant plumes, encre et papier, un écu pour aller perdre son temps et ne rien apprendre en deux ou trois ans, on payera avec plaisir 4 francs pour apprendre à lire et à bien écrire en moins d’un an. » Il a d’ailleurs déjà sondé à ce sujet la plupart des notables de Landerneau dont une douzaine au moins sont prêts à envoyer leurs enfants à l’école mutuelle.

 

Cependant, les écoliers recrutés ne sont pas assez nombreux pour, à la fois, garantir un traitement décent au maître et pourvoir aux frais de fonctionnement de l’établissement.

 

Face à cette difficulté Goury, décidément très inventif, propose d’instruire les filles et les garçons dans le même local par le même maître mais à des heures différentes. Le clergé local va alors s’emparer de cette « bizarrerie » pour tuer dans l’œuf un projet qu’il voit d’un très mauvais œil. Les ecclésiastiques, loin de se contenter des accords de principe de leur évêque vis-à-vis de l’enseignement mutuel, paraissent accorder davantage de confiance aux propos diffusés par l’Ami de la religion et du roi, véritable arme de propagande cléricale qui se déchaîne contre la nouvelle méthode.

 

Face à la méfiance des prêtres, Goury est obligé d’user de diplomatie pour faire admettre une idée à laquelle il croit profondément. On le voit ainsi, armé des tableaux de lecture de l’enseignement mutuel, essayer de convaincre les membres du comité cantonal, composé, entre autres, du curé qui en est le président et d’un autre ecclésiastique, l’abbé Vistorte, aumônier des calvairiennes. Il explique au préfet les stratagèmes utilisés dans cette diplomatie un peu particulière : « J’ai mis en jeu toute ma rhétorique ; j’ai pris des détours sans nombre pour arriver à mon but ; j’ai flatté, j’ai eu l’air d’approuver sa sainte fureur ; j’ai même représenté au curé que c’était peut-être une raison pour faire bonne contenance et pour s’emparer en quelque sorte de l’établissement afin de le diriger d’une manière utile aux intérêts de la religion ; je lui ai proposé de mettre à la tête comme professeur un des vicaires ; (je savais que la chose était impossible). Profitant du regard favorable que m’a valu cette proposition, je suis parvenu à me faire écouter et à ébranler un peu le parti de l’opposition. J’ai déroulé les tableaux, j’ai donné des détails sur la méthode, sur les travaux des enfants et nous avons fini par ne faire plus que six têtes dans un bonnet. »

 

Les prêtres sont-ils vraiment convaincus ? Quoi qu’il en soit, ils décident d’écrire, en l’absence de l’évêque, au vicaire général du diocèse, l’abbé Tromelin, pour connaître son avis sur l’éventualité d’une école mutuelle à Landerneau. L’opinion déjà connue du prélat, favorable envers ces écoles, ne leur suffit-elle pas ? Ont-ils voulu court-circuiter la volonté de l’évêque en n’attendant pas son retour et en s’adressant à son grand vicaire qui, espéraient-ils, avait peut-être un autre avis sur la question ? C’est possible. En tout cas, Goury, comprenant sans doute la manœuvre, s’empresse de recommander au préfet de rencontrer au plus vite cet auxiliaire de l’évêque pour l’enjoindre à donner, à l’instar de son supérieur, un avis favorable envers l’école mutuelle projetée.

 

On ne connaît pas la réponse du vicaire général mais l’attitude des ecclésiastiques va devenir, à partir de ce moment, plus subtile. Au lieu de s’opposer à l’établissement de l’école mutuelle, ce qui serait récuser les accords antérieurs passés entre l’évêque et le préfet sur cette question, ces derniers préfèrent louvoyer et approuver ce genre d’établissement, mais à la condition qu’il ne concerne que les garçons. En réalité, ils savent pertinemment que le projet n’est pas viable financièrement si les filles ne sont pas adjointes.

 

Le clergé n’est pas le seul obstacle que Jean-Sébastien Goury trouve sur sa route. Le préfet lui-même, pourtant partisan de l’enseignement mutuel, n’approuve pas que le maître enseigne les petites filles. Il trouve cela inconvenant. Sans doute, anticipe-t-il également l’opposition du clergé sur ce point. Le magistrat propose alors qu’on renonce à l’école des filles. Cependant, Goury, pour des raisons financières qui ont déjà été expliquées, ne pouvant suivre l’opinion du préfet, son principal associé dans cette affaire, a trouvé, là encore, une solution. Il émet l’idée d’une surveillance faite par une femme pendant les heures où les filles seraient assemblées sous la direction du maître. Le conseil municipal, consulté sur ce projet, approuve cet arrangement.

 

Quant au préfet, on ne connaît malheureusement pas son avis. Goury doit d’ailleurs attendre près de deux mois une réponse de sa part, ce qui prouve probablement son embarras. Après le préfet, Goury doit également composer avec le maire et son conseil municipal sur la question de l’administration de l’école. Goury propose une société de souscripteurs gestionnaires de l’école. Mais ce mode d’administration ne convient pas au maire qui préfère voir l’établissement entrer dans le giron communal. Ce dernier argumente sa position ainsi : « Il semble que ce plan (celui de Goury) ne s’accorde pas avec l’intention de Monsieur le Préfet, que c’est, en effet, à la commune que ce magistrat offre un secours de 400 francs pour faire face aux premiers frais, et que c’est la commune qu’il charge de passer bail du local qui sera choisi et de porter en cas de besoin le loyer annuel dans ses budgets. » Goury acceptant ce point de vue, le conseil municipal décide finalement de retoucher le règlement que l’ingénieur avait conçu.

 

Quand Goury prend connaissance des changements apportés au règlement, il ne peut cacher sa déception. Il écrit alors au préfet : « Je n’ai parcouru que hier le projet de règlement de la société (…) je vois avec peine que cet acte n’est pas conformé à celui présenté et arrêté en conseil. Celui-ci avait 38 articles, celui-là n’en a que 15 ou 16. Dans celui qui vous a été présenté, M. le Maire s’installe comme président de la société et s’adjoint le curé et le juge de paix, en transporte en un mot le comité cantonal. Il n’a pas réfléchi que cette disposition était inconvenante et incompatible avec celles des articles 8 et 9 de l’ordonnance. Ces messieurs ne peuvent être à la fois surveillés et surveillants, et ne feront probablement pas partie de l’association ; plusieurs articles très utiles ont été supprimés et véritablement j’ai été surpris qu’après avoir voulu m’investir d’une confiance illimitée, M. le Maire n’ait pas jugé à propos de me consulter sur des changements aussi notables, à un acte qui avait été consenti par une association d’individus sur lesquels j’avais compté pour la réussite de notre projet et dont la retraite pourrait nuire. » Mais Goury ne veut pas perdre de temps en querelles inutiles et c’est en homme sage qu’il déclare : « Le mieux est ennemi du bien, ayons notre école et laissons l’amour propre se loger sur des fauteuils plus élevés. »

 

Après les difficultés survenues avec le clergé, le préfet et le maire, il faut encore subir les humeurs du sous-préfet. Ce dernier, pour des raisons personnelles, fait valoir ses préférences quant au choix du maître. Il s’oppose ainsi à la nomination de Mollier à la tête de l’école mutuelle, compliquant ainsi les projets de Goury. Le sous-préfet se plaint que cet instituteur, choisi par la municipalité, est dur envers ses élèves. Les raisons avouées du sous-préfet en cachent-elles d’autres ? En effet, Mollier est bien connu du magistrat car il a travaillé dans ses bureaux. N’assiste-t-on pas alors à une sorte de vengeance du sous-préfet envers un subalterne qui n’aurait pas donné satisfaction ? D’ailleurs, Goury s’étonne qu’on dénonce un maître qui non seulement a été autorisé mais qui, en outre, paraît convenir aux parents d’élèves qui fréquentent son école. Il en appelle au préfet pour régler cette affaire. Toutefois, malgré les embûches qui se dressent sur son chemin, Goury montre par sa ténacité, sa force de conviction et son esprit de conciliation qu’il est un vrai philanthrope, attaché au bien de l’humanité plus qu’au pouvoir. Il souffre de voir les enfants vagabonder dans les rues, miséreux et sans instruction. Il pense que dans cette misère germe le ferment du désordre politique et social. Malheureusement, il n’a pas le temps de voir le résultat de ses efforts car il est appelé à exercer à l’autre bout du pays, dans les Vosges.

 

La relance avortée du sous-préfet

 

Après le départ de Jean-Sébastien Goury, le projet d’établir une école mutuelle paraît bel et bien enterré. Mais 400 francs avaient été donnés pour sa réalisation par le préfet à la commune de Landerneau. Cet argent, resté inemployé, embarrasse alors le maire. En réalité, sur cette somme, il reste 388 francs car 12 francs avaient été payés à Goury pour l’achat des tableaux. Cette fois, c’est le sous-préfet, voulant donner suite au projet présenté par l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées, qui propose un nouveau plan de financement. Ainsi, les 388 francs, reliquat de la subvention préfectorale, iraient pour les frais de premier établissement. Le traitement de l’instituteur, y compris celui de sa femme chargée de l’instruction des filles, serait de 900 francs annuels. Le sous-préfet suggère de ne payer que les premier huit mois pour commencer puisque l’école ne pourra pas s’ouvrir avant le 1er mai 1819. A cette fin, le magistrat pense utiliser l’excédant de 438,96 francs qui se trouve au budget de la ville de Landerneau pour 1819 auquel il ajouterait une partie de la somme destinée au secours des indigents, à savoir 346 francs. Le sous-préfet fait remarquer également à son supérieur que les préventions des ecclésiastiques au sujet du mélange des sexes ne sont plus fondées puisque la femme du futur directeur de l’école mutuelle se chargera de l’enseignement des filles à des heures différentes de celles des garçons.

 

Le préfet n’approuve pas le recours à la somme destinée au secours des indigents. Il préfère compter sur les seules ressources communales et sur la rétribution des élèves payants. Il est convaincu, cependant, par les arguments du sous-préfet de Brest en ce qui concerne l’enseignement séparé des garçons et des filles. Aussi écrit-il à l’évêque pour lever l’opposition cléricale locale. Mais le curé de Landerneau et l’abbé Vistorte font de la résistance. Ils avancent cette fois des suppositions qui ne font que mettre en évidence leur mauvaise foi. Ainsi, le curé déclare à son évêque : « Les motifs de notre opposition à l’établissement d’une école mutuelle à Landerneau sont 1°. Qu’il ne serait pas possible, surtout en hiver, d’empêcher la réunion simultanée des garçons et des filles, ce qui nous a paru dangereux pour les mœurs. 2°. Qu’il n’est pas question d’établir une institutrice pour les filles, qu’on déclare même qu’il n’y a point de fonds suffisants pour cela et qu’en conséquence l’instituteur sera chargé de l’instruction des deux sexes, ce que toujours nous avons voulu défendre par les règlements des diocèses. Cette école, d’après ce que l’on nous a déclaré au comité, ne pourrait se soutenir que par les contributions de ceux qui voudraient y envoyer leurs enfants et je suis persuadé que la plupart des gens aisés ne voudraient pas y envoyer les leurs, vu les inconvénients dont j’ai déjà parlé. »

 

L’évêque, en cette affaire, tranche en faveur du curé de Landerneau. Il confie : « Monsieur le curé de Landerneau est un des pasteurs les plus respectables de mon diocèse et aussi éloigné de tout esprit d’exagération qu’il est rempli de zèle pour tout ce qui peut contribuer au bien de ses paroissiens. » Le préfet juge sans doute plus sage de se conformer à l’avis du prélat. Pour calmer les craintes des ecclésiastiques, il demande donc que la commune garantisse un revenu pour l’institutrice. Il rappelle, en outre, que celle-ci devra être agréée par le comité cantonal, autrement dit par le curé et l’abbé Vistorte. Enfin, toute possibilité de rencontre entre les filles et les garçons doit être évitée. Il explique : « La différence des heures des leçons pour les deux sexes doit être assez grande, dans toutes les saisons pour qu’ils ne se trouvent jamais ensemble soit à la sortie soit à l’entrée de l’école116. » Voulant donner des gages sûrs au clergé, le préfet exige que l’on abandonne le projet pour les filles si toutes ces conditions ne sont pas réunies.

 

Face aux exigences préfectorales, relayant celles des ecclésiastiques, le conseil municipal déplore l’insuffisance de ses fonds. En outre, il n’est pas prêt à céder, pour l’établissement de l’école mutuelle, les sommes inutilisées restant au budget 1819. Il préfère réserver cette somme pour l’entretien des pavés, trahissant ainsi un intérêt peu soutenu pour l’instruction primaire. Ainsi, le projet était enterré une deuxième fois.

 

La victoire des négociants

 

Finalement le troisième et dernier acte est joué par quatre négociants qui ont sans doute été à l’origine du projet et dont l’ingénieur Goury, frère de l’un d’entre eux, s’est fait le porte parole. Ceux-ci constatant le refus de la commune de pourvoir aux frais d’établissement d’une école mutuelle à Landerneau, s’engagent à le financer moyennant le versement des secours accordés antérieurement par le préfet. Ils sont décidés à demander un instituteur à l’école modèle de Paris, ce qui indique leur désapprobation vis-à-vis de Mollier, maître choisi par la commune pour diriger l’école mutuelle. Ils expliquent au sous-préfet qu’ils veulent un instituteur qui connaisse la méthode dans toute sa pureté. Ces quatre hommes sont animés de sentiments philanthropiques. Ils déclarent qu’ils ont voulu jeter leur regard sur la classe laborieuse qui n’a pas les moyens d’assurer l’instruction à ses enfants. Ils font de cette instruction une condition essentielle de l'ordre social et politique qui doit régner en France. Ils s’affirment ainsi en accord avec les vues de la Société pour l’Instruction élémentaire.

 

Parmi ces quatre notables, se trouvent les trois figures de proue de l’industrie naissante à Landerneau, à savoir, Jean-Isidore Radiguet, Joseph-Marie Goury et François Heuzé. Ceuxci formeront, en 1821, une société ayant pour but la fabrication et le commerce de la toile de lin. Au début de la monarchie de Juillet, leurs ateliers emploieront 300 ouvriers, tisserands et blanchisseuses, auxquels s’ajouteront les services de 200 fileuses et 25 métiers répartis dans des fabriques rurales. Poursuivant avec succès leur entreprise, ils seront en 1845 les fondateurs de la Société linière du Finistère, exemple unique d’industrialisation à cette époque dans ce département.

 

Le premier de ces notables, Jean-Isidore Radiguet s’occupe, au début de la Restauration, du négoce de la toile et des graines. Son père, d’origine normande, avait luimême acheté une fabrique de toile dans la région122. Le deuxième, Joseph-Marie Goury, appartient à une famille de Landerneau, dont la fortune est liée, d’une part, aux fonctions fiscales de son père sous l’Ancien Régime et, d’autre part, au commerce de la toile et des vins. Ces deux hommes feront partie du conseil municipal à la fin de la Restauration et au début de la monarchie de Juillet. Joseph-Marie Goury semble s’être particulièrement engagé dans le développement de l’instruction primaire car il sera, sans discontinuité, de 1833 à 1850, membre assidu du comité local formé à cet effet à Landerneau. Sur le troisième, François Heuzé, on a peu de renseignements. On suppose son ascension sociale plus récente car le sous-préfet de Brest a noté en 1852 qu’il était «fils de ses œuvres ». Il deviendra le premier président de la Société linière du Finistère en 1845. Son fils, Gustave, élève de l’école mutuelle de Landerneau, lui succèdera. Enfin, en ce qui concerne Andrieux, le moins connu des quatre, celui-ci ne paraît pas, au contraire des trois autres, avoir fait partie de la Société linière. Cependant, il figure parmi les négociants les plus riches de Landerneau payant une patente aussi élevée que celle de Radiguet ou Heuzé.

 

Pendant plusieurs années, ces quatre hommes administrent l’école mutuelle de Landerneau. Ils trouvent, au printemps 1820, en la personne du capitaine Tourrette, le maître qui dirigera leur établissement. Madame Tourrette enseignera les filles dans une salle séparée mais à des heures identiques contrevenant ainsi aux prescriptions cléricales. Les notables ont voulu l’enseignement pour les filles et les garçons. Ils l’ont voulu aussi pour les riches et les pauvres. Max Radiguet, se référant à ses souvenirs d’enfance, l’affirme : « Toutes les classes de la société fournissaient leur contingent à l’école mutuelle. L’aristocratie, la roture, le prolétariat de la ville y étaient représentés presque en parties égales, sans que les relations entre écoliers aient sensiblement accusé ces différences de niveau social.» Il ajoute cependant que les costumes trahissaient l’inégalité des conditions sociales. Il note ainsi les pantalons des paysans retenus au milieu du ventre par un large au bouton ou le plus souvent une cheville de bois et ceux des autres portés plus haut et attachés par une bretelle ou boutonnés sous les bras. Il se souvient des coiffures bigarrées : « les casquettes de loutre pelées, les chapeaux vernis avec des cassures raccommodées au fil blanc, les bonnets phrygiens en laine brune des campagnards et le serre-tête à trois pièces du premier âge» Enfin, au-delà de la diversité des habits, il souligne ce qui différencie essentiellement le pauvre du riche : « Un peu d’ordre dans la tenue, du linge blanc, un coup de peigne distinguaient ceux d’entre nous qui appartenaient à la classe aisée. »

 

En réalité, si l’on en croit le maître lui-même, l’école ne correspond pas à cette vision idéalisée du mélange social. Ainsi, s’adressant aux fondateurs, dix ans après l’ouverture de l’école, celui-ci remet en cause le caractère philanthropique de leur œuvre : « La concession que vous obtîntes n’avait rien de moins que l’intérêt particulier et non celui de la commune, les rétributions que vous portâtes à 3 francs par élève étant trop élevées pour une pauvre ville comme Landerneau (...) aussi n’ai-je eu depuis 10 ans que les parents des enfants un peu aisés et tous ont passé sous ma direction au nombre de plus de 500 des deux sexes.»

 

Le maître ignore-t-il l’objectif de départ qui était d’assurer l’instruction des plus pauvres par les rétributions des plus riches ? Désabusé vis-à-vis des fondateurs, il force sans doute le trait. Des indigents ont sûrement fréquenté l’école mutuelle mais ils n’y ont jamais été nombreux. D’ailleurs, ayant entre 30 et 60 élèves, parmi lesquels une cinquantaine de payants était nécessaire pour assurer les appointements du maître, la proportion d’indigents devait être faible. Le projet, tel qu’il avait été pensé au départ, n’a jamais pu se réaliser. Sans doute les préjugés sociaux étaient plus importants que ne le laissaient paraître les propos de Max Radiguet. Les difficultés financières ont dû également l’hypothéquer.

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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 13:03

En 1876, un article de la revue La Nature annonce un événement de première importance dans le domaine de la chimie. Le chimiste Lecoq de Boisbaudran a isolé un corps auquel il a donné le nom de gallium. En référence au coq, ce gallinacé dont il porte le nom ou pour honorer sa patrie, la Gaule ? La controverse n'est pas tranchée.

 

A l'occasion de cette annonce le chimiste rend hommage à Mendeleev :

 

"il n'est pas besoin d'insister, dit-il, sur l'extrême importance qui s'attache à la

confirmation des vues théoriques de M. Mendeleev concernant la densité du nouvel élément.

On reste en effet frappé d'étonnement quand on compare les propriétés du métal que M. Mendeleev décrivait comme devant exister, avec celle du gallium actuellement mis à jour."

Ce métal, Medeleev l'avait prévu dès 1869 et il lui avait donné le nom de ekaaluminium. Gaston Tissandier qui signe l'article relève l'importance de l'événement : 

 

"Cette découverte prend donc actuellement un caractère  d'une importance capitale. L'apparition du gallium, ainsi comprise, ouvre à la science de nouveaux horizons. de même que l'astronomie révèle, par le calcul, l'existence de planètes ignorées, la chimie, s'appuyant sur des conceptions purement théoriques, peut également dévoiler celle des éléments, avant qu'on ait imaginé les réactions destinées à les faire connaître". 

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10 décembre 2017 7 10 /12 /décembre /2017 09:22

Ils sont partout

... dans la terre, les océans et les déserts. Ils vivent d’incroyables épopées sous nos pieds. Ils ont beaucoup de pouvoirs… et en particulier celui de donner la vie, car sans eux nous ne sommes rien. Ils … sont invisibles pourtant. Ce sont les microbes

Marc- André Selosse, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle va nous embarquer aujourd’hui dans le monde microscopique des bactéries et des champignons. Ce sont eux les véritables héros du royaume du vivant.

Ecouter : Les Savanturiers

 

Jamais seul

Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations

Nous savons aujourd’hui que les microbes ne doivent plus seulement être associés aux maladies ou à la décomposition. Au contraire, ils jouent un rôle en tous points essentiel : tous les organismes vivants, végétaux ou animaux, dépendent intimement de microbes qui contribuent à leur nutrition, leur développement, leur immunité ou même leur comportement. Toujours pris dans un réseau d’interactions microbiennes, ces organismes ne sont donc… jamais seuls.
Au fil d’un récit foisonnant d’exemples et plein d’esprit, Marc-André Selosse nous conte cette véritable révolution scientifique. Détaillant d’abord de nombreuses symbioses qui associent microbes et plantes, il explore les propriétés nouvelles qui en émergent et modifient le fonctionnement de chaque partenaire. Il décrypte ensuite les extraordinaires adaptations symbiotiques des animaux, qu’ils soient terrestres ou sous-marins. Il décrit nos propres compagnons microbiens – le microbiote humain – et leurs contributions, omniprésentes et parfois inattendues. Enfin, il démontre le rôle des symbioses microbiennes au niveau des écosystèmes, de l’évolution de la vie, et des pratiques culturelles et alimentaires qui ont forgé les civilisations.
Destiné à tous les publics, cet ouvrage constitue une mine d’informations pour les naturalistes, les enseignants, les médecins et pharmaciens, les agriculteurs, les amis des animaux et, plus généralement, tous les curieux du vivant. À l’issue de ce périple dans le monde microbien, le lecteur, émerveillé, ne pourra plus porter le même regard sur notre monde.
 
Professeur du Muséum national d’Histoire naturelle, Marc-André Selosse enseigne dans plusieurs universités en France et à l’étranger. Ses recherches portent sur les associations à bénéfices mutuels (symbioses) impliquant des champignons, et ses enseignements, sur les microbes, l’écologie et l’évolution. Il est éditeur de revues scientifiques internationales et d’Espèces, une revue de vulgarisation dédiée aux sciences naturelles. Il est aussi très actif dans ce domaine par des conférences, vidéos, documentaires et articles.
 

« Marc-André Selosse écrit de façon précise, dense, sans mot inutile, refusant le jargon, dans un style élégant et plein d'humour (...). Cet ouvrage a un mérite supplémentaire, assez rare pour qu'il importe de le signaler : il ne contient jamais rien d'ennuyeux. »

Francis Hallé, extrait de la postface

 

 

 

 

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9 décembre 2017 6 09 /12 /décembre /2017 08:45

Notre époque charge le dioxyde de carbone, le CO2, d’une lourde malédiction. C’est l’ennemi numéro un de notre environnement, le coupable, clairement désigné, de "crime climatique".

Qui peut encore le nier ? Mais qui peut refuser de voir que la dangereuse augmentation du CO2 dans l’atmosphère est le résultat de l’emballement d’un monde industriel développé qui gaspille les ressources fossiles accumulées sur la planète au cours de millions d’années et les disperse sous forme d’objets inutiles et de polluants multiples.

Qui, dans ce contexte, se souvient encore que le CO2 est d’abord l’aliment des plantes nécessaires à notre alimentation et que celles-ci, de plus, libèrent, en échange de leur consommation de CO2, l’oxygène que nous respirons à plein poumons ?

L’histoire de la découverte du dioxyde de carbone et de son rôle dans le fonctionnement du vivant est une aventure à rebondissements qui mérite d’être contée.

Après Van Helmont, Hales, Joseph Black, Priestley : Charles Bonnet, Jan Ingenhousz, Jean Senebier. Trois savants qui ont éclairé l’alimentation et la respiration des plantes.


Charles Bonnet (1720-1793) et l’alimentation des plantes par leurs feuilles.

 

Charles Bonnet, né le 13 mars 1720 à Genève et mort le 20 mai 1793 dans la même ville est un naturaliste et philosophe suisse. On le connaît surtout pour ses études sur les insectes et sa description de la parthénogenèse chez le puceron.

En 1754 il publie ses "Recherches sur l’usage des feuilles dans les plantes".

 

S’inspirant des études de Stephen Hales, il souhaite étudier la nature des échanges dans les feuilles et en particulier la façon dont elles participent à l’absorption de l’eau. Les deux faces d’une feuille sont différentes, "la surface supérieure est ordinairement lisse et lustrée" observe-t-il, "la surface intérieure au contraire est pleine de petites aspérités ou garnies de poils courts", il imagine donc une série d’expériences à partir d’une hypothèse :

 

"Ces différences assez frappantes ont sans doute une fin. L’expérience démontre que la rosée s’élève de la terre. La surface inférieure des feuilles, aurait-elle été principalement destinée à pomper cette vapeur et à la transmettre dans l’intérieur de la plante ? "

 

Pour y répondre, il imagine d’observer le comportement de feuilles disposées à la surface de l’eau en alternant les faces en contact avec le liquide. Celui-ci est contenu dans le récipient qui lui semble le mieux adapté par la largeur de son col : un vase à large ouverture désigné sous le nom de "poudrier" et dont on se sert également pour contenir des confitures.

 

Il multipliera les expériences ainsi que la nature des feuilles : lilas, poirier, vigne, tremble, laurier, cerisier, prunier, marronnier d’inde, murier blanc, tilleul, peuplier, abricotier, noyer, noisetier, chêne…

 

Les résultats obtenus n’auraient pas laissé une trace impérissable si une observation fortuite n’avait modifié le programme initial. C’est maintenant la totalité de la feuille qu’il décide de plonger dans l’eau.

 

"Au commencement de l’été de 1747, j’introduisis dans des Poudriers pleins d’eau, des rameaux de vigne. Ces rameaux appartenaient au cep planté dans le milieu d’un jardin.

 

Dès que le soleil commença à échauffer l’eau des vases, je vis paraître sur les feuilles des rameaux, beaucoup de bulles semblables à de petites perles. J’en observais aussi, mais en moindre quantité, sur les pédicules et sur les tiges.

 

Le nombre et la grosseur de ces bulles augmentèrent à mesure que l’eau s’échauffa davantage. Les feuilles en devinrent même plus légères ; elles se rapprochèrent de la superficie de l’eau".

 

Au fur et à mesure de la journée, les bulles qui adhèrent fortement aux feuilles grossissent au point que le diamètre de certaines "égalait à peu près celui d’une lentille". Mais une surprise attend l’observateur :

 

"Toutes disparurent après le coucher du soleil. Elles reparurent le lendemain matin, lorsque cet Astre vint à darder ses rayons sur les poudriers".


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Expérience de Bonnet : feuille dans un poudrier plein d’eau.


Les bulles réapparaissent encore le jour suivant mais en moins grande quantité. Pourtant, remarque Charles Bonnet, la température a augmenté. Ce qui ne manque pas de l’étonner dans la mesure où il imagine que l’émission de bulles est liée à la température de l’eau. Sans doute n’avait-il pas remarqué que l’ensoleillement, comme on peut le penser, avait, quant à lui, diminué.

 

Que contiennent ces bulles ? Il n’imagine pas que cela puisse être autre chose que de l’air qui est encore, pour lui comme pour Stephen Hales, un élément indécomposable.

 

Quelle conclusion de ces observations ? Charles Bonnet sait que l’air se dissout dans l’eau et ceci d’autant plus que celle-ci est froide. Il sait, aussi, que de l’air entre dans les feuilles des plantes par leurs pores. Un échange entre les feuilles et l’eau aurait donc lieu. La chaleur ferait sortir l’air, des pores des feuilles, en trop grande quantité pour que l’eau puisse le dissoudre. Il se formerait donc des bulles retenues sur leur surface. Le froid produirait l’effet inverse.

 

Charles Bonnet n’aura pas vu le rôle réel du soleil ni su caractériser le gaz qui se dégage. Il aura quand même eu le mérite d’avoir su observer un phénomène que d’autres interpréteront avec plus de bonheur. Son nom et son dispositif expérimental ne seront pas oubliés.

 

Trente ans plus tard, un médecin et botaniste Britannique d’origine néerlandaise, Jan Ingenhousz (ou Ingen-Housz, 1730-1799), saura comprendre le rôle de la lumière solaire dans ce mécanisme.


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Jan Ingenhousz : le soleil rythme la vie des végétaux.

 

Jan Ingenhousz (ou Jan Ingen-Housz) est un médecin et botaniste britannique d’origine néerlandaise, né le 8 décembre 1730 et mort le 7 septembre 1799.

 

Le médecin Sir John Pringle (1707-1782) l’encourage à entreprendre des études de médecine. Il s’installe à Londres à l’invitation de Pringle, alors président de la Royal Society et médecin du roi. Ingenhousz fréquente alors de grands scientifiques comme Joseph Priestley (1733-1804) et Benjamin Franklin (1706-1790).

 

Il publie en 1779, à Londres ses "Expériences sur les Végétaux" avec comme sous-titre : "Spécialement sur la propriété qu’ils possèdent à un haut degré, soit d’améliorer l’air quand ils sont au soleil, soit de le corrompre la nuit, ou lorsqu’ils sont à l’ombre".

 

Il traduit lui-même, en français, l’ouvrage rédigé en anglais, car, dit-il dans son introduction, "ce fût la crainte seule qu’un traducteur ne saisît pas partout mes idées, qui me détermina à le traduire moi-même". Le livre en français est publié pour la première fois dans l’été 1780, puis plusieurs fois réédité, notamment en 1787. Il sera ultérieurement traduit en hollandais et allemand.

 

Le sous-titre est explicite. Il connait les travaux de Priestley, dont il fait un éloge prononcé. Il lui reconnaît le mérite d’avoir montré que les plantes pouvaient purifier l’air vicié dans lesquelles on les plaçait. Il revendique, par contre, celui d’avoir montré le rôle de la lumière solaire dans ce phénomène, ce que n’avait pas vu Priestley.

 

"Il n’existe aucun ouvrage publié avant le mien, dans lequel l’auteur ait déduit … en termes exprès, que les végétaux répandent de l’air déphlogistiqué alentour d’eux au soleil seulement ".

 

Une des raisons de son succès est le fait que son dispositif expérimental tranche avec celui de Charles Bonnet. Que peut-on prouver en faisant agir le soleil sur des plantes recouvertes d’eau, dit-il, vu qu’elles ne "sont pas couvertes d’eau dans l’état naturel" ?

 

Il est vrai que les conditions expérimentales guident l’observation. Placer les feuilles dans l’eau, le jour, au soleil, fait immédiatement apparaître un dégagement de bulles d’oxygène parfaitement visibles. Par contre, le dioxyde de carbone étant très soluble dans l’eau, aucune bulle de ce gaz n’apparaît quand il se dégage le jour ou la nuit.

 

Ingenhousz, quant à lui, s’inspire des montages expérimentaux de Priestley qui place une plante sous une cloche pleine d’air ou d’un autre gaz.

 

C’est, en effet, après avoir pris connaissance de ses expériences sur la respiration des plantes qu’il a lui-même engagé ce travail, "brûlant de suivre les traces de la Nature dans ses merveilleuses opérations, annoncées et mises dans un si beau jour par cet homme respectable".

 

"Lorsque je trouvais dans les ouvrages de ce génie inventeur, écrit-il, de ce célèbre physicien, le docteur Priestley, l’importante découverte que la végétation d’une plante devient plus vigoureuse dans un air putride, et incapable d’entretenir la vie d’un animal, et qu’une plante refermée dans un vase plein d’air devenu malsain par la flamme d’une chandelle, rend à nouveau à cet air sa pureté primitive, et la faculté d’entretenir la flamme, je fus saisi d’admiration".

 

Il reconnaît, surtout, à Priestley, la découverte de "ce fluide aérien merveilleux qui surpasse si fort en pureté et en salubrité (eu égard à l’usage de la respiration) le meilleur air atmosphérique".

 

Cet air (notre oxygène), dit-il, "mérite à juste titre le nom d’air vital". Il lui attribue cependant, comme Priestley, le nom d’air déphlogistiqué, c’est-à-dire d’air "destitué de ce principe inflammable dont le meilleur air de l’atmosphère se trouve plus ou moins mêlé, et par lequel l’air est d’autant plus nuisible, qu’il en contient davantage".

 

Il note, cependant qu’il a su aller plus loin que son célèbre confrère dans sa réflexion :

 

"En enfermant une plante pendant vingt-quatre heures sous une cloche remplie d’air métiphisé, il était facile à découvrir, par différents moyens connus depuis longtemps, si cet air était corrigé ou empiré ; mais il était impossible de distinguer si c’était simplement la lumière du jour ou l’obscurité de la nuit, ou la chaleur, ou la végétation, qui avait produit l’effet. Il fallait absolument examiner, pour décider la question, l’état de cet air après l’avoir enfermé avec une plante dans un endroit obscur, et le comparer avec un air semblable qui aurait été exposé au soleil avec une pareille plante".

 

Même s’il limite ainsi la portée de la découverte de Priestley, il lui reconnait d’avoir montré "que le règne végétal est subordonné au règne animal et que ces deux règnes se prêtent des secours mutuels ; de façon que les plantes contribuent à entretenir le degré de pureté nécessaire dans l’atmosphère, pendant que les exhalaisons des animaux, nuisibles à eux-mêmes, servent de nourriture aux plantes", leçon d’écologie avant l’heure.

 

Pourtant, Jan Ingenhousz va s’employer à détruire cette image de paradis terrestre.

 

La vie nocturne des plantes.

 

Les plantes ont un secret, nous dit-il : comme Pénélope, elles détruisent pendant la nuit ce qu’elles ont construit le jour !

 

Il a su le découvrir par plus de cinq cents expériences "toutes faites en moins de trois mois, depuis le commencement de juin jusqu’au commencement de septembre". C’est dire la frénésie qui avait saisi leur auteur !

 

Pour les réaliser, il s’est "soustrait au bruit de la capitale" en se retirant " dans un village à dix milles de Londres" et affirme ne pas l’avoir regretté en constatant que "ses veilles n’avaient pas été entièrement sans fruit".

 

Ses observations sont effectivement d’une telle richesse et ses conclusions si clairement exprimées qu’il nous semble utile d’en reproduire l’essentiel en nous contentant d’en souligner les points les plus remarquables.

 

Il souligne d’abord le rôle de la lumière solaire

 

"A peine, dit-il, fus-je engagé dans ces recherches, que la scène la plus intéressante s’ouvrit à mes yeux, j’observai :

 

- Que les plantes n’avaient pas seulement la faculté de corriger l’air impur dans l’espace de six jours ou plus, comme les expériences de M. Priestley semblent l’indiquer, mais qu’elles s’acquittent de ce devoir important dans peu d’heures, de la manière la plus complète.

 

- Que cette opération merveilleuse n’est aucunement due à la végétation, mais à l’influence de la lumière du soleil sur les plantes.

 

- Que les plantes possèdent en outre l’étonnante faculté de purifier l’air qu’elles contiennent dans leur substance, et qu’elles ont sans doute absorbé dans l’atmosphère, et de le changer en un air des plus purs, véritablement déphlogistiqué.

 

- Qu’elles versent une espèce de pluie abondante (s’il est permis de s’exprimer ainsi) de cet air vital et dépuré, qui, en se répandant dans la masse de l’atmosphère, contribue réellement à en entretenir la salubrité, et à la rendre plus capable d’entretenir la vie des animaux.

 

- Qu’il s’en faut beaucoup que cette opération soit continuelle, mais qu’elle commence seulement quelque temps après que le soleil s’est levé sur l’horizon, après qu’il a, par l’influence de sa lumière, éveillé les plantes engourdies pendant la nuit, et après qu’il les a préparées et rendues capables de reprendre leur opération salutaire sur l’air, et ainsi sur le règne animal : opération suspendue entièrement pendant l’obscurité de la nuit.

 

- Que cette opération des plantes est plus ou moins vigoureuse, en raison de la clarté du jour, et de la situation de la plante plus ou moins à portée de recevoir l’influence directe du soleil.

 

- Que toutes les parties de la plante ne s’occupent pas de cet ouvrage, mais seulement les feuilles, les tiges et les rameaux verts qui les supportent.

 

- Que les plantes âcres, puantes et même les vénéneuses s’acquittent de ce devoir comme celles qui répandent l’odeur la plus suave et qui sont les plus salutaires.

 

- Que les feuilles nouvelles et celles qui n’ont pas encore acquis tout leur accroissement, ne répandent pas autant d’air déphlogistiqué, ni d’aussi bonne qualité, que celles qui sont parvenues à leur grandeur naturelle, ou déjà vieillies.

- Que quelques plantes, surtout parmi les aquatiques, excellent dans cette opération."

 

Mais là où il rompt avec l’ensemble des observations déjà faites, c’est quand il révèle,

 

- "Que toutes en général corrompent l’air environnant pendant la nuit et même au milieu du jour dans l’ombre.

 

- Que toutes les fleurs exhalent constamment un air mortel et gâtent l’air environnant pendant le jour et pendant la nuit, à la lumière et à l’ombre et qu’elles répandent un poison réel et des plus terribles dans une masse considérable d’air où elles se trouvent enfermées.

 

- Que les fruits en général conservent cette influence pernicieuse en tous temps, surtout dans l’obscurité, et que cette qualité vénéneuse des fruits est si grande que quelques-uns uns, même des plus délicieux, tels que les pêches, peuvent, dans une seule nuit, rendre l’air tellement empoisonné, que nous serions en danger de périr, si nous couchions une seule nuit dans une petite chambre, dont la porte et les fenêtres seraient exactement fermées et où se trouverait une grande quantité de ce fruit".

 

Ingenhousz venait de découvrir une activité encore inconnue des plantes : la respiration.

 

Comme les animaux, jour et nuit, les plantes respirent.

 

En effet, le jour et la nuit, comme les animaux, les plantes respirent. Elles absorbent de l’oxygène et rejettent du dioxyde de carbone.

Pendant le jour le phénomène est masqué par l’autre fonction végétale, équivalente à l’alimentation dans le règne animal : la photosynthèse, consommatrice de dioxyde de carbone et source d’oxygène.

 

Pendant la nuit ou dans l’obscurité, seule la respiration agit, consommant de l’oxygène et produisant du dioxyde de carbone. Pour ce qui est des fleurs et des fruits, "même des plus délicieux" il est vrai que, comme l’observe Ingenhousz avec emphase, ne participant pas à la photosynthèse, ils respirent cependant et, jour et nuit, "exhalent constamment un air mortel".

 

On comprendra sans peine que cette idée de plantes transformant l’air en "poison" pendant la nuit ait été considérée comme révolutionnaire, voire provocatrice, quand elle a été proposée et que, comme toute observation nouvelle, elle ait trouvé de sévères détracteurs auxquels Ingenhousz s’emploie à répondre :

 

"Les choses en sont venues au point que, pendant qu’on convient unanimement de l’influence bénigne des végétaux sur notre élément (bénigne utilisé ici au sens ancien de : qui fait du bien), et leur faculté de corriger l’air gâté et d’améliorer l’air bon, sont dues à la seule lumière solaire, et non à la chaleur ou à la végétation (vérité qu’aucun Ecrivain n’avait avant moi enseignée publiquement), quelques-uns croient cependant encore avoir des motifs de passer sous un profond silence, l’autre partie de ma doctrine, l’influence méphitique des plantes sur l’air, comme si elle ne méritait pas leurs regards, tandis que quelques autres la condamnent comme un système des plus absurdes, comme une doctrine injurieuse aux sages et sublimes procédés de la nature.

 

Ceux-ci, en faisant profession de défendre le ciel outragé, crient à haute voix qu’une doctrine qui attribue aux plantes l’office de répandre le jour, un vrai pabulum vitae, dans l’atmosphère, et d’exhaler ensuite un vrai poison autour de nous pendant la nuit, est injurieuse au créateur, et répugne à la saine raison".

 

Invoquer le "créateur" ne suffit pas, faites à votre tour mes expériences leur déclare-t-il en forme de défi, car votre refus d’expérimenter pourrait faire soupçonner de votre part " quelque appréhension d’examiner de près le fondement de ma doctrine, de crainte d’y rencontrer des vérités qui ne pouvaient être que désagréables à ceux qui croyaient avoir des raisons particulières de souhaiter que l’influence nocturne des végétaux fût une erreur".

 

Par cette "révolution" dans la description de la respiration des plantes, par cette levée de boucliers qui a suivi son annonce, serait-il exagéré de voir dans Ingenhousz l’équivalent en biologie d’un Lavoisier dans le domaine de la chimie ?


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Senebier ou comment les plantes s’alimentent.

 

Jean Senebier (1742-1809) est bibliothécaire à Genève et particulièrement intéressé par les sciences, en particulier la biologie. Il connaît les travaux de Priestley, Bonnet et Ingenhousz sur la "respiration" des plantes et s’emploie lui-même à les reprendre et à les développer.

 

Il publie ses résultats dans des "Mémoires physico-chimiques sur l’influence de la lumière solaire pour modifier les êtres des trois règnes de la nature, et surtout ceux du règne végétal (1782)" suivis des "Recherches sur l’influence de la lumière pour métamorphoser l’air fixe en air pur par la végétation (1783)".

 

Il reprend le mode opératoire de son compatriote Charles Bonnet en plaçant les feuilles étudiées dans l’eau. Persuadé que la lumière solaire est, comme l’a proposé Newton, constituée de particules et que celles-ci sont absorbées par les plantes, il imagine une action physique de la lumière du soleil dans la production d’air pur par les feuilles (nous dirions aujourd’hui qu’elles absorbent l’énergie lumineuse sous forme de photons). D’où son conseil de situer les habitations dans "les lieux bien découverts, où le soleil peut porter sur toutes les feuilles des végétaux son heureuse influence, et leur faire répandre à flots cet air salutaire, qui fera circuler la santé et la vie dans nos poumons et dans nos veines" (1783).

 

Il est, par contre, l’un des adversaires les plus sévères de Ingenhousz, qui d’ailleurs, le lui rend bien, en ce qui concerne la vie nocturne des plantes. En effet, il refuse d’accepter deux mécanismes opposés cohabitant dans les feuilles. Impossible, dit-il, qu’elles puissent, à la fois, rejeter de l’air fixe et en absorber. S’il observe bien que des plantes maintenues immergées pendant un long moment dans l’obscurité semblent émettre des gaz nocifs, c’est, pense-t-il, parce qu’elles ont commencé à pourrir.

 

Ses recherches portent donc essentiellement sur le mécanisme diurne : l’absorption d’air fixe et l’émission d’air pur. Il constate, par exemple, que dans une eau saturée d’air fixe (de CO2), le dégagement de bulles d’air est plus abondant et que cet air est de l’air pur.

 

Dans la nature, pense-t-il, l’air fixe, notre dioxyde de carbone, serait produit par "le mélange de l’air pur avec les matières phlogistiquées" qui sont présentes dans l’atmosphère. Etant plus dense que l’air il se concentrerait dans les basses couches de l’atmosphère où il se dissoudrait dans l’humidité atmosphérique. C’est ainsi que l’air fixe passerait dans les feuilles et les racines des plantes qui recueilleraient cette humidité sous forme de pluie ou de rosée.

 

Quant à l’émission d’air pur, elle serait "le résultat de la conversion de l’air fixe, opéré par l’action de la végétation" qui séparerait le phlogistique de l’air fixe pour en alimenter la plante, et qui en chasserait l’air pur "comme un excrément inutile".

 

Même si le phlogistique vient encore obscurcir l’interprétation du mécanisme, Senebier comprend, et exprime de façon claire, le fait important :

 

le dioxyde de carbone (l’air fixe) est l’aliment de la plante.

 

Notons au passage que le fait de considérer l’air pur comme un excrément est une image à la fois juste et propre à marquer les esprits. L’air fixe s’en trouve réhabilité. Du statut de gaz mortel il acquiert celui d’élément nécessaire à la vie des plantes et par là-même à l’ensemble de la vie animale.

 

Même si Senebier, n’a pas noté la fonction essentielle de l’alternance jour/nuit dans le fonctionnement des feuilles, son apport est cité par Lavoisier au même titre que ceux de Priestley et Ingenhousz. Il est vrai que dans l’introduction à ses "Recherches" datée de 1783, il proposait une nouvelle orientation de la biologie à laquelle un chimiste ne pouvait être indifférent :

 

"Convient-il d’employer la chimie dans l’étude de la physique, de l’histoire naturelle, des secrets de la végétation ? ".

 

Telle est la question qu’il pose et tel est son plaidoyer :

 

"Il est évident que si les lois seules du mouvement pouvaient expliquer tous les phénomènes de la végétation, il serait inutile de chercher de nouveaux moyens pour les pénétrer. Mais si les excellents philosophes qui ont observé avec tant de dextérité et de génie les végétaux ; si les Grew, les Malpighi, les Duhamel, les Bonnet ont à peine fait connaître l’anatomie végétale ; s’ils ont si peu avancé la physiologie des plantes, en scrutant leurs fibres, en suivant leurs vaisseaux ; s’ils ont à peine connu les fluides qui les animent, on désespérera d’aller plus loin qu’eux, en employant leurs moyens, parce qu’ils en ont tiré tout le parti possible. Ce n’est donc qu’avec de nouvelles lunettes qu’on pouvait raisonnablement espérer un nouvel horizon, et peut-être de nouveaux passages à de nouvelles vérités".

 

Si on fait appel à la chimie, écrit-il, "cette science générale et universelle, qui recherche la nature des corps par des moyens qui leur soient appropriés, la question sera résolue, car la chimie de Scheele, de Bergman, de Lavoisier de Priestley est cette science sublime et chaque naturaliste sera charmé de savoir qu’il y a une telle science et de tels savants".

 

Faire appel à la chimie...

 

C’est ce que fera Lavoisier qui éclairera le processus chimique accompagnant la respiration des plantes et des animaux et qui, dans le même mouvement, inventera les mots de carbone, d’oxygène, d’oxyde carbonique...

Senebier renoncera d'ailleurs au phlogistique et adoptera le système de Lavoisier.


 

pour aller plus loin voir :

 

 

Un livre chez Vuibert.

 

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…


Coupable : le dioxyde de carbone.

 

Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole.

 

Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?


Voir aussi :

Une brève histoire du CO2. De Van Helmont à Lavoisier.

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