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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 13:42

En introduction à son dictionnaire de chimie, plusieurs fois réédité, le chimiste français Pierre-Joseph Macquer nous livre une histoire de la chimie, document essentiel pour comprendre l’état d’esprit de ceux qui, dans cette deuxième partie du 18ème siècle, se déclaraient comme étant les premiers "vrais" chimistes, par opposition aux alchimistes leurs prédécesseurs.

 

Son jugement est sévère. Pour assurer le nouveau statut académique de sa discipline, il choisit de l’opposer de façon radicale et caricaturale à cette vieille alchimie dont, cependant, il admet parfois certains apports utiles.

 


 

 

"L’histoire des sciences est en même temps celle des travaux, des succès et des écarts de ceux qui les ont cultivées ; elle indique les obstacles qu’ils ont eu à surmonter, & les fausses routes dans lesquelles ils se sont égarés : elle ne peut dès lors manquer d’être utile à ceux qui veulent s’engager dans la même carrière. Ce motif nous engage à placer ici cette histoire abrégée de la chimie. Mais pour ne point répéter ce que d’excellents auteurs ont déjà exposé avec beaucoup de détail et d’exactitude, nous ne parlerons de l’Histoire particulière des Chimistes, qu’autant qu’elle pourra servir à faire mieux connaître l’Histoire générale de la Chimie. Notre objet est de mettre sous les yeux les différents états par lesquels cette science a passé, les révolutions qu’elle a éprouvées, les circonstances qui ont favorisé ou retardé ses progrès ; en un mot, c’est le tableau sommaire de ce qu’elle a été depuis son origine jusqu’à ces derniers temps que nous tâcherons d’exposer.

 

La plupart des auteurs qui ont traité de l’histoire de la chimie, font remonter l’histoire de cette science à la plus haute antiquité : ils étendent leurs recherches jusques dans le premier âge du monde, et trouvent des chimistes dans les temps même antérieurs au déluge. Mais égarés dans la nuit de ces siècles reculés, ils n’ont rencontré, comme tous les historiens qui ont voulu y pénétrer, que des fables, des merveilles et des ténèbres.

 

Nous ne somme plus dans ce temps de crédulité où on pouvait avancer gravement d’après des livres apocryphes, que des Anges ou des Démons pris d’amour pour les femmes, leur révélèrent ce qu’il y a de plus sublime dans les sciences, & les secrets les plus profonds de la Chimie, que le livre où ces secrets furent écrits se nomma kema ; que de là est venu le nom de Chimie ; et mille autres rêveries de cette espèce, dont ils est même inutile de faire mention. Tout ce que l’on peut dire de vrai et de raisonnable sur cette matière, c’est que l’invention de plusieurs Arts qui dépendent de la Chimie, & dont l’objet est de nous procurer les choses les plus nécessaires, est effectivement de la plus haute antiquité. L’Ecriture-Sainte parle de Tubalcain, qui vivait avant le déluge comme d’un homme qui savait faire tous les ustensiles de cuivre et de fer. On croit que c’est ce Tubalcain que la Mythologie païenne mit depuis au nombre des dieux sous le nom de Vulcain.

 

Ces traits historiques font regarder communément Tubalcain comme le premier et le plus ancien des Chimistes, titre qu’on ne doit néanmoins lui accorder qu’en regardant l’espèce de Chimie qu’il pratiquait, non comme une véritable science, mais seulement comme un art ou comme un métier.

 

Il ne restera sur cela aucun doute, pour le peu qu’on réfléchisse sur la nature & sur la marche de l’esprit humain. Il est certain que ce que nous appelons Science, est l’étude et la connaissance des rapports que peuvent avoir ensemble un certain nombre de faits, ce qui présuppose nécessairement l’existence & la découverte de ces mêmes faits. Or cette découverte est uniquement l’ouvrage des sens ; l’esprit le plus actif & le plus pénétrant est absolument sans force à cet égard, en comparaison du sentiment intérieur d’un besoin qui commande impérieusement. Sans les impressions douloureuses ou agréables qu’excitent sur nous les corps dont nous sommes environnés, nous en ignorerions encore les propriétés les plus communes. Le hasard en a montré d’abord quelques-unes, l’amour du bien-être, d’où naît une sorte d’instinct infiniment plus clairvoyant que la raison même, a fait sentir leur usage : les premiers hommes nécessiteux ont été, par cela même, les premiers artisans ; ils ont saisi les principes des arts par un effort naturel, bien différent de ce raisonnement perfectionné, qui peut seul enfanter les Sciences, & qui ne s’est formé que dans l’espace d’une longue suite de siècles. On doit conclure de là, que le Patriarche Tubalcain n’était pas plus Chimiste que ne le sont nos Fondeurs et nos Forgerons ; cela est d’ailleurs très conforme au texte de l’Ecriture, dans laquelle il est nommé seulement Malleator & Faber : c’est-à-dire, qu’il n’était qu’un simple artisan ; de même que tous les premiers hommes qui acquirent quelques connaissances que n’avaient pas leurs contemporains.

 

L’idée que nous donnons ici du mérite de ces anciens inventeurs de nos Arts, ne doit cependant rien diminuer de la gloire qui leur est due : l’esprit humain étant alors dans son enfance, les sciences n’ayant pas encore pris naissance, ils étaient tout ce qu’ils pouvaient être. Quoiqu’ouvriers simples et grossiers, on doit les regarder comme les plus puissants génies de leur siècle ; car la force & l’étendue de l’esprit des hommes sont encore moins l’ouvrage de la nature, que celui du temps & du pays où le hasard les place. Si Stahl eu vécu avant le déluge, tout l’effort de ce génie né pour développer les Mystères de la nature par le secours de la plus sublime Chimie , se serait vraisemblablement réduit à trouver le moyen de forger une hache, de même que le grand Newton qui sut mesurer l’univers et calculer l’infini, aurait peut-être épuisé toute la force de son esprit pour compter jusqu’à dix, s’il eût pris naissance parmi ces Nations de l’Amérique, dont les plus habiles calculateurs ne peuvent compter que jusqu’à trois. Ainsi je le répète, le premier homme qui sut forger le fer et fondre l’airain, quoique moins habile sans doute que nos plus humbles artisans, était cependant un grand homme, qui mérite autant nos éloges que les Chimistes les plus savants & les plus profonds.

 

Il en a été de la Chimie, comme de tous les autres Arts. Avant l’invention de l’Ecriture, l’apprenti ne pratiquait que ce qu’il apprenait de son maître par une tradition orale, & transmettait ses connaissances à celui qui lui succédait ; comme le font encore nos ouvriers, qui n’écrivent rien, quoique vivant tant de siècles après l’invention de l’écriture.

 

Cet Art par excellence fut découvert, comme l’avaient été la plupart des autres, chez les anciens Egyptiens. C’est à cette heureuse époque qu’on peut véritablement rapporter celle de l’accroissement des connaissances humaines ; & la naissance des Sciences ; c’est alors que se fit une distinction réelle des vais Savants ou Philosophes d’avec les simples artisans. Ces derniers obéissant toujours à l’impression du même ressort, continueront uniformément leur marche, & se bornèrent à leur pratique. Les premiers au contraire recueillirent avec soin toutes les connaissances qui pouvaient étendre et orner l’esprit humain, en firent l’objet de leurs recherches, les accrurent en les méditant & en les comparant, les rédigèrent pas écrit, se les communiquèrent, en un mot jetèrent vraiment les fondements de la Philosophie. Ces hommes précieux furent les Prêtres et les Rois d’un peuple assez sage pour leur accorder ses respects, & qui par-là fut digne d’obéir à de tels maîtres.

 

Celui d’entre ces Rois philosophes que les Chimistes regardent comme leur premier auteur, se nommait Siphoas ; il vivait à ce que l’on croit, plus de 1900 ans avant l’Ere chrétienne. Les Grecs chez lesquels passèrent les sciences des Egyptiens, l’ont connu sous le nom d’Hermès ou de Mercure Trismégiste, c’est-à-dire, très grand. La liste des ouvrages de cet ancien savant dont il ne nous est rien resté, & qui se trouve dans Clément d’Alexandrie, est si nombreuse, qu’il fallait que de son temps les hommes eussent déjà fait d’assez grands progrès dans les Sciences. Cependant aucun des ouvrages d’Hermès, désignés par Clément d’Alexandrie, ne traite précisément de la chimie ; il en a composé sur toutes sortes de sciences, à l’exception de celle à laquelle on adonné son nom : car la chimie a été nommée aussi philosophie hermétique. Il est vrai que l’on conserve dans la bibliothèque de Leyde quelques manuscrits arabes qui sont sous le nom d’Hermès, & qui paraissent avoir un rapport plus direct avec la chimie : tel est, par exemple, celui qui traite des poisons & des contrepoisons, & un autre sur les pierres précieuses ; mais on les regarde avec raison comme des ouvrages bien postérieurs, & dont la supposition est manifeste. Il y a donc lieu de croire que, du temps d’Hermès, tout ce que l’on savait de chimie se réduisait à quelques connaissances isolées, dont on ne voyait pas le rapport, & qui par conséquent ne formaient pas encore une Science ; quoique l’astronomie, la morale, & quelques autres sciences, eussent déjà fait d’assez grands progrès, comme on peut s’en convaincre par l’énumération des livres d’Hermès. On n’en sera pas étonné, si l’on considère que les phénomènes les plus importants de la chimie sont souvent en même temps les moins sensibles. Cachés par la nature sous une espèce d’enveloppe, comme les ressorts d’une machine précieuse, ils ne se montrent qu’à ceux qui savent les découvrir, et ne peuvent être aperçus que par des yeux exercés à les observer. Si le hasard en a présenté d’abord quelques-uns qui devaient, par leur singularité ou leur éclat, attirer l’attention des premiers savants, ces phénomènes ne pouvaient leur paraître que comme des pièces séparées, dont il leur était impossible de saisir l’application et les usages, faute d’en connaître une infinité d’autres avec lesquels ils avaient un rapport essentiel.

 

Ces premiers chimistes n’eurent donc d’autres ressources que de recueillir les phénomènes qui venaient à leur connaissance : ils les faisaient reparaître au besoin, soit pour les employer à des choses usuelles, soit pour opérer des effets qui paraissaient des merveilles aux yeux de ceux qui n’étaient pas si savants.

 

C’est là sans doute à quoi se résumait la chimie de ces premiers inventeurs des sciences ; c’est cette chimie qu’appris d’eux Moïse, qui, selon l’Ecriture, fut instruit dans la sagesse des Egyptiens, & depuis, le philosophe Démocrite, qui fit exprès le voyage d’Egypte pour aller puiser les sciences à leur source. Ils sont mis l’un & l’autre au nombre des chimistes ; le premier parce qu’il sut dissoudre et faire boire aux Israélites le veau d’or dont ils s’étaient fait un dieu ; & le second, à cause du témoignage que lui ont rendu plusieurs anciens écrivains, & surtout Pline le naturaliste, qui qualifie de magie et de science miraculeuse celle que possédait Démocrite.

 

Quoique nous soyons fort peu avancés dans l’histoire de la chimie, nous ne pouvons cependant la suivre plus loin, sans faire mention d’une singulière manie qui attaqua la tête de tous les chimistes : ce fut une sorte d’épidémie générale, dont les symptômes prouvent jusqu’où peut aller la folie de l’esprit humain, lorsqu’il est vraiment préoccupé de quelque objet ; qui fit faire aux chimistes des efforts surprenants, des découvertes admirables, & mit néanmoins de grands obstacles à l’avancement de la chimie ; dont la guérison enfin, qui n’a commencé paraître que dans le siècle dernier, a été la véritable époque du renouvellement de cette science, & de ses progrès vers la perfection.

 

On voit bien sans doute que je veux parler du désir de faire de l’or. Dès que ce métal fut devenu, par une convention unanime, le prix de tous les biens, il alluma un nouveau feu dans le fourneau des chimistes. Il paraissait fort naturel en effet que ceux qui avaient des connaissances particulières sur la nature et les propriétés des métaux, qui savaient les travailler et leur faire prendre mille formes différentes, cherchassent à produire le plus beau & le plus précieux des métaux. Les merveilles qu’ils voyaient chaque jour naître de leur art, leur donnait même une espérance assez raisonnable d’ajouter ce nouveau prodige à ceux qu’ils opéraient déjà : ils étaient bien éloignés de savoir alors si ce qu’ils entreprenaient était possible ou non, puisque même à présent la chose n’est point encore décidée. Ce serait donc une injustice que de blâmer leurs premiers efforts ; mais par malheur ce nouvel objet de leurs recherches n’était que trop capable d’exciter dans leur âme des mouvements bien opposés aux dispositions philosophiques ; il s’empara tellement de leur attention, qu’il leur fit perdre de vue les autres objets : ils crurent voir la perfection de toute la chimie, dans ce qui n’était que la solution d’un problème particulier de chimie ; la sphère de leur science, au lieu de s’étendre, se trouva par-là concentrée autour d’un point unique, vers lequel ils dirigèrent tous leurs travaux : le désir du gain devint leur mobile ; ils furent cachés et mystérieux ; en un mot, ils eurent exactement les caractères des artisans : s’ils avaient réussi ils auraient été de simples faiseurs d’or, au lieu d’être des chimistes éclairés et savants ; mais, par malheur pour eux, ils ne furent que les ouvriers d’un métier qui n’existait point.

 

Cette circonstance, qui les privait d’un gain habituel, fut néanmoins ce qui empêcha de les confondre avec les autres artisans ; ils eurent par-là une sorte de conformité avec les savants : et comme il est naturel de profiter de tous ses avantages, ils se prévalurent de celui-ci pour s’arroger le nom de philosophes ou de chimistes par excellence ; qualité qui est précisée par la particule arabe al, qu’ils ajoutèrent au nom de leur science, et d’où sont venus les noms d’Alchimie et d’Alchimistes.

 

Cette sorte d’hommes fut donc, comme one le voit, une espèce moyenne entre les savants et les artisans : ils eurent le nom des premiers, le caractère des seconds, & ne furent en effet ni l’un ni l’autre. Pour soutenir leur nom, ils firent des livres comme les philosophes, ils écrivirent les principes de leur prétendue science ; mais comme le caractère ne se dément point, ils le firent d’une manière si obscure et si peu intelligible, qu’ils ne donnèrent pas plus de lumières sur leur art prétendu, que n’en donnent sur les métiers qu’ils exercent, les ouvriers qui n’écrivent rien.

 

Plusieurs d’entre eux, sentant apparemment le reproche bien fondé qu’on pouvait leur faire à cet égard, s’efforcent d’attirer l’attention de leur lecteur, en annonçant dès le commencement de leurs livres, qu’ils vont parler très-clairement, mais ils se donnent bien de garde d’en rien faire. C’est une chose singulière que de les voir, après avoir promis avec beaucoup d’emphase de révéler les secrets les plus cachés, s’expliquer d’une manière encore plus obscure que tous ceux qui les ont précédés.

 

On peut juger du degré de considération que s’acquirent dans la société ces personnage qui n’y faisaient rien, & dont on n’apprenait rien ; aussi leur histoire n’est-elle pas moins obscure & moins embrouillée que leurs écrits. On ne sait au juste le vrai nom de la plupart d’entr’eux, le temps où ils ont vécu, si les livres qu’on leur attribue sont ou ne sont pas supposés ; en un mot, tout ce qui les concerne est une énigme perpétuelle.

 

Nous n’entrerons donc dans aucun détail sur les Synèse, les Zosime, les Adfar, les Morien, les Calid, les Arnaut de Villeneuve, les Raymond Lulle, les Alain de Lille, les Jean de Meun, & sur une infinité d’autres écrivains ou prétendus philosophes de cette espèce, dont la seule énumération serait beaucoup trop longue ; & nous passerons rapidement sur ce moyen age de la chimie, qui est la partie la plus ténébreuse et la plus humiliante de son histoire. Ceux qui sont curieux de suivre ces chroniques, vraies ou fausses, peuvent consulter les ouvrages de Borrichius, & l’Histoire de le Philosophie hermétique par l’abbé Lenglet Dufresnoy.

 

Nous nous contenterons de remarquer que, dans cette foule d’écrivains alchimistes et inintelligibles, il s’en trouve cependant un petit nombre qui, ayant parlé un peu moins obscurément de certaines expériences, ont fourni quelques lumières : tels sont peut-être l’arabe Geber, le moine anglais Roger Bacon, qui paraît avoir eu connaissance de la poudre à canon, & qui fut accusé de magie ; Raymond Lulle, Basile Valentin & Isaac le Hollandais, dans les écrits duquel on déchiffre quelque chose sur les eaux fortes, sur l’Antimoine et sur plusieurs autres peut-être.

 

Ces connaissances précieuses, dont on trouve le germe comme étouffé sous des monceaux d’énigmes, sont bien capables de faire regretter celles que nos laborieux chercheurs de pierre philosophale ont mises au rebut, à cause qu’elles n’avaient pas un rapport immédiat avec leur objet. Le service le plus essentiel qu’ils pouvaient rendre à la chimie, c’était d’exposer aussi clairement les expériences qui leur ont manqué, qu’ils ont décrit obscurément celles qui, selon eux, leur avait réussi.

 

Tel fut jusqu’au seizième siècle l’état de la chimie, ou plutôt de l’alchimie. Ce fut dans ce temps qu’un fameux alchimiste nommé Paracelse, homme d’un esprit vif, extravagant & impétueux, ajouta une nouvelle folie à celle de tous se prédécesseurs. Comme il était fils d’un médecin, & médecin lui-même, il imagina que, par le moyen de l’alchimie, on devait trouver aussi la médecine universelle ; & mourut à quarante huit ans, en publiant qu’il avait des secrets capables de prolonger la vie jusqu’à l’âge de Mathusalem. Raymond Lulle & quelques autres alchimistes avaient à la vérité songé, avant Paracelse, à la médecine universelle ; mais ce furent la chaleur et la hardiesse de ce dernier qui donnèrent la plus grande vogue à cette fameuse chimère.

 

Cette prétention, toute insensée qu’elle était, trouva néanmoins beaucoup de partisans, & occasionna un violent redoublement dans la manie des alchimistes : tant les hommes ont de crédulité pour ce qui les flatte ! Nos philosophes, sans cesser de chercher le secret des transmutations et celui de faire de l’or, travaillèrent à l’envi à trouver la médecine universelle, & s’imaginèrent que toutes ces merveilles pouvaient s’opérer par un seul et même procédé :beaucoup d’entre eux se vantèrent d’avoir réussi, & se nommèrent Adeptes : leurs livres furent bientôt remplis de recettes pour faire l’or potable, les élixirs de vie, les panacées ou remèdes à tous maux, & toujours dans leur langue ordinaire, c’est-à-dire indéchiffrable.

 

Tant d’extravagances accumulées avaient fait de la chimie une prétendue science ou, pour emprunter ses propres termes, dit ingénieusement M. de Fontenelle (dans l’éloge de M. Lémery) "un peu de vrai était tellement dissous dans une grande quantité de faux, qu’il était devenu invisible, & tous deux presque inséparables. Au peu de propriétés naturelles que l’on connaissait dans les mixtes, on en avait ajouté tant qu’on en avait voulu d’imaginaires, qui brillaient beaucoup d’avantage : les métaux sympathisaient avec les planètes & avec les principales parties du corps humain ; un alkaëst que l’on n’avait jamais vu, dissolvait tout ; les plus grandes absurdités étaient révélées à la faveur d’une obscurité mystérieuse dont elles s’enveloppaient, et où elles se retranchaient contre la raison".

 

La médecine universelle, quoique la plus folle sans doute de toutes les idées qui étaient entrées dans la tête des alchimistes, fut cependant ce qui commença à établir la chimie raisonnable, & à l’élever sur les ruines de l’alchimie.

 

Le fougueux et entreprenant Paracelse avait osé se frayer une route nouvelle dans l’art de guérir. Déclamant sans cesse contre l’ancienne pharmacie, dans laquelle on ne trouvait point, ou du moins que fort peu de médicaments préparés par la chimie, il brûla publiquement, dans un accès de frénésie, les livres des anciens médecins grecs et arabes, & promis de donner presque l’immortalité par ses médicaments chimiques. Ses succès, quoique forts inférieurs à ses promesses, furent néanmoins des prodiges ; il fit plusieurs guérisons surprenantes ; il attaqua surtout avec un grand avantage, par des préparations de mercure, les maladies vénériennes, qui commençaient alors à faire beaucoup de ravages, & contre lesquelles la médecine ne trouvait que des armes impuissantes dans la pharmacie ordinaire.

 

On ne reste guère dans l’indifférence sur des hommes du caractère de Paracelse : aussi ce qu’il pouvait avoir de mérite réel lui suscita-t-il des envieux & des ennemis, tandis que son enthousiasme, & la sotte vanité avec laquelle il se préconisait lui-même, lui attirèrent des admirateurs encore plus sots.

 

Ceux d’entre les médecins de ce temps-là, qui avaient assez de bon sens pour n’être susceptibles d’aucune de ces faiblesses, prirent le parti moyen, c’est-à-dire le plus sage. Bien persuadés qu’il faut infiniment rabattre de ce que dit un homme assez inepte pour mépriser constamment le savoir d’autrui, & vanter avec exagération ses propres découvertes, comma faisait Paracelse, ils laissèrent ses partisans outrés donner aveuglément dans les extravagances de leur maître ;mais convaincus, d’un autre côté, par les succès de ce médecin, que la chimie pouvait fournir d’excellents remèdes inconnus jusqu’alors, ces vrais citoyens s’appliquèrent à les trouver par un travail digne des plus grands éloges, puisqu’il avait pour objet le bien de l’humanité. Ils furent, à proprement parler, les inventeurs d’un nouvel art chimique, qui avait pour objet la préparation des médicaments : ils écrivirent leur art , parce qu’ils n’étaient point artisans, & l’écrivirent clairement parce qu’ils n’étaient point alchimistes.

 

Il y eut donc deux classes de chimistes bien différents les uns des autres. Pendant que les frères de la Rose-Croix, un Cosmopolite, un Espagnet, un Beausoleil, un Philalète, & bien d’autres, perdaient leur temps, leur peine et leur argent pour enchérir sur les folies de Paracelse, on vit éclore successivement les ouvrages utiles de Crollius, de Quercetan, de Beguin, d’Hartman, de Vigamus, de Scroder, de Zwelfer, de Tachenius, de Le Febvre, de Glazer, de Lémery, de Lemors, de Ludovic, & de plusieurs autres qui s’appliquèrent à trouver et à décrire de nouveaux médicaments tirés de la chimie.

 

Les principales facultés de médecine, qui sentirent de quelle importance il était que ces médicaments fussent toujours préparés d’une manière uniforme, travaillèrent aussi à en fixer les procédés : de-là nous sont venus un grand nombre de Pharmacopées et de Dispensaires, dans lesquels on trouve beaucoup d’excellentes opérations chimiques.

 

D’un autre côté, la plupart des arts chimiques exercés dans le silence, étaient, du temps de Paracelse, déjà parvenus à un degré remarquable de perfection, par une marche très-lente à la vérité, mais aussi fort longue, & soutenue sans interruption presque depuis le commencement du monde. On savait découvrir, essayer & exploiter les mines avec avantage ; on connaissait les moyens d’allier, de dissoudre et d’affiner les métaux dans l’orfèvrerie et dans les monnaies ; on composait des verres, des cristaux, des émaux, des faïences d’une infinité de manières différentes ; on savait préparer des couleurs de toutes les nuances, & les appliquer à tous les corps ; la fermentation qui produit les vins, les bières, les vinaigres, était connue et pratiquée ; les distillateurs retiraient les matières spiritueuses, volatiles et aromatiques des plantes, pour en composer des essences et des parfums. Mais tous ces arts étaient exercés séparément, par des gens qui ne connaissaient que ce qui était relatif à leur objet ; & comme ces mêmes arts n’avaient point été décrits, personne n’avait conscience du tout : les différentes parties de la chimie existaient, mais la chimie n’existait pas encore.

 

Heureusement le goût des sciences, qui commençait à succéder alors au jargon & à l’ignorance des siècles précédents, suscita des hommes d’un esprit vraiment philosophique, qui sentirent combien il était essentiel d’acquérir et de publier un si grand nombre de connaissances importantes. Ils surmontèrent des obstacles de toute espèce, pour découvrir et développer les pratiques d’une infinité d’ouvriers qui exerçaient des parties essentielles de la chimie, quoiqu’ils ne fussent rien moins que chimistes.

 

Le célèbre Agricola est un des premiers et des meilleurs auteurs que nous ayons en ce genre. Né dans un village de Misnie, pays abondant en mines et rempli des travaux de la métallurgie, il les décrivit avec un détail et une exactitude qui ne laissent rien à désirer. Médecin comme Paracelse, et son contemporain, il était d’un caractère bien différent de ce fameux alchimiste : ses écrits sont aussi clairs et aussi instructifs, que ceux de Paracelse sont obscurs et inutiles. Lazard, Ercker, Schinder, Schlutter, Henkel, & quelques autres, ont écrit aussi sur la métallurgie, & nous ont donné la description de la docimasie ou l’art des essais. Antoine Neri, le docteur Merret, & le fameux Kunckel, qu’on ne peut assez louer à cause du grand nombre de belles expériences dont il a enrichi la chimie, ont donné un très-grand détail de l’art de la verrerie, celui de faire des émaux, d’imiter les pierres précieuses, & plusieurs autres.

 

Les chimistes estimables dont nous avons parlé jusqu’à présent, & même quelques-uns de ceux qui les ont suivis, & que nous distinguons bien des alchimistes, n’étaient cependant point tous absolument exempts des illusions de l’alchimie : tant il est vrai qu’une maladie opiniâtre et invétérée ne disparaît jamais subitement et sans laisser aucune trace ! Aussi depuis Paracelse et Agricola, avons-nous un grand nombre d’auteurs moitié chimistes raisonnables, moitié alchimistes. Kesler, Cassius, Roeschius, Orschall, le chevalier Digby, Libavius, Vanhelmont, Starkey, Borrichius, sont de ce nombre. Mais on doit leur pardonner ce défaut, en faveur du bien qu’ils ont fait à la chimie par une grande quantité d’expériences intéressantes.

 

Comme, dans les derniers temps des auteurs dont nous venons de faire mention, la manie alchimique était en quelque sorte dans sa crise, elle trouva aussi alors de puissants antagonistes, auxquels la saine chimie a les plus grandes obligations, puisqu’ils contribuèrent par leurs écrits à la délivrer de cette lèpre qui la défigurait et s’opposait à ses progrès. Les plus distingués de ces auteurs, sont le célèbre père Kircher, jésuite, & le savant Conringius, médecin, qui la combattirent avec beaucoup de succès et de gloire.

 

Nous arrivons enfin à une des plus brillantes époques de la chimie : je veux parler du temps où ses différentes parties commencèrent à être recueillies, examinées, comparées par des hommes d’un génie assez étendu et assez profond pour les rassembler toutes, en découvrir les principes, en saisir les rapports, les réunir en un corps de doctrine raisonnée, & poser véritablement les fondements de la chimie, considérée comme science.

 

Ce n’est que vers le milieu du siècle dernier qu’on commença à élever cet édifice, dont jusqu’alors on n’avait fait que rassembler les matériaux. Jacques Barner, médecin du roi de Pologne, fut un des premier qui rangea sous un certain ordre les principales expériences de chimie, en y joignant des explications raisonnées : son ouvrage porte le titre de Chimie philosophique. Tous les phénomènes de cette science y sont rapportés au système des acides et des alkalis, que Takenius avait déjà établi, mais dont il avait abusé en lui donnant beaucoup trop d’étendue ; faute qu’on sera néanmoins disposé à lui pardonner, si l’on considère combien il est difficile de ne pas y tomber, quand on est le premier à s’occuper de vérités aussi générales et aussi fécondes en conséquences, que le sont les propriétés de ces substances salines.

 

Bohnius, professeur à Leipsick, composa aussi un traité estimable de chimie raisonnée ; mais la réputation de ces chimistes physiciens a été presque éclipsée par celle que le fameux Beccher, premier médecin des électeurs de Mayence & de Bavière, se fit quelque temps après dans le même genre. Cet homme dont le génie égalait le savoir, semble avoir aperçu d’un même coup d’œil la multitude immense des phénomènes chimiques : aussi les méditations qu’il fit sur ces importants objets, lui découvrirent-elles la théorie la meilleure et la plus satisfaisante qu’on eût trouvée jusqu’alors ; elle lui mérita l’honneur d’avoir pour partisan & pour commentateur le plus grand & le plus sublime de tous les chimistes physiciens.

 

On doit reconnaître à ces titres glorieux et si bien mérités l’illustre Stahl, premier médecin du roi de Prusse. Né, de même que Beccher, avec une forte passion pour la chimie, qui se déclara dès sa première jeunesse, il était doué d’un génie encore supérieur à celui de Beccher. Son imagination aussi vive, aussi brillante et aussi active que celle de son prédécesseur, avait de plus l’avantage inestimable d’être réglée par cette sagesse et ce sang-froid philosophiques, qui sont les plus sûrs préservatifs contre l’enthousiasme et les illusions. La théorie de Beccher, qu’il a adoptée presqu’en entier, est devenue dans ses écrits la plus lumineuse et la plus conforme de toutes avec les phénomènes de la chimie. Bien différente de ces systèmes qu’enfante l’imagination sans l’aveu de la nature, et que l’expérience détruit, la théorie de Stahl est le guide le plus sûr qu’on puisse prendre pour se conduire dans les recherches chimiques ; et les nombreuses expériences que l’on fait chaque jour, loin de la détruire, deviennent, au contraire, autant de nouvelles preuves qui la confirment.

 

C’est à côté de Stahl, quoique dans un genre différent, qu’on doit placer l’immortel Boerhaave. Ce puissant génie, l’honneur de son pays, de sa profession et de son siècle, a répandu la lumière sur toutes les sciences dont il s’est occupé. Nous devons à un regard dont il a favorisé la chimie, la plus belle et la plus méthodique analyse du règne végétal, les admirables traités de l’air, de l’eau, de la terre, & surtout celui du feu, chef d’œuvre étonnant et tellement accompli, qu’il semble laisser l’esprit humain dans l’impuissance d’y rien ajouter.

 

Si les théories des grands hommes dont nous venons de parler, sont capables de contribuer infiniment à l’avancement de la chimie, en nous faisant apercevoir les causes et les rapports de tous les phénomènes de cette science, il faut avouer aussi qu’elles peuvent produire un effet tout contraire, lorsqu’on s’y livre avec trop de confiance, & qu’on étend leur usage au-delà de ses limites. La théorie ne peut être utile qu’autant qu’elle naît des expériences déjà faites ; ou qu’elle nous montre celles qui sont à faire : car le raisonnement est en quelque sorte l’organe de la vue du physicien, mais l’expérience est son toucher ; et ce dernier sens doit constamment rectifier chez lui les erreurs auxquelles le premier n’est que trop sujet. Si l’expérience qui n’est pas dirigée par la théorie est toujours un tâtonnement aveugle, la théorie sans l’expérience n’est jamais qu’un coup d’œil trompeur et mal assuré : aussi est-il certain que les plus importantes découvertes que l’on ait faites dans la chimie, ne sont dues qu’à la réunion de ces deux grands secours.

 

On trouve une preuve bien convaincante de cette vérité, dans les ouvrages des illustres sociétés littéraires, dont la naissance doit être regardée comme celle de la philosophie expérimentale, et la véritable époque où l’on a vu disparaître le jargon barbare de l’école, les illusions de l’astrologie judiciaire, les extravagances de la chimie, qui n’étaient que des spéculations chimériques & destituées de preuves, ou des amas confus de faits qui ne prouvaient rien.

 

Les mémoires savants et profonds de ces célèbres compagnies, dont les auteurs sont trop connus pour qu’il soit besoin de les nommer, seront à jamais les modèles de ceux qui veulent travailler avec succès à l’avancement des sciences, puisqu’on y voit toujours l’expérience donner un corps au raisonnement, et le raisonnement donner de l’âme à l’expérience.

 

Nous avons l’avantage de voir enfin les plus beaux jours de la chimie. Le goût de notre siècle pour les matières philosophiques, la glorieuse protection des princes, le zèle d’une multitude d’amateurs illustres et éclairés, le profond savoir et l’ardeur de nos chimistes modernes, que nous n’entreprenons pas de louer, parce qu’ils sont au dessus de nos éloges, tout semble nous promettre les plus grands et les plus brillants succès. Nous avons vu la chimie naître de la nécessité, recevoir de la cupidité un accroissement lent et obscur ; ce n’est qu’à la vraie philosophie qu’il était réservé de la perfectionner."


Nous pouvons compléter cette introduction par la célèbre définition de la chimie, et surtout de l’alchimie, telle qu’elle apparaît dans l’édition de 1778 :

 

CHIMIE : "La chimie est une science dont l’objet est de reconnaître la nature et les propriétés de tous les corps, par leurs analyses et leur combinaison.

 

Les avantages qu’on tire de cette science dans la physique et dans les arts, sont trop connus et trop nombreux, pour qu’on croie devoir s’arrêter à les exposer dans un ouvrage comme celui-ci.

 

Mais on ne saurait trop répéter que cette définition ne convient qu’à la chimie moderne, & nullement à l’ancienne, qui, totalement étrangère à la vraie physique, n’avait presque que pour objet que la pierre philosophale, c’est à dire, un amas monstrueux de procédés occultes & absolument dénués de liaisons et de principes.

 

La chimie qui est l’objet de cet ouvrage, n’a heureusement rien de commun que le nom avec cette ancienne chimie ; et cette seule conformité est même encore un mal pour elle, par la raison que c’en est un pour une fille pleine d’esprit et de raison, mais fort peu connue, de porter le nom d’une mère fameuse pour ses inepties et se extravagances."



Voir aussi cet ouvrage cité par Macquer :

Nouveau cours de chymie, suivant les principes de Newton & de Sthal. Jean-Baptiste Sénac 1723.

 

Discours historique sur l’origine et les progrès de la chimie.

 


On peut rencontrer Macquer dans :

 

Histoire de la chimie. L’oxygène, de l’alchimie à la chimie. Un livre chez Vuibert.

 

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

 

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Voir aussi l’éloge de Macquer dans les Mémoires de l’Académie des Sciences en 1784.


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Gérard Borvon - dans Chimie
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 13:35

En introduction de ses "Elemens de chymie théorique", Pierre-Joseph Macquer (1718-1784) souhaite faire valoir que cette science naissante peut, à présent, revendiquer un statut équivalent à celui de la géométrie.

 

Dans ce but, il s’emploie à la dégager de l’Alchymie, cet "énorme confusion de faits" dont il déclare qu’ils "étaient il y a quelque temps toute la science des Chymistes".

 

Cette Alchymie dont il regrette le reste de filiation qui s’exprime dans ce nom partagé par les deux disciplines.

 

C’est un mal, écrit-il dans son dictionnaire de Chymie, "pour une fille pleine d’esprit et de raison, mais fort peu connue, de porter le nom d’une mère fameuse pour ses inepties et ses extravagances".

 

Justement sévère qu’il tempère, cependant, en reconnaissant que l’activité alchymique été l’occasion de beaucoup de "découvertes curieuses et avantageuses".

 


 

 

"Depuis que les hommes, revenus de leurs anciens préjugés, ont senti en cultivant les sciences et la physique, que ce n’était points par de vains raisonnements qu’ils pouvaient parvenir à connaître les causes de tous les phénomènes que l’univers ne cesse de leur offrir ; mais que les bornes prescrites à leur esprit, ne leur laissaient d’autre moyen d’approfondir les merveilles de la nature, que l’usage de leur sens, c’est-à-dire l’expérience : on peut dire avec vérité que la Physique a entièrement changé de face, et qu’elle a fait plus de progrès dans l’espace d’un siècle et demi qu’il y a qu’on suit cette méthode, qu’elle n’en avait fait dans les milliers d’années qui ont précédé.

 

Mais si cela est vrai à l’égard des autres parties de la physique, la chose est en quelque sorte encore plus certaine par rapport à la chimie. Quoiqu’on ne puisse dire que cette science ait jamais été destituée d’expériences, cependant elle était tombée dans le même inconvénient que les autres, parce que ceux qui la cultivaient ne faisaient leurs expériences qu’en conséquence de raisonnements et de principes qui n’avaient de fondement que dans leur imagination.

 

De là cet amas mal assorti, et cet énorme confusion de faits qui étaient il y a quelque temps toute la science des chymistes. La plupart (c’était ceux principalement qui prenaient le fastueux nom d’alchymiste) croyaient, par exemple, que les métaux n’étaient qu’un or commencé et ébauché par la nature, qui par la coction qu’ils éprouvaient dans les entrailles de la terre, acquéraient différents degrés de maturité et de perfection, et pouvaient enfin devenir entièrement semblables à ce beau métal.

 

Sur ce principe qui, s’il n’est pas démontré absolument faux, est au moins dénué de toute certitude, et n’est fondé sur aucune observation, ils ont entrepris d’achever l’ouvrage de la nature, et de procurer aux métaux imparfaits cette coction si désirable. Pour y parvenir, ils ont fait une infinité d’expériences et de tentatives, qui n’ont servi qu’à démentir leur système et à faire sentir aux plus sensés combien était défectueuse la méthode qu’ils avaient employée.

 

Cependant, comme les faits ne sont jamais inutiles en physique, il est arrivé que ces expériences, quoiqu’infructueuses à l’égard de l’objet pour lequel elles avaient été entreprises, ont été l’occasion de beaucoup d’autres découvertes curieuses et avantageuses.

 

L’effet que cela a produit a été d’exciter le courage de ces Chymistes, ou plutôt Alchymistes, qui regardaient ces succès comme des acheminements au grand œuvre, et d’augmenter beaucoup la bonne opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes, et de leur science, qu’ils préféraient à cause de cela à toute les autres. Ils ont même poussé si loin cette idée de supériorité, qu’ils ont regardé le reste des hommes comme indignes ou incapables de s’élever à des connaissances si sublimes.

 

En conséquence, la Chymie est devenue une science occulte et mystérieuse ; ses expressions n’étaient que des figures, ses tours de phrase des métaphores, ses axiomes des énigmes, en un mot le caractère propre de leur langage était d’être obscur et inintelligible.

 

Par ce moyen ces Chymistes, en voulant cacher leurs secrets, avaient rendu leur Art inutile au genre humain, et de là justement méprisable. Mais enfin le goût de la vraie physique a prévalu dans la Chymie, comme dans les autres sciences. Il s’est élevé de grands génies, des hommes assez généreux pour croire que leur savoir ne serait véritablement estimable qu’autant qu’il serait profitable à la société. Ils ont fait leurs efforts pour rendre publiques et utiles, tant de belles connaissances auparavant infructueuses ; ils ont tiré le voile qui couvrait la Chymie : et cette science en sortant des profondes ténèbres dans lesquelles elle était cachée depuis tant de siècles, n’a fait que gagner à se montrer au grand jour.

 

Plusieurs sociétés de savants se sont formées dans les Royaumes les plus éclairés de l’Europe : elles ont travaillé à l’envi les unes des autres à l’exécution d’un si beau projet ; la science est devenue communicative, la Chymie a fait des progrès rapides, les Arts qui en dépendent se sont enrichis et perfectionnés ; elle a pris une forme nouvelle, en un mot elle a mérité pour lors véritablement le nom de science, ayant ses principes et ses règles fondés sur de solides expériences et des raisonnements conséquents.

 

Depuis ce temps, les connaissance des chymistes se sont tellement multipliées, et celles qu’ils acquièrent encore par une expérience journalière augmentent si fort l’étendue de leur Art, qu’il faut aussi des livres d’une très grande étendue pour le décrire en entier. En un mot on peut en quelque sorte comparer à présent la chimie à la géométrie ; l’une et l’autre science offre une matière extrêmement ample qui augmente considérablement chaque jour ; elles sont toutes deux le fondement des Arts utiles et même nécessaires à la société ; elles ont leurs axiomes et leurs principes certains, les uns démontrés par l’évidence, et les autres appuyés sur l’expérience ; par conséquent l’une peut aussi bien que l’autre être réduite à certaines vérités fondamentales qui sont la source de toutes les autres. Ce sont ces vérités fondamentales qui réunies ensemble, et présentées avec ordre et précision forment ce qu’on appelle éléments d’une science."

Pierre-Joseph Macquer


Critique mais aussi continuateur

 

Cette sévérité n’empêche pas Macquer d’adopter un symbolisme directement inspiré de celui des alchimistes ou d’utiliser des instruments issus de leurs laboratoires.

 

Macquer, Eléments de chimie théorique, 1749.


Voir aussi son Dictionnaire de Chymie.


On peut rencontrer Macquer dans :

 

Histoire de la chimie. L’oxygène, de l’alchimie à la chimie. Un livre chez Vuibert.

 

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

 

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Gérard Borvon - dans Chimie
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 13:16

Georg Ernst Stahl (1659-1734) est l’auteur de la théorie du "phlogistique", qui a constitué, malgré son nom étrange, ce qui peut être considéré comme la première vraie révolution en chimie.

 

La théorie a mobilisé les plus illustres chimistes de son temps. Elle mérite qu’on s’y arrête.

 

Du soufre des alchimistes au phlogistique des chimistes.

 

Georg Ernst Stahl est d’abord connu comme médecin du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier. Ses travaux en biologie auront encore valeur de référence à la fin du 19ème siècle. C’est cependant à la chimie qu’il apportera sa contribution essentielle.

 

Il est très au fait des travaux des alchimistes, en particulier de ceux de Glauber à qui il reconnaît le mérite de "parler d’après sa propre expérience" mais dont il regrette cependant la "passion pour le chrysopée (l’alchimie) et ses expériences chimériques" qui l’ont "souvent égaré et lui ont fait prendre une route qui ne menait à rien".

 

En effet, comme Macquer, il est un critique sévère de la doctrine de ses prédécesseurs. Il regrette, en particulier, le manque d’intérêt des chymistes pour "le travail des mines et de la métallurgie qui était en vigueur depuis un temps immémorial en Allemagne". "Il en eût pu résulter, dit-il, des avantages plus réels et plus grands que de toutes les recherches dictées par une curiosité frivole et insensée."

 

La métallurgie sera donc son modèle et c’est d’abord auprès des artisans qu’il ira observer les gestes techniques, supports de sa théorie qu’il devra construire en opposition avec les doctrines alchimiques et les pratiques empiriques qui imprègnent encore toutes les activités chymiques de ses contemporains.

 

Parmi les auteurs qui l’ont précédé, il fait une exception : Johan Joachim Becher (1635-1682). Pourtant celui-ci, poursuivant la tradition alchimiste, considère encore tous les minéraux comme le résultat de la liaison du sel, du soufre et du mercure philosophiques. Cependant, au lieu de simples "principes", Becher affirme que, si les anciens ont eu recours à ces dénominations, c’est "parce que ces éléments ou principes se trouvent d’une façon sensible, et même, pour ainsi dire, dominent dans les corps si connus que l’on appelle soufre, mercure, et dans les sels en tant qu’ils sont sels".

 

Les propriétés du "vrai" soufre, du "vrai" mercure, du "vrai" sel seraient donc à l’origine des pratiques alchimiques et c’est donc avec ces "vrais" corps que le chymiste doit travailler.

 

Plus précisément, nous dit Stahl, citant Becher :

 

"C’est à ces vrais principes qu’il assigne les différents effets et propriétés des métaux, et il dit que c’est le sel qui leur donne le volume, la pesanteur, la liaison, la solidité, la fixité au feu, et la subtilité.

 

Le Soufre principe procure la couleur aussi bien que la combinaison intime et exacte, il facilite la fusion et la rend plus parfaite au moyen de la chaleur, parce que cet être est le plus susceptible du mouvement igné, et domine dans toutes les autres substances inflammables. En un mot c’est ce principe qui constitue proprement l’essence du feu (souligné par nous).

 

Le principe mercuriel est proprement ce qui constitue les métaux, ce qui les combine le plus intimement, ce qui leur donne de la liaison, de la ductilité et de la ténacité."

 

Stahl, lui-même, comme les alchimistes ses prédécesseurs, s’intéressera donc au sel, au mercure et, surtout, au soufre. Le soufre qui, comme il le rappelle, est pour les alchimistes le "principe" de combustibilité des métaux.

 

Du "Principe sulfureux" au "Phlogistique".

 

Ce "principe sulfureux" est le sujet de son "Traité du soufre". Pour lui aucun doute, le "feu principe" est une véritable matière :

 

"Je crois être fondé", dit-il, à affirmer "raisonnablement", que "ce principe est le feu corporel, la vraie matière du feu, le vrai principe de son mouvement dans toutes les combinaisons inflammables".

 

Cette "matière" du feu, il faut la nommer :

 

"je lui donne le nom grec de Phlogisticon, phlogistique ou inflammable".

 

 

 

Ce phlogistique, Stahl le reconnaîtra dans le soufre mais aussi dans le charbon et les corps combustibles comme les résines, les huiles et graisses végétales ou animales. Car, dit-il, ce principe se trouve dans les trois règnes de la Nature "au point qu’il passe immédiatement sans nulle difficulté et en un instant, du règne végétal et du règne animal dans le règne minéral et dans les substances métalliques" (p 61).

 

Que se passe-t-il quand brûle un morceau de charbon ? La combustion libère le "phlogistique" qui ira imprégner l’air ambiant, le transformant en "air phlogistiqué". Ce phlogistique pourra aussi se dissoudre dans l’eau dans laquelle on aura fait passer cet air, donnant à celle-ci un caractère acide, autre propriété importante du phlogistique.

 

Mais, d’abord, Stahl le verra en œuvre dans les métaux et c’est à la métallurgie qu’il souhaite apporter les "avantages" de la bonne connaissance de l’action du phlogistique.

 

L’importance de l’expérience des métallurgistes.

 

Glauber regrettait que l’art des métaux soit devenu un métier, Stahl nous montre que, en réalité, ce sont les métallurgistes qui, tel monsieur Jourdain, faisaient de la chimie sans le savoir.

 

Citant Becher, il considère que "l’expérience ou la pratique éclaire l’esprit non seulement quand elle réussit, mais encore quand elle ne réussit point, ou quand elle donne des résultats tout différents de ceux qu’on se promettait". Comment mieux définir la nécessité d’une science expérimentale. C’est donc à l’expérience des métallurgistes, des verriers, des émailleurs qu’il attribue une bonne part de ses découvertes. Son texte est riche en descriptions des méthodes de ces artisans.

 

Exemple : il observe les pratiques des fondeurs de plomb. Ceux-ci considèrent leur technique comme celle de la simple fonte du minerai. Après les opérations de triage et de lavage de celui-ci, le métal qui s’y trouverait caché en serait extrait par la fusion qui séparerait les scories du métal lui-même.

 

Dans cette opération, l’attention de Stahl est attirée par un autre phénomène.

 

"J’ai souvent dans ma jeunesse demandé quelle pouvait être l’utilité ou la nécessité de fondre en mettant du charbon en poudre au fond du fourneau. Jamais on n’a pu m’en donner d’autre raison, sinon que c’était pour que le métal et surtout le plomb pût se fourrer sous le charbon, et par là être garanti contre l’action des soufflets qui le calcinerait ou le dissiperait".

 

Poursuivant son investigation, il fait fondre dans un creuset un minerai de plomb, la litharge :

 

"J’observais que chaque fois qu’il tombait un peu de charbon dans le creuset, j’obtenais toujours une portion de plomb.

 

Quelques fondeurs me donnèrent pour raison que le plomb se rafraichissait dans la poussière de charbon, ce qui signifiait la même chose, que le plomb s’y cachait et se garantissait par là de la grande ardeur du feu. Je ne crois donc pas que jusqu’ici les Fondeurs se soient imaginés que dans l’opération de fondre par les charbons, il y avait quelque chose qui se joignait corporellement au métal ; cependant il est bien singulier que personne ne se soit douté de la vraie raison de cette opération, depuis un temps immémorial qu’elle est mise en usage tant dans le travail en grand que dans le travail en petit, ou dans les essais."

 

Là réside la découverte de Stahl, étonné d’être le premier à la constater alors qu’elle saute aux yeux : le charbon n’est pas là, uniquement, pour alimenter le feu et produire la chaleur nécessaire à la fonte du minerai. Il lui apporte ce "quelque chose" qu’il contient et qui se joint "corporellement" au métal. Ou pour parler autrement : le minerai n’est pas simplement fondu dans l’opération métallurgique : il se combine à un "quelque chose".

 

Cet être mystérieux, ce "quelque chose" cédé par le charbon qui en est riche, est du phlogistique !

 

C’est donc une véritable combinaison chimique et non pas, comme on le croit jusqu’à présent, une simple fusion qui s’opère dans le four du métallurgiste. La proposition constitue une rupture radicale avec la pensée classique.


 


Un autre exemple vient renforcer cette conviction :

 

"On n’a qu’à aller chez un fondeur d’étain, lorsqu’il fait fondre de l’étain à un grand feu de charbon au point que ce métal fondu allume un morceau de papier, il se forme bientôt une pellicule à sa surface ; et lorsqu’on l’enlève il ne tarde point à s’en former une nouvelle qui, à mesure qu’on ira en avant, ressemblera plus à de la poussière ou de la cendre.
 

Si l’on met un peu ou beaucoup de cette cendre dans un creuset, et qu’on l’expose même au feu le plus violent sans y faire tomber aucun charbon, elle ne souffrira aucune altération ; et si l’on n’y joint du sel ou du verre comme fondant, elle restera toujours dans l’état de cendre.
D’un autre côté, si lorsque cette cendre est encore à la surface de l’étain fondu, on y joint soit de l’huile, soit de la poix, soit une résine tirée des végétaux, soit du suif, soit une autre graisse tirée des animaux, qu’on remue le tout avec un bâton ; cette cendre se fondra de nouveau et se réunira au reste de l’étain de manière qu’on n’en apercevra plus la moindre particule".

 

Pour Stahl, les produits végétaux et animaux, l’huile, la poix, la résine, le suif… sont également riches en phlogistique. Ils sont donc capables de le rendre à l’étain fondu qui l’a perdu et s’est transformé en une "cendre".

 

D’où provient ce phlogistique ? Les végétaux le puisent dans l’atmosphère "qui s’en remplit par la fermentation que subissent les feuilles qui en sont tombées, et qui en pourrissant pendant l’automne et le printemps portent dans l’air, ainsi que les huiles, les bois et les charbons brûlés, une quantité considérable de ce principe inflammable dégagé et dans son état de pureté et de simplicité primitives" (p 62).

 

Quant aux animaux, comme ceux-ci "tirent originairement leur nourriture des végétaux, puisque les animaux carnivores se nourrissent surtout des frugivores, il est aisé de voir d’où ils tirent en général leur partie grasse".

 

Ce "cycle du phlogistique" annonce bien d’autres "cycles" comme ceux de l’oxygène, de l’azote, et surtout, du carbone.

 

Un modèle diffusé par les chimistes français.

 

La théorie de Stahl sera largement diffusée et popularisée par les chimistes français. "La théorie de Becher, qu’il a adoptée presque en entier, est devenue, dans ses écrits, la plus lumineuse et la plus conforme de toutes avec les phénomènes de la Chymie" devaient écrire Baumé et Macquer dans leur Plan d’un cours de chymie expérimentale et raisonnée (Paris 1757).

 

Nous pourrons la résumer dans une forme proche de celle qu’enseignait en France Guillaume-François Rouelle(1703-1770).

 

Rouelle donnait à Paris des cours de chimie, véritables spectacles, qui attiraient la meilleure société de la capitale. Diderot a été son élève et a noté ses cours mais aussi Macquer et Lavoisier. Sa "chimie phlogistique", reconstruction à son usage de celle de Stahl, y était présentée d’une façon claire et dépouillée apte à convaincre ses auditeurs et au premier rang de ceux-ci, Lavoisier lui-même.


 


Rouelle considérait qu’un corps qui brûle libère du phlogistique, qu’il interprétait clairement comme étant la matière du feu. Certains corps peuvent même être considérés comme du phlogistique pratiquement pur, le charbon par exemple.

 

Les métaux aussi peuvent brûler, signe qu’ils sont composés d’une proportion de phlogistique.

 

L’observation montre que, dans cette combustion, le métal ne disparaît pas mais que l’on obtient ce que, jusqu’à la fin du 18ème siècle, on continue à appeler une chaux métallique. Rouelle affirme la similitude entre cette "chaux" obtenue par la combustion vive d’un métal, celle résultant d’une corrosion lente à l’air ou encore celle qui est présente dans les minerais.

 

Pour résumer, une chaux métallique est donc, pour lui, un métal qui a perdu son phlogistique : un métal déphlogistiqué.

 

La combustion ou la corrosion d’un métal s’écrira donc :

 

 

Inversement, partant de cette chaux métallique, on obtient le métal par l’action du charbon qui, non seulement apporte la chaleur nécessaire à la fusion, mais doit également être au contact du minerai, jouant lui-même le rôle d’un réactif chimique.

 

La réaction de réduction de la chaux en métal par le charbon s’interprète donc de façon simple : le phlogistique libéré par la combustion du charbon se fixe sur la chaux métallique et régénère le métal.

 

En résumé :

 

 

L’explication apparaît comme une lumineuse évidence et, de façon paradoxale, l’un des plus clairs exposés de la théorie du phlogistique est de la plume de Lavoisier qui deviendra pourtant, par la suite, son premier et plus virulent adversaire.

 

Lavoisier Phlogisticien ?

 

Nous sommes en l’année 1778. il participe à une visite d’inspection de la mine de plomb argentifère de Poullaouen, près de Huelgoat en Bretagne. Dans un rapport à l’Académie des Sciences, il détaille les méthodes métallurgiques utilisées dans cette usine réputée "moderne".

 

Depuis un an, dans un "Mémoire sur la combustion en général", il avait engagé ouvertement le combat contre le phlogistique. Cependant son rapport, acte de nature administrative, est un modèle de mise en œuvre de la théorie de Stahl.

 

Le minerai de Poullaouen est un sulfure de plomb (la galène) qui doit d’abord subir un "grillage" pour être transformé en oxyde de plomb avec libération de dioxyde de soufre. L’oxyde devra alors être réduit en plomb par l’action du charbon.


 


Lavoisier décrit la méthode :

 

" La première opération à faire est de griller la mine (le minerai) pour détruire le soufre par combustion et pour le volatiliser. Cette opération ne peut se faire sans qu’une partie du métal se réduise en chaux ; et on ne peut le ramener à l’état métallique que par l’addition de phlogistique (souligné par nous)".

 

Après avoir décrit le fourneau utilisé, Lavoisier décrit le procédé :

 

" De temps en temps on jette dans le fourneau quelques pelletées de menu charbon de terre ou de bois, pour rendre le phlogistique au métal, et ce dernier, lorsqu’il est fondu et revivifié, se rassemble par la pente naturelle du fourneau dans le milieu, où on a soin de le tenir toujours couvert avec du charbon embrasé."

 

Jusqu’à la fin de ces années 1770, le phlogistique est donc bien installé dans le paysage de la chimie. Ce "feu" n’est plus le subtil élément des premiers philosophes grecs. Passé entre les mains des alchimistes puis de leurs successeurs, il a acquis une existence quasi matérielle. Il n’en a pris que plus de force.

 

L’eau et l’air, eux-mêmes reconnus comme éléments, seront, à leur tour, bientôt soumis à l’épreuve des faits.


Cette histoire est évoquée dans :

 

Histoire de l’oxygène de l’alchimie à la chimie.

 

 

Présentation de l’éditeur

 

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il ne s’échappe dans notre environnement quotidien. Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,... se sont échappées des laboratoires et des livres scolaires pour investir notre vocabulaire quotidien.

 

Parmi eux, l’oxygène, élément indispensable à la vie, apparaît comme un nouvel élixir de jouvence et échappe aux chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

A travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations mais aussi montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

Biographie de l’auteur

 

Gérard Borvon a été enseignant de physique-chimie en lycée et formateur en histoire des sciences à l’IUFM de Bretagne. Auteur de nombreux travaux visant à diffuser la culture scientifique, il a déjà publié chez Vuibert une Histoire de l’électricité, de l’ambre à l’électron (2009).

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Gérard Borvon - dans Chimie
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 12:59

Michael Faraday (1791-1867) est d’origine modeste (son père est forgeron). Il quitte l’école à quatorze ans pour entrer comme courtier chez un libraire dont il dévore tous les livres qui passent à sa portée. Sa culture est bientôt remarquée par un client du magasin qui le recommande à Humphry Davy. Celui-ci l’engage comme assistant, en 1813, au laboratoire de la "Royal Institution". Il entre à la "Royal Society" de Londres en 1824 et, l’année suivante, en devient directeur du laboratoire.


Faraday dans son laboratoire


 

Dans la septième série de ses "Recherches expérimentales sur l’électricité" datées de décembre 1833, il définit le vocabulaire qui est aujourd’hui la norme internationale dans le domaine de l’électrolyse : électrolyse, électrolyseur, électrode, anode, cathode, ion, anion, cation...

 

Electrode :

 

Le mot de pôle, souvent utilisé, lui semble ambigu. "Au lieu du terme pôle, dit-il, je propose d’utiliser celui d’électrode", de elektron ( l’ambre dont l’Anglais Gilbert a formé électricité) et odos (le chemin).

 

Anode et cathode :

 

"le chemin que prend le soleil levant". C’est dans ces termes que Faraday traduit anode de odos (le chemin) et ana (vers le haut). La cathode est, à l’inverse, "le chemin par lequel le soleil se couche" de odos (le chemin) et kata (vers le bas).

 


origine du sens de électrode, anode, cathode et électrolyse
Faraday, Recherches expérimentales sur l’électricité, 1833


 

Pourquoi cette étrange poésie ? Faraday est un correspondant régulier du français Ampère qui a émis l’hypothèse d’un magnétisme terrestre créé par des courants électriques internes au globe. Pour respecter le sens du champ magnétique terrestre, ce courant électrique devrait, selon Ampère, circuler, dans la terre, de l’Est à l’Ouest qui est aussi le sens apparent du trajet du soleil entrant dans le ciel par l’Est et en sortant par l’ouest.


L’image de l’aimant terrestre par Ampère.
Le courant terrestre circule de l’Est à l’Ouest.
(Exposé des nouvelles découvertes sur l’électricité et le magnétisme, par MM. Ampère et Babinet, Mequignon-Marvis, Paris, 1822)


 

Faraday nous propose donc un moyen mnémotechnique particulièrement raffiné pour indiquer le sens du courant traversant l’électrolyseur.

 

Plus clairement, l’anode, reliée au pôle positif de la pile "est cette surface par laquelle le courant électrique entre : c’est là où l’oxygène, le chlore, les acides &c., se forment".

 

La cathode, reliée au pôle négatif "est cette surface par où le courant quitte le corps qui se décompose… les corps combustibles, les métaux, les alcalins, les bases se forment en cet endroit".

 

Électrolyte : "Plusieurs corps sont décomposés directement par l’électricité, leurs composants étant libérés ; je propose de les appeler électrolytes".

 

Électrolyse, Électrolyser  : "Pour électro-chimiquement décomposé, j’utiliserai le terme électrolysé". Une électrolyse est donc une analyse réalisée au moyen de l’électricité.

 

Ion, anion, cation  : des substances, écrit Faraday, sont souvent dites "électronégatives ou électropositives" en fonction du pôle par lequel elles sont attirées. "Je propose de distinguer ces corps en appelant anions ceux qui se dirigent vers l’anode… et cations ceux qui se dirigent vers la cathode ; et quand j’aurai l’occasion d’en parler ensemble, je les appellerai ions".

 

Ion (du grec "qui va") désigne donc une particule qui se déplace sous l’effet de l’électricité.

 

L’électrolyse pour mesurer l’intensité du courant électrique :

 

"L’action de décomposition d’un courant est constante pour une quantité constante d’électricité". Telle est la conclusion des multiples expériences réalisées par Faraday qui en déduit la possibilité de construire "un instrument qui, interposé sur le circuit du courant électrique utilisé pour une expérience particulière, pourrait servir, au choix, comme élément de comparaison ou comme réel appareil de mesure de cet agent subtil".

 

Quel électrolyseur utiliser ?

 

"Il n’y a pas de substance mieux adaptée, dans les circonstances ordinaires, que l’eau ; car elle est facilement décomposée quand elle est rendue plus conductrice par l’addition d’acides ou de sels."

 

C’est en mesurant le volume de gaz dégagé, celui de l’oxygène, mais surtout celui de l’hydrogène moins soluble, que Faraday mesure la quantité d’électricité qui a circulé dans un circuit. Il nomme "volta-électromètre", l’appareil de mesure qu’il construit. Le nom sera ensuite contracté en "voltamètre".



Un volta-électromètre utilisé par Faraday.

(A course of six lectures on the various forces of matter, and their relations to each other. 1860)


Voir aussi :

La relation entre "atomes de matière" et électricité : l’électrolyse. Par Christine Blondel et Bertrand Wolff


Pour en savoir plus :

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

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Feuilleter


Voir aussi :

Electron, Faraday et les radicaux libres.

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Gérard Borvon - dans Chimie
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 12:41

Dans l’année 1778, Lavoisier se trouve en Bretagne. Vraisemblablement en tournée d’inspection dans le cadre de sa charge de fermier général ou de celle de régisseur de la régie royale des poudres qu’il assure depuis 1775. La poudrerie du Pont-de-Buis étant alors l’une des plus importantes de France.

 

Son séjour coïncide avec la visite que le Duc de Chartres fait, le 10 juin, aux mines de plomb argentifère de Poullaouen et Huelgoat dans l’actuel Finistère. Il se trouve alors dans cette localité et se joint à la visite.

 

 

Lavoisier découvre à Poullaouen et à Huelgoat des mine réputées pour leur bon fonctionnement.

 

Les différentes machines nécessaires à l’extraction du minerai et aux opérations métallurgiques sont actionnées par l’eau d’une retenue qu’il a fallu alimenter par une multitude de canaux, d’aqueducs et même d’une galerie creusée dans le granit. Une machine à vapeur avait bien été installée en 1747 mais le coût prohibitif du charbon l’avait fait démonter dès 1752.

 

La visite fait l’objet d’une publication à l’académie des sciences. (voir Mémoire de l’Académie des sciences : MINES DE POULLAWEN ET D’HUELGOAT (manuscrit))

 

En chimiste, Lavoisier nous donne l’une des meilleures descriptions des procédés métallurgiques utilisés pour produire le plomb et en extraire l’argent. Le lecteur intéressé par l’histoire des sciences remarquera que le "père" de l’oxygène, qui vient de participer à la rédaction d’une nomenclature centrée sur ce corps, y fait la part belle au phlogistique dont il a combattu la théorie . Disons même que son exposé est un modèle de la théorie du phlogistique. Sans doute est-ce la condition pour que son mémoire soit retenu par ses pairs de l’Académie des Sciences non encore convertis à la nouvelle doctrine.

 

Le récit s’extrait de la chimie pour décrire un Duc de Chartres, futur Philippe Egalité, prenant des risques pour visiter tous les endroits de l’exploitation, y compris les galeries où il se fait montrer l’emploi des explosifs. Ou encore s’informant des conditions sociales de l’exploitation et en particulier des mesures prises pour "assurer aux ouvriers et à leur veuves une subsistance honnête dans les cas de vieillesse, d’infirmité ou d’accident".

 

 

La journée se termine par un concours de lutte bretonne suivi du traditionnel "fest noz", spectacle dont Lavoisier considère qu’il "retrace le tableau des mœurs antiques" à travers des jeux "tels que ceux que nous décrit Homère".

 



Lutte bretonne :"des jeux tels que ceux que nous décrit Homère".
Olivier Perrin ; La vie des bretons de l’Armorique.


 

Passage par Brest.

 

Quelques jours plus tôt, le 5 juin, Lavoisier était à Brest. Dans une lettre qu’il adresse au chimiste Macquer, il décrit le spectacle que lui offrent les manœuvres de la flotte de guerre qui bientôt sera engagée contre l’Angleterre dans le cadre de la guerre d’indépendance des Etats-Unis :

 

" J’ai dans le moment sous les yeux le spectacle de la plus grande partie des forces maritimes de la France. Vingt cinq vaisseaux de ligne sont en rade, deux sont prêts à sortir du port, cinq ou six autres seront prêts à la fin de la campagne. M. Dorvilliers commande la flotte. M. le Duc de Chartres et M. du Chaffau commandent chacun une division de neuf vaisseaux. Chaque jour la flotte fait des évolutions et on fait détonner force salpêtre. Outre cette flotte il y a une chaîne de frégates depuis le port de Brest jusqu’aux côtes d’Angleterre qui sont en observation et par une communication de signaux on sait tout ce qui se passe en Angleterre. Je ne suis pas dans le secret mais on assure que l’amiral Keppel n’est pas sorti, que l’amiral Biron qui était sorti de Porsmouth est rentré à Plymouth peu de jours après ainsi M. Destaing sera passé sans obstacle."


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La lettre de Lavoisier à Macquer.

extrait de : Oeuvres de Lavoisier. Correspondance. Par René Fric. Paris, Albin Michel, 1964. (Cliquer sur l’image).


La bataille qui engagera les deux flottes aura lieu le 27 juillet dans les parages de Ouessant. Considérée comme une victoire par la France (ce que contestent les anglais), la "Bataille d’Ouessant" voit le Duc de Chartres y prendre une part active et être qualifié de "héros" par les uns et de "maladroit" par les autres, la division qu’il commandait n’ayant pas su exploiter l’avantage qu’elle avait acquis par une manœuvre audacieuse et ayant finalement laissé fuir les anglais

.



Combat naval de Ouessant, juillet 1778, Huile sur toile par Théodore Gudin


L’escapade à Poullaouen n’était probablement, pour le Duc de Chartres comme pour Lavoisier, qu’un parenthèse entre d’autres affaires plus importantes. Le texte de Lavoisier, qui en résulte, est cependant d’une extrême importance par le témoignage qu’il apporte des procédés métallurgiques et du fonctionnement d’une mine à la fin du 18ème siècle.

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Pour une version romancée de l'épisode on peut lire :

 

Le jour où j'ai rencontré Lavoisier à Poullaouen en Bretagne.

 

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Note : la visite de Lavoisier à Poullaouen avait peut-être une autre raison que la simple curiosité métallurgique. Condorcet, dans l'éloge qu'il fait de Patrick d'Arcy décédé en 1779, nous apprend que le comte d'Arcy avait publié en 1760 un Essai d'une théorie d'artillerie dans lequel il s'intéressait particulièrement aux effets de la poudre à canon. Par ailleurs, en cette année 1778, il était désigné par l'Académie des sciences, avec Lavoisier, comme commissaire pour l'attribution d'un prix sur "la manière la plus avantageuse de produire le salpêtre". Le salpêtre, élément essentiel de la poudre avec le charbon de bois et le soufre, était en effet le produit le plus difficile à trouver. La mise au point de salpêtrières sera un des objectifs principaux de la régie des poudres.

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Cette histoire est évoquée dans :

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

 

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

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voir aussi :

 

Histoire du carbone et du CO2.

 

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…, coupable : le dioxyde de carbone. Pourtant sans ce gaz
il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

Un livre chez Vuibert.

 

feuilleter

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole. Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?

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Gérard Borvon - dans Chimie
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 11:00

Comme science "académique", la chimie et l’électricité naissent sensiblement à la même époque : la charnière entre le 17ème et le 18ème siècle. Cependant elles sont le résultat de gestations très différentes.

 

L’électricité n’a pas de préhistoire. Plus de vingt siècles séparent les premiers propos attribués à Thalès sur les propriétés de l’ambre jaune et les travaux menés par William Gilbert en Angleterre qui montrent que la "vertu électrique" est largement répartie dans l’ensemble des corps.

 

Par contre les Stahl, Macquer, Lavoisier, héritent du riche outillage des artisans, des procédés laborieux des alchimistes et des modèles hérités de la science grecque (même s’ils sont parfois encombrants).

 

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A quel moment faut-il donc placer la naissance de la chimie ?

 

Si l’on considère que tout travail pour modifier les propriétés de la matière est de la chimie, elle commencerait avec l’apparition du feu et de la première cuisson. La fabrication de récipients d’argile, la composition de colorants pour les peintures rupestres, la connaissance des colles pour assembler les outils de pierre, l’élaboration des premiers métaux, les techniques de conservation des aliments, les parfums, les baumes... tout cela relève de la chimie.

 

Faut-il par contre dater la naissance de la chimie de l’apparition des premières "théories". La tâche serait alors difficile car seule l’écriture peut nous renseigner. Les métallurgistes, les chamans guérisseurs des premières sociétés orales inscrivaient, eux aussi, leurs gestes dans un rite inspiré d’une vision globale du monde, déjà donc une "théorie".

 

Peut-être devons nous tout simplement accepter de considérer la chimie comme l’une des activités les plus anciennement accomplies par l’homme pour transformer et comprendre la matière. L’histoire de la chimie serait alors intimement liée à l’histoire générale de l’humanité.

 

Plus modestement ici, nous allons évoquer quelques modèles qui, de Aristote à Lavoisier, ont organisé notre regard sur le monde de la matière.

 

Empédocle, Platon, Aristote et les quatre éléments.

 

Empédocle (490-435 Av JC) est à l’origine d’une doctrine qui rencontrera le succès : celle des quatre éléments primordiaux. Le feu, l’air, l’eau, la terre sont les quatre "racines" des choses. Les corps se composent et se décomposent à partir de ces quatre éléments sous l’action de deux forces opposées, l’attraction et la répulsion ou plutôt "l’amour" et la "haine".

 

Platon (428-348 Av JC) reprend le modèle d’Empédocle. Il associe à chaque élément un polyèdre régulier, c’est à dire un volume limité par des faces toutes identiques.

 

- Le tétraèdre (pyramide à base triangulaire) est la figure du feu, subtil léger, piquant.

 

- L’octaèdre est associé à l’air.

 

- L’icosaèdre (à vingt faces triangulaires) est proche de la sphère qui peut rouler : c’est l’eau.

 

- Le cube, stable, représente la terre.

 


Les cinq polyèdres réguliers et la manière de les construire (Jean-Mathurin Mazéas, Éléments d’arithmétique, d’algèbre et de géométrie, Paris, Nyon 1788)

 

 

 

Il existe un cinquième polyèdre régulier, le dodécaèdre, aux propriétés mathématiques plus riches. Il comporte 12 faces comme le nombre des signes du zodiaque. Chacune est un pentagone, figure construite à partir du "nombre d’Or" (supposé être le nombre magique des grecs soit (1+5exp1/2)/2).

 

Platon lui attribue un rôle particulier : "il restait une seule et dernière combinaison, dieu s’en est servi pour le tout quand il a dessiné l"arrangement final". Derrière cette formule ambigüe certains trouveront la force vitale, l’énergie ou tout autre concept illustrant l’animation de la matière.


Un mystérieux dodécaèdre gallo-romain.


 

Aristote (384-322 Av JC) élève de Platon qu’il ne quitte qu’à sa mort, reprend la doctrine des quatre éléments mais considère que chacun est construit à partir d’une matière primordiale unique. Les forces qui agissent pour leur donner forme sont quatre "qualités" : le chaud, le froid, le sec, l’humide formant quatre couples ( le"s couples chaud-froid et sec-humide étant exclus).

 

- le feu est le résultat du couple chaud-sec sur la matière.

 

- l’air celui du couple chaud-humide.

 

- l’eau provient du froid-humide.

 

- la terre du froid-sec.

 

Des règles régissent le fonctionnement de ces qualités. Si la chaleur donne du sec, un excès de chaleur donne de l’humide. Le froid produit de l’humide mais un excès de froid donne du sec.

 

En résumé :

 

Empédocle Platon Aristote
Feu tétraèdre chaud-sec
Air octaèdre chaud-humide
Eau icosaèdre froid-humide
Terre cube froid-sec

 

 

Un modèle efficace. Pendant près de vingt siècles ce modèle sera dominant dans le monde occidental. Il fait reconnaître qu’il présente une force descriptive indéniable.

 

Comment théoriser le simple travail d’un potier ? Il utilise la terre, celle qu’il modèle, celle dont il construit son four pour en faire une véritable matrice. Il la combine avec l’eau pour obtenir une pâte à la consistance idéale. Il fait agir le feu et l’air du soufflet. Il connaît le rôle exact de chaque élément ainsi que la manière de l’utiliser.

 

Le verrier, le métallurgiste, à des variantes près, procèdent de même. En 1556, l’allemand Georg Bauer, dit Agricola, publie sous le titre ’De Re Metallica", le premier ouvrage d’importance sur le travail du métallurgiste. Décrivant l’art de la fusion il, se réfère à la théorie classique :

 

"Cela est la manière de procéder des fondeurs qui excellent à maîtriser les quatre éléments. Ils ne jettent pas dans le fourneau, plus qu’il ne convient, de minerai mêlé de terre ; ils versent de l’eau chaque fois qu’il en faut ; ils règlent avec justesse le souffle des soufflets, ils pklacent le minerai dans le feu, à l’endroit où il brûle bien."

 

Un modèle évolutif.

 

On peut choisir comme fil directeur, pour un bref aperçu de l’histoire de la chimie, le rapport des différents auteurs à la théorie des quatre éléments. Le modèle s’enrichit d’observations et de prédictions nouvelles mais en le poussant jusqu’à ses derniers retranchements on en fait apparaître nécessairement les limites. Naissent alors les modèles nouveaux, plus globalisants, plus efficaces, plus prédictifs.

 

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La terre recomposée des alchimistes.

 

L’élément "terre" est le premier dont le caractère "simple" ait été mis en cause. L’usage a nécessairement conduit à distinguer "des" terres. La terre arable des agriculteurs, la terre vitrifiable des potiers et des verriers, la terre métallifère des fondeurs, la terre combustible des charbonniers... ne sont, à l’évidence, pas de la même nature.

 

Alexandrie, en Égypte, est le point de rencontre des cultures grecques, égyptiennes et orientales, riches de savoirs et de pratiques concernant les transformations de la matière. Cette science ancienne a été recueillie et développée dans la culture arabe. Elle en a hérité des instruments, des méthodes, des corps nouveaux et du vocabulaire. Elle est devenue ce que nous appelons alchimie et que la chimie moderne qui naît au 18ème siècle a souvent injustement rejeté dans les ténèbres de la superstition.

 

Pourtant nul ne contestera l’apport technique de la pratique alchimique elle même en constant échange avec l’art des artisans. La distillation, l’extraction par les graisses, le bain-marie (du nom de l’alchimiste Marie la Juive), le perfectionnement des fourneaux, les cornues, les alambics, les différents creusets. C’est la recherche de solvants appropriés qui amène les alchimistes sur la voie des acides, comme "l’eau régale", mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique, qui dissout le métal royal : l’or.


La terre, matrice des métaux et, en particulier, de l’or.

 

De la version de l’alchimie adoptée par l’occident chrétien médiéval, on a surtout retenu la théorie de la transmutation des métaux. Une lente maturation se produit dans la terre qui amène les métaux de l’état le plus vil jusqu’à la pureté de l’or. Le rôle de l’alchimiste sera de découvrir les mécanismes de cette maturation afin de pouvoir les accélérer à l’intérieur de son laboratoire.

 

La terre n’y est plus considérée comme un pur élément. Les métaux, en particulier, relèvent de deux principes : le principe du "mercure", humide, froid, féminin, qui est le symbole du caractère métallique et le principe du "soufre", chaud, sec, masculin qui apporte au métal sa couleur et son caractère combustible. Un troisième principe, le "sel", préside à leur union. A noter que ces "principes" ne sont pas matériels. Le soufre, le mercure, le sel "philosophiques" se rencontrent dans une multitude de corps et ne sont pas réductibles aux seuls corps matériels qui portent ce nom.

 

L’élément "terre" s’est donc enrichi de nouveaux principes mais y a perdu dans sa simplicité. Devenu lui même un "principe", cet élément n’alimentera pas la réflexion des premiers chimistes.

 

Le soufre, par contre, avec son caractère combustible, sera très présent dans la première théorie chimique avérée, celle de Stahl. Le mercure, et ses transformations multiples sous l’effet de la chaleur sera à l’origine de l’une des expériences présentées par Lavoisier et fondatrices de la chimie contemporaine.


Les 7 métaux associés aux 7 planètes des alchimistes.


 

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L’élément feu et la chimie du phlogistique.

 

Contrairement à l’élément "Terre", l’élément "Feu" voit sa crédibilité renforcée. Sous le nom de "phlogistique", emprunté au grec, il est à la base, à la fin du 17ème siècle, de la première description à laquelle on puisse réellement appliquer le terme de "théorie chimique".

 

Le nom du médecin allemand Goerg Ernst Stahl (1660-1734) est indissociable de la théorie du phlogistique.

 

L’observation de la combustion du soufre ou du charbon, ainsi que celle des procédés métallurgiques, ont guidé sa réflexion.

 

Jusqu’à Stahl, le travail du métallurgiste était perçu comme un art de la fusion. Il était admis que, dans les minerais, les métaux se trouvaient mélangés à d’autres terres. Après le concassage, le tri et le lavage, la séparation du métal et des impuretés était complétée par l’œuvre du feu. Les restes de terres combustibles seront d’abord éliminées par "grillage" à l’air libre. Après la fusion à feu vif dans le fourneau, les terres vitrifiables formeront les scories flottant en surface tandis que le métal, libéré de sa gangue, sera recueilli, fondu, à la base de la matière incandescente.

 

Une observation plus attentive montrera a Stahl que l’arrangement du minerai et du charbon en couches successives dans le four par les fondeurs ne s’est pas fait au hasard, il a un double but. Celui de la production de la chaleur nécessaire à la fusion mais aussi celui de permettre une réelle réaction chimique entre les deux corps. Une théorie se construit alors autour de deux concepts.

 

Le concept du phlogistique.

 

Que se passe-t-il quand un corps brûle ? Il s’en dégage une matière qui est la matière du feu : le phlogistique. Un corps combustible est donc un corps riche en phlogistique. Il existe d’ailleurs des corps qui peuvent être considérés comme du phlogistique presque pur. Le soufre par exemple, cet élément cher aux alchimistes, brûle sans laisser de résidu. Ne serait-il pas composé de phlogistique pratiquement pur ? De même le charbon dont il ne reste que quelques cendres après la combustion.


Le concept de chaux métallique.

 

Les métaux également sont combustibles. Quand ils brûlent ils se séparent donc du phlogistique qu’ils contiennent. Ils se transforment alors en ce qui est communément appelé une "chaux métallique". La combustion n’est d’ailleurs pas indispensable, à part l’or, tous les métaux perdent progressivement leur phlogistique pour se transformer en chaux. Le fer devient rouille, même le cuivre devient "vert-de-gris". D-ailleurs Stahl constate que ce sont ces chaux et non pas le métal pur qui sont mélangées aux terres diverses dans les minerais.

 

Le travail du métallurgiste ?

 

Le métallurgiste ne se contente donc pas d’opérer une simple fusion. Le charbon a certes pour rôle de chauffer le fourneau mais, surtout, il doit apporter à la chaux métallique le phlogistique perdu par le métal et ainsi régénérer celui-ci. Il s’en suit une équation simple :

 

Chaux métallique + Charbon => métal

 

soit encore :

 

métal déphlogistiqué + phlogistique -> métal

 

Une théorie efficace.

 

La théorie du phlogistique était exactement celle dont la chimie avait besoin pour accéder au rang de science académique. En France elle sera vulgarisée par Rouelle (1703-1770) dont le plus célèbre disciple est Lavoisier. Celui-ci se montrera d’abord un élève fidèle. Visitant en 1778 les mines de plomb argentifère de Poullaouen dans le Finistère, il décrit les procédés mis en œuvre dans la plus pure tradition de la théorie du phlogistique, il se prépare cependant à en être le critique le plus sévère.

 

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La chasse aux airs.

 

La chasse aux airs est la grande affaire du début du 18ème siècle. Surtout en Angleterre. L’action d’un acide sur le calcaire produit une effervescence. L’acide "libère de l’air" qui était donc fixé dans la roche. Telle est l’interprétation dominante dans le premier tiers du 18ème siècle. Rapidement on se rends compte que cet air, désigné par le terme de "air fixe", n’a pas les propriétés habituelles de l’air : il n’entretient pas la vie, il trouble l’eau de chaux comme le fait l’air "vicié" expulsé par les poumons dans la respiration.

 

L’air apparaît comme susceptible d’autres curieuses variations. En 1766, Henri Cavendish (1731-1810) découvre "l’air inflammable" en faisant réagir les métaux avec des acides. Priestley (1733-1804) sait utiliser la cuve à mercure pour recueillir les "airs" nouveaux qu’il fait naître. Il découvre ainsi un air qui active les combustions, que l’allemand Scheele (1742-1786) appellera "feuerluft" (air du feu) et que l’on désignera en France comme "l’air vital" après qu’on aura constaté son influence sur la vie des plantes et des animaux. Dans sa gibecière, Priestley ramène également l’esprit de sel (le chlorure d’hydrogène), le gaz ammoniac et les gaz que nous appelons aujourd’hui sulfure d’hydrogène et éthylène.

 

Le phlogistique est d’abord soupçonné d’être responsable de ces différentes apparences de l’air. L’air fixe, par exemple, ne pourrait-il pas être de l’air saturé par le phlogistique provenant de la combustion du charbon, de "l’air phlogistiqué". L’air "vital" ne serait-il pas, à l’inverse, de l’air "déphlogistiqué" ? L’expérience nous montre en effet qu’il est capable d’activer la combustion ou la respiration qui toutes les deux libèrent du phlogistique.

 

Cette accumulation de propriétés nouvelles amène cependant à considérer qu’il n’existe pas "un" air mais "des" airs. L’air est alors perçu comme un mélange de plusieurs corps dans un état qualifié "d’aériforme", un état que Lavoisier désignera par le mot "gaz" proposé par Van Helmont (1577-1640) et qui dérive du néerlandais "geest", esprit.

 

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Lavoisier et la fin des quatre éléments.

 

Lavoisier hérite d’une chimie qui a éliminé la terre de la liste des principes élémentaires et s’apprête à en éliminer l’air. L’eau par contre, et surtout le feu, sont épargnés. Le feu rebaptisé phlogistique semble même assuré de conserver longtemps ce statut.

 

La théorie laisse cependant une question sans réponse. L’équation qui traduit la combustion d’un métal pourrait s’écrire :

 

métal => chaux métallique + phlogistique

 

Elle n’est pas totalement satisfaisante. L’équation précédente devrait traduire une baisse de poids du métal consécutive à l’émission du phlogistique. Or le premier apprenti chimiste venu sait que la combustion d’un métal donne une "chaux" dont la masse est supérieure à la masse du métal initial !

 

Une explication est communément avancée : le phlogistique s’échappant du métal, celui-ci se resserre à l’image d’une éponge privée d’eau. Il deviendrait donc plus "lourd". Explication évidemment peu satisfaisante qui confond masse et densité.

 

Certains chimistes mieux éclairés et plus imaginatifs évoqueront un phlogistique à "masse négative", mais sans convaincre.

 

Lavoisier et la véritable nature de l’air.

 

Dès 1772 Lavoisier (1743-1794) s’interroge sur la réalité du phlogistique. Les premiers doutes datent de 1774 et concernent les transformations d’un métal symbole : le mercure !

 

Le vif-argent (autre nom du mercure) est en effet un métal bien étrange. Longuement chauffé à feu modéré, il se transforme en une "chaux" de couleur rouge. Si cette chaux est portée sur un feu vif elle se transforme à nouveau en mercure.

 

Les alchimistes connaissaient cette propriété. Le Phénix, l’oiseau mythique renaissant de ses cendres, en est une possible illustration.

 

Les chimistes du 18ème siècle s’emparent de l’expérience mais le cadre théorique qui les guide a changé et l’expérience doit s’analyser dans le cadre de la théorie du phlogistique. Or ici, le métal réapparait sans l’intervention de charbon ou de tout autre corps riche en phlogistique. Le simple chauffage suffit.

 

L’allemand Scheele observe d’autre part que, non seulement l’apport de phlogistique n’est pas nécessaire, mais qu’un "air" particulier s’échappe de la chaux mercurique pendant cette opération. Un air qui active les combustions.

 

Lavoisier reprend les expériences en 1776. Mettant à profit l’équipement de son laboratoire, inégalé en Europe, il peut prouver que la formation de chaux mercurique s’accompagne d’une augmentation de masse exactement égale à celle perdue par l’air de l’enceinte close où est faite l’expérience. Cette masse est également celle du fluide aériforme restitué par la deuxième phase du chauffage. Une vérité apparaît : l’air est un corps composé dont l’une des parties est responsable des combustions.

 

L’hypothèse du phlogistique doit être abandonnée.

 

En 1777, Lavoisier estime avoir rassemblé suffisamment d’éléments pour lui porter les premières attaques. Ce qu’il fait par la rédaction de ses réflexions sur le phlogistique dans lesquelles il interprète les combustions, calcinations ou réductions à partir d’un principe simple :

 

"c’est que l’air pur, l’air vital, est composé d’un principe particulier qui lui est propre, qui en forme la base, et que j’ai nommé oxygine". Le terme deviendra "oxygène" (qui génère des acides) par la suite et désignera un corps nouveau et non plus un "principe".

 

La combustion d’un métal se décrit dès lors suivant le schéma désormais classique :

 

Métal + oxygène -> oxyde métallique

 

L’observation soutient la théorie : la chaux métallique est plus lourde que le métal initial car celui-ci a fixé l’oxygène de l’air. Les balances de précision dont est pourvu le laboratoire de Lavoisier confirment bien ce bilan.

 

La réduction des chaux (oxydes métalliques) en métal peut être elle même expliquée :

 

Oxyde métallique + carbone => métal + oxyde de carbone

 

Le rôle du carbone n’est pas de libérer du phlogistique mais de se combiner à l’oxygène contenu dans la chaux pour laisser apparaître le métal pur.

 

Ainsi, affirme Lavoisier "tout s’explique en chimie d’une matière satisfaisante, sans le recours du phlogistique. Il est, par cela seul, infiniment probable que ce principe n’existe pas".

 

Le coup est rude pour l’ancienne théorie dont les partisans ne rendent pas facilement les armes mais que les jeunes chimistes abandonnent rapidement.

 

A la fin de ce premier round, l’air et le feu ne sont plus des "éléments".

 

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Le dernier des éléments : l’eau.

 

Le coup de grâce au modèle des quatre éléments ainsi qu’à la théorie du phlogistique sera porté par la spectaculaire expérience de la décomposition et de la synthèse de l’eau.

 

Le 27 février 1785, Lavoisier réunit à son laboratoire de l’arsenal un public composé de l’élite des académiciens français et étrangers ainsi que les dignitaires amis des sciences. L’objectif est de prouver à ce public choisi la validité de sa théorie de l’oxydation en s’attaquant au dernier des éléments de la tradition grecque : l’eau !

 

L’eau est d’abord décomposée. Elle entre goutte à goutte dans le canon de fer d’un fusil placé en pente douce sur un lit de charbons ardents et porté au rouge. Le gaz qui s’échappe est recueilli sur une cuve à eau. Il est facile de montrer que ce gaz "13 fois plus léger que l’air atmosphérique" est le gaz généralement appelé "air inflammable".

 

Le canon de fer, de son côté, s’est alourdi. Lavoisier pèse et mesure :

 

" Le résultat de cette expérience présente une véritable oxydation du fer par l’eau : oxydation toute semblable à celle qui s’opère dans l’air sous l’action de la chaleur. Cent grains d’eau ont été décomposés ; 85 grains d’oxygène se sont unis au fer pour le constituer dans l’état d’oxyde noir, et il s’est dégagé 15 grains d’un gaz inflammable particulier : donc l’eau est composée d’oxygène et de la base d’un gaz inflammable".

 

Ce gaz, Lavoisier et ses collaborateurs le nomment :

 

"Aucun nom ne nous a paru plus convenable que celui d’hydrogène, c’est à dire principe générateur de l’eau."

 

L’eau est ensuite synthétisée. Deux courants, l’un de dioxygène (nom actuel de l’air vital) l’autre de dihydrogène (l’air inflammable), sont envoyés dans un ballon où une machine électrique provoque une étincelle. De l’eau apparaît qui se condense sur les parois du ballon. La masse de l’oxygène et celle de l’hydrogène se retrouvent dans la masse d’eau obtenue.

 

L’eau est donc bien un corps composé.

 

" ainsi, déclare Lavoisier, soit qu’on opére par voie de décomposition ou de recomposition, on peut regarder comme constant et aussi bien prouvé qu’on puisse le faire en chimie et en physique, que l’eau n’est point une substance simple ; qu’elle est composée de deux principes, l’oxygène et l’hydrogène" (Lavoisier, traité élémentaire de chimie, 1789, page 100).


Montage pour la décomposition de l’eau par Lavoisier


 

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Vie et mort des quatre éléments ?

 

Lavoisier et les chimistes français signent l’acte de décès de la doctrine des quatre éléments en tant que théorie physique.

 

Rien n’empêche pour autant qu’elle poursuive une carrière dans la poésie, littérature, l’art en général, voire même, avec Bachelard, dans la psychanalyse.

 

Le feu, l’air, l’eau, la terre, resteront encore longtemps des valeurs repères de nos représentations collectives, conscientes ou inconscientes. Chassées de la chimie académique, elles n’ont pas pour autant quitté les esprits et y resteront encore longtemps.


Quand Lavoisier, en visite en Bretagne, croyait encore au Phlogistique.

 

 

Lavoisier découvre à Poullaouen une mine réputée pour son bon fonctionnement mais dont les techniques sont cependant encore proches de celles décrites par Agricola en 1556, dans "De Re Metallica", ouvrage dont plusieurs gravures illustrent le document réalisé en 1994 par des lycéens de Landerneau à l’occasion du bicentenaire de la mort de Lavoisier.

 

Les différentes machines nécessaires à l’extraction du minerai et aux opérations métallurgiques sont actionnées par l’eau d’une retenue qu’il a fallu alimenter par une multitude de canaux, d’aqueducs et même d’une galerie creusée dans le granit. Une machine à vapeur avait bien été installée en 1747 mais le coût prohibitif du charbon l’avait fait démonter dès 1752.

 

La visite fait l’objet d’une publication à l’Académie des Sciences. En chimiste, Lavoisier nous donne l’une des meilleures descriptions des procédés métallurgiques utilisés pour produire le plomb et en extraire l’argent.

 

Le lecteur intéressé par l’histoire des sciences remarquera que le "père" de l’oxygène, qui vient de participer à la rédaction d’une nomenclature centrée sur ce corps, y fait la part belle au phlogistique dont il a combattu la théorie . Disons même que son exposé est un modèle de la théorie du phlogistique. Sans doute est-ce la condition pour que son mémoire soit retenu par ses pairs de l’Académie des Sciences non encore convertis à la nouvelle doctrine.
(voir Mémoire de l’Académie des sciences )

 

Le récit s’extrait de la chimie pour décrire un Duc de Chartres, futur Philippe Egalité, prenant des risques pour visiter tous les endroits de l’exploitation, y compris les galeries où il se fait montrer l’emploi des explosifs. Ou encore s’informant des conditions sociales de l’exploitation et en particulier des mesures prises pour "assurer aux ouvriers et à leur veuves une subsistance honnête dans les cas de vieillesse, d’infirmité ou d’accident".

 

La journée se termine par un concours de lutte bretonne suivi du traditionnel "fest noz", spectacle dont Lavoisier considère qu’il "retrace le tableau des mœurs antiques" à travers des jeux "tels que ceux que nous décrit Homère".



Lutte bretonne :"des jeux tels que ceux que nous décrit Homère".
Olivier Perrin ; La vie des bretons de l’Armorique.


Passage par Brest.

 

Quelques jours plus tôt, le 5 juin, Lavoisier était à Brest. Dans une lettre qu’il adresse au chimiste Macquer, il décrit le spectacle que lui offrent les manœuvres de la flotte de guerre qui bientôt sera engagée contre l’Angleterre dans le cadre de la guerre d’indépendance des Etats-Unis :

 

"J’ai dans le moment sous les yeux le spectacle de la plus grande partie des forces maritimes de la France. Vingt cinq vaisseaux de ligne sont en rade, deux sont prêts à sortir du port, cinq ou six autres seront prêts à la fin de la campagne. M. Dorvilliers commande la flotte. M. le Duc de Chartres et M. du Chaffau commandent chacun une division de neuf vaisseaux. Chaque jour la flotte fait des évolutions et on fait détonner force salpêtre. Outre cette flotte il y a une chaîne de frégates depuis le port de Brest jusqu’aux côtes d’Angleterre qui sont en observation et par une communication de signaux on sait tout ce qui se passe en Angleterre. Je ne suis pas dans le secret mais on assure que l’amiral Keppel n’est pas sorti, que l’amiral Biron qui était sorti de Porsmouth est rentré à Plymouth peu de jours après ainsi M. Destaing sera passé sans obstacle."

 

La bataille qui engagera les deux flottes aura lieu le 27 juillet dans les parages de Ouessant. Considérée comme une victoire par la France (ce que contestent les anglais), la "Bataille d’Ouessant" voit le Duc de Chartres y prendre une part active et être qualifié de "héros" par les uns et de "maladroit" par les autres, la division qu’il commandait n’ayant pas su exploiter l’avantage qu’elle avait acquis par une manœuvre audacieuse et ayant finalement laissé fuir les anglais.



Combat naval de Ouessant, juillet 1778, Huile sur toile par Théodore Gudin


L’escapade à Poullaouen n’était probablement, pour le Duc de Chartres comme pour Lavoisier, qu’un parenthèse entre d’autres affaires plus importantes. Le texte de Lavoisier, qui en résulte, est cependant d’une extrême importance par le témoignage qu’il apporte des procédés métallurgiques et du fonctionnement d’une mine à la fin du 18ème siècle.


Pour découvrir Empédocle, Platon, Aristote... et les quatre éléments, suivre le lien :


Pour l’ensemble de cette histoire voir :

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

 

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.


voir aussi :

 

Histoire du carbone et du CO2.

 

Un livre chez Vuibert.

 

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…, coupable : le dioxyde de carbone. Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone
et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole. Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?

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Gérard Borvon - dans Chimie
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 10:48

Qui entend le mot « nitrates », aujourd’hui, pense inévitablement engrais et lisiers en excès, rivières et côtes polluées. Pour le chimiste la particule de nitrate, symbolisée par la formule NO3-, est simplement un « ion » constitué d’un atome d’Azote et de trois atomes d’Oxygène. C’est le chimiste français Lavoisier qui, à la fin du 18ème siècle, a su voir que ces deux corps étaient les constituants de l’air mais aussi qu’ils se combinaient dans le « nitre » c’est à dire le salpêtre. On sait aujourd’hui que ce « sel de la pierre » que l’on recueillait sur les murs des lieux humides est du nitrate de potassium.

 

Elément essentiel de la "poudre noire".

 

Depuis que la « poudre noire » découverte en Chine a été introduite dans l’Europe médiévale on connaît l’importance du salpêtre. Avec le carbone et le soufre, il constitue l’un des trois principaux éléments du premier explosif utilisé par l’homme. Les nitrates sont encore à la base des explosifs plus violents mis au point dans le courant du 19ème siècle comme la nitroglycérine synthétisée en 1846 par l’italien Asciano Sobrero et stabilisée par Alfred Nobel sous la forme de dynamite ou encore la mélinite et le TNT (trinitrotoluène).

 

L’industrie des explosifs a donc été, historiquement, la première utilisatrice des nitrates. Lavoisier lui même n’était il pas chargé de la régie des poudres ?

 

Quand la chimie rencontre l’agriculture.

 

Au cours de l’année 1840 , l’allemand Justus von Liebig publie sa « Chimie organique appliquée à la physiologie et à l’agriculture ». Il y démontre que seuls les éléments minéraux contenus dans le sol interviennent dans la nutrition des plantes. Parmi ceux ci, les nitrates jouent un rôle essentiel. Il faut donc rendre à la terre les quantités que la végétation y a prélevées.

 

C’est exactement la théorie dont avait besoin la jeune industrie chimique naissante. Le chimiste devenait dès lors le collaborateur indispensable de l’agriculteur, d’abord pour l’analyse de ses sols, ensuite pour la détermination de la formule de l’engrais nécessaire à la production envisagée.

 

Le message est d’abord entendu en Angleterre. Les anglais, peuple pionnier en agriculture, importent des tonnes de guano et de nitrates du Chili. Dans les années 1860 la Grande Bretagne consomme 500 000 tonnes d’engrais, autant que tout le reste de l’Europe et 10 fois plus que la France . Pourtant le physicien William Crookes estime que ses concitoyens sont encore trop timides :

 

« Qu’allons nous devenir si le blé vient à manquer ? Nous sommes nés mangeurs de blé. D’autres races plus nombreuses, mais très différentes au point de vue des progrès matériels et intellectuels, mangent du maïs, du riz, du millet et d’autres grains, mais aucun n’a la valeur nutritive, le pouvoir alimentaire du blé, et c’est par l’expérience accumulée de plusieurs générations civilisées que nous avons appris toute la valeur du blé comme agent développeur des muscles et du cerveau...La Fixation de l’azote atmosphérique est une des grandes découvertes qui sollicitent encore l’ingéniosité du chimiste : la vie, la santé et le bonheur des races civilisées en dépendent...La fixation de l’azote est une question vitale pour le progrès de l’humanité dans un avenir très rapproché. Si elle n’est pas bientôt résolue, la race Caucasique perdra sa suprématie dans le monde, et sera écrasée par des races dont la vie n’est pas liée à la production de pain. »

 

Ces propos teintés de racisme sont dans le droit fil du scientisme ambiant. Le discours de Crookes est sans ambiguïté :

 

« C’est le laboratoire qui sauvera l’humanité de la famine »

 

Message non désintéressé au moment où son auteur s’apprêtait lui même à se lancer dans l’aventure industrielle de la production de nitrates.

 

Le message oublié des agronomes.

 

Face à Crookes, les biologistes et les agronomes du 19ème siècle ont une attitude plus pragmatique. Pourquoi investir lourdement dans la production d’azote alors que la nature l’offre gratuitement. Elle a pourvu les sols de bactéries qui transforment les matières organiques en nitrates et les plantes légumineuses savent fixer l’azote de l’air. L’agriculture peut se suffire à elle même. Le travail de l’agriculteur consistera à alterner les productions, à apporter les amendements nécessaires, à équilibrer productions animales et végétales, à soigner la qualité du fumier, à perfectionner les charrues, à sélectionner les races les mieux adaptées, pour obtenir du milieu naturel le meilleur de ce qu’il peut fournir, au coût le plus faible.

 

Des explosifs aux engrais

 

Tant que les nitrates resteront un produit industriel de luxe, ce discours de raison sera entendu. C’est l’époque des comices agricoles et des efforts pour améliorer les rendements. Même si le propos n’allait pas toujours sans arrière-pensée politique (maintenir hors des villes une population docile), les principes techniques mis en œuvre s’apparentaient à ce que l’on pourrait appeler, aujourd’hui, un mode de production durable.

 

Les grands travaux de la fin du 19e siècle, et surtout les conflits armés, viennent changer la donne. Il faut de plus en plus de nitrates pour les explosifs !

 

Mais où trouver la matière première ? Combiner l’azote et l’oxygène de l’air apparaît comme une solution évidente mais, même si les produits de base sont gratuits, les procédés sont très coûteux .

 

Le conflit mondial de 1914-18 accélère le développement de cette industrie. L’Allemagne soumise au blocus ne peut compter que sur ses propres ressources. Sous la direction du chimiste Fritz Haber une équipe pluridisciplinaire met au point un procédé à haute température et à haute pression de production d’ammoniac à partir de l’azote de l’air, première étape dans la fabrication des nitrates. L’entreprise coûte cher mais la banque est mobilisée. Elle n’est pas sans danger mais nous sommes en temps de guerre. En 1912 l’usine pilote de Oppau près de Ludwigshafen produit une tonne par jour . En 1913 la production passe à 8700 tonnes par an. Haber fait fortune (il gagne 1 pfennig par kilogramme d’ammoniac produit), il est anobli avant de recevoir le prix Nobel en 1918.

 

La guerre finie, l’agriculture devient un débouché naturel pour les produits azotés de synthèse. C’est l’époque où des affiches invitent les agriculteurs au patriotisme agricole : devant un paysage de blés en gerbes un coq gaulois se dresse sur le barreau supérieur d’une clôture contre laquelle deux sacs d’engrais sont appuyés. Le slogan au bas de l’affiche est explicite :

 

« Fertiliser ses terres c’est servir son pays ».

 

Pour autant l’agriculteur ne se laisse pas si facilement convaincre. Dans le Finistère la bonne parole doit être prêchée en breton. Encore les engrais azotés n’y sont-ils présentés que comme des « vitamines » qu’il faut donner au sol pour le rendre vigoureux, le véritable « aliment » restant le fumier, le goëmon, le maërl et le sable coquiller.

 

Le décollage se fait après la deuxième guerre mondiale. Les « liberty ships » du plan Marshall déversent sur l’Europe les énormes surplus de nitrates libérés par l’industrie de guerre américaine. Cela ne se fait pas sans casse. Le 16 Avril 1947 à Texas-City le Liberty ship « Grandcamp » dont l’équipage d’une quarantaine d’hommes est français, charge du nitrate d’ammonium. 2300 tonnes sont à bord quand un feu se déclare dans la cale. L’incendie attire une foule de curieux, soudain c’est l’explosion. Le navire est pulvérisé, une de ses ancres sera retrouvée à plus de trois kilomètres. Tous les quais sont rasés, des incendies se déclarent, une vague balaie les décombres. Le bilan sera de 600 morts et de 3000 blessés. Trois mois plus tard, à Brest, l’ « Océan-Liberty » explose dans les mêmes circonstances complétant ainsi l’œuvre des bombardements et faisant à son tour 20 morts et plusieurs centaines de blessés.

 

Ces accidents ne ralentissent pourtant pas les importations. Il faut reconstruire les villes, il faut nourrir les populations tout en prélevant dans le milieu agricole l’essentiel de la main d’œuvre nécessaire. Il faut surtout fourbir les armes d’une nouvelle guerre, une guerre « froide » qui se mène d’abord sur le terrain de l’économie. La course au rendement est lancée, c’est le début des « trente glorieuses », ces années de développement productiviste qui s’achèvent aujourd’hui dans la plus grande confusion.

 

article extrait de "S-eau-S, l’eau en danger"

 

voir aussi :

 

Nitrates : l’irrésistible ascension.

 

Les nitrates et la santé.

 

Des marées noires aux marées Vertes.

 

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Gérard Borvon - dans Chimie
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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 07:55

L’actualité est riche en contestation des ondes électromagnétiques, qu’elles soient issues des lignes à haute tension, des antennes radio, radar ou téléphoniques.

 

 

Pourtant il fut un temps où des médecins transformaient leurs patients en antennes afin de les soumettre à ces ondes, alors supposées bénéfiques.


 


Difficile d’imaginer, aujourd’hui, un monde sans radio, sans télévision, sans téléphone portable, sans internet, toutes techniques reposant sur l’émission et la réception d’ondes électromagnétiques.

 

Théorisées par Maxwell et observées pour la première fois par Hertz, en 1889, elles ont été considérées comme l’un de ces fabuleux cadeaux apportés à l’humanité par la fée électricité.

 

Electricité et médecins.

 

A chaque étape de son développement, l’électricité a éveillé l’intérêt de médecins, persuadés qu'un tel fluide ne pouvait qu’être bénéfique au traitement de leurs patients.

 

William Gilbert (1544-1603), qui a inventé le mot "électricité" à partir du mot grec "elektron" qui désignait l’ambre, était lui-même médecin. En effet, l’ambre faisait encore partie de l’arsenal thérapeutique de son temps et, même si son efficacité était déjà contestée, l’idée d’utiliser ce "fluide électrique" obtenu par le frottement le l’ambre mais aussi de corps aussi ordinaires que le verre et le soufre, était tentante.

 

Des machines électriques ont été construites dont l’une chassait la précédente dans le cabinet du médecin.

 

En l’année 1885, la revue La Nature décrit l’installation d’un concentré de machines électriques supposées soigner les patients de l’hôpital de la Salpêtrière à Paris.

 

 



Le docteur Romain Vigouroux (1831-1895) qui officiait dans ce service pouvait ainsi "traiter", à la chaîne, 200 personnes par séance.

 

Notons ici que bains électriques et piqures électriques étaient administrés sous forme de courant continu, négatif ou positif suivant l’imagination du praticien. (Voir)

 

 

Bientôt, les courants alternatifs de haute fréquence mis au point par Tesla, et les ondes électromagnétiques émises par les circuits parcourus par ces courants, allaient trouver de nouveaux adeptes.

 

Tesla et les courants de hautes fréquence.

 

Dans une communication faite en mai de 1891, Nicolas Tesla décrivait le procédé d’obtention de ces ondes et quelques unes de leurs propriétés.

 

 

La Nature 1891

 

L’une, en particulier, était spectaculaire. En tenant, à proximité de l’émetteur, un tube contenant un gaz raréfié, on voyait celui-ci s’illuminer alors que ses extrémités n’étaient reliées à aucun conducteur.

 

 

La Nature 1892


Reproduction de l’expérience de Tesla.


Un siècle plus tard, l’expérience est régulièrement répétée avec un tube d’éclairage au néon à proximité des lignes à haute tension, prouvant ainsi l’existence d’un champ électrique notable dans leur voisinage . Ce qui, en général, n’est pas pour plaire aux riverains.

 

Darsonval et la "Darsonvalisation"

 

Jacques Arsène d’Arsonval (1851-1940) est médecin et électricien. Concepteur du premier téléphone homologué par le minsitère des PTT en France, il est le fondateur en 1894 de l’Ecole Supérieure d’Electricité et, dans le même temps, membre de l’Académie de Médecine.

 

Il met au point une méthode thérapeutique au moyen des courants de haute fréquence qui prendra le nom de "Darsonvalisation" (voir dans La Nature, 1894-1). Celle-ci est décrite dans l’ouvrage de son collègue H. Bordier,précis d’électrothérapie, dont il écrit la dédicace.

 

Dans l’un des dispositif, utilisé par le docteur Bordier, le patient est placé au coeur même de ce qui peut être considéré comme un émetteur d’ondes électromagnétiques de haute fréquence.

 

 

Pour répondre aux inquiétudes des populations soumises aux ondes électromagnétiques on trouve toujours, aujourd’hui, une "commission d’experts" pour nous affirmer que ces effets sont imaginaires.

 

D’Arsonval, quant à lui s’emploie à vouloir prouver que, bien au contraire, les effets sont réels et spectaculaires. Il combat en ce sens l’opinion de ses confrères qui, dit-il, s’ils "n’osent plus contester les vertus curatives de l’électricité, en donnent volontiers encore une explication qui en constitue la négation détournée - Dans la plupart des cas, disent-ils, l’électricité guérit par suggestion.

 

Il est à remarquer qu'aujourd'hui c'est encore la "suggestion" qui est mise en avant pour expliquer les maux des personnes se disant électrosensibles par ceux qui en contestent la réalité.

 

Mais pour en revenir à D'Arsonval, cette objection spécieuse n’est plus soutenable, déclare-t-il. "Pour la réfuter, il fallait montrer par des preuves objectives, de nature exclusivement physique et chimique, que le fonctionnement de la machine animale est profondément modifié par certaines formes de l’énergie électrique."

 

Le docteur Bordier décrit la méthode de d’Arsonval.

 

Dans l’Autoconduction " les tissus sont placés dans un champ électrique oscillant, créé par un solénoïde qui entoure de toute parts l’individu. Les tissus vivants sont alors le siège de courants induits extrêmement énergiques, grâce à la fréquence de la source électrique ; ils se comportent comme des conducteurs fermés sur eux mêmes, et sont parcourus par des courants d’induction de grande intensité."

 

La preuve "objective" d’un effet physique ?

 

" si l’on continue à soumettre, pendant un temps assez long, le sujet à l’auto-induction, on voit la peau se vasculariser et se couvrir de sueur". Par ailleurs " comme l’ont bien établi les expériences de M. d’Arsonval, à l’aide de sa méthode calorimétrique, aussi précise qu’élégante, les courants de haute fréquence augmentent la quantité de chaleur produite par l’homme et les animaux soumis à leur action."

 

Sur le plan physique, l’observation n’a rien d’étonnant. Les fours à micro-ondes sont l’exemple même des effets possibles de tels courants poussés à leur extrême. Il se dit d’ailleurs que l’ingénieur Percy Spencer, qui a inventé les fours à micro-onde, a eu cette idée alors qu’il travaillait à la construction de magnétrons, éléments des antennes des radars. Etant à proximité d’un radar en activité, il constata qu’une barre chocolatée avait fondu dans sa poche. Plus tard il fera éclater des pop-corns et cuire un oeuf à proximité de la même antenne.

 

Sans aller jusqu’à cuire son patient, une action thermique de "l’antenne Darsonval" est donc constatable mais pour le reste que peut-on guérir par une telle méthode ?

 

Tout ! Et particulièrement les maladies "nerveuses" qui sont "à la mode" de l’époque et font le bonheur des Charcot, Freud et autres thérapeutes. Nous n’en donnerons pas ici le détail.

 

Les modes changent rapidement et bientôt une spectaculaire panacée envahira les cabinets des médecins. Des ondes produites par une simple ampoule à vide et capables de traverser le corps humain : les rayons X !

 

(voir : Les Rayons X et les rayonnements radioactifs, quand on ne parlait pas encore de principe de précaution..

 

Pour autant la médecine décrite comme "électrothérapie" fera encore le bonheur de nombreux médecins.

 


Une installation de Darsonvalisation, La Science et la Vie 1916.


voir aussi :

La maison de la rue Blanche du docteur Félix Allard

 

__________________________________________________________________________

 

1937 : l'ondorium du docteur G.Lièvre.

Extrait :

L'application des ondes hertziennes au traitement de certaines maladies n'a rien de mystérieux. Elle découle tout naturellement de l'action physiologique de ces Une lampe de 4.000 watts. ondes sur l'organisme humain. Placez un sujet quelconque dans un champ oscillant : vous observerez immédiatement l'activation du cours du sang, la régularisation et l'abaissement de la tension artérielle, l'augmentation d'amplitude des pulsations cardiaques, la multiplication et l'enrichissement des globules du sang. En même temps le fonctionnement des glandes à sécrétion interne, dont vous connaissez le rôle prépondérant sur l'équilibre de notre santé et même sur la forme de notre corps, s'active et se régularise. Et tout cela sans le moindre danger...

LA FIÈVRE ARTIFICIELLE : La plus remarquable de ces applications, tant par la gravité des maladies auxquelles elle s'adresse que par les résultats qu'on en obtient, est, sans conteste, la production de la fièvre artificielle. » Depuis longtemps déjà les médecins cherchaient à guérir certaines maladies par la fièvre de choc. Il faut bien savoir en effet que, loin d'être en elle-même une maladie, la fièvre est au contraire l'expression de la lutte de l'organisme contre la maladie. Il devait donc tout naturellement venir à l'esprit du médecin de créer artificiellement une réaction salutaire. » C'est ainsi que, pour combattre la paralysie générale, le tabès, la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson et d'autres infections graves, les médecins employèrent d'abord l'inoculation de la malaria ou l'injection de certains produits chimiques. Mais, si ces procédés donnaient déjà des résultats intéressants, ils n'allaient pas sans le grave inconvénient de lâcher à l'aveugle dans la circulation des produits dont le médecin n'était plus le maître. Aussi, dès que parurent les ondes courtes, pensa-t-on à les utiliser comme agent provocateur de la fièvre artificielle. » Et, d'emblée, disparurent tous les inconvénients qui viennent d'être signalés. » De sorte que la médecine possède maintenant, grâce aux ondes courtes, un moyen simple et sans danger de diriger et de doser comme elle l'entend cette réaction bienfaisante que constitue la fièvre artificielle.

 

 

 

 

Article du Figaro 1937


 

 

Et aujourd’hui ?

 

La Darsonvalisation a encore ses adeptes :

 

 

Voir, par exemple, cette publicité : L’Equilios est un générateur d’ondes électromagnétiques pulsées à haute fréquence de dernière génération.

Cette action électromagnétique fut aussi appelée “darsonvalisation” et utilisée jusqu’au début des années 50. Elle tomba en désuétude avec l’avènement des grands laboratoires pour renaître ensuite avec l’Equilios.

 

Avec toujours les mêmes propositions miracles des marchands de "pseudo-science".


 

Que dit la législation ?

 

INRS :

Imperceptibles, les champs électromagnétiques peuvent avoir des effets sur la santé de l’Homme. Il est donc important de rappeler quelques notions afin d’évaluer le risque lié à l’exposition aux champs électromagnétiques au poste et dans l’environnement de travail. Cette évaluation sert de base pour la mise en place de mesures de prévention permettant de réduire les expositions professionnelles.

 

Réglementation et risques liés aux champs électromagnétiques :

 

Voir aussi sur le site de la société française de radioprotection :

 

Radiosensibilité : variabilité individuelle et tests prédictifs

et son club histoire

 

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 07:46

"Nos jeunes collègues en électricité ignoreront toujours les vicissitudes par lesquelles nous avons passé pour leur ouvrir la voie si vaste du domaine électrique et frayer un petit sentier qui aujourd’hui encore commence à peine à devenir un grand chemin"

 

Ainsi s’exprime un ingénieur électricien se rappelant, en 1906, ses premiers pas à l’occasion de l’exposition internationale d’électricité à Paris en 1881.


Pour l’ensemble de son témoignage, voir son article "L’électricité en 1881" , dans la revue "La Nature"

 

Voir aussi :

 

Histoire de l’électricité. L’exposition Internationale d’électricité de 1881, à Paris.

 

{{{ }}}


Voir aussi :

 

Distribution de l’énergie électrique à Paris. Revue La Nature 1902.


 

Pour la suite, se reporter au site "Mémoire de l’Electricité, du Gaz et de l’Eclairage public à Paris" (MEGE).

 

Extrait :

 

En 1878 une nouvelle énergie apparaît : une petite usine assure temporairement l’éclairage électrique de l’avenue de l’Opéra avec des bougies JABLOCHKOFF.

 

Quelques installations privées, de magasins ou de théâtres, assurent leur propre production.

 

Une usine au Palais Royal, une autre au Faubourg Montmartre, ont un réseau composé de canalisations passant sur les toits des immeubles.
 

Des applications d’éclairage : Place du Carrousel en 1881, du Parc Monceau en 1882, de l’Hôtel de Ville en 1883, du Parc des Buttes Chaumont en 1884, confirment les débuts d’une production industrielle de courant électrique.
 

L’incendie de l’Opéra Comique en 1887, éclairé au gaz, a pour conséquence d’interdire ce mode d’éclairage dans les salles de spectacles.

 

En 1888, le Conseil Municipal de PARIS, avec la perspective de l’Exposition Universelle de 1889 et sous la pression de l’opinion publique, décide la création d’un réseau de distribution d’électricité.

 

1889-1907 Les six secteurs électriques de Paris

 

L’organisation retenue consiste à diviser PARIS en parties désignées sous le nom de secteurs. Les « secteurs électriques parisiens » prennent naissance, et c’est à cette époque que remontent les concessions successivement accordées par la Ville à six sociétés qui ont assuré l’exploitation de l’électricité jusqu’en 1908, date à laquelle la concession est confiée à l’Union des Secteurs (la ville exploitant de son côté un réseau dans le quartier des Halles).

 

Dans chaque secteur, le type de distribution était différent :

 

- Cie CONTINENTALE EDISON : courant continu à 2 x 110V, distribué par feeders 3 fils.

 

- Sté d’ECLAIRAGE ET DE FORCE PAR L’ELECTRICITE A PARIS : Courant continu 110V 2 fils.

 

- Cie VICTOR POPP(ultérieurement Cie PARISIENNE DE L’AIR COMPRIME) : courant continu 4x110V par réseau 5 fils.

 

- Sté d’ECLAIRAGE ELECTRIQUE DU SECTEUR DE LA PLACE CLICHY : courant continu 4x110V par réseau 5 fils.

 

- Sté CHARLES MILDE FILS ET Cie (ultérieurement Cie d’ECLAIRAGE ELECTRIQUE DU SECTEUR DES CHAMPS-ELYSEES) : courant alternatif à haute tension (3000V), abaissée à 110V par un transformateur dans chaque immeuble.

 

- Cie ELECTRIQUE DU SECTEUR DE LA RIVE GAUCHE : mêmes caractéristiques que le secteur des CHAMPS-ELYSEES.

 

 

Chacun des concessionnaires produit l’énergie consommée dans sa zone, dans de nombreuses stations génératrices : une douzaine de petites usines et la centrale de Jemmapes à l’intérieur de Paris, les centrales de Levallois, Issy-les-Moulineaux, Saint-Denis et Saint-Ouen à l’extérieur.


Station VOLTAIRE, 14 av Parmentier - XI, S/S continu, Facade typique de l’architecte Paul Friésé


 

Afin de subvenir à ses besoins en électricité, la CMP (ex RATP) fait construire en 1899, une usine juste derrière son siège social, quai de Bercy. Celle ci sera designée par l’architecte Paul Friésé dont la réputation n’est plus à faire. D’une surface totale de 7000m2, la grande halle centrale atteint 145 mètres de long.

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 07:40

Dans les mémoires de l’académie des sciences pour l’année 1719, on trouve, à la page 21, la relation d’un coup de tonnerre dont la mémoire ne s’est pas perdue.


 

Un coup de tonnerre historique.

 

L’auteur de cet article est André-François Boureau Deslandes (1690-1757).

 

Né à Pondichéry en 1690, il vient en France à l’âge de 13 ans. En octobre 1708 il est nommé contrôleur de la marine à Brest puis commissaire de la marine en 1716.

 

Il est souvent qualifié de "philosophe mondain". En témoignent plusieurs des titres des nombreux ouvrages qu’il publie : L’apothéose de beau sexe, Réflexions des Grands Hommes qui sont morts en plaisantant, L’Art de ne point s’ennuyer...

 

Nous retiendrons ici le scientifique, reçu élève géomètre à l’Académie des sciences en février 1712, membre de l’Académie des sciences de Berlin et auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, en particulier sur la marine.

 

Malgré une oeuvre considérable, c’est d’abord par sa modique contribution à l’observation du tonnerre, qu’il se retrouve dans différentes publications.

 

La foudre a toujours terrorisé ou fasciné.

 

Dans les religions antiques elle est le symbole de la puissance des dieux et l’instrument effrayant de leur justice. La tradition se maintient dans les cultes plus récents. Au siècle des lumières encore, on se préserve de la foudre en faisant sonner les cloches aux clochers des églises.

 

En témoigne la relation du coup de tonnerre qui frappe le Nord-Finistère en ce début de 18ème siècle.

 

Nous sommes en avril de l’année 1718.

 

A.F Boureau Deslandes est alors à Brest. Après plusieurs jours de pluie et d’orage, un coup de tonnerre extraordinaire ébranle toute la région. Il en rend compte à l’Académie des sciences qui publie un résumé de sa lettre.

 

"...enfin vint cette nuit du 14 au 15 qui se passa presque toute en éclairs très vifs, très fréquents et presque sans intervalle. Des matelots qui étaient partis de Landerneau dans une petite barque, éblouis par ces feux continuels, et ne pouvant plus gouverner, se laissèrent aller au hasard sur un point de la côte, qui par bonheur se trouva saine. A quatre heures du matin, il fit trois coups de tonnerre si horribles que les plus hardis frémirent.

 

Environ à cette même heure, et dans l’espace de côte qui s’étend depuis Landerneau jusqu’à Saint Paul de Léon, le tonnerre tomba sur 24 églises et précisément sur des églises où on sonnait pour l’écarter. Des églises voisines où on ne sonnait point furent épargnées.

 

Le peuple s’en prenait à ce que ce jour là était celui du Vendredi Saint où il n’est pas permis de sonner. Mr Deslandes en conclut que les cloches qui peuvent écarter un tonnerre éloigné, facilitent la chute de celui qui est proche, et à peu près vertical, parce que l’ébranlement qu’elles communiquent à l’air dispose la nue à s’ouvrir.

 

Il eut la curiosité d’aller à Gouesnou, village à une lieue et demie de Brest, dont l’église avait été entièrement détruite par ce même tonnerre.

 

On avait vu trois globes de feu de trois pieds et demi de diamètre chacun, qui s’étant réunis avaient pris leur route vers l’église d’un cours très rapide. Ce gros tourbillon de flamme la perça à deux pieds au-dessus du rez de chaussée, sans casser les vitres d’une grande fenêtre peu éloignée, tua dans l’instant deux personnes de quatre qui sonnaient, et fit sauter les murailles et le toit de l’église comme aurait fait une mine, de sorte que les pierres étaient semées confusément alentour, quelques-unes lancées à 26 toises, d’autres enfoncées en terre de plus de deux pieds.

 

Des deux hommes qui sonnaient dans ce moment là, et qui ne furent pas tués sur le champ, il en restait un que Monsieur Deslandes vit. Il avait encore l’air tout égaré, et ne pouvait parler sans frémir de tout son corps. On l’avait retrouvé plus de quatre heures après enseveli sous les ruines et sans connaissance. Mr Deslandes n’en put tirer autre chose sinon qu’il avait vu tout d’un coup l’église toute en feu et qu’elle tomba en même temps. Son compagnon de fortune avait survécu 7 jours à l’accident, sans avoir aucune contusion, et sans se plaindre d’aucun mal que d’une soif ardente qu’il ne pouvait éteindre."

 

La foudre, le croyant, le savant et les cloches.

 

Chacun se fait de la Foudre une image adaptée à sa culture. L’homme du peuple ne peut douter qu’il s’agisse d’une manifestation divine. Le lettré imagine une accumulation dans les nuages de matières inflammables. On notera, cependant, que l’utilité de sonner les cloches, malgré la preuve évidente du danger, n’est absolument pas mise en doute. Ni par la population qui explique l’échec par le sacrilège commis un Vendredi Saint. Ni par le "savant" qui continue à considérer qu’un tonnerre éloigné aurait été écarté par les cloches.

 

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Jusqu’à la fin du siècle, malgré les vigoureuses campagnes des autorités et l’interdiction régulièrement rappelée de sonner les cloches les jours d’orage, la pratique se poursuivra accompagnée de son cortège d’accidents.

 

Témoin, un arrêt du parlement du 29 juillet 1784 "qui fait défense à toutes personnes de sonner les cloches pendant le temps des orages".

 

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C’est le tonnerre des hommes qui détruira l’église de Gouesnou en 1944.


On peut lire aussi :

 

Histoire de l’électricité. La découverte du paratonnerre.


Cette histoire se trouve aussi dans :

 

Histoire de l’électricité, de l’ambre à l’électron. Gérard Borvon,Vuibert, 2009.

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