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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 20:13

Une industrie chimique des algues en Bretagne

par Gérard Borvon et les élèves du lycée de l'Elorn à Landerneau.

 

Ce texte est le résultat d'une recherche à la fois historique et pédagogique menée avec des classes de seconde du lycée de Landerneau entre les années 1995 et 2000.

 

C'est un travail historique : il montre l'évolution et la permanence d'une industrie liée aux algues en Bretagne depuis le début du 18ème siècle.

 

C'est un travail pédagogique avec pour objectifs :
- de sortir l'enseignement des murs de l'école.
- de faire participer les élèves à la construction de leur savoir.
- d'étudier un programme dans le cadre d'un projet.
- de situer une science et une technique, comme toute activité humaine, dans l'histoire et en particulier celle d'une région.

 

 

 

Vous y trouverez tous les dosages des éléments contenus dans les cendres d'algues. Les méthodes d'extraction de l'iode et des alginates. Les formules de masques de beauté et de moulages aux alginates. La recette d'un "flan" au "pioka". Le texte que nous présentons ici est une invitation à aller plus loin.

 

 

 

Une industrie chimique dans le Nord-Finistère

 

Le Nord-Finistère, en Bretagne, n'est pas particulièrement réputé pour son industrie chimique. Pourtant, depuis le 17e siècle, c'est à dire depuis le début de la chimie, une activité chimique y est menée, sans interruption, autour des algues.

 

L'industrie de la "soude" (carbonate de sodium) se développe d'abord. On extrait ce produit des cendres de goémons séchés. Il est indispensable à la fabrication du verre. Cette activité s'arrête à la fin du 18e siècle quand de nouveaux procédés sont découverts.

 

Elle reprend en 1829 après que le chimiste Bernard Courtois ait découvert, en 1812, un nouveau et utile produit dans les cendres d'algues : l'iode. L'iode est utilisée, en particulier, en photographie et en médecine. Sa production en Bretagne s'arrête en 1952 à cause de la concurrence de l'iode extrait des nitrates du Chili.

 

Aujourd'hui le relais est pris par l'extraction des alginates contenus dans les grandes laminaires.

 

 

En 1883 Edward Stanford isole l'algine des algues, plus tard le norvégien Axel Kefting en extrait l'acide alginique. La production à grande échelle commence en 1930. La Bretagne en produit environ 2000 tonnes dans les usines de Lannilis et Landerneau. Les alginates sont des agents épaississants et stabilisateurs qui interviennent aussi bien dans l'industrie pharmaceutique que dans l'industrie alimentaire ou celle du papier, des colorants ou des produits de moulage.

 

Plus confidentiels mais tout aussi riches d'intérêt sont les usages alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques des algues.De nombreux laboratoires, dans le Finistère, travaillent dans ces domaines pour des produits " haut de gamme " souvent destinés à l'exportation.

 

Cette ancienneté, cette richesse et cette diversité ont nourri les activités de plusieurs classes du lycée de l'Elorn à Landerneau. Ce site leur doit beaucoup. Il s'adresse à ceux qui voudraient s'inspirer de leur expérience mais aussi à tous ceux dont la curiosité aurait été éveillée par cette curieuse et attachante industrie.

 

La soude

 

En vous promenant sur les dunes du Nord-Finistère, vous ne pouvez manquer de rencontrer de longues tranchées tapissées de pierres plates. Les habitants du lieu vous dirons que ce sont les " fours à soude " des anciens goémoniers.

 

Pour le chimiste contemporain le mot " soude ", nom usuel de l'hydroxyde de sodium de formule NaOH, est déjà un archaïsme. La " soude " des goémoniers, quant à elle, évoque des temps encore plus reculés et désigne le carbonate de sodium (Na2C03). Dans un passé récent les droguistes savaient encore distinguer cette " soude du commerce " utilisée comme décapant banal de la " soude caustique " (l'hydroxyde de sodium) bien plus corrosive.

 

Un rapide coup d'œil dans un dictionnaire contemporain nous apprendra que le mot soude désigne également une plante des terrains salés appartenant à la famille des salsolacées qui comprend, entre autres, les salicornes. Le Larousse en trois volumes précisera même que le nom dérive de l'arabe " sunwäd ".

 

Un produit de la science arabe.

 

Ce sont bien les arabes qui ont introduit l'usage de la soude en Europe.

Depuis l'antiquité égyptienne, les populations du sud de la Méditerranée

 

Salicorne

 

savaient utiliser les propriétés des cendres des plantes terrestres riches en carbonate de potassium et celles des plantes marines contenant du carbonate de sodium. Le nom de " al kali ", par lequel les arabes désignaient ces plantes et leurs cendres, se retrouve dans le terme " alcalin " de la chimie récente. Ces cendres pouvaient être utilisées pour dégraisser les laines ou fabriquer des savons, elles entraient également dans la composition du verre.

 

Le verre, dont la découverte est attribuée aux égyptiens, est en effet un produit qui contient 70% de silice, 15% de chaux et 15% de soude ou de potasse.

 

Pour ceux que l'histoire du vocabulaire de la chimie intéresserait on peut signaler que, pour ces usages, les égyptiens de l'époque pharaonique utilisaient également les dépôts cristallins de carbonate de sodium déposés par évaporation sur les rivages des lacs Natron (Ouadi-Natroun), groupe de lacs à l'ouest du delta du Nil. Cette origine se retrouve dans le nom de natrium et le symbole Na retenus par la nomenclature internationale pour désigner ce que les chimistes français continuent à appeler sodium par référence à la soude.

 

On pourra noter également que le mot " kali " a donné le kalium de symbole K qui est le " potassium " de la nomenclature française. Cette autre exception française tire son nom du mot potasse, dérivé de l'allemand " Potasche " ou " Cendre de pot ". Ce terme a d'abord désigné le carbonate de potassium présent dans les cendres des végétaux terrestres et qui était utilisé, sous cette forme ou " lessivé " à travers un chiffon, pour la corvée de la " buée ", c'est à dire la " lessive " du linge sale. Le mot potasse désigne aujourd'hui l'hydroxyde de potassium.

 

De la salicorne à la soude.
 

Cette parenthèse étant refermée, il faut donc retenir que le carbonate de sodium extrait des cendres de plantes marines était une matière première indispensable aux industries du verre et du savon.

 

Aux 17e et 18e siècle la " pierre de soude " est un produit encore essentiellement importé d'Espagne. La soude d'Alicante est particulièrement réputée. Les arabes de l'époque andalouse ont introduit, dans cette région, la culture de la " Barille ", une variété de salicorne dont les cendres contiennent jusqu'à 30% de carbonate de sodium. Afin de rendre la France moins dépendante de ce pays parfois hostile, Colbert fera développer la culture de la salicorne et la fabrication de la " pierre de soude " sur les côtes françaises de la Méditerranée, inaugurant ainsi la vocation chimique de la région marseillaise.

 

La culture se fait sur les rives des étangs autour de Montpellier et Marseille. Les semailles sont faites en Février et Mars. La plante atteint la maturité fin Juillet, début Août, elle est alors jaune ou rouge et commence à sécher. On l'arrache, on la laisse faner comme le foin, on la bat avec des fléaux pour en recueillir la graine, elle est alors prête à être brûlée. Deux mille cinq cents quintaux d'herbes sèches donneront cent quintaux de " pierre de salicor ".

 

 

 

La combustion se fait dans une fosse circulaire de deux mètres cinquante de diamètre pour cinquante centimètres de profondeur tapissée de pierres. Le four est d'abord chauffé par des fagots de bois, la salicorne est ensuite jetée sur les braises en couches continues pendant trois heures environ. La cendre apparaît alors comme une masse en fusion qui est pétrie au moyen de perches de bois et qui deviendra un bloc compact lors du refroidissement. L'opération se poursuit jusqu'à ce que le fourneau soit rempli. Quand la " cuisson " de la pierre se fait de nuit on voit avec surprise dans la fournaise, une matière embrasée, liquide comme du métal fondu.

 

On ressent le même étonnement quand on observe l'aspect de lave en fusion de la soude des fours des goémoniers bretons au soir des démonstrations estivales.

 

 

La soude en Bretagne
 

La salicorne pousse également sur les côtes bretonnes, normandes ou vendéennes. Pourtant c'est une matière première différente qui y sera à l'origine d'une industrie de la soude : le goémon. Les cendres de warech et de laminaires ont rapidement été utilisées comme substituts aux cendres de salicorne. Cependant leur réputation est mauvaise pour ce qui concerne le blanchissage et la savonnerie, elles sentent le " foie de soufre " (le sulfure d'hydrogène), elles dissolvent mal les graisses, elles tachent le linge. Par contre elles sont efficaces en verrerie.

 

A l'initiative de verriers installés dans la région de Cherbourg l'industrie de la " soude de warech " se développe donc en Normandie, en Bretagne et partiellement en Vendée. Le verre obtenu n'est pas un verre de qualité, les sels minéraux composant les algues le colorent en vert, mais c'est un " verre à bouteille " très utile à l'industrie vinicole française. L'activité ne se développe pas sans difficultés, il faut convaincre les pêcheurs inquiets pour la reproduction du poisson et rassurer les agriculteurs persuadés que les épaisses fumées des fours, à l'odeur âcre, viendront ruiner leurs cultures. De savants académiciens seront mobilisés et viendront sur place apporter la caution de la science.

 

 

 

 

La technique des goémoniers est directement dérivée de celle des brûleurs de salicorne. Seule diffère la forme du four. La plus faible qualité combustible du goémon oblige à un four en tranchée orienté dans le sens des vents dominants. Les perches de bois utilisées pour malaxer la cendre en fusion cèdent la place à une perche de fer terminée par une pelle étroite : le " pifoun ". Le four est divisé en compartiments par des pierres transversales qui permettront un démoulage commode des " pains de soude " contrairement à la méthode méditerranéenne qui oblige à casser la " galette " en morceaux irréguliers.

 

L'une des premières industries chimiques développée en France s'est donc installée en Bretagne. La transformation des algues est, depuis cette date, restée la seule activité chimique consistante de cette région. L'industrie de la soude, pour sa part, s'y maintiendra jusqu'à la fin du 18e siècle.

 

 

Naissance de la soude factice
 

Très tôt, les chimistes avaient su reconnaître que la soude de warech contenait un élément présent dans le sel marin. L'idée de fabriquer la soude à partir de ce sel était donc naturelle. Elle ne se concrétisera qu'à la fin du 18e siècle. En 1781, l'Académie des sciences lance un concours pour " trouver le procédé le plus simple et le plus économique " de fabriquer de la soude à partir du sel marin.

 

Voir à ce sujet le mémoire présenté par Lavoisier

 

Deux propositions retiennent l'attention de l'Académie. L'une faite par un chimiste alsacien nommé Hollenweger, l'autre par Guyton de Morveau chimiste bourguignon déjà renommé. Les deux lauréats sont invités à rechercher une région exempte de gabelle pour y installer une manufacture. Tous les deux se retrouvent en Bretagne. L'un, Guyton de Morveau, s'installe au Croizic, l'autre, Hollenweger, au Pouliguen. Cependant, aucun de ces deux manufacturiers n'a vraiment réussi à développer sa méthode au moment où le Comité de Salut Public de la République lance un appel à tous les savants pour qu'ils établissent un procédé vraiment efficace.

 

Celui de Nicolas le Blanc est retenu. Il consiste à faire agir de l'acide sulfurique sur le chlorure de sodium dans une chambre en plomb. Le sulfate de sodium obtenu est ensuite porté à haute température en présence de charbon et de calcaire. Le chimiste moderne traduirait ces deux réactions par les équations suivantes :

 

H2SO4 + 2 NaCl -> Na2SO4 + 2 HCl

Na2SO4 + 2 C + CaCO3 -> Na2CO3 + CaS + 2 CO2

 

Pendant un siècle ce procédé restera le seul utilisé par l'industrie mais celle-ci ne s'installera pas en Bretagne. Depuis l'abolition des privilèges le sel breton a le même prix que celui des autres régions et rien ne pousse plus les industriels à venir s'installer dans cette province excentrée.

 

Quant à la soude de warech, autant ne pas en parler, elle n'a aucune compétitivité par rapport à la soude dite " factice ". Le métier de " soudier " aurait donc dû disparaître en Bretagne, si un événement fortuit ne l'avait pas relancé sur une autre base. Nous en reparlerons.

 

 

Retour aux sources
 

Depuis plusieurs années, les populations du Nord-Finistère ont voulu faire revivre la tradition du métier de goémonier. A Plouguerneau, un musée a choisi d'en conserver les outils et les gestes. Chaque été, ici ou là, les fours sont remis en activité pour une fête qui n'attire pas uniquement les touristes. Professeur de physique-chimie au lycée de l'Elorn à Landerneau, attaché à la région de Plouguerneau et au métier de goémonier par tradition familiale, j'ai très tôt eu le sentiment que les cendres d'algues pourraient constituer un produit de choix pour la construction d'un cours de chimie.

 

L'industrie des algues, d'hier et d'aujourd'hui, au lycée.
 

Petit à petit ce sentiment s'est transformé en une pratique. Des élèves ont procédé au brûlage des algues sous la conduite des derniers représentants de la profession qui faisaient revivre les tours de main ainsi que le vocabulaire, en breton, du vieux métier. Les cendres ont été concassées, tamisées, analysées et dosées au laboratoire. La chimie y trouvait une couleur nouvelle, plus chaleureuse, plus humaine, reliée à une histoire proche, sans que pour autant le " programme " soit oublié.

 

Mais pourquoi ne voir que le passé ? L'activité chimique autour des algues est, plus que jamais vivante en Bretagne. Les laminaires sont une source essentielle pour les alginates dont les domaines d'utilisation croissent sans arrêt. L'industrie alimentaire, cosmétique et pharmaceutique exploitent de plus en plus les ressources des plantes marines dans lesquelles on découvre en permanence de nouvelles propriétés.

 

Les " goémoniers" d'aujourd'hui sont des marins équipés de moyens modernes de récolte. Ce sont également des ingénieurs et des techniciens de haut niveau qui pratiquent dans des laboratoires ou des unités de production à taille humaine une " chimie du vivant " qui a de quoi séduire. Nous leur avons rendu visite. Ils nous ont initié à une chimie qui ne se trouve pas dans nos livres scolaires. Ils nous ont confié l'essai de leurs produits. Nous avons adapté leurs techniques à nos salles de travaux pratiques et constaté, là encore, que nos programmes de chimie " organique " pouvaient très bien se construire autour des algues.

 

Par séquences séparées, mais aussi parfois dans le cadre d'un projet construit sur l'ensemble de l'année scolaire, les algues, d'hier et d'aujourd'hui, sont donc entrées dans nos classes. Ce sont des éléments de ces travaux que nous proposons ici. L'année 2000 verra l'introduction dans les classes de seconde des lycées, de thèmes et de méthodes très proches de ce que nous avons réalisé. Des enseignants y trouveront peut-être des idées. Des élèves pourront y trouver des pistes pour des travaux personnalisés. Des apprentis chimistes voudront peut-être en reproduire certaines manipulations qui peuvent se faire, chez soi, avec peu de matériel.

 

Nous destinons également ce texte, qui est un travail de mémoire, à tous ceux que cette tradition, qui a fait se côtoyer des marins, des manufacturiers et des chimistes, intéresse. Au delà des techniques et des formules, c'est la vie d'une région qui est concentrée dans cette chimie.

 

Pour reprendre l'expression d'un élève d'une classe de seconde :

" ici des hommes ont su extraire de la nature, en la respectant, le mieux de ce qu'elle pouvait offrir ".

 

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Extraction de la soude (carbonate de sodium)
 

Le musée des goémoniers à Plouguerneau, sur la côte du Nord-Finistère, organise chaque été un brûlage des algues dans les anciens fours afin d'obtenir les cendres riches en soude.

 

Nous nous sommes rendus sur place pour extraire un " pain de soude " qui se présente sous une forme très compacte. Les cendres chaudes ont un aspect de matière en fusion et se moulent dans les alvéoles du four pendant leur refroidissement.

 

On peut également réaliser la combustion d'algues sèches dans une fosse de 40 à 50 cm de côté creusée dans le sol et tapissée de pierres plates.

 


Le traitement au lycée.
 

 

Le travail au pifoun dans le four.

 

 

 

Concasser le pain de soude

 

opération de lessivage

 

 

analyser le filtrat

 

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Un fabuleux hasard : l'iode
 

La découverte de l'iode est due au chimiste Bernard Courtois (1777-1838). Fils d'un maître salpêtrier de Dijon, il reprend cette activité à Paris au moment où les guerres de Napoléon réclament le salpêtre nécessaire à la fabrication de la poudre à canons. En tant que responsable de la régie des poudres, Lavoisier a donné à cette activité une nouvelle rationalité. Le salpêtre est élaboré dans des « salpêtrières » où le développement des bactéries nitrifiantes sur des mélanges terreux appropriés est favorisé. Les terres enrichies en salpêtre doivent alors être lessivées. Les eaux-mères obtenues sont ensuite traitées par des cendres de bois riches en potasse afin d'obtenir la cristallisation du salpêtre.

 

Cependant le blocus commercial organisé autour de la France rend difficile l'approvisionnement en cendres potassiques dont la Suède est le principal fournisseur. Courtois tente donc l'essai des cendres de warech. Ces dernières contenant des composés sulfurés indésirables, le chimiste entreprend de décomposer ceux ci par l'acide sulfurique concentré. C'est à cette occasion qu'il observe le dégagement de vapeurs violettes et la précipitation d'un corps noir et brillant. Courtois est un chimiste suffisamment avisé pour comprendre qu'il est en présence d'un corps nouveau. Il en prépare une petite quantité qu'il confie à ses amis Clément et Désormes pour en faire une étude chimique qui sera ultérieurement complétée par Gay-Lussac et Davy. Cette découverte est annoncée à l'Académie des Sciences le 29 Novembre 1813 par Nicolas Clément. Le mot grec iôdês (violet) inspire le nom de « iode » qui est donné à ce produit par référence à la couleur de ses vapeurs.

 

Rapidement l'iode apparaît comme un produit de grand intérêt. Il est à l'origine des premiers daguerréotypes, photographies sur plaques de cuivre argentées sensibilisées aux vapeurs d'iode. C'est, en solution dans l'eau ou l'alcool, un excellent désinfectant encore très utilisé aujourd'hui. On reconnaît également, très vite, son efficacité contre le goitre. C'est donc un produit précieux dont la production s'annonce rémunératrice.

 

En 1828, arrive en Bretagne un jeune chimiste prêt à tenter l'aventure de sa production industrielle. François-Benoît Tissier a d'abord dirigé, à Paris, l'usine d'iode crée par son professeur, le chimiste Clément. Il y met au point une méthode efficace. Au Conquet, il rencontre la famille Guilhem déjà engagée dans cette aventure mais sans grande conviction. Il leur rachète leur fabrique et commence alors une ère de prospérité qui permettra à Tissier d'amasser une fortune colossale.

 

Le succès amène des concurrents. Des usines s'ouvrent à Granville (1832), Pont-Labbé (1852), Vannes (1853), Quiberon, Portsall (1857), Tréguier (1864), L'Aber-Wrach (1870), Guipavas (1877), Lampaul-Plouarzel, Audierne (1895), Loctudy, Penmarc'h (1914), Plouescat, Argenton (1918). Toutes ne connaîtrons pas le succès, d'autant plus qu'une rude concurrence existe avec l'iode du Chili.

 

Dès 1830 on constate que les riches gisements de nitrates du Chili contiennent de l'iode. Abondant, facile à extraire, il pourrait inonder les marchés européens si des mesures protectionnistes n'étaient pas prises. Un organisme international la « combinaison de l'iode » fixe la part de marché de chaque usine et le cours de l'iode. Le Chili qui pourrait produire jusqu'à 3000 tonnes par an limite sa production à 900 tonnes. L'Angleterre et la France disposent chacune d'un quota de 70 tonnes. Cet accord permet à l'industrie française de se maintenir jusqu'à 1955 environ. A cette date le gouvernement français décide de lever les mesures protectionnistes et invite les manufacturiers à rechercher un autre débouché pour les algues. S'ouvre alors l'ère des alginates.

 

L'extraction de l'iode des cendres d'algues

 

L'iode est extrait des cendres d'algues, le vieux métier de producteur de soude se poursuit donc avec la nouvelle activité. Un problème cependant : pour obtenir de beaux pains de soude, bien gris et bien compacts, il fallait des températures élevées et une combustion vive. A l'inverse la production d'iode nécessitait une température modérée, les iodures étant des corps très volatils. Plusieurs brevets avaient été déposés pour des fours à combustion ménagée utilisant la chaleur produite afin de sécher les algues mais aucun ne débouchera sur des applications rentables. Il aurait fallu pour cela pouvoir dépasser le maigre quota de production attribué à la France. Les goémoniers reprendront donc les vieux fours de leurs pères. Ils voudront, comme eux, mouler de beaux pains de soude en faisant brûler les algues à feu vif au détriment de la teneur en iode des cendres et ceci malgré la pression exercée par les manufacturiers qui les payaient en fonction de cette teneur. Il est vrai que des pains bien compacts se transportaient mieux, surtout si on devait les ramener des îles où les goémoniers faisaient de longues campagnes.

 

La teneur en iode dans les algues séchées variait suivant les algues de 2% à 3%. Dans les cendres cette teneur tombait de 1% à 1,5%. Reste à extraire cet iode.

 

Traitements pour obtenir l'iode
 

Lixivation : Les cendres sont concassées en morceaux de l'ordre de quelques cm 3. Le broyage se fait à la masse sur une table recouverte d'un plaque de fonte. Le lessivage dégage une partie soluble qui peut représenter jusqu'à 65% de la totalité. Les lessives contiennent de 6kg à 9kg d'iode au m3.

 

Concentration : Les solutions sont concentrées par évaporation dans des chaudières peu profondes chauffées à feu nu ou encore en utilisant des serpentins où circule de la vapeur d'eau sous pression. Le chlorure de sodium se dépose d'abord, le chlorure de potassium ensuite. Les eaux mères finales contiennent 100g à 150g d'iode par litre mais aussi les carbonates, les sulfures, sulfites et hyposulfites solubles.

 

Désulfuration : La désulfuration se fait en milieu acidifié. Il faut verser de l'acide sulfurique ou de l'acide chlorhydrique dans la solution qui à l'origine est très basique. Les carbonates se décomposent les premiers avec un dégagement de dioxyde de carbone. Les composés sulfurés se décomposent ensuite avec un dégagement de sulfure d'hydrogène et un précipité de soufre sous forme essentiellement colloïdale. En portant la solution à ébullition on chasse le sulfure d'hydrogène dissout et on favorise la précipitation du soufre.

 

Précipitation de l'iode : L'iode est chassé de la solution par l'action du chlore. Celui ci est obtenu par l'addition de chlorates dans la solution acide (au laboratoire on pourra utiliser de l'eau oxygénée). L'iode se précipite alors sous la forme d'une poudre noire.

 

Sublimation : L'iode lavé et séché par pression est sublimé dans des cuves de céramique surmontées d'un couvercle sous forme de cloche chauffées sur bain de sable. On obtient alors des paillettes contenant de 97% à 98% d'iode. Une nouvelle sublimation peut porter ce taux à 99,5%. C'est en nous inspirant de ces techniques que nous procéderont à l'extraction de l'iode puis à son dosage.

 

Vapeurs d'iode violettes.

 

Nous avons extrait l'iode de la solution par action de l'eau oxygénée H2O2 en milieu acide.

 

Fiche expérimentale
 
Etapes de la manipulation Réactifs et méthodes utilisés observation
Acidification de la solution Acide sulfurique concentré L'acidification de la solution a pour premier effet de libérer le dioxyde de carbone provenant des ions carbonates
Libération de l'iode eau oxygénée L'eau oxygénée oxyde les ions iodure, il se forme de l'iode qui colore la solution en brun. On observe même un léger précipité d'iode.
mise en évidence de l'iode gazeux chauffage Un chauffage léger libère les vapeurs d'iode violettes

Aujourd'hui - Les alginates et les carraghénanes

 

L'anglais Edward Stanford (1837-1899) isole, dans les algues, un gel qu'il désigne du nom d'algine. Le norvégien Axel Krefting est le premier à en extraire l'acide alginique. Ce produit trouve un intérêt immédiat comme apprêt pour les tissus. Sa production à grande échelle commence vers 1929 sur les côtes californiennes.

 

En Bretagne, cette industrie débute à Pleubian, dans les Côtes d'Armor, dès le début du siècle. Elle ne prendra son essor que vers les années 1960. A cette date l'état français a décidé de ne plus subventionner la fabrication de l'iode, obligeant ainsi les manufacturiers à se reconvertir. Ceux-ci font preuve d'une extraordinaire capacité d'adaptation. Il faut d'abord élaborer la théorie de l'extraction, il faut inventer et construire de nouvelles machines. Il faut surtout imaginer les utilisations possibles d'un produit aux débouchés encore limités.

 

Beaucoup d'usines disparaissent dans la tourmente mais le pari est gagné et le Nord-Finistère devient le producteur principal de l'alginate en Europe. Actuellement de l'ordre de 2000 tonnes par an sont produites dans les deux usines de Lannilis et de Landerneau qui se partagent le marché. L'essentiel de la production est exporté mais, sur place, une constellation de petites entreprises utilisent cette matière première pour des produits cosmétiques, pharmaceutiques ou alimentaires.

 

L'alginate est utilisé comme épaississant et stabilisateur dans les glaces, les crèmes et même les yaourts et les fromages frais. Dans la nomenclature européenne ce sont les E 400 et E 411. On trouve encore les alginates dans la fabrication du papier, de la peinture, des électrodes....Un marché en constante expansion qui n'est limité que par la quantité d'algues que l'on peut récolter. En Bretagne cette quantité est limitée aussi la production est-elle orientée vers des produits de qualité destinés aux industries cosmétiques, pharmaceutiques et alimentaires.

 

Le Pioka et les carraghénanes

 

Depuis plusieurs siècles le Chondrus est une algue utilisée en médecine et dans l'alimentation. Il y a plus de 600 ans les irlandais du comté de Carragheen dans le sud de l'Irlande savaient utiliser cette " Irish moss " pour des pommades et des flans. Cette algue séchée a, en effet, un extraordinaire pouvoir gélifiant en présence de lait. Les émigrants irlandais ont emporté leurs recettes avec eux quand, vers 1700, ils ont rejoint l'Amérique du Nord et constaté que leur " irish moss " poussait également sur les côtes du Massachusetts. Le polysaccharide extrait de cette algue et obtenu pur vers 1871 a été logiquement nommé carrageenan dans la nomenclature de la Société Chimique Américaine et est encore désigné sous ce nom.

 

En Bretagne, le Chondus Crispus est également abondant. Dans le Léon finistérien on le désigne par le terme de " pioka ", en Cornouailles il est parfois appelé " piko ". Une tradition de gâteaux et flans au pioka existe dans le Nord-Finistère. Est-elle ancienne ? Il est certain, par contre, que dès le début du 19ème siècle les industriels on su mesurer l'intérêt de ce produit. La cueillette du pioka, les jours de grande marée, est devenue une activité rémunératrice qui se pratique, encore de nos jours, avec les mêmes méthodes. Jadis vendu sec et blanchi, il est acheté humide aujourd'hui, sauf pour de petites productions artisanales. Actuellement, une seule usine, installée en Normandie, produit les quelques 3000 tonnes fabriquées en France.

 

Comme les alginates, les carraghénanes sont utiles dans l'industrie textile, la peausserie, la fabrication des peintures. Le gel qu'ils forment avec le lait les font utiliser en priorité dans tous les produits alimentaires lactés, mais aussi dans les bières, les pâtes alimentaires, les confitures.

 

 


Deux entreprises d'alginates à Landerneau

 

Dans la région de Landerneau, deux entreprises traitent les algues pour en utiliser les alginates.

 

L'entreprise Danisco est spécialisée dans l'extraction de l'acide alginique à partir des algues brutes.

 

L'entreprise Technature utilise les alginates pour élaborer des produits finis.

 

 

L'entreprise Danisco : Nous l'avons visitée sous la direction de son directeur Monsieur Pasquier. L'usine (9000 mètres carrés d'ateliers et de laboratoires) traite chaque année 6000 tonnes d'algues séchées pour la production d'alginates particulièrement purs utilisés pour la pharmacie et l'alimentation. La société Danisco nous a fourni un sachet d'acide alginique pur pour en étudier les propriétés. Son directeur nous a également détaillé le procédé d'extraction des alginates à partir des algues (voir fiche).

 

L'entreprise Technature : Nous y avons été reçus par son directeur, Monsieur Le Fur, et par son directeur commercial, Monsieur Winkler (aujourd'hui directeur de l'entreprise Lessonia). L'entreprise conditionne les alginates pour ses différents usages : moulages, cosmétiques, alimentation... Sa clientèle est mondiale (Europe, U.S.A, Japon). La réputation des produits bretons est internationale ! L'entreprise nous a confié des alginates de moulage pour que nous puissions réaliser un moulage. Elle nous a également proposé de mettre au point un nouveau masque de beauté.

 

 

Retour au laboratoire

 

Nous y avons extrait les alginates contenues dans des laminaires. Nous avons utilisé pour cette manipulation des laminaires de l'espèce " laminaria digitata " dont le nom en langue bretonne est " tali ".

 

Les procédés d'extraction des alginates nous ont été expliqués par M. Pasquier directeur de l'usine DANISCO et M. Le Fur directeur de l'entreprise TECHNATURE. Nous avons réalisé cette opération en suivant les étapes indiquées dans le tableau ci-dessous. Nous avons utilisé pour cette manipulation des laminaires de l'espèce " laminaria digitata " dont le nom en langue bretonne est " tali ".

 

 

Nature de l'opération méthode observation
préparation des algues découper une algue fraîche (laminaire) en morceaux (1cm x 1cm) ou réhydrater des morceaux d'algue sèche. Il faut utiliser des algues fraîches ou rapidement séchées après la cueillette.
Déminéralisation faire " mariner " les algues dans trois bains successifs de 25 minutes chacun d'une solution d'acide sulfurique à pH=2 Les algues prennent une consistance très ferme. Le bain d'acide dissout les sels minéraux et prend une coloration verdâtre.
Formation de l'alginate de sodium soluble les algues sont placées dans une solution de carbonate de sodium à pH=11. Les morceaux d'algues se ramollissent, l'ensemble prend un aspect pâteux dû à la dissolution de l'alginate de sodium.
Filtration, blanchiment La pâte est pressée à travers un tissu de coton blanc afin de séparer l'alginate de la cellulose le filtrat obtenu est légèrement gélatineux et faiblement coloré. On peut le décolorer par quelques gouttes d'eau de Javel (hypochlorite de sodium)
précipitation de l'acide alginique On utilise une solution d'acide sulfurique ou d'acide chlorhydrique. Il faut atteindre un pH=1,8 l'acide alginique se coagule. On peut l'extraire en utilisant un agitateur ou en filtrant.

 

voir aussi

 

Nous avons également construit des modèles moléculaires de ces monomères et de leurs polymères.

 

 

La technique du moulage à l'alginate

 

L'alginate de moulage est une poudre blanche composée d'alginate de calcium et de terre de diatomée (contrairement à l'alginate de sodium qui est soluble dans l'eau, l'alginate de calcium forme un gel insoluble). Mélangée à quatre fois son poids d'eau, la poudre d'alginate se transforme en une pâte onctueuse. Elle gélifie en 6 à 10 minutes en fonction de la température et de la concentration. On obtient une masse souple et résistante qui permet de réaliser le moule dans lequel on viendra verser du plâtre ou de la cire. Sa rapidité de prise, sa finesse de reproduction, son absence totale d'agression, en font un matériau idéal pour mouler des objets vivants : une main, le pieds d'un bébé, un visage.

 

Préparation de la pâte :

 

prévoir 300g de poudre pour un litre d'eau. Verser l'eau sur la poudre et mélanger activement avec une main pendant une minute pour obtenir une pâte homogène. A partir de ce moment on dispose d'un temps de travail de 3 à 5 minutes pour réaliser le moule. Ce moule dans certains cas pourra être utilisé deux ou trois fois si le démoulage ne l'a pas endommagé.

 

Que mouler ?

 

De façon classique on peut démarrer par la trace d'un animal sur le sol. La rapidité de la prise et la finesse de l'empreinte sont immédiatement perceptibles. La contre-empreinte réalisée en plâtre sera riche de détails.

 

Le plus spectaculaire : le moulage d'une main d'enfant !

 

Il faut trouver un pot pas trop large mais dans lequel la main de l'enfant puisse plonger jusqu'au dessus du poignet. Faire un essai du volume de pâte de moulage nécessaire en remplissant d'eau le récipient dans lequel l'enfant a plongé sa main. Calculer la quantité de poudre nécessaire ( ¼ du poids de l'eau).

 

Préparer la pâte. Verser la pâte dans le coffrage.

 

Masser la main avec un peu de pâte, celle ci ne collera pas à la peau en durcissant mais vous obtiendrez ainsi de fins détails.

 

Plonger la main dans le coffrage jusqu'à ce que les doigts touchent le fond et remonter légèrement.

 

Maintenir la pause quelques minutes, on sentira alors que l'alginate est bien gélifié, il résistera sous la pression des doigts et se détachera bien de la peau. Un petit tour de main pour décoller le moule : agiter les doigts doucement en rapprochant le pouce du petit doigt.

 

L'enfant doit, de la sorte, retirer la main sans trop de difficultés.

 

Un conseil : la surface de l'alginate est légèrement acide, le plâtre de moulage prend mal à son contact. On peut y remédier en versant dans l'empreinte une solution diluée de bicarbonate de sodium pour la rincer rapidement.

 

Mise au point d'un masque de beauté

 

L'entreprise Technature nous a confié la mise au point d'un masque de beauté. C'est un nouveau produit que l'entreprise souhaite commercialiser. Il s'agit d'un masque aux fruits tropicaux dont le support est constitué par un alginate de moulage.

voir :

 

Nous avons testé un premier masque d'alginate sans aucun additif afin d'observer l'effet " moulant " de ce produit. Nous avons ensuite essayé plusieurs formulations en faisant en particulier varier les colorants et les parfums. Pour finir, nous avons testé le masque obtenu

préparation phase 1

 

 

La recette d'un masque de beauté

alginates

couleur naturelle

extrait de papaye, d'ananas

parfum de mangue

phase 2

 

Dose : 30g de poudre d'alginate pour 100g d'eau.

 

Dilution du produit

Verser rapidement l'eau sur la poudre. Mélanger énergiquement jusqu'à l'obtention d'une pâte lisse et onctueuse. Important : La dilution se fait dans de l'eau à 20°C.

 

Application

Appliquer immédiatement sur le visage en évitant le contour des yeux. La prise a lieu au bout de 6 minutes.

Durée du soin 15 minutes environ.

 

Résultat peau plus douce plus fine, teint plus lumineux

 

Réalisation du masque.

 

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L'agar-agar et la formation de gel

 

Agar-Agar est un mot malais.

 

Ce corps, utilisé en Malaisie, était également d'un usage courant au Japon et dans tout l'Extrême-Orient. L'Agar-Agar provient d'algues diverses et en particulier de l'espèce gélidium. Ces algues, après des lavages fréquents, sont séchées et soumises à ébullition. Le gel obtenu est déshydraté puis réduit en poudre.

 

Le pouvoir gélifiant de l'Agar-Agar est extrême. Deux grammes dans un quart de litre d'eau portée à ébullition pendant 5 minutes donnent un gel très ferme après refroidissement.

 

Au laboratoire de biologie, l'Agar-Agar sert à préparer des supports nutritifs pour les plantes. Au laboratoire de chimie, il sert, par exemple, à préparer des " ponts électrolytiques " conducteurs dans l'étude des piles.

 

Nous avons préparé un gel d'Agar-Agar coloré par de l'hélianthine. L'Agar-Agar est aussi utilisé pour préparer des flans mais nous avons utilisé pour cela une algue originaire de Bretagne, le Pioka, qui contient des carraghénanes.

 

L'Agar-Agar : un excellent gélifiant extrait des algues rouges
 

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Les algues dans l'alimentation
Le " pioka " et les carraghénanes

pioka de Bretagne

 

Pioka est le nom breton d'une algue qu'on appelle également " lichen " de mer. On la récolte aux grandes marées, son prix élevé attire les cueilleurs saisonniers. Son nom scientifique est Chondrus crispus. Le principe actif qu'on en extrait est constitué par les carraghénanes . C'est un excellent gélifiant dans le lait. De façon traditionnelle, il est utilisé par les populations côtières du Nord de la Bretagne pour réaliser des " flans ". Préparation des algues Après la récolte, les algues sont étalées sur les dunes et séchées en les retournant fréquemment. On peut également les arroser d'eau douce de temps en temps afin de les débarrasser du sel et des débris divers. A la fin de ce traitement les algues sont blanches et sèches on peut alors les conserver. Juste avant l'usage On peut parfaire le rinçage par trempage et rinçages répétés. Les algues doivent être totalement débarrassées de leur odeur de " mer "


Recette de flan au pioka

 

Nous avons réalisé la recette de dessert suivante. Elle nous a été communiquée par une personne agée de la région de Brignogan dans le Nord-Finistère. Elle l'avait vue elle même réalisée par ses parents.

 

Remarque : les carraghénanes du pioka donnent facilement un gel avec le lait, il ne donnent pas de gel avec de l'eau. Pour cela il faudrait utiliser de l'Agar-agar que nous avons également testé (il est également utilisé pour des flans).

Notre recette

Utiliser une petite poignée d'algues sèches par quart de litre de lait. Les rincer. Faire bouillir pendant 5 à 10 minutes dans le lait en remuant. Filtrer le lait chaud dans une passoire ou une écumoire. Remettre le lait à bouillir cinq minutes avec l'arôme souhaité, chocolat ou vanille sucrés ( par exemple 3 cuillérées de Nesquik par ¼ de litre de lait). Verser dans des coupes. Laisser refroidir et mettre au frigo.

 

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Conclusion
 

Si, comme nous, vous ignoriez que la chimie, depuis si longtemps, s'intéressait aux algues, vous savez maintenant que, chez nous en Bretagne, des personnes ont fabriqué, et fabriquent encore, des produits utilisés dans le monde entier.

 

Nous avons rencontré des " anciens ". Goémoniers et manufacturiers. Ils nous ont transmis la fierté qu'ils gardent de leur métier. Nous avons, également, rencontré les acteurs modernes de cette aventure. Des marins qui font un travail toujours hasardeux mais qui ont mis au point des techniques sures et efficaces et ne vivent plus la vie de forçats de leurs ancêtres exilés sur les îles. Des chimistes extrayant de la nature le meilleur de ce qu'elle peut fournir. Des biologistes mariant les essences et les extraits pour embellir, soigner ou nourrir.

 

Pour ce qui est de notre programme scolaire, il a avancé sans que nous nous en rendions compte. Etude théorique, recherche documentaire, visite des usines et discussion avec les chimistes de métier, manipulations au laboratoire, mise au point de nouvelles recettes et de nouveaux produits...tout cela faisait partie du même projet.

 

En rédigeant ce dossier nous avons eu le désir de garder la trace de notre travail et de transmettre cette expérience à tous ceux qui voudraient la partager et la compléter. Nous avons également pensé à nos lecteurs qui ne seraient ni chimistes ni lycéens. Nous avons cherché à leur faire découvrir un aspect de l'histoire et de l'actualité de notre région. A eux de nous dire si l'objectif a été atteint.

 

La classe de seconde A, année 1997/1998, La classe de seconde C, année 1998/1999 et leur professeur, Gérard Borvon.

 

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Second prix du concours CEFIC pour l'enseignement des sciences.

 

Ce travail a reçu le second prix européen au concours CEFIC de 1999.

 

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Une suite à notre travail

 

Il est cité et en partie repris sur le site CultureSciences-Chimie de l'école normale supérieure de Cachan.

voir : Les algues : une « agroressource » d'avenir


Il a fait également l'objet d'un sujet à des olympiades de chimie.

 

 

 

 

Ce travail est également mentionné par l'observatoire de l'eau en Bretagne

.


L'actualité des algues


Décembre 2008 : des algues sous serre.


 
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7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 14:33

par Gérard Borvon.

 

Cicatrice de la science : parfois un mot, un nom, une expression, une règle,  semblent échapper à toute la logique que l'on attendrait des sciences. De quoi irriter l'apprenti scientifique. Un retour sur l'histoire de la discipline est alors nécessaire et nous rappelle que la science est une activité humaine, une activité vivante, qui porte parfois les cicatrices de son passé.

 

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L'apprenti chimiste débutant dans l'étude des alcanes se trouve soudain devant l'obstacle que constitue le nom des quatre premiers corps.

 

Rappelons que la formule d'un alcane est CnH2n+2. A partir de n=5 la nomenclature ne pose aucun problème. La numération grecque est mise à contribution. Le pentane comprend 5 atomes de carbone, puis viennent l'hexane, l'heptane, l'octane, etc.

 

Formule de l'octane linéaire.

Formule de l'iso-octane (2.2.4-triméthylpentane) qui sert de référence pour l'indice de l'essence pour automobiles.

 

Reste que les quatre premiers doivent être appris par coeur : méthane, éthane, propane, butane ! Quatre cicatrices qui méritent explication.

 

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Méthane, CH4 :

 

Le corps, initialement connu comme "gaz des marais", a été isolé et étudié par Volta. Son nom lui vient d'un alcool naturel connu depuis l'antiquité : l'alcool de bois dont la composition (CH3OH) a été déterminée en 1834 par les chimistes Jean-Baptiste Dumas et Eugène-Melchior Péligot. Ceux-ci ont voulu rappeler l'origine de ce produit, un alcool issu du bois, en le désignant du nom de méthylène à, partir du grec methy (vin) et hylè (bois). Le préfixe méth a été conservé dans alcool méthylique ou méthanol. On le retrouve dans méthane. Le suffixe yl sera conservé pour désigner les radicaux des différents alcanes. Noter que le terme alcane lui même est dérivé de alcool, mot d'origine arabe.

 

méthanol

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Ethane, C2H6 :

 

 

Depuis l'antiquité, l'éther désigne l'imperceptible élément dans lequel se meuvent les étoiles. Le mot sera ensuite utilisé pour désigner tous fluide gazeux peu dense ou des milieux hypothétiques tels que l'éther lumineux. Le premier des éthers a été produit par les alchimistes par action du vitriol (acide sulfurique) sur l'esprit de vin (notre alcool éthylique ou éthanol, C2H5OH, comportant deux carbones) et rapidement sa propriété anesthésiante a été observée. Ainsi Eth est devenu le préfixe du deuxième des alcanes.

éthanol

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Propane, C3H8 :

 

 

Son nom provient de l'acide gras correspondant. Un acide gras comporte une longue chaîne carbonée liée à une fonction acide -COOH. L'acide C2H5-COOH a été ainsi considéré comme le premier d'entre eux. Jean-Baptiste Dumas lui avait initialement donné le nom de propionique (du grec protos, premier, et pion, gras). Devenu acide propanoïque, il a donné son nom au propane.

 

acide propanoïque

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Butane, C4H10 :

 

C'est encore un acide gras qui lui donne son nom. L'acide butyrique acide butanoïque doit son nom au beurre (bouturos en grec) auquel il donne une ôdeur rance. Sa formule C3H7-COOH correspond à une chaîne comprenant 4 carbones d'où le nom du butane.

acide butanoïque

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 18:51

Le temps des bricoleurs de génie.

 

L'exposition internationale de l'électricité de 1881 à Paris a attiré un public venu des différentes régions de France. Elle y a fait germer des idées chez des ingénieurs et techniciens confirmés mais aussi chez d'habiles bricoleurs émerveillés par les possibilités ouvertes par la nouvelle technique. La simplicité des génératrices de Gramme et celle du système d'éclairage présenté par Edison a été une particulière source d'inspiration. Alors que l'éclairage par le gaz n'était le privilège que de quelques citadins, la moindre chute d'eau, la roue d'un simple moulin, pouvait éclairer le plus isolé des hameaux. C'est donc localement que l'électricité est d'abord produite et utilisée.

 

C’est la ville de Chateaulin dans le Finistère, nous dit Anne Guillou (auteure de "Enfin... la nuit devint lumière"), "qui, utilisant la chute d’eau de l’écluse de Coatigrac’h, sera la première cité finistérienne (la troisième en France) à s’éclairer aux ampoules électriques, dès 1887...

 

Dès 1886, une première usine hydo-électrique fut construite à 3km de la ville par l'ingénieur Ernest Lamy. Cet homme habile savait que l’utilisation d’une force jusque-là perdue, la chute d’eau de l’écluse de Coatigrac’h, rendait possible la construction d’une telle usine. Reléguée à l’extrémité de la France, presque à la fin de la terre, Chateaulin a su utiliser les inventions modernes qui parvenaient jusqu’à elle.

 

C’est à la suite d’un article du "Figaro" que les élus ont décidé de s’intéresser à ce nouveau mode d’éclairage. Malgré la modicité de leurs ressources, ils traversèrent la France, se rendirent à la frontière suisse s’assurer de la réalité de ce système d’éclairage."

 

Cette ville de la "frontière suisse" est "La Roche sur Foron". Le 16 septembre 1885, le journaliste Pierre Giffard, grand reporter pour le journal Le Figaro, indique avoir découvert "une ville éclairée à l’électricité qui n’est ni Londres ni Berlin ni Paris" mais cette petite localité située dans le département de la Haute-Savoie.

 

La première place est revendiquée par Bellegarde-sur-Valserine. En août 1884, l’usine électrique Louis Dumont, avec sa retenue d’eau, en aurait fait la première ville électrifiée de France juste avant La Roche sur Foron en 1885 suivie de Chateaulin et Bourganeuf. Selon les sources, 30 ou 90 lampes avaient été installées pour l’éclairage public et certains particuliers. On trouve, dans le numéro de La Nature du deuxième semestre de 1884, une description de cette installation. L'opération est ambitieuse. Elle nécessite un barrage créant une chute de 30 mètres de hauteur. L'électricité est produite par deux machines Gramme à courant continu. Elles alimentent des lampes Edison portées par un réseau aérien qui fait le tour de la ville. Celui-ci est de fil de cuivre supporté par des isolateurs en porcelaine fixés sur des poteaux de sapin.

 

 

Construction du barrage et de l'usine Dumont à Bellegarde.

Revue La Nature 1884.

 

L'éclairage électrique public à Chateaulin, à Bellegarde-sur Valserine, à la Roche-sur-Foron quand Paris l’attend encore. Beau symbole !

 

Revenons à Chateaulin. L'inauguration a lieu le 20 mars 1887 :

 

"De 9000 à 10 000 personnes sont venues de partout. La journée a commencé par la distribution de pain aux indigents car il faut que tout le monde soit heureux un tel jour. Puis, lors de la visite de l’usine de Coatigrac’h, visite commentée par Monsieur Ernest Lamy, tous sont étonnés par la simplicité apparente de l’installation et des engins produisant l’électricité.

Toute la journée fut grandiose, les visiteurs allant de surprise en surprise : concert, danses au biniou, grand banquet, feu d’artifice... Et soudain, à 20 heures, comme d’un coup de baguette magique, Chateaulin sort de l’obscurité pour devenir resplendissante de lumière. Le succès a dépassé toutes les espérances et les plus récalcitrants sont devenus les plus convaincus. La réussite est là, immense, palpable. Ces petites lampes à la lumière brillante que d’un mouvement de doigt on allume à distance, quel émerveillement ! " (Anne Guillou)

 

En cette fin de 19ème siècle, il se trouve encore dans chaque commune le chantre local qui magnifie les événements marquants de ses alexandrins. Chateaulin n’échappe pas à la règle :

 

"Digne sang des Gaulois, Fils de la Race Antique,

Voyez et contemplez cette œuvre du Progrès ;

Mais acclamant, ici, la Lumière électrique,

Donnons-lui, sans retour, nos cœurs à tout jamais !

Spectacle sans pareil ! c’est le feu du Tonnerre,

Dompté par le Savoir, qui vient nous éclairer !

Ah ! ...puisse la Science aussi vaincre la Guerre...

En tous Pays, alors, la Paix saura régner."

 

Hélas, la lumière ne se fait pas aussi facilement dans l’esprit de ceux qui dirigent les États. Au même moment se fourbissent les armes qui, plus tard, massacrerons ces "fils de la race antique" dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs.

 

Gaziers contre électriciens.

 

L'éclairage électrique s'est facilement imposé dans des communes, souvent de faible taille, dépourvues d'éclairage public et disposant de ressources naturelles locales, essentiellement hydrauliques. Dans les villes et les communes plus importantes, la nouvelle technique a rencontré un sérieux obstacle : la place prise par l'éclairage au gaz de houille et la durée des contrats signés entre les communes et les industriels producteurs.

 

Une caricature anglaise publiée sous le titre "Le rêve d'un gazier" dans la revue La Nature de 1884 illustre cette situation de conflit. Un industriel du gaz voit en cauchemar tous les savants qui se sont illustrés dans la science

électrique.

 

 

Le cauchemar d'un gazier, revue La Nature, 1884.

 

Pourtant les gaziers ne manquent pas d'armes. En avril 1914, le maire de Landerneau dans le Finistère reçoit une lettre du directeur de la "Compagnie d'électricité de Brest et extensions". Celui-ci lui fait remarquer que 9 communes du département dont la population est bien inférieure à celle de sa ville sont déjà dotées d'un éclairage électrique. Il est certain que l’argument avait de quoi énerver un maire soucieux de la réputation de sa commune mais que faire quand on est lié par contrat pour encore plusieurs dizaines d’année à la compagnie de gaz locale ?

 

Notons que les contrats ne portant que sur l'éclairage public, seul celui-ci est concerné. Dans cette ville la réponse viendra donc des industriels. Plusieurs d'entre eux s'équiperont de génératrices pour leur atelier. Ils obtiendront d'abord une dérogation pour alimenter leur domicile et en profiteront pour en faire bénéficier leurs quartier. C'est finalement l'importante filature alimentée en énergie par un barrage établi sur la rivière de la ville qui alimentera la commune quand, plus de 10 ans plus tard, l'industriel du gaz renoncera à son privilège en échange d'une très confortable indemnisation.

 

Premières génératrices et courant continu.

 

Rappelons que peu de temps après que Oersted ait découvert l’action d’un courant électrique sur un aimant, Ampère et Arago mettaient au point l’électroaimant et Faraday découvrait l’induction électrique. Il est alors possible de produire un courant électrique en faisant tourner un aimant devant une spire conductrice ou une bobine de fil conducteur reliée à un circuit extérieur. Mais ce courant est un courant alternatif. Le sens du courant varie en fonction du pôle qui passe devant la bobine. Or les premières applications industrielles du courant électrique utilisent des piles et des accumulateurs et donc du courant continu. Parmi celles-ci la dorure, l’argenture et la galvanoplastie dont l’un des plus grands ateliers est celui du bijoutier Christofle, à Paris. Par ailleurs il faut du courant continu pour charger les accumulateurs récemment inventés par Planté et nécessaires au stockage de l'électricité.

 

Un technicien d’origine belge particulièrement habile, Zénobe Gramme a su répondre à cette attente. Autodidacte, il s'est initié à l'électricité à la société de construction l'Alliance qui a construit l'une des premières génératrices électrique et qui fournit le bijoutier Christofle. Il a ensuite été employé par Heinrich Ruhmkorff, l'inventeur de la célèbre bobine.

 

La machine qu'il imagine est constituée d'une bobine conductrice tournant devant les deux pièces polaires d'un aimant qui, dans la version définitive, sera un électroaimant. L’astuce réside dans l’invention d'un "collecteur" permettant la commutation de l'alternance négative du courant et ne transmettant qu'un courant unidirectionnel par l’intermédiaire de "balais".

 

 

Machine Gramme à courant continu (prototype où les balais et collecteurs sont très visibles de part et d'autre du rotor). Revue La Nature, 1875.

 

La Machine Gramme devient par la suite une puissante génératrice capable d’alimenter les premières lampes à arc de l’éclairage urbain.

 

De l'autre côté de l'Atlantique Edison choisit de lancer, en 1882, une première distribution électrique par courant continu à New-York, en plein quartier d’affaires. La centrale électrique, située dans le district de Wall-Street, est installée dans un bâtiment de quatre étages qui était occupée par des bureaux et dont la structure doit être renforcée pour supporter les machines.

 

Douze génératrices sont actionnées par des machines à vapeur. Chacune peut alimenter 1200 lampes d’une puissance de 75W sous une tension de 100V.

 

 

Vue partielle de l'usine d'électricité de Edison à New-York.

Revue La Nature 1884.

 

Edison avait donc pris une avance considérable avant que le courant alternatif vienne perturber son programme.

 

Premiers alternateurs et courant alternatif.

 

L'éclairage par les lampes à arc a été le premier usage du courant électrique. Nous avons déjà signalé le système des "bougies de Jablokoff" équipant les lampadaires parisiens. Alimentées en courant continu les deux charbons produisant l'arc devaient être de diamètre différent, l'un des deux se consumant plus vite, en fonction de la polarité du courant. Une bonne solution aurait consisté à alimenter deux charbons identiques en courant alternatif mais il semblait que le courant continu soit devenu une règle incontournable.

 

Cependant Jablokoff s'est souvenu qu'avant même d'avoir résolu le problème du courant continu d'une façon magistrale, Gramme avait mis au point une machine à courant alternatif bien plus commode à réaliser que la génératrice qui avait fait son succès.

 

 

Schéma de l'alternateur Gramme. Revue La Nature, 1879.

 

Dans cette machine ce sont les aimants (ici des électroaimants) qui sont mobiles. Au nombre de 8 (4 pôles Nord et 4 pôles Sud alternativement disposés), ils constituent un rotor tournant devant un nombre équivalent de bobines conductrices répartie sur le stator et produisant chacune une courant alternatif par la succession des pôles Nord et Sud passant devant elles. Le modèle sera celui de tous les futurs alternateurs.

 

 

L'alternateur Gramme. Revue La Nature, 1879.

 

Les alternateurs de type Gramme seront alors régulièrement utilisés pour l'alimentation des lampes à arc.

 

Ce sont ces alternateurs qui ont produit le courant alimentant les premières lampes de l'Avenue de l'Opéra à Paris en 1878. Mais bientôt viendront les lampes à incandescence, en particulier celles de Edison, attraction de l'exposition de 1881. Elles sont alimentées en courant continu, en particulier par ses génératrices qui se sont rapidement installées dans le paysage électrique. Le courant alternatif y survivra-t-il ?

 

Alternatif contre Continu en Amérique.

 

Aux USA, Edison règne sur la distribution de l'électricité. Comment résister à cet expert en matière de publicité. A l'exposition de 1881 il avait littéralement écrasé ses concurrents en présentant la totalité de son système depuis ses génératrices jusqu'à la fabrication de ses lampes à filament de carbone en public.

 

En octobre de l'année 1884 un étrange cortège aux flambeaux se met en marche à New-York à partir de Madison-Square. Au signal, les 300 lampes portées sur leur casque par les participants s'allument instantanément devant des spectateurs stupéfiés.

 

 

Promenade électrique aux flambeaux organisée par Edison à New-York. Revue La Nature 1885.

 

Précédent le cortège, un homme à cheval porte une lampe d'une extrême brillance à l'extrémité de sa lance. Au centre d'un carré limité par les marcheurs illuminés se trouve un chariot tiré par un attelage de robustes chevaux. Sur ce chariot une dynamo d'Edison type 200 ampères est animée par un moteur à vapeur de 40 chevaux. Partant de la dynamo, 400 mètres de fils conducteurs sont soutenus pas une corde portée par les participants, chacun étant relié au conducteur.

 

 

Marcheur relié au conducteur.

 

Le défilé dura plus de deux heures dans les rues de New-York. Suivant le cortège en voiture, Edison savourait les acclamations de la foule. certainement n'imaginait-il pas que la chance puisse tourner.

 

La contestation viendra pourtant de son propre atelier. En 1884 un jeune ingénieur d'origine serbe, Nikola Tesla, à rejoint son équipe. Il avait été recruté à Paris, en 1882, par le directeur de la succursale Edison qui y était installée. Tesla, qui s'avère être d'une extraordinaire inventivité, arrive aux Etats-Unis avec la volonté de mettre en œuvre une de ses intuitions fortes : l'avenir est au courant alternatif. Et ceci pour plusieurs raisons :

 

. De gros alternateurs sont plus simples à produire et à entretenir que des génératrices de même puissance à courant continu.

 

. Acheminer le courant sur de longues distances nécessite de hautes tensions ce qui, pour une même puissance transmise, limite l'intensité du courant en ligne et donc les pertes par effet joule liées à la résistance des fils. On ne sait pas transformer une tension continue en une tension plus élevée ou plus faible. Par contre, des transformateurs capable de diminuer ou d'élever des tensions alternatives ont été construits. Pour résumer : ils consistent à enrouler deux "bobines conductrices" de nombre de spires différents sur un même noyau de fer doux. A l'arrivée, la tension de plusieurs milliers de volts appliquée à l'enroulement "primaire" sera transformée en une tension au "secondaire" adaptée à l'usage qui en est fait. Par exemple les 110 volts utilisés par Edison pour le fonctionnement de ses lampes qui deviendront la règle aux USA.

 

Par ailleurs, Tesla a mis au point un moteur utilisant la technique des "champs tournants" produits par des courants alternatifs triphasés. Une technique bien en avance sur son temps. Il a donc de bonnes raisons pour défendre son projet. D'autant plus que l'installation de Edison à New-York lui semble défectueuse. Elle est sujette à de nombreuses pannes. Les pertes de tension en ligne l'obligent à installer des centrales tous les trois kilomètres. Les différents usages (éclairage, moteurs...) nécessitant des tensions différentes il faut des circuits séparés pour les alimenter. Pourtant Edison ne l'entend pas ainsi et au bout une année émaillée de conflits épuisants, Tesla quitte son atelier.

 

Après différents avatars il rencontre George Westinghouse, un ingénieur et entrepreneur dont l'objectif est d'approvisionner l'Amérique entière en électricité. Pour cela il lui faut de grosses unités de production capables de transmettre l'électricité à distance et donc du courant alternatif. Les deux hommes s'associent. Commence alors la célèbre "guerre des courants" entre Westinghouse-Tesla et Edison.

 

La guerre des courants.

 

Toute guerre nourrit une légende. Celle qui sera désignée comme la "guerre des courants" décrit un Edison particulièrement agressif voulant prouver la dangerosité des courants alternatifs de Westinghouse en les utilisant pour électrocuter en public des animaux. Elle atteindra son paroxysme avec la décision prise par l'Etat de New-York d'infliger la peine de mort par électrocution. Nous avons déjà évoqué ce côté sombre de la force électrique. Rappelons l'article paru dans le Scientific American et rapporté par la revue La Nature datée de 1889 :

 

"Quelques expériences relatives aux effets de l'électricité sur les animaux, dans le but de déterminer la meilleure méthode d'appliquer la peine de mort, ont été faites le 5 décembre dernier, au laboratoire d'Edison, à Orange, sous la direction de M. Harold P. Brown".

 

Ces expériences de caractère officiel "ont été réalisées sous les auspices de la Société médico-légale de New-York" annonce l'article. Le compte-rendu précise qu'une machine "périodique" a été utilisée. C'est donc bien au laboratoire de Edison que le test a été réalisé et de surplus avec le courant alternatif de Westinghouse et non pas celui, continu, qu'il produit lui même. Le choix n'est évidemment pas innocent.

 

 

Electrocution d'un cheval au laboratoire Edison.

Revue La Nature, 1889.

La mort de deux veaux puis d'un cheval ont su convaincre les représentants de la Société Médico-légale. Ceux-ci ont donc "conseillé l'emploi de courants alternatifs avec des forces électromotrices de 1000 à 1500 volts et des alternativités atteignant au moins 300 par seconde" pour l'application de la peine de mort. Et c'est avec une machine Westinghouse que sera exécuté William Kemmler en 1890.

 

 

 

Malgré cette mauvaise publicité savamment orchestrée c'est pourtant à Westinghouse que sera attribué le contrat de fournir de l'électricité alternative à l'ensemble des Etats-Unis.

 

Cuisant échec pour Edison et le courant continu.

 

Alternatif contre continu en France. Gaulard contre Deprez.

 

A l’occasion de l’exposition internationale de 1881, L'ingénieur Marcel Deprez (1843-1918), qui jouit déjà d'une sérieuse notoriété, expose deux génératrices à courant continu qui alimentent le Palais de l'Industrie. Il y fait part à Adolphe Cochery, ministre des Postes et Télégraphes, de ses idées sur le transport électrique à grande distance. Il a fait le choix du courant continu et est soutenu dans sa démarche par le banquier de Rotschild. En 1885, Il réalise l'essai public du transport de la "force électrique" sur une distance de 56 km entre la station de Creil et la gare de la Chapelle en s’imposant comme objectif un rendement de 50%. Le principe est simple : il consiste en l'utilisation de deux machines Gramme à courant continu qui ont la propriété d'être réversibles. La première à Creil, actionnée par les machines à vapeur de deux locomotives, est utilisée en génératrice. Elle délivre une tension de 6000volts. La seconde à la gare de la Chapelle est alimentée par le courant transmis et fait fonction d'un moteur actionnant différentes machines dans la gare et dont il est possible de mesurer la puissance mécanique.

 

 

La monumentale installation de Deprez à Creil. Au fond l'une des deux locomotives actionnant la génératrice. Revue La Nature, 1886.

 

Avec un rendement compris entre 40% et 45% l’expérience est loin d’être concluante. Pourtant les éloges de la commission, constituée de 38 prestigieux savants, qui a été chargée d'en contrôler les résultats, ne lui font pas défaut : " Au nom de la science et de l’industrie, la Commission adresse ses chaleureuses félicitations à M. Marcel Duprez pour les admirables résultats qu’il a obtenus et exprime à M. de Rotschild sa vive reconnaissance pour l’inépuisable générosité avec laquelle il a doté cette gigantesque entreprise." En réalité l'essai annonçait la fin des projets de distribution de l’électricité sur de grandes distances par courant continu.

 

Nul n'est prophète en son pays. N'ayant pas rencontré le succès en France, Lucien Gaulard (1850-1888) inventeur français du transformateur s'associe au britannique John Dixon Gibbs pour expérimenter en Angleterre la transmission à grande distance par courant alternatif. Sous une tension de 2000 volts et sur une distance de 40 km ils affichent un rendement de 90%. Face au doute suscité par cette annonce parmi les électriciens continentaux, Gibbs décide de concourir au prix institué par le gouvernement italien pour le meilleur système de transport de l’électricité à l’occasion de l’exposition d’électricité de 1884 à Turin. Son expérience menée sur une distance de 80 km entre Lanzo et Turin ayant été concluante, le prix lui a été attribué.

 

 

Pièces maîtresse d'un système de distribution par courant alternatif : les transformateurs (à gauche transformateur Gaulard). Revue La Nature, 1885.

 

En France, une première expérience de distribution de l’électricité par courant alternatif est signalée à Tours en 1886. Les alternateurs utilisés sont ceux de Siemens, les transformateurs ceux de Gaulard. Elle sera largement imitée mais la science a aussi ses martyrs. Gaulard ne profitera pas de ce succès. Copié et dépouillé de ses brevets, Lucien Gaulard sera ruiné. Il en perdra la raison et décédera deux ans plus tard.

 

Le courant alternatif avait donc prouvé sa meilleure efficacité pour le transport de l'électricité à distance. Il présente aussi un inconvénient : on ne sait toujours pas le transformer en courant continu de façon commode et économe. Or le courant continu a encore de nombreuses applications, comme celle de la charge des batteries ou l'alimentation des moteurs dont les premiers modèles ne fonctionnaient qu'en continu. Cela explique que les deux systèmes aient cohabité en Europe pendant plusieurs années. En particulier à Paris.

 

Quand continu et alternatif coexistaient.

 

En 1888, le Conseil Municipal de Paris, avec la perspective de l’Exposition Universelle de 1889 et sous la pression de l’opinion publique, décide la création d’un réseau de distribution d’électricité.

 

Il faut de l'électricité pour éclairer les rues mais aussi pour alimenter les tramways électriques qui bientôt arpenteront la ville.

 

 

Premier tramway électrique par trolley à Paris. Revue La Nature,1898.

 

L’organisation retenue consiste à diviser Paris en six parties désignées sous le nom de secteurs. Ces "secteurs électriques parisiens" prennent naissance sous forme de concessions accordées par la Ville à six sociétés.

 

Une distribution mixte, alternatif-continu :

 

Paradoxalement, c'est donc à Paris que se développera une première forme de production décentralisée. En effet, dans chaque secteur, le type de distribution sera différent. Continu dans quatre secteurs et alternatif dans les deux autres.

 

Continu :

 

*Cie Continentale Edison: courant continu à 2 x 110V, distribué par feeders 3 fils.

 

*Sté d’Eclairage et de Force par l’Electricité à Paris : Courant continu 110V 2 fils.

 

*Cie Parisienne de l’Air Comprimé : courant continu 4x110V par réseau 5 fils.*

 

*Sté d’Eclairage Electrique du Secteur de Place Clichy : courant continu 4x110V par réseau 5 fils.

 

Alternatif :

 

*Cie d’Eclairage Electrique du Secteur des Champs-Elysées : courant alternatif à haute tension (3000V), abaissée à 110V par un transformateur dans chaque immeuble.

 

*Cie Electrique du Secteur de la Rive Gauche : mêmes caractéristiques que le secteur des Champs-Elysées.

 

 

Les six secteurs électriques parisiens.

 

Le 31décembre 1913, la distribution d’électricité est confiée par la Ville à un organisme unique, la Compagnie Parisienne de Distribution d’Electricité (CPDE) créée par le rassemblement des six secteurs. Trois zones sont conservées. Une zone à courant continu au centre, une zone à courant alternatif monophasé au sud-ouest, une zone à courant alternatif diphasé au nord-est.

 

Le réseau continu sera progressivement remplacé par un réseau alternatif diphasé (il en persistera cependant une partie au centre jusqu'en 1968). La ville est alors séparée en deux secteurs alimentés en alternatif : diphasé au nord-est et monophasé au sud-ouest. C'est ce système qui sera nationalisé en 1946 sous le nom de "Centre de Distribution de Paris-Électricité (C.D.P.E.) ". A partir de 1960 se fera la transition vers le triphasé alternatif qui est devenu partout la norme.

 

Alors, fini le continu ?

 

 

Courant continu, le retour.

 

Autorisons nous un saut jusqu'à notre présent.

 

Mai 2013. Une séance de "l'Académie des Technologies". Le sujet : "Courant Continu, le retour, les perspectives". Parmi les participants : Réseau de Transport d'Electricité (RTE), France Telecom, Schneider Electric, Supelec, Alstom...

 

Bernard Decomps, professeur de physique à l'université Paris XIII Villetaneuse, présente une synthèse des communications. "J'ai été professeur de physique et j'ai enseigné le courant alternatif" déclare-t-il dès l'abord. Mais depuis une vingtaine d'années il ne lui a plus été possible d'ignorer la démultiplication des sources d'énergie en courant continu dont le photovoltaïque est un exemple majeur. Il note également les nécessités de stockage pour ces énergies fluctuantes ou intermittentes (solaire, éolien) qui, là encore, nécessitent du courant continu. Donc constate-t-il : "le courant continu devient la solution, la bonne solution, pour résoudre des problèmes inconnus jusque là".

 

Quelques projets en cours.

 

Premier problème, au delà de la production et du stockage : le transport. "En France, la suprématie absolue du courant alternatif est arrivée avec la création d'EDF qui était un réseau national à l'échelle d'un pays de 1000 kilomètres sur 1000 kilomètres. Autrement dit parfaitement adapté au courant alternatif" nous dit l'orateur qui remarque que le système n'est plus adapté aux distances européennes et surtout "depuis que l'on cherche à récupérer de l'énergie du Sahara pour l'amener jusqu'à Berlin et peut-être même jusqu'à Stockholm".

 

L'avenir est-il réellement à de tels projets ? Plus qu'à un intérêt technique, ne correspondent-ils pas plutôt à une vision mondialisée de l'électricité devenue l'objet de spéculation boursière ? Verrons nous au contraire privilégier une consommation électrique au plus près de sa production, en particulier dans ces pays ensoleillés en attente de développement ?

 

Quoi qu'il en soit, la presse spécialisée nous informe de ceux qui sont déjà en cours : "Le courant continu s'impose dans les plus exigeants projets de la planète haute tension. Lignes de 2 000 kilomètres transportant des milliers de mégawatts à 800 000 volts en Chine, raccordements des éoliennes offshore de la mer du Nord, interconnexion souterraine France-Espagne... Ces chantiers qui tutoient le milliard d'euros reposent sur une technologie en plein essor : le courant continu haute tension, dit HVDC pour high-voltage direct current." (L'Usine Nouvelle). Tirés par la Chine, les principaux opérateurs du domaine, ajoute l'article, "ont fait grimper la tension de 500 000 volts à 600 000 puis 800 000 volts pour réduire les pertes en ligne. Prochaine étape : 1,1 million de volts".

 

Nous ne souhaitons pas détailler ici les raisons techniques pour lesquelles le courant continu à haute tension est mieux adapté aux très grandes distances. Sans entrer dans le détail, disons que le secret d'un tel succès réside dans le développement de l'électronique de puissance, dont les Thyristors ont été l'avant-garde. En plein essor, elle s'impose dans une multitude d'utilisations dont la transformation commode d'une haute tension continue en tension continue de plus faible valeur ou encore celle d'une tension continue en tension alternative ou l'inverse.

 

Autre application qui ne peut se dispenser du courant continu : les câbles sous-marins et en particulier ceux apportant sur le continent l'électricité des fermes éoliennes. Au-delà d'une distance de l'ordre de 70km la nature conductrice du milieu extérieur aux câbles immergés crée, avec les courants alternatifs, un effet dit "capacitif". Le conducteur intérieur et le milieu extérieur conducteur séparés par la gaine isolante du câble forment un condensateur qui se charge et se décharge à chaque pulsation. Le résultat est de consommer une bonne part de la puissance transportée. Ce phénomène n'apparaît pas pour le courant continu en régime permanent quelle que soit la longueur du câble. Application du même ordre, relève Bernard Decomps : "plus personne ne veut des lignes au dessus de la tête". La solution réside dans des câbles souterrains qui devront, là aussi, être alimentés en courant continu pour éviter tout effet capacitif. (Voir)

 

Notons que le courant continu est également utile pour les interconnexions entre réseaux alternatifs voisins et qu'il a déjà sa place dans les transports ferroviaires. Des sections de TGV et de TER, des motrices de tramways sont déjà alimentées en courant continu. Et n'oublions pas le développement contemporain des voitures électriques dont les moteurs fonctionnent en continu et dont les batteries doivent être alimentées en courant continu.

 

Le courant continu est déjà entré insidieusement dans notre quotidien. Nos téléphones ou nos ordinateurs portables fonctionnent en courant continu. C'est pourquoi chacun de ces appareil doit être alimenté à travers un "chargeur" qui est à la fois un redresseur de courant et un transformateur. Dans le domaine de l'éclairage, les LED (diodes électroluminescentes) s'imposent peu à peu. Elles aussi fonctionnent en continu. Des industriels commencent déjà à imaginer une "domotique" uniquement basée sur le courant continu.

 

Edison tiendrait-il enfin sa revanche ?

Pour aller plus loin :

 

Histoire de l’électricité, de l’ambre à l’électron. Gérard Borvon,Vuibert. Table des matières.

 

Émanation, fluide, particule, onde… quelle est l’identité de cette chose insaisissable mais bien présente dont la quête remonte à vingt-cinq siècles et dont la réalité nous échappe dès qu’on pense l’avoir cernée ?

 

 

Histoire de l’électricité. Un livre chez Vuibert.

 

Au fil d’un récit imagé – celui d’une succession de phénomènes généralement discrets qui, sous le regard d’observateurs avertis, débouchèrent sur des applications spectaculaires – nous croiserons des dizaines de savants, d’inventeurs et de chercheurs dont les noms nous sont déjà familiers : d’Ampère à Watt et de Thalès de Milet à Pierre et Marie Curie, ce sont aussi Volta et Hertz, Ohm et Joule, Franklin et Bell, Galvani et Siemens ou Edison et Marconi qui, entre autres, viennent peupler cette aventure.

 

On y verra l’ambre conduire au paratonnerre, les contractions d’une cuisse de grenouille déboucher sur la pile électrique, l’action d’un courant sur une boussole annoncer : le téléphone, les ondes hertziennes et les moteurs électriques, ou encore la lumière emplissant un tube à vide produire le rayonnement cathodique. Bien entendu, les rayons X et la radioactivité sont aussi de la partie.

 

De découvertes heureuses en expériences dramatiques, l’électricité reste une force naturelle qui n’a pas fini de susciter des recherches et de soulever des passions.

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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 15:52

Nous avons le plaisir de vous annoncer que le site Ampère s'enrichit et fait peau neuve.

La première partie du nouveau site, consacrée à André-Marie Ampère (1775-1836) et encore en phase de finition, donnera bientôt accès à l'ensemble, jusqu'ici dispersé et peu accessible, des écrits d'Ampère. Ses publications, sa correspondance et ses archives personnelles qui traitent de mathématiques, de physique, de sciences naturelles, de philosophie, de poésie, de questions d'enseignement, etc. ont été intégralement numérisées et une grande partie du corpus a été transcrite. Un outil d'annotation permettra au lecteur d'effectuer des annotations sémantiques sur l'ensemble du corpus.


La deuxième partie Histoire de l'électricité et du magnétisme est d'ores et déjà accessible en ligne.

D'où sort la pile électrique ? Ampère a-t-il vraiment inventé le télégraphe et l’électroaimant ? Comment a-t-on pu penser devant les premiers moteurs électriques, dans les années 1840, que ceux-ci n'avaient aucun avenir ?

Pour répondre à ces questions, et à bien d'autres, le Parcours historique De la boussole à la Fée électricité de la nouvelle partie Histoire de l'électricité et du magnétisme propose une cinquantaine de dossiers multimédia. Son objectif n'est pas de fournir une histoire suivie de l'électricité mais plutôt de braquer le projecteur sur une série de moments importants de cette histoire. Partant du travail de William Gilbert sur la boussole en 1600 – un début plus raisonnable que l'antiquité grecque pour l'histoire de l'électricité – le Parcours historique parvient avec l'Exposition universelle de 1900, à un moment où la science et la technique de l'électricité classique ont atteint une certaine maturité et où l'industrie électrique fait rêver à un monde nouveau, de lumière et de puissance.

De nombreuses vidéos comportant des reproductions d'expériences historiques permettent de mieux comprendre la délicate genèse des lois scientifiques et les multiples facettes de l'invention technique. Des vidéos comme celle sur les expériences de Galvani et Volta sont utilisables avec des classes de collège. D'autres, comme Faraday : créer de l'électricité avec le magnétisme ? s'adressent plutôt aux lycéens. Un enseignant peut s'appuyer sur le contenu des pages dans lesquelles les vidéos sont insérées.

La partie Histoire de l'électricité et du magnétisme du site Ampère comporte également un Laboratoire historique où sont discutées des expériences historiques qui posent encore aujourd'hui des questions à la fois aux historiens et à la science contemporaine. C'est le cas notamment de certaines des expériences les plus anciennes et les plus connues d'électrostatique.

Christine Blondel & Bertrand Wolff

Pour une présentation sur l'histoire de l'électricité s'appuyant sur le Parcours historique et ses vidéos – du collège aux classes préparatoires scientifiques en passant par les stages de formation de professeurs de sciences physiques ou les Fêtes de la science – s'adresser à wolffbe[at]wanadoo.fr.

--
Christine Blondel (CNRS)
Centre Alexandre Koyré
27 rue Damesme
75013 - Paris
christine.blondel2@cnrs.fr
06 5000 7992

Bertrand Wolff
Centre Alexandre Koyré
27 rue Damesme
75013 - Paris
wolffbe@wanadoo.fr

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 18:27

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

Ainsi l’ouvrage propose de de suivre le parcours de l’oxygène, depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.


L’oxygène, une histoire ?

 

La chimie n’est pas uniquement affaire de formules et d’équations. Cette histoire, qui nous mènera de l’Extrême-Orient à l’Europe en passant par l’Égypte, est foisonnante de récits qui s’y côtoient, s’y opposent et s’y fusionnent.

 

Au temps des alchimistes et de leurs hermétiques grimoires, ce savoir sentait le soufre. Il dégageait encore les mêmes effluves associés aux mêmes mystères dans les laboratoires des chimistes des XVIIIe et XIXe siècles, leurs successeurs.

 

Aujourd’hui, les formules H²O et CO² se sont échappées des laboratoires et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire du quotidien. Frapper « H²O » sur un moteur de recherche internet, c’est se voir proposer trente millions de liens qui vont d’une société de nettoyage à une adresse de discothèque, en passant par un fabricant de parapluies ou un groupe musical américain de punk-hardcore.

 

Parler de CO² dans notre début de XXIe siècle gaspilleur d’énergies fossiles, c’est désigner l’ennemi n° 1 de notre climat, en oubliant parfois que c’est aussi l’aliment nécessaire aux plantes et à la vie animale.

 

Ces formules, devenues banales, sont - nous le verrons - l’aboutissement d’une histoire ancienne et mouvementée.

 

Chacun de la centaine d’éléments chimiques qui composent le tableau périodique pourrait donner lieu à un récit. Nous avons choisi de parler de l’oxygène, le nouvel élixir qui a résolument quitté le laboratoire du chimiste pour devenir le symbole de la vie. Celle du corps, mais aussi celle de l’esprit.

 

Ce récit sera, dans le même temps, l’occasion de tracer, à grands traits, une histoire de la chimie, à laquelle notre personnage central servira de fil conducteur.

 

Avec les philosophes grecs du Ve siècle avant notre ère - Empédocle, puis Platon et Aristote -, nous rencontrerons les quatre éléments - l’air, l’eau, le feu et la terre -, qui sont toujours très présents dans notre inconscient collectif. Ce récit nous mènera, ensuite, dans les laboratoires des alchimistes et ce jusqu’au XVIIe siècle, avec les recettes de l’un des derniers d’entre eux, l’Allemand Johann Rudolph Glauber.

 

Plus tard, nous rencontrerons ceux qui se sont affichés comme étant les premiers véritables chimistes, les Stahl, Macquer, Priestley, Cavendish... avant d’arriver à la « révolution lavoisienne ». Au fil de leurs découvertes, les quatre éléments des philosophes sembleront alors définitivement anéantis, mais, naissant de leurs cendres, sortira un nouveau Phénix : l’Oxygène.

 

L’Oxygène, conçu par Lavoisier comme le pilier d’une science académique capable, par sa rigueur, de rivaliser avec la physique et les mathématiques. Une science se voulant dépouillée de toute la magie des chimies précédentes.

 

L’Oxygène qui, cependant, échappera à son créateur et deviendra source d’inspiration poétique, picturale, musicale, et même objet de nouveaux mythes.

 

La chimie est parfois perçue comme menaçante. Elle peut l’être, elle l’est souvent. Pouvoir et savoir ne font pas toujours bon ménage. Tout au long de cette « histoire de l’oxygène », nous souhaitons évoquer cette chimie qui cherche d’abord à interroger la Nature. Une chimie qui n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément, à part entière, de la culture humaine.


Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

 

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Table des matières

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Voir aussi sur le site Culture Sciences Chimie :

Histoire de l’oxygène

 

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Histoire de l'Oxygène

De l'alchimie à la chimie

 

Table des matières

 

L'oxygène, une histoire ?

 

Empédocle, Platon, Aristote… et les quatre éléments.

Empédocle (490-435 av JC)

Platon (428-348 av JC)

Aristote (384-322 av JC)

Un modèle d'une grande puissance évocatrice

Des quatre éléments aux quatre humeurs

Les quatre éléments un modèle durable

 

L'alchimie et les quatre éléments

Le temps des alchimistes.

Le creuset d'Alexandrie

Le feu et l'Athanor, "fourneau des Philosophes"

De la "manière de distiller"

La chasse aux "esprits" acides

 

Recette, selon Glauber, pour obtenir "l'esprit de sel"

Bains-marie, cornues, retortes, alambics,

pélicans et autres cucurbites

 

Le soufre, le mercure, le sel des philosophes et la transmutation des métaux.

Le soufre, le mercure et le sel des philosophes

Le soufre

Le mercure

Le sel

Les symboles

Au moment de quitter l'alchimie

 

Georg Ernst Stahl (1659-1734), de l'élément Feu jusqu'au Phlogistique.

Le sel, le mercure, le soufre, de l'alchimie à la chimie.

Du "principe sulfureux" au "principe inflammable" : le Phlogistique L'importance de l'expérience des métallurgistes

Un modèle diffusé par les chimistes français

 

 

Des chasseurs d'air téméraires

Jean-Baptiste Van Helmont (1577-1644) et le Gas sylvestre

Stephen Hales (1677-1761) et l'air "amphibie"

Joseph Black (1728-1799) et l'air fixe.

Henry Cavendish (1731-1810) de l'air fixe à l'air inflammable

Joseph Priestley (1733-1804), air nitreux, air déphlogistiqué et autres airs Karl-Wilhelm Scheele (1742-1786) et l'air du feu

 

La composition de l'eau : des éclaireurs habiles sur une piste sans issue

 

Lavoisier (1743-1794). De l'air vital au principe oxygine.

1774-1777 : chasseur d'airs et phlogisticien

L'air est le mélange de deux "fluides élastiques"

1777. Le Phlogistique n'existe pas.

Quand l'air vital devient "air acidifiant" : le principe oxygine

 

Lavoisier. De l'offensive antiphlogistique aux trois états de la matière.

Le phlogistique n'existe pas mais la chaleur existe. Laplace et Lavoisier l'ont mesurée

La matière dans ses trois états

 

L'eau n'est pas un élément. Lavoisier le prouve.

L'eau n'est pas un élément. Sa synthèse

L'eau n'est pas un élément. Sa décomposition

Les quatre éléments ont vécu

 

Perfectionner la langue des chimistes pour perfectionner la chimie. Guyton de Morveau (1737-1816), l'initiateur.

Guyton de Morveau pour une chimie européenne

L'intervention des chimistes français

 

La Nomenclature. Un manifeste pour une révolution chimique.

Le groupe des "chimistes français"

La nomenclature de Guyton de Morveau revisitée par Lavoisier

Lavoisier : du passé faire table rase.

Les cinq premiers principes et la naissance de l'oxygène,

de l'hydrogène et de l'azote.

.Quand l'air déphlogistiqué devient gaz oxygène.

.Quand le gaz inflammable devient hydrogène

.Quand l'air phlogistiqué devient azote

L'oxygène, les acides, les sels et la langue française

.Soufre, sulfurique, sulfureux, sulfate, sulfite, sulfure

.Le Phosphore

.L'Azote

.Le Carbone

Les métaux et leur longue histoire

.Quand le nom d'un métal rappelle une vieille légende

.Après 1800 : le temps des métaux en "ium"

Les acides et les oxydes

Les terres

Les alcalis

Derrière la Nomenclature une méthode

 

L'offensive anti-oxygène

Lavoisier, la chimie et les langues

Une réception "nuancée" de la part des académiciens français

Des mots durs, barbares, qui choquent l'oreille

La guerre contre l'oxygène est déclarée

Oubliez ces carbonates, ces carbures…

La nomenclature se défend

La victoire de l'Oxygène

 

L'oxygène, l'hydrogène, l'eau et l'électricité.

La naissance du courant continu : la pile de Volta.

La pile, l'eau, l'oxygène et l'hydrogène

Davy (1778-1829), la pile, la chimie, l'oxygène et la course

aux nouveaux éléments.

 

Faraday (1791-1867), l'électrolyse, les ions

Quand l'oxygène et l'hydrogène mesurent le courant électrique

 

Oxygène : L'atome, la molécule et l'ion.

L'atome

De l'atome à la molécule. Quand l'eau devient H2O et le gaz oxygène O2 Comme l'oxygène, l'atome doit s'imposer

J.J Thomson et l'électron

La structure de l'atome de Thomson à Rutherford

 

Symboles, formules, tableaux… les nouveaux signes de la chimie.

L' électronégativité absolue de l'oxygène

L'Oxygène base des masses atomiques Nomenclature : le chef-d'œuvre français revu par le "génie" suédois. Symboles et équations chimiques

Le tableau de Mendeleïev

En classe avec Mendeleïev

 

La chimie un esperanto ?

Au Japon, le tableau de Mendeleïev à l'école maternelle

La chimie est-elle une science française ?

 

Oxygène, oxydation. Le mot décrit-il encore l'idée ?

L'oxygène, le mal nommé

L'hydrogène, le vrai générateur d'acides Des oxydations sans oxygène

Dialogue imaginaire

Oxygène, oxydation… les mots se sont émancipés

 

Oxygène, Hydrogène, Carbone, Azote. Les quatre nouveaux éléments de la vie. Lavoisier et le début d'une chimie organique

Une "loi" ou un "principe" ?

Lavoisier, Séguin et la chimie de la vie.

Du fonctionnement du corps humain à celui de la société, ou de l'oxygène à la révolution

A la base des être vivants : le carbone

L'Azote, bien ou mal nommé ?

L'Azote générateur de vie

 

L'élément universel : l'hydrogène

 

L'oxygène, entre Big-bang et homo-sapiens.

L'apparition des éléments

Naissance de la Planète bleue

Quand s'assemblent les molécules du vivant

 

Oxygène. Quand naît un nouveau mythe.

De Lavoisier à Jean-Michel Jarre

Voyage en Oxygénie

Peur de la chimie ?

Besoin d'oxygène ?

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Gérard Borvon - dans Chimie
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5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 06:33

Par Gérard Borvon

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Science et magie semblent deux adversaires irréconciliables. A y regarder de près ils peuvent aussi s’alimenter l’un et l’autre.

 

Quoi de plus "magique" que la découverte des "lois" auxquelles semblent répondre les phénomènes "naturels" ?

 

C’est, aussi parfois, l’observation et l’analyse de pratiques "magiques" qui aboutit à des découvertes scientifiques.

 

La magie, à son tour, se colore du vocabulaire et du prestige de la science pour renforcer et étendre son territoire.

 

Ce va-et-vient est particulièrement visible dans le domaine de l’électricité et du magnétisme. Nous essaierons de le mettre en lumière à différents moments du développement de ces sciences.

 

Premier exemple : l’ambre.

 

 

 

Thalès, l’ambre et l’aimant.

 

L’Ambre, matière mythique de la Grèce antique, a été traditionnellement associée à Thalès (625-547 av JC), grec de la ville de Milet. A la fois physicien, astronome et géomètre, il est souvent désigné comme le premier électricien, voire même le premier "magnétiseur". C’est par Aristote et Hippias que nous apprenons qu’il " communiquait la vie" aux choses inanimées au moyen de l’ambre jaune désigné sous le terme grec « ήlectron », êlektron et de la "pierre de magnésie" ( μαγνήτις λιθος), l’aimant naturel.

 

Communiquer la vie aux êtres inanimés…dès sa naissance l’électricité, le magnétisme, s’entourent de mystère. Nous parlerons ici de l’ambre.

 

L’ambre

 

Un rapide coup d’œil sur un dictionnaire contemporain nous apprend que l’ambre est une " résine dure et cassante, dont la couleur varie du jaune pâle au rouge et dont on fait des colliers, des articles pour fumeurs, etc.… ". La photographie qui accompagne ce texte nous montre un insecte prisonnier d’une pierre blonde à la transparence de cristal.

 

L’ambre nous vient du froid.

 

Depuis des millénaires, les habitants des côtes de la Baltique recueillent ce don précieux de la mer, déposé sur le sable après chaque tempête. Son origine est-elle marine ou terrestre ? Depuis l’antiquité jusqu’à la fin du 18ème siècle, de longues controverses se succèdent avant qu’il soit admis que l’ambre est une résine fossilisée.

 

Il y a 40 à 50 millions d’années, dans une période que les géologues désignent par le nom d’Eocène, un climat tropical régnait sur l’Europe et la Scandinavie. Les pins producteurs de la résine, source de l’ambre, poussaient au milieu de palmiers dattiers, de séquoias, de thuyas, de cyprès, de cèdres et de la plupart des feuillus que nous trouvons encore dans nos contrées : chênes, hêtres, châtaigniers. Des nuées de moustiques, de mouches, de guêpes emplissaient l’air de leurs bourdonnements. Les fourmis, les scarabées, les scorpions grouillaient sous la mousse. Tout ce petit peuple venait s’engluer dans la résine encore fraîche. Au printemps, les magnolias et les rhododendrons fleurissaient au-dessus des tapis de genévriers et, même, de théiers qui poussaient là où le sol n’était pas inondé. L’eau, en effet, était partout présente. C’est elle qui a protégé la résine d’une oxydation qui l’aurait détruite. Cette eau alimentait des fleuves qui concentraient l’ambre à leurs embouchures, créant ainsi de riches dépôts.

 

Puis le climat s’est refroidi. Les glaciers qui ont recouvert l’Europe du Nord, ont transporté et déposé ces terres sédimentaires. L’ambre s’y trouve encore aujourd’hui. Quand, par chance, les gisements bordent les mers actuelles, l’érosion libère les blocs. La densité de l’ambre étant très peu supérieure à celle de l’eau de mer, les courants et les tempêtes l’amènent facilement sur les plages où il est commode de le pêcher.


Une matière attirante

 

Douce, chaude au toucher, écrin mystérieux d’insectes étranges, douée du don extraordinaire d’attraction à distance, cette pierre a certainement provoqué chez nos plus anciens ancêtres, la fascination qui est encore la nôtre.

 

Un morceau d’ambre perforé âgé de 30 000 ans, sans doute un talisman, est considéré comme le premier objet de cette matière associé à l’homme. Des ours, des chevaux sauvages, des sangliers, des élans y ont été façonnés par les hommes qui habitaient le Nord de l’Europe 7000 ans avant notre ère. Les agriculteurs du néolithique qui peuplaient les mêmes régions trois mille ans plus tard, se faisaient enterrer avec des colliers et des amulettes d’ambre. Durant les deux millénaires suivants, l’ambre se répand peu à peu dans toute l’Europe, jusqu’à la Méditerranée. Par les mêmes voies circulent le cuivre et l’étain qui feront s’épanouir les civilisations de l’âge du bronze.

A cette époque, de véritables routes commerciales sillonnent l’Europe. Depuis le Jutland, elles prennent la route de l’Elbe ou celle du Rhin et du Rhône. De la Baltique orientale elles descendent l’Oder et la Vistule pour rejoindre la Méditerranée à travers la mer Noire. Une route maritime existe également qui descend de la Mer du Nord à travers la Manche et contourne l’Espagne pour rejoindre la Méditerranée.

Les tombes sous Tumulus des princes et princesses de l’âge du bronze fouillées dans le sud de l’Angleterre et sur les rivages des côtes armoricaines nous ont transmis de fabuleux trésors. L’ambre s’y associe à l’or pour exalter la puissance de leurs propriétaires.

 

En Grèce, l’ambre de la Baltique arrive vers 1600-1500 avant J-C. Les tombes de cette époque trouvées à Mycènes en contiennent des centaines de perles qui semblent avoir été importées déjà taillées. Peu de temps après, on trouve ce même ambre en Egypte dans les tombeaux royaux. Ce commerce semble avoir été la spécialité des Phéniciens. Il a fallu attendre le 4ème siècle avant J-C pour que Pythéas, grec de la colonie de Marseille, nous donne le récit de son voyage vers les mers de la Baltique où il aurait lesté son navire par des blocs d’ambre.

 

 

 

Les routes de l’ambre. Courrier de l’Unesco. Mars 1966, p 20

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L’antique magie de l’ambre.

 

Dans la mythologie grecque, l’ambre est de nature divine. Ce sont les rayons d’Hélios, dieu du soleil, pétrifiés quand l’astre s’enfonce dans les flots. Ce sont les larmes des Héliades, nymphes mortelles, qui pleurent, chaque soir, la mort de leur frère Phaéton.

 

Phaéton, fils d’Hélios, avait obtenu la permission de conduire le char du soleil. Hélas, il ne sut pas maîtriser les chevaux ailés de l’attelage. Celui ci se rapprocha de la terre. Des montagnes commencèrent à brûler, des incendies dévastèrent les forêts, la sécheresse gagna de vastes zones qui devinrent des déserts. Zeus, dans sa colère, lança sa foudre sur Phaéton et le fit s’abîmer dans les flots du fleuve Eridan (souvent associé au Pô, l’une des voies d’entrée de l’ambre mais désignant également les mers bordées par le pays des celtes et des germains). Accourues sur les rives du grand fleuve, les Héliades, sœurs de Phaéton, restèrent inconsolables. Les dieux, par compassion, les transformèrent en peupliers pour qu’elles puissent éternellement accompagner de leurs pleurs, la disparition du soleil couchant. Leurs larmes, figées en perles dorées, deviennent la plus belle parure des femmes grecques.

 

" ήlectron ", êlektron, tel est donc le nom qui nous vient des grecs et qui a donné son nom à une nouvelle science quand le médecin anglais William Gilbert (1540-1603) a désigné par le terme d’électricité la propriété d’une multitude de matières à manifester, comme l’ambre, la propriété d’attraction à distance après avoir été frottées.

 

Mais que nous rapportent les auteurs grecs en dehors du mythe ? Peu de choses en vérité. Ils savent, au mieux, que l’ambre attire mais n’indiquent pas toujours qu’il faut d’abord le frotter.

 

Le phénomène reste donc très superficiellement étudié. Rien n’évoque le début d’une pratique ou d’une réflexion qui s’apparente à un comportement "scientifique".

 

L’ambre banalisé : la longue histoire du succin.

 

L’amélioration des transports, alliée à la richesse des gisements baltes, fait perdre progressivement à l’ambre sa valeur marchande. Inévitablement, son caractère "magique" s’en trouve amoindri. Il se prolonge cependant sous la forme des propriétés médicinales qui lui sont attribuées sous le nom de succin, terme dérivé de sucus (jus, sève), que les latins nous ont transmis pour désigner ce corps.

 

Présent dans la plupart des remèdes médiévaux, le siècle des lumières le regarde cependant avec un regard plus critique. Un article de l’Encyclopédie ou Dictionnaire Universel raisonné des Connaissances Humaines daté de 1770 indique encore qu’il est conseillé pour les "affections vaporeuses et hystériques", que son sel est "rangé parmi les céphaliques" et son huile "regardée comme un spécifique dans les affections hystériques". Mais, précise l’auteur de l’article, " Les vertus médicinales du succin étaient autrefois très vantées ; on les regarde aujourd’hui comme moins certaines, ou exagérées". L’auteur note cependant un intérêt pratique : "la vapeur de sel de succin fait fuir les rats" !

 

Plus radical encore est John Fothergill (1712 – 1780), du collège des médecins de Londres dans un article publié en 1744 dans les Transactions Philosophiques de la Société Royale de Londres. Considérant la résistance de l’ambre à la plupart des solvants ordinaires, il estime qu’une telle substance "ne peut probablement pas produire de grands effets sur le corps humain" et en effet, ajoute-t-il, "on a peu d’exemples de ses effets". Alors pourquoi cette longue période de succès ?

"Une imagination préoccupée peut d’abord en avoir introduit l’usage ; le préjugé l’a soutenu & a engagé des personnes qui avaient quelque autorité à le recommander à leurs successeurs".

 

Comment mieux décrire la diffusion du mythe ? Et comment le combattre ? John Fothergill plaide pour une entreprise d’assainissement de la science médicale :

" Si des personnes habiles et expérimentées voulaient consacrer leurs loisirs à nous instruire de l’inefficacité des méthodes et des remèdes semblables à celui-ci, la Médecine serait renfermée dans des bornes plus étroites ".

 

Dans le laboratoire du chimiste. De l’ambre à l’acide succinique.

 

Avec Lavoisier et ses contemporains le succin entre dans le laboratoire du chimiste qui y reconnaît, entre autres composés, un acide auquel il sera donné le nom d’acide succinique. Le chimiste moderne le caractérisera comme acide butane-1,4-dioïque, acide organique de structure simple et de formule développée : HOOC-CH2-CH2-COOH. Cet acide a été trouvé dans la plupart des organismes végétaux et animaux où il intervient dans de nombreux métabolismes cellulaires.

 

Le succin serait donc bien un remède ?

 

En réalité la concentration en acide succinique est bien plus forte dans la laitue vireuse, la grande chélidoine que dans le succin à partir duquel, comme le remarquait John Fothergill, il est par ailleurs difficilement assimilable.

 

Il n’y a pas de continuité médicale entre l’ambre et l’acide succinique. Synthétisé aujourd’hui à partir de produits pétroliers, cet acide est plus utilisé pour des peintures et des vernis que pour des remèdes médicaux. Parmi ces remèdes, aucun n’est d’ailleurs supposé guérir des douleurs céphaliques ou de l’hystérie.

 

Une légende se terminerait donc dans le laboratoire du chimiste ? On n’achève pas aussi facilement un ancien mythe !

 

Retour du vieux mythe.

 

L’aspect merveilleux de l’ambre réside avant tout dans son action à distance, un phénomène qui a, de façon régulière, alimenté les débats des scientifiques de Descartes et Newton à Einstein et qui continue à le faire. Comment s’étonner qu’il puisse encore inspirer les pratiques des mages et guérisseurs de notre époque désorientée.

 

Les colliers de perles d’ambre gardent particulièrement toute leur faveur. On trouve couramment dans la littérature académique du 18ème siècle, la mention de colliers portés pour guérir des migraines, des maladies des yeux ou de la gorge.

 

Les rives de la Baltique voyaient se prolonger cette tradition jusqu’aux périodes récentes. Un morceau d’ambre y était donné à mâcher aux enfants pour les soulager des maux de dents. On y voyait se maintenir, aussi, la coutume de faire porter des colliers d’ambre protecteurs aux enfants en bas âge au risque de provoquer de dangereux accidents par strangulation.

 

La séparation de l’Europe par le "rideau de fer" de la "guerre froide", en plaçant la Baltique à l’Est, avait tari la circulation de l’ambre. Les habitants de la Pologne se hasardant dans l’Ouest "capitaliste", étaient les premiers à le ramener avec eux comme moyen de troc. Ce temps est oublié et l’ambre de la Baltique se marie à nouveau à l’or et l’argent sur les bijoux du monde entier.

 

Sa qualité esthétique aurait pu suffire à son succès mais comment résister à l’opportunité d’enrôler les vieux mythes dans l’arsenal de la publicité commerciale ?

 

A en croire la publication d’un magasin spécialisé dans le collier d’ambre, l’ambre :

"apporte calme, force et équilibre.

améliore la circulation sanguine et son PH (le rendent plus alcalin).

régule le système nerveux, améliore les réflexes.

active le métabolisme et combat les inflammations.

freine l’oxydation des cellules et favorise leur régénération."

 

PH alcalin, métabolisme, oxydation des cellules… la publicité, qui avait déjà recruté Thalès, n’hésite pas à faire également appel à l’assaisonnement des mots de la science "moderne".

 

Les nouveaux "mages" et les marchands de minéraux qui leur sont associés connaissent le poids du prestige scientifique. On baptisera du terme de "lithothérapie" un amas de recettes, à base de cristaux minéraux, supposées ancestrales et parfois même extraites de vieux grimoires quand elles ne sont pas tout simplement inventées.

 

L’ambre est naturellement l’une des bases de leur "science" et de leur commerce. Exemple de littérature néo-magique :

 

"Des études ont permis d’utiliser l’ambre pour soulager les douleurs des articulations dues aux rhumatismes. Par exemple, l’ambre jaune produit des ions négatifs par frottements, ce qui a pour conséquence d’améliorer la circulation des énergies dans l’organisme.
L’ambre est condensateur de courant : en se chargeant lui-même, il décharge de leurs propres excès ceux qui le portent
."

 

Ions négatifs, circulation des énergies, condensateur de courants… Autant de mots entendus dans les cours de physique suivis par une majorité de celles et ceux qui ont accompli la "scolarité obligatoire" de nos sociétés modernes. Autant de mots, aussi, dont le sens réel a eu le temps de se perdre au grand désespoir du professeur de la discipline qui voit ainsi sa pédagogie mise au service d’une forme de charlatanisme.

 

Celui-ci pourrait rappeler que, dès l’an 1600, l’Anglais William Gilbert avait montré que la propriété "électrique" de l’ambre avait été trouvée, avec une bien plus forte intensité, dans des matières aussi banales que le verre et le soufre.

 

Il pourrait aussi faire constater que les tissus synthétiques, les revêtements de sol et les objets plastiques produits par la chimie moderne sont si sensibles à la production de charges électriques par simple frottement qu’il faut même en protéger les appareils électroniques. Qui n’a pas reçu une décharge électrique le soir en se déshabillant ?

 

Caresser un morceau d’ambre peut incontestablement alimenter un rêve poétique, surtout s’il enferme l’insecte auquel il a fait franchir cinquante millions d’années et qui à peut-être cohabité avec ces dinosaures objets de tous les fantasmes.

 

Le rêve a de nombreuses vertus, acceptons l’idée qu’il puisse même en avoir de thérapeutiques.

 

Par contre, concernant la production "d’ions négatifs par frottement" , le moindre morceau de plastique ferait bien mieux l’affaire à moindre prix. D’ailleurs, à y regarder de près, de prétendus colliers d’ambre sont souvent, en réalité, réalisés à base de perles synthétiques.

 

Que des adultes se laissent convaincre et achètent le bijou ou le morceau d’ambre qui les rassurera, comme le faisait la peluche ou le chiffon de leur enfance, soit ! Mais que penser du produit vedette : le collier d’ambre pour bébé supposé le soulager des douleurs de dents.

 

Le site de vente par internet, déjà cité, publie des témoignages :

 

"Je suis conquise ! Ma fille porte son collier nuit et jour depuis ses 6 mois. Les dents la font un peu souffrir (joues rouges, fesses rouges) mais jamais de pleurs, jamais trop bougon. Je ne lui ai jamais rien donné d’autre et elle a déjà 6 dents. Les deux seules fois ou on a oublié de le lui remettre elle s’est réveillée la nuit en hurlant…"

 

A lire les échanges sur internet on constate pourtant que beaucoup d’entre eux ne portent pas sur l’efficacité de tels colliers. Celle-ci semble être admise sans aucun débat. La preuve : on les vend même en pharmacie !

 

Ce qui alimente la discussion c’est leur danger éventuel : bébé ne risque-t-il pas de s’étrangler ?

 

Etonnant ! Ces parents sont bien conscients du risque qu’il font courir à leur enfant, s’inquiètent et veulent être rassurés. Certains affirment ne jamais laisser le collier pendant la nuit ou la sieste. D’autres garantissent avoir acheté celui "de marque" qui cassera au moindre effort de bébé et dont chaque perle est attachée de façon à ce qu’il ne les avale pas. A les lire il semblerait que le collier-talisman serait l’équivalent d’un vaccin anti-mal-de-dents absolument nécessaire mais non exempt de dangers. L’étranglement possible s’apparenterait alors à ce que les notices pharmaceutiques présentent comme un "effet" secondaire.

 

Argument souvent entendu : si c’était dangereux ils l’interdiraient. Ce "ils" anonyme, qui a si longtemps autorisé l’amiante ou encore récemment le fameux "médiator", médicament, dénoncé par Irène Frachon, fait souvent office de garantie.

 

 

Pas prouvé efficace contre les maux de dents mais à l’évidence dangereux au même titre que tous les colliers pour bébés.

 

Des médecins ont pourtant lancé des alertes, tel le professeur Olivier Reinberg du service de chirurgie pédiatrique de l’université de Lausanne :

 

Extrait :

"Il semble utile de rappeler que le port de collier chez les petits enfants constitue un danger permanent de strangulation. Si le collier ne se rompt pas, l’enfant peut rester accroché à une branche ou à un montant de lit par exemple. Le plus souvent, l’enfant strangulé ne peut pas appeler. S’il n’est pas immédiatement délivré, les conséquences sont très sévères, puisque si l’enfant n’est pas trouvé mort, le pronostic des réanimations
cardio-respiratoires après ce genre d’accident est mauvais, avec un taux important
de séquelles neurologiques liées à l’ischémie cérébral
e."

 

Mais pour certains fabricants pas de problème, les accidents c’est de l’histoire ancienne :

" Le collier d’ambre est régulièrement montré du doigt par ceux qui estiment qu’il comporterait un risque de strangulation, au cas où l’enfant l’accrocherait par mégarde à un objet, à une branche ou à un montant de lit… Les accidents de la sorte restent fort heureusement très rares, et sont principalement survenus il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui les fabricants redoublent de vigilance pour que les produits à destination des bébés soient sans danger".

 

Certains, cependant, veulent se garantir de ce risque de "strangulation" aussi "rare" soit-il : " Par précaution, retirez le collier pendant les siestes et les nuits : vous pouvez alors en profiter pour le laisser se recharger en ions négatifs, en le laissant sur une table. Autre option : le nouer à la cheville de bébé, bien au chaud dans sa turbulette"

 

Un collier qu’on achète mais qu’on ne porte pas autour du cou pendant le sommeil et qu’il vaut mieux nouer à la cheville. Des perles qui, contrairement à la célèbre pile électrique qui " ne s’use que si on s’en sert", se "rechargent en ions négatifs" quand on ne s’en sert pas !

 

Ces invitations aux "précautions" d’usage, dont on mesure le peu de sérieux, sont-elles suffisantes pour blanchir les diffuseurs de tels produits ?

 

On assiste à juste titre à la mise en cause de fabricants de médicaments ou de pesticides qui empoisonnent les humains et leur environnement. A lire la multitude de sites internet consacrés aux colliers d’ambre il ne serait pas étonnant, dans l’avenir, de voir instruire des procès en publicité mensongère voire même en mise en danger de la vie d’autrui à l’encontre de ceux qui font la promotion de cette médecine dont l’efficacité est largement contestable et les dangers loin d’être négligeables.

 

Contrairement à ce qu’imaginent ses utilisatrices et utilisateurs, la "médecine" de l’ambre peut se révéler, elle aussi, une médecine dure.

 

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Pour aller plus loin :

 

Histoire de l’électricité. De l’ambre à l’électron. Chez Vuibert.

 

 

Cet ouvrage retrace l’histoire de l’électricité et des savants qui ont marqué son évolution.

 

L’électricité paraît être une énergie évidente et n’étonne aujourd’hui plus grand monde ; son utilisation est très banale, et pourtant un nombre incalculable de nos actes et modes de vie ne sauraient se passer de son indispensable compagnie. L’électricité est une science récente… mais, des Grecs de l’Antiquité qui, en frottant l’ambre, s’émerveillaient de ses propriétés électrostatiques aux Curie étudiant la radioactivité, de découvertes heureuses en expériences dramatiques, portés par des hommes et des femmes qui ont tout sacrifié à la compréhension des phénomènes électriques, plus de vingt-cinq siècles ont défilé avant que l’on perçoive, peut-être, l’essence de cette force naturelle.

 

Au fil d’un récit imagé - celui d’une succession de phénomènes généralement discrets qui, sous le regard d’observateurs avertis, débouchèrent sur des applications spectaculaires - nous croiserons des dizaines de savants, d’inventeurs et de chercheurs dont les noms nous sont déjà familiers : d’Ampère à Watt et de Thalès de Milet à Pierre et Marie Curie, ce sont aussi Volta et Hertz, Ohm et Joule, Franklin et Bell, Galvani et Siemens ou Edison et Marconi qui, entre autres, viennent peupler cette aventure. On y verra l’ambre conduire au paratonnerre, les contractions d’une cuisse de grenouille déboucher sur la pile électrique, l’action d’un courant sur une boussole annoncer : le téléphone, les ondes hertziennes et les moteurs électriques, ou encore la lumière emplissant un tube à vide produire le rayonnement cathodique. Bien entendu, les rayons X et la radioactivité sont aussi de la partie.

 

De découvertes heureuses en expériences dramatiques, l’électricité reste une force naturelle qui n’a pas fini de susciter des recherches et de soulever des passions.

 

 

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 19:24

Un film sur RMC Découverte.

 

"Il y aurait bien des façons de raconter l’histoire de l’humanité ; mais il est certain que depuis le jour où l’un de nos ancêtres inconnu s’est emparé d’une flamme, l’histoire de l’humanité se confond avec celle de la domestication des énergies. Et parmi celles-ci, l’énergie électrique tient une place de premier plan.L’Histoire de l’électricité, c’est une histoire vieille comme le monde - ou presque : tout a commencé au sixième siècle avant Jésus-Christ, lorsque Thalès de Milet a découvert qu’en frottant un morceau d’ambre sur une peau de mouton, l’ambre se chargeait d’électricité statique... L’ambre : elektron en grec - l’électricité était née."

 

 

Voir la vidéo

 

Une recherche documentaire intéressante. Des images animées attractives.

Parfois, hélas, quelques raccourcis hasardeux (Thalès n’a pas nommé l’électricité Elektron, mot qui est simplement le nom grec de l’ambre - Nollet ne distinguait pas deux sortes d’électricité, la découverte est de Dufay).

Éclairant cependant.

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Pour aller plus loin :

Histoire de l’électricité, de l’ambre à l’électron. Gérard Borvon,Vuibert.

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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 12:33

Par Gérard Borvon

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L’arrivée de l’électricité à Plouguenast

Texte signé de Monsieur Joseph Hamon

 

Ayant eu la chance de fréquenter et de bien connaître celui qui fit de Plouguenast l’une des toutes premières agglomérations françaises à s’éclairer à l’électricité, je m’étais toujours promis d’écrire ce que je savais de cette aventure. Car c’est bien d’une aventure qu’il s’agit.

L’histoire amusera les Plouguenastais de moins de 50 ans, quant aux plus de 70 ans, cela leur rappellera quelques bons souvenirs.

 

Découverte de la dynamo

 

Commençons par le début : nous sommes en 1900 ; cette année-là, Paris avait organisé une grande exposition universelle qui avait attiré des visiteurs du monde entier et parmi ces visiteurs, deux Plouguenastais, deux frères : Pierre et Mathurin MOUNIER.

 

Ces deux hommes curieux et avides d’apprendre, décidèrent de se rendre à Paris afin de voir de leurs yeux ce qui se faisait de mieux dans le monde en ce qui concerne l’industrie, l’aviation naissante, l’automobile, les machines agricoles, etc.

 

Il faut dire que nos deux héros étaient des ouvriers aptes à tout faire : serrurier, forgeron, soudeur, maréchal-ferrant, tôlier et j’en passe. A cette époque, un déplacement à Paris était une expédition qui coûtait cher tant en transport qu’en hébergement et nourriture. C’est pourquoi nos voyageurs partirent avec de nombreuses provisions de bouche dans le but d’économiser le plus possible sur les notes de restaurant. Par contre, impossible de se passer de l’hôtel et il fallut débourser 3 francs pour chaque nuit d’hôtel.

 

C’était beaucoup d’argent. Je sais bien que cette somme fera sourire nos jeunes amis mais pour situer la dépense dans le temps, il faut savoir qu’à l’époque, un ouvrier maçon par exemple gagnait moins de cinq sous de l’heure, soit environ 20 centimes de maintenant. Au diable l’avarice, Pierre et Mathurin sont à Paris et bien décidés à profiter au maximum de leur séjour.

 

Ils se rendent immédiatement à l’exposition. Quel enchantement ! Tout est merveilleux. Ils veulent tout voir.

Des machines extraordinaires sont exposées. Le stand de l’électricité attire particulièrement leur attention.

Un technicien est là qui répond à toutes les questions que lui posent nos amis :

- Qu’est-ce que c’est cette machine ?

- C’est une dynamo, répond le technicien, ça sert à faire de l’électricité.

- Comment ça marche ?

- C’est simple, pour fabriquer de l’électricité, il suffit de faire tourner cette machine avec une source d’énergie quelconque (moteur à pétrole, machine à vapeur, moulin à eau, moulin à vent, etc.…)

- Est-ce que ça peut marcher longtemps sans entretien ?

- Oui, elle peut marcher plusieurs années sans difficulté.

- Combien coûte-telle ?

- Cher, très cher.........

- On verra, dit Mathurin, car déjà une idée a germé dans sa tête.

 

Le retour à Plouguenast se fera sans histoire.

Il est temps maintenant de faire plus ample connaissance avec nos deux personnages. Il s’agit de deux hommes tout à fait remarquables.

 

Pierre MOUNIER

 

Parlons d’abord de Pierre, l’aîné. Il naquit en 1868. Il fit quelques études à l’école primaire de Plouguenast. D’une santé fragile, il devra toute sa vie, suivre un régime draconien. Il sera toujours très maigre, légèrement voûté, même un peu bossu à la fin de sa vie. Ces lacunes physiques seront largement compensées par une vive intelligence, un enthousiasme sans pareil, une imagination débordante et un ardent désir d’apprendre qui l’amèneront à lire beaucoup. C’est ainsi qu’il s’intéressera à la physique, à l’aviation, à l’électricité bien sûr, mais aussi à la philosophie et à l’histoire.

 

A Plouguenast, Il était surtout connu sous le nom de Pierre Bondé. En effet, il avait l’habitude de dire Bondé à chaque phrase. Combien de fois l’ai-je entendu me dire pendant les longues conversations que j’ai eues avec lui « Ah bondé, si j’avais une bonne santé, je ferais ceci, je ferais cela. Ah bondé, si j’avais été à l’école, j’en aurais fait des choses ! » Nous verrons plus loin que malgré les handicaps signalés plus haut, il fit tout de même beaucoup de choses dans sa vie et en particulier le rôle qu’il tint dans l’installation et le fonctionnement de l’électricité à Plouguenast. Il mourra en 1935 miné par la tuberculose.

 

Mathurin MOUNIER

 

De Mathurin, je ne dirai pas grand chose car je ne l’ai pas connu. Je sais seulement qu’il était instruit car il avait envisagé d’entrer au séminaire, ce qui l’avait amené à faire des études secondaires. De 2 ans le cadet de Pierre, il mourra à 37 ans également de la tuberculose, la terrible maladie que l’on ne savait pas guérir à cette époque. Sur la fin de sa vie, Il s’adonnera au spiritisme, à la magie et aux sciences occultes.

 

Pierre disait de son frère « Mathurin, c’était un génie, il comprenait tout, je n’arrivais pas à suivre ses raisonnements ». Il semble en effet que c’est Mathurin qui prendra les initiatives qui amèneront l’installation de l’usine électrique de Plouguenast. Cet homme tout à fait exceptionnel avait une idée nouvelle chaque matin d’après ce que m’en a dit son frère. Il avait fait un nombre important d’inventions qui restèrent sans suite, faute de moyen de réalisation.

 

La principale de ces trouvailles fut sans conteste la conception et le début de réalisation d’une machine à coudre avec laquelle il n’était pas nécessaire de refaire la navette qui a toujours été le cauchemar des couturières. Aujourd’hui encore, des grands constructeurs de machines cherchent en vain une solution à ce problème.

 

Cette machine, je l’ai vue en 1931 dans le grenier de la maison où habite actuellement Lucien Serinet. Elle était très grossière et devait peser au moins 40 kgs. La maladie de Mathurin et sa mort mirent fin à la réalisation de l’engin. Pierre me dit un jour qu’il connaissait bien le principe que son frère voulait mettre en œuvre et donc qu’il aurait pu terminer la machine mais que ce travail lui abrègerait sa vie de 10 ans, ce qui ne l’intéressait évidemment pas.

 

Maintenant que nous connaissons bien les deux frères Mounier, revenons en 1905 ! Quatre ans s’étaient écoulés depuis la visite à l’exposition de Paris. Pierre et Mathurin avaient travaillé dur et amassé un peu d’argent. Mathurin n’avait pas oublié la dynamo de Paris.

 

Le moulin de Pontgamp

 

Il se trouva qu’un moulin fut à louer au Pontgamp, là où habite actuellement Albert Voyer. Ce moulin était alimenté en eau par une dérivation du Lié passant dans le parking actuel du Multiservice. La vanne d’alimentation était située sur le coté droit de la route allant vers Loudéac. Un canal souterrain traversait la route pour permettre l’écoulement de l’autre côté. Je dis ceci pour les plus jeunes de nos compatriotes car ce canal n’a été obstrué que depuis quelques années.

 

Mathurin vit tout de suite l’intérêt de ce moulin qui était placé au milieu du bourg et du Pontgamp. Il décida de le louer mais auparavant il s’informa des expériences déjà réalisées dans certaines grandes villes de France. Il faut savoir qu’à cette époque, on s’éclairait encore au gaz dans la plupart des villes françaises. Pensant avoir suffisamment d’arguments, Mathurin reprit le chemin de Paris, emportant toutes ses économies et un peu d’argent prêté par des amis. Il revenait quelques jours plus tard, ayant fait l’emplette de la fameuse dynamo.

 

Deux mois plus tard, Alexis Presse, le voiturier de Plouguenast attelait deux de ses solides percherons et allait prendre la livraison de la machine à la gare de Lamballe. A ce moment, les frères Mounier pensent qu’un grand pas a été fait. En effet, les hommes, le moulin, la machine sont à pied d’œuvre. Pourtant, c’est maintenant que les vrais problèmes vont se poser !

 

Tout d’abord, le vieux moulin va s’avérer inadapté à l’usage qu’on voulait en faire. La vieille roue à Aubes dut être refaite entièrement. Le bief d’arrivée d’eau dut être élargi et approfondi. Tout cela demanda du temps et de l’argent. Mais que dire du courage et de la persévérance dont firent preuve les deux frères pour résister aux critiques et aux moqueries des badauds qui assistaient aux travaux. Pensez-donc, voilà deux farfelus qui prétendaient éclairer les maisons sans chandelles.

 

Premiers essais

 

Malgré les difficultés, les travaux avançaient. Bientôt la dynamo fut installée dans l’ancien moulin qui devint pour les frères Mounier, "L’USINE". C’est ainsi que s’appellera désormais le bâtiment. Quelques essais furent effectués en cachette mais les résultats s’avérèrent médiocres pour ne pas dire décevants. La dynamo tournait trop lentement, si bien que le filament des ampoules rougissait à peine, ce qui ne donnait guère de lumière. On obtenait à peine 60 volts au lieu des 110 espérés. On changea la démultiplication des roues de transmission, on chercha toutes les combines possibles pour augmenter la vitesse de rotation de la dynamo. Après bien des tâtonnements, on obtint enfin une centaine de volts, ce qui donnait une lumière très convenable.

 

C’est alors que Mathurin décida de frapper un grand coup. D’abord, pour confondre ses détracteurs, ensuite pour montrer à la population de Plouguenast qu’il n’était pas aussi fou qu’on le disait, enfin pour faire en vraie grandeur un essai des possibilités de transport du courant électrique.

 

Pour ce faire, on tira deux fils qui partaient de l’usine pour aboutir à la maison de Mathurin qui se trouvait située au-dessus de la maison actuelle de Fernand Salmon. La distance était d’environ 350 mètres. Une lampe témoin fut fixée sur le mur extérieur de la maison et une équipe d’une dizaine d’hommes se posta, à distance respectueuse de l’ampoule, avec pour mission de contrôler l’allumage éventuel. Cette équipe pouvait être vue d’une deuxième équipe qui, elle, était postée sur la route près du moulin. Quand tout le monde fut en place, l’équipe du haut donna le signal de mise en route à l’aide de signaux à bras convenus à l’avance. On leva la bonde et le moulin se mit en route lentement, entraînant la fameuse dynamo. Au début, il ne se passa rien puis petit à petit, au fur et à mesure de l’augmentation de la vitesse du moulin, le filament de l’ampoule prit une petite teinte rosée et enfin une véritable luminosité.

 

Le pari était gagné !

 

Les deux équipes furent bientôt réunies chez Paul Georgelin, le cafetier d’en face où l’événement fut arrosé copieusement. Mon beau-père, Joseph Ruello qui faisait partie de l’équipe du haut m’a raconté cet événement.

 

Et la lumière fut...

 

Devant une telle réussite, on pourrait penser que tous les habitants de Plouguenast allaient se précipiter chez les frères Mounier pour demander l’installation d’une lampe chez eux ! Et bien, pas du tout. Au contraire, on regarde avec méfiance cette lumière qui passait dans des fils de fer. D’autant plus qu’un voyageur venant de Nantes affirmait qu’un homme qui avait touché un fil électrique était tombé raide mort. Il fallut attendre plusieurs mois avant qu’un courageux autorise l’installation d’une lampe dans sa maison. Chaque soir, les voisins venaient admirer le magnifique éclairage qui remplaçait avantageusement plusieurs lampes à « oriflamme ».

 

Aucun incident n’étant survenu, d’autres personnes demandèrent l’installation d’une lampe chez eux. C’est ainsi que petit à petit, tous les habitants du bourg et du Pontgamp eurent bientôt au moins une lampe dans leur habitation.

 

Tous ces travaux avaient coûté cher et les finances des frères MOUNIER étaient au plus bas, aussi décidèrent-ils de monnayer leur travail et leur matériel. Le problème n’était pas simple à résoudre. En effet, vendre de l’électricité n’est pas aussi aisé que de vendre du blé ou des pommes de terre. De nos jours, les employés de l’E.D.F passent dans nos maisons et lisent sur le compteur les quantités d’électricité dépensée depuis leur dernier passage. C’est très simple. A Plouguenast, en 1906, il n’était pas question d’installer un compteur dans chaque maison. Il fallut trouver autre chose. Les frères Mounier optèrent pour un abonnement annuel qui serait payé en fin d’année en fonction du nombre de lampes installées chez chaque abonné. Exemple : pour une lampe, 15 francs (en 1913), pour trois lampes, 45 francs.

 

Développement et résolution des problèmes

 

Le système semblait simple et fonctionna quelques années jusqu’à ce que certains abonnés, trouvant la note trop élevée, demandèrent une diminution du tarif, arguant du fait qu’ils n’utilisaient qu’épisodiquement certaines lampes. Pierre Mounier trouva la solution en installant des "va et vient" dans chaque maison. C’est ainsi que quand on éteignait une lampe dans une pièce, une autre lampe s’allumait dans une autre pièce. Je me souviens très bien que chez moi, la cuisine et la chambre de ma mère étaient couplées. Chaque soir, en allant se coucher, ma mère tournait un bouton qui bifurquait le courant de la cuisine vers sa chambre. Il n’y avait donc qu’une lampe à fonctionner en permanence, ce qui ne justifiait qu’une seule redevance annuelle. J’ai même vu 3 lampes alimentées par le même circuit.

 

Ce système permettait de ne payer qu’une fois plusieurs utilisations. Ce procédé astucieux avait tout de même un gros inconvénient. En effet, si l’on avait besoin d’éclairer deux pièces à la fois, il fallait en sacrifier une. C’est pourquoi les lampes à huile et les bougies restèrent toujours à portée de main. Les problèmes internes étant résolus, il restait à assurer le fonctionnement général de l’installation. Le Lié n’étant pas le Mississipi, il apparut rapidement aux frères Mounier qu’on risquait de manquer d’eau si le moulin marchait trop longtemps sans interruption. Il fallut régler les heures de marche en fonction des saisons et des disponibilités en eau.

 

Voici comment les choses se passaient. L’usine était mise en route le matin entre 5 heures et 5 heures 1 /2 suivant les saisons et arrêtée dès qu’il faisait jour. Le soir, on remettait en marche à la tombée de la nuit avec arrêt impératif à 22 heures jusqu’au lendemain matin. En fait, on ne se servait pratiquement pas des interrupteurs. Les lampes s’allumaient avec la mise en route de l’usine et s’éteignaient avec son arrêt. Ce qui explique que le pays vivait à l’heure de l’usine. On se levait quand la "chandelle" s’allumait et le soir, tout le monde était au lit à 22 heures.

 

La petite anecdote suivante montrera à quel point le pays était conditionné par l’usine. Un jour, Guillaume Serandour, qui était mitron chez Victor Presse à la Côterette, eut un travail de nuit à effectuer dans son pétrin. Comme il était très copain avec Pierre Bondé, il lui demanda l’autorisation de mettre lui-même l’usine en route afin d’avoir de la lumière pour faire son travail. Comme c’était en saison hivernale, l’eau ne manquait pas ; aussi, Pierre donna son accord. Serandour, qui habitait au Pontgamp, passait obligatoirement devant la bonde pour venir à la Côterette, aussi il n’eut aucun effort à faire pour lever la vanne d’alimentation du moulin, ce qui eut pour conséquence d’éclairer toutes les maisons du bourg et du Pontgamp.

 

Or, il n’était que 3 heures 1/2 du matin. Pierre Martin, le bedeau, réveillé en sursaut et encore à moitié endormi jeta un coup d’oeil sur son réveil, se trompa d’aiguille, lut 6 heures 1/4 au lieu de 3 heures 1/2, enfila son pantalon en vitesse et monta quatre à quatre l’escalier de la tour de l’église pour sonner une Angélus d’autant plus vigoureuse qu’il la croyait en retard d’une demi-heure. Ce carillonnement intempestif réveilla le curé, qui à peine habillé, se précipita à la sacristie et se mit en devoir de revêtir les ornements sacerdotaux.

 

Quelques pieuses paroissiennes mal réveillées, arrivaient à l’église quand quelqu’un vint dire qu’il devait y avoir une erreur quelque part puisque les deux horloges de sa maison, qui n’avaient pas fait la moindre erreur depuis 25 ans, annonçaient toutes les deux quatre heures. Ceux qui s’étaient levés se recouchèrent, les réveillés se rendormirent et cela donna un bon sujet de conversation pour le lendemain.

 

Cette petite parenthèse étant close, revenons à notre affaire. Le système, tel que nous l’avons vu plus haut, fonctionna pendant 30 ans, mais ce ne fut pas sans difficultés pour Pierre Bondé. Il eut à faire face à trois problèmes.

 

  1. Difficulté d’approvisionnement en eau surtout en été.
  2. Nécessité d’avoir quelqu’un tout au long de l’année pour assurer la mise en route et l’arrêt de l’usine.
  3. Assurer l’entretien des installations intérieures et extérieures.

 

Voici comment Pierre réussira à faire face à ces difficultés au prix de beaucoup de travail, d’astuce et d’imagination.

 

Pour l’approvisionnement en eau, nous savons que les réserves étaient très limitées. L’hiver, le Lié a un débit important, ce qui assurait la marche du moulin sans trop de problème malgré les besoins en électricité forcément plus grands en cette période de l’année. L’été, il en était tout autrement et il était fréquent de voir la luminosité des ampoules diminuer à la même fréquence que le débit du Lié. Les vieux Plouguenastais se souviennent certainement des baisses de tension en fin de soirée et que les 25 "bougies" annoncées sur l’ampoule étaient loin d’être atteintes.

 

Là où la situation devenait dramatique, c’est quand un événement important nécessitait la prolongation de l’électricité après 10 heures du soir ! Ce cas se produisait au moins une fois l’an à l’occasion des courses de Plouguenast qui avaient lieu sur deux journées fin août ou début septembre dans une période où le Lié était pratiquement à sec. Pendant ces deux soirées, la demande en électricité était grande. Pensez-donc, chaque bistro (il y en avait une quinzaine entre le bourg et le Pontgamp) organisait un bal public sur la route en face chez lui. Cela nécessitait l’installation d’au moins une lampe accrochée à un coin de mur dans le but de moraliser autant que faire se pouvait un bal pas mal décrié du fait qu’il avait lieu la nuit.

 

D’autre part, le comité des fêtes organisait lui aussi son bal annuel payant sur la place de l’église. Cette place, caillouteuse et mal nivelée, avait été recouverte au préalable d’une épaisse couche de "Frou", ce qui rendait les évolutions plus aisées mais nécessitait un sérieux brossage des costumes et des robes le lendemain. Ce grand bal absorbait à lui seul six lampes supplémentaires, deux pour l’orchestre et une aux quatre coins du bal. C’était la grande fête et toutes les jeunes filles étaient autorisées à aller danser car l’éclairage permettait aux parents parqués derrière les barrières, de garder un œil vigilant sur leur progéniture tout en devisant avec les autres parents.

 

Pierre Mounier ne voyait pas sans angoisse arriver ces deux fournées ! Il y avait deux moyens de faire face au problème posé. D’abord, faire des réserves d’eau et ensuite rechercher des appuis au moment de l’utilisation de cette eau. C’est ainsi que dans les huit jours précédant les courses, Pierre et quelques bénévoles mettaient des poteaux et des arbres en travers des "Errusses" dans le but de surélever la retenue d’eau et d’augmenter ainsi la capacité de stockage. L’ennui, c’est que ce procédé avait pour effet d’arrêter complètement le cours du Lié, ce qui n’arrangeait pas du tout les meuniers situés en aval du barrage. Par contre, il fallait composer avec ceux situés en amont pour leur demander de moudre à une heure bien déterminée le jour des courses de telle sorte que l’eau arrive au Pontgamp au meilleur moment, soit vers 10 ou 11 heures du soir.

 

C’est ainsi que grâce à une bonne entente entre tous, les choses s’arrangeaient au mieux. D’autant plus que les courses de Plouguenast étaient à cette époque un événement qui intéressait tout le canton. Le dimanche avait lieu les courses de chevaux qui étaient classées avec pari mutuel, tribunes, etc... Le lundi, les courses de bicyclettes étaient réputées parmi les plus importantes de Bretagne. Les prix nombreux et substantiels attiraient la crème du cyclisme breton, ce qui faisait dire qu’il s’agissait là d’un vrai championnat de Bretagne sans en avoir l’appellation officielle.

 

Nous nous sommes un peu éloignés de notre sujet, mais je pense qu’il n’est pas sans intérêt de faire un peu d’histoire du pays à l’occasion de ce récit. Revenons à notre moulin qu’il fallait mettre en route de bonne heure le matin et arrêter le soir comme nous l’avons vu plus loin. C’était une servitude énorme pour Pierre Bondé qui habitait à une certaine distance de l’usine. Pendant quelques années, le service fut assuré par Paul Alanet qui logeait dans une petite maison, maintenant détruite, située juste en face de l’usine.

 

A la mort de Paul, il ne se trouva personne pour le remplacer. "Bondé de Bondé" se dit Pierre, c’est moi qui vais être obligé de faire ce travail. Effectivement, c’est lui qui, été comme hiver régula la marche de l’usine. Le plus pénible pour Pierre était l’obligation d’attendre 10 heures du soir pour arrêter le moulin alors que, surtout l’hiver, il aurait aimé se coucher tôt. Cette servitude l’amena à rechercher un moyen mécanique qui le délivrerait de cette besogne. Il trouva la solution grâce à une installation complexe mais combien astucieuse. En gros, le principe était le suivant. Une horloge à poids génialement bricolée fut installée dans l’usine et réglée de telle sorte qu’à 10 heures pile, un poids de 2 kilos tombait sur un levier qui par son abaissement embrayait une poulie reliée elle-même à l’aide d’une courroie de transmission à la vanne d’arrivée d’eau au moulin. Cela semble simple à raconter mais ceux qui ont vu comme moi cette installation, ont envie de crier au génie. Ce procédé fonctionna parfaitement jusqu’à la fermeture de l’usine. Le problème de l’arrêt étant résolu, il restait à trouver un moyen de mise en route le matin. La solution était pratiquement trouvée quand l’E.D.F officielle vint kidnapper littéralement toute l’œuvre des Frères Mounier et réduire à néant 30 années de travail.

 

Ce véritable vol eut lieu en 1935, il y a un peu plus de 50 ans. C’est la Compagnie LEBON qui avait l’exclusivité de l’électricité dans cette partie de la Bretagne qui s’appropria le plus légalement du monde d’ailleurs, toutes les installations qu’elle s’empressa de démolir pour y mettre les siennes qui étaient évidemment beaucoup plus modernes.

 

Avant ce temps, Pierre assura seul tous les travaux d’installations intérieures et extérieures. C’est toujours la nuit qu’il venait faire les réparations et les installations nouvelles. Pourquoi la nuit ? Parce que ne disposant d’aucun appareil de mesure, c’est au toucher des fils qu’il pouvait différencier les fils conducteurs des neutres. Il prenait souvent de bonnes châtaignes mais cela ne semblait pas le gêner outre mesure. Les lignes extérieures étaient supportées par des poteaux en bois composés le plus souvent de jeunes arbres mal équarris et plantés un peu n’importe où.

 

Cette organisation avec ses défauts et ses lacunes fonctionna pendant 30 ans à la satisfaction générale. On pourrait penser qu’une telle infrastructure qui avait une valeur commerciale certaine, donnerait lieu à une indemnité compensatrice ou à un rachat, comme cela s’était produit dans certaines villes. Il n’en fut rien. La Compagnie LEBON, comme elle en avait légalement le droit, refusa toute indemnité prétextant qu’aucune licence d’exploitation n’ayant jamais été demandée, elle arrivait dans un pays où il n’y avait rien avant son arrivée. Pierre Mounier essaya bien de protester mais juridiquement, sa position était indéfendable et il dut s’incliner. Bien entendu, sa peine fut immense et pour manifester son amertume, il ne voulut jamais prendre un branchement à la Compagnie LEBON, si bien que jusqu’à sa mort il s’éclaira à la bougie. Quel paradoxe !!!

 

 

L’arrivée de l’électricité officielle

 

Bien évidemment, l’arrivée de l’électricité officielle était un progrès pour le pays puisqu’elle permettait l’électrification de toute la commune, ce qui n’était pas le cas avant. Je ne voudrais pas terminer cette histoire sans dire quelques mots de la vie de Pierre Mounier. Comme je l’ai dit plus haut, c’était un homme d’une santé fragile. Héréditairement tuberculeux semble-t-il (rappelons que Mathurin son frère était mort tuberculeux à l’âge de 36 ans en 1906), il réussira à vivre 30 ans de plus que son frère grâce à une hygiène de vie monastique. Pas d’alcool, pas de tabac, pas de femme (il ne se mariera jamais), une alimentation qui sans être particulière était tout de même rigoureuse, grâce à la surveillance constante de Mademoiselle Marie-Louise Mounier, sa cousine dont nous dirons un mot plus loin. Car c’était un personnage pittoresque et en quelque sorte une figure du vieux Plouguenast. Un élément important de la vie de Pierre Mounier était sa sieste journalière qu’il n’aurait manquée pour rien au monde. On le voyait été comme hiver, et quel que soit le temps, partir sur le chemin du Val après son déjeuner avec sous un bras L’OUEST ÉCLAIR et sur l’autre son imperméable couleur mastic. L’hiver il portait un pardessus et parfois il ajoutait une couverture sur ses épaules. Les passants pouvaient le voir allongé tranquillement sur le bord du chemin lisant son journal ou dormant tout simplement. Par temps de pluie, il trouvait une excavation sous un rocher ce qui ne manquait pas sur ce chemin qui n’était qu’une suite de carrière de pierres.

 

Comme je m’étonnais un jour devant lui de cette constance pour sa sieste, il me répondit que dans les sanatoriums, l’essentiel des soins consiste à exposer les malades le plus possible à l’air libre ! Après sa sieste qui durait parfois 2 heures, il rentrait dans son atelier et vaquait à son travail qui consistait surtout en réparation de petits appareils ménagers que personne d’autre que lui ne savait ou ne pouvait faire dans le pays. On lui recommandait aussi parfois des travaux de ferronnerie d’art pour des portes d’entrée ou des clôtures. Là où il était à son affaire c’est quand un cultivateur venait lui demander la confection d’une pièce introuvable dans le commerce pour une vieille machine agricole.

 

Comme promis, nous allons dire un petit mot de Marie-Louise, la cousine qui dégagea Pierre de toutes les contingences matérielles (ménage, cuisine, habillement, etc...). Ils vécurent l’un à côté de l’autre pendant de nombreuses années. Pourtant il est rare de rencontrer deux êtres aussi différents :

 

Elle : grande, élancée, distinguée, toujours tirée à quatre épingles, légèrement dominatrice, esprit critique s’il en fut, bonne chrétienne ; elle avait été au couvent quelque temps dans le but de devenir religieuse.

Lui : petit, courbé, bon enfant, pas coquet pour deux sous et un tantinet mécréant par-dessus le marché.

 

Avec deux tempéraments aussi opposés, les frictions étaient nombreuses. C’est ainsi qu’on pouvait entendre Marie-Louise reprocher à son cousin son manque de foi et lui prédire une damnation certaine. Pas si sûr, répondait Pierre. Dieu qui me connaît bien me choisira avant toi, ne serait-ce que pour ne pas t’entendre médire de ton prochain. Ah les hommes ! reprenait Marie-Louise, le meilleur ne vaut rien. Quoi ! rétorquait Pierre. Comment oses-tu dire des choses pareilles ! Toi qui avais choisi le meilleur d’entre eux, tu n’as pas pu le supporter plus de quelques mois. Comme on le voit, Pierre Mounier avait aussi de l’humour. Voilà brièvement racontée, l’histoire d’une vie mais aussi celle d’un homme qui fait honneur à notre commune. Je ne sais ce qu’est devenue la fameuse dynamo qui changea la vie des Plouguenastais. Je crois qu’elle fut achetée par Jean Hamon du Petit Moulin. Il serait peut-être intéressant de la rechercher et si on la retrouve, de l’exposer dans une sorte de petit musée avec une biographie de Pierre et Mathurin Mounier. Cela ne serait certainement pas sans intérêt pour les jeunes Plouguenastais d’aujourd’hui et ceux des générations à venir.

 

Plouguenast, août 1986

Joseph HAMON

 

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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 15:02

Par Gérard Borvon.

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Un remarquable reportage de FR3 Franche-Comté.

 

Rhodiacéta : "Tant que les murs tiennent"

Une friche à l’oubli à l'entrée de la ville de Besançon (Doubs). Abandonnée depuis plus de 30 ans, elle attire graffeurs et historiens. Autrefois lieu de travail, aujourd'hui lieu d'expression, l'ancienne filature Rhône-Poulenc continue à fasciner les hommes.

  • Par Sophie Courageot
  • Publié le 29/03/2016 | 15:09 , mis à jour le 05/04/2016 | 12:05

 

© Marc Perroud - Vie des Hauts production L'intérieur de la friche de la Rhodiaceta à Besançon

 

Rhodiacéta 1967 : une filature en plein essor. Des grèves, une occupation de l’usine. Le cinéma ouvrier des groupes Medvedkine est né. Les ouvriers militent, et prennent la parole, racontent leur histoire, leur époque, leurs rêves. Une guérilla culturelle s’organise.

La démolition de ce qui fut une usine est proche, avec elle s'éloignent les mots, les souvenirs, les émotions des hommes et des femmes qui y ont travaillé quelques années parfois, toute une vie souvent. La fierté et la révolte s'y sont côtoyés: fierté du travail bien fait, de l'argent durement gagné, la révolte, le combat, les luttes pour un monde à réinventer.

 

 

Tant que les murs tiennent

 

Lundi 4 avril à 23h25

 

  • Documentaire 52 min
  • Réalisé par Marc Perroud
  • Une coproduction Vie des Hauts Production - France Télévisions

 

 

 

Extrait de "Tant que les murs tiennent"

La friche de la Rhodiaceta est interdite au public. Les graffeurs s'y risquent pourtant pour excercer leur art. Ils sont régulièrement délogés par la police. Un documentaire de Marc Perroud et une coproduction Vie des Hauts Production - France Télévisions

Un grand format numérique pour aller plus loin

 

 

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Voir aussi

 

Le militant ouvrier et l'aristocrate. Quand Charles Tillon rendait hommage à Hilaire de Chardonnet.

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Gérard Borvon - dans Documents
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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 08:07

Par Gérard Borvon.

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On connaît Yan' Dargent comme peintre. C'est pourtant comme illustrateur qu'il exprime tout son talent, en particulier dans le domaine des sciences. Chaque dessin est une mise en scène de personnages en mouvement ou dans des attitudes de la vie courante. A notre époque il aurait été un excellent auteur de bande dessinée.

 

William Gilbert dans son cabinet

 

 

Stephen Grey

 

 

Franklin dans son laboratoire.

 

 

Chapeau paratonnerre.

 

 

Mort de Richmann.

 

 

Volta et sa pile.

 

 

Niepce et Daguerre.

 

 

Salomon de Caus à Paris.

 

 

Expérience de Périer au Puy-de-Dôme.

 

 

Le désespoir de Papin.

 

 

Watt et le "cercle des lunatiques".

 

 

Olivier Evans.

 

 

La mort de John Fitch.

 

 

Fulton à Brest.

 

 

L'Elise premier navire à vapeur entre l'Angleterre et la France.

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Gérard Borvon - dans Documents
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