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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 21:07

Par Gérard Borvon.

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En cette année de 1984 des élèves du collège de Mescoat à Landerneau et leurs professeurs de physique et de technologie se sont lancés dans une ambitieuse opération : imaginer et construire 10 appareils photographiques équivalents à ceux qui étaient utilisés dans les premiers temps de la photographie.

 

 

A l'atelier

 

 

L'appareil

 

 

 

Premières photos réalisées avec l'appareil.

Un "plan film" transparent est utilisé comme négatif.

 

le collège

photo de groupe.

sans oublier la "meule" !

 

Visite de M. Simon.

 

Monsieur Simon est un célèbre collectionneur qui n'hésite pas à faire partager sa passion.

 

 

 

Sa collection est aujourd'hui présentée au musée breton de la photographie et du cinéma à Bourg-Blanc.

 

Voir la présentation du musée en video sur tébéo.

 

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Voir aussi : La méthode du calotype pour un cours de physique au lycée de l'Elorn à Landerneau.

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Gérard Borvon - dans au lycée
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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 08:21

Par Gérard Borvon.

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Ce travail a été réalisé par des classes du lycée de l'Elorn à Landerneau. L'idée étant d'introduire des notions d'optique et de chimie à travers un cas concret : la naissance de la photographie. Il s'agissait ici de réaliser un calotype, la première photographie papier par négatif/positif  mise au point par William Henry Fox Talbot. (voir à ce sujet l'article de Wikipédia).

 

Ce travail a fait l'objet de l'annexe d'un article publié dans le bulletin de l'Union des Physiciens sous le titre : du phénakistiscope au cinématographe.

 

Nous le reproduisons ici.

 

 

 

L'appareil.

 

Il a été construit par la section ébènisterie du lycée et décoré aux armes de la ville de Landerneau par la section marqueterie.

 

 

 

Le résultat

 

du négatif au positif

10 secondes sans bouger, c'est long !

 

 

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L'histoire de la photo à l'école primaire.

L'appareil a été utilisé par les élèves de CM2 de l'école du Tourous à Landerneau pour une initiation à la photographie.

 

D'une année à l'autre, chaque classe a apporté sa contribution

ce qui a débouché sur la réalisation d'une exposition.

 

 

En 1882, Jules Marey, qui a mis au point son "fusil photographique" écrit à sa mère : "je suis tout à mes expériences qui donnent des résultats étonnants. On en parlera dans Landerneau quand je publierai mes résultats. J'ai un fusil photographique qui n'a rien de meurtrier et qui prend l'image d'un oiseau qui vole ou d'un animal qui court en un temps moindre de 1/500e de seconde".

Juste 100 ans plus tard on parlait effectivement du fusil de Jules Marey à Landerneau.

 

 

Landernéens, à vos greniers !

 

 

L'appel des lycéens aux habitants de Landerneau a été entendu. Cela s'est traduit par une nouvelle exposition en collaboration avec le club photo de la Maison pour Tous.

 

 

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Voir aussi :

Histoire de la photographie. Un projet d'Action Educative au Collège de Mescoat à Landerneau.

 

 

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Pour la technique du collodion, voir :

Votre portrait sur verrre au collodion humide par Nicolas Hergoualc'h

 

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Gérard Borvon - dans au lycée
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29 mars 2016 2 29 /03 /mars /2016 15:23

Par Gérard Borvon.

 

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Dans un mémoire, publié après sa mort, Lavoisier dresse le tableau des observations et conclusions antérieures à la théorie de la combustion dont il revendique la paternité.

 

Ci-dessous sa conclusion.

 

 

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Gérard Borvon - dans Chimie
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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 19:21

Par Gérard Borvon

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Leçon inaugurale de Gilles Boeuf au Collège de France

19 décembre 2013.

 

Voir la vidéo

 

Les grandes questions environnementales aujourd'hui sont celles de l'énergie, de l'eau, du changement climatique et de la biodiversité.

La biodiversité est née dans l'océan ancestral, bâtie sur la chimie pré-biotique issue d'une géo-diversité antérieure, vers 3850 millions d'années (Ma), quand les premières cellules se sont clonées par scissiparité. La vie s'est ensuite diversifiée dans l'océan durant des milliards et des centaines de millions d'années et se sont alors produits des évènements essentiels pour le vivant : l'émergence de la cellule eucaryote, la capture de bactéries qui deviendront les organites par symbiose (mitochondries et plastes), la pluri-cellularité et, enfin, le développement de la sexualité. Tout est en place quand la vie métazoaire organisée sort des océans vers 450 Ma. La biodiversité (arthropodes) explose sur les continents dans les forêts du Carbonifère et se répand partout, les espèces s'organisent en populations, écosystèmes, biomes... Depuis 570 Ma, il a été mis en évidence une soixantaine de « crises d'extinction », dont cinq particulièrement prépondérantes, la plus aigüe s'étant déroulée vers 251 Ma, entre Permien et Trias (charnière paléozoïque/mésozoïque), durant laquelle 96 % des grandes espèces se sont éteintes.

La biodiversité est bien autre chose que les seuls catalogues ou inventaires d'espèces qui ont été élaborés depuis quelques siècles, à partir de grandes expéditions ou de travaux sur de longues périodes sur le terrain. Elle est en fait l'ensemble des relations établies entre les êtres vivants et avec leur environnement. C'est tout simplement la fraction vivante de la nature !

 

Actuellement, la biodiversité est menacée par quatre grands phénomènes dans lesquels l'humanité a bien sa part : la destruction et la contamination des milieux naturels, la prédation en excès et la surexploitation des ressources naturelles, les introductions anarchiques d'espèces d'un milieu à un autre et, enfin, le réchauffement climatique. Après la conquête du feu (vers 800 000 ans), la fin du nomadisme au Néolithique (12-8000 ans) associée au développement de l'agriculture et de l'élevage et, plus tard, l'invention de la machine à vapeur (fin XVIIIe), l'humain a été de plus en plus impactant sur les milieux naturels et les a profondément transformés. En réalité, nous ne faisons aujourd'hui que prolonger et accélérer ce mouvement, amplifié par la démographie et l'idée délétère « d'asservissement » de la nature.

 

En trois-quatre siècles, l'humanité aura épuisé la totalité des ressources combustibles fossiles accumulées durant des centaines de millions d'années et, aujourd'hui, les espèces vivantes disparaissent de la planète à un rythme de 100 à 300 fois supérieur au taux d'extinction « naturel » attendu. Ceci a amené certains à se demander si l'humain n'était pas en train de mettre en place les conditions d'une sixième crise massive d'extinction ! Nous sommes confrontés à des prévisions de plus en plus précises d'un épuisement des ressources finies, dans le monde fini qui est le nôtre. Seules les ressources vivantes sont renouvelables mais, bien souvent, l'humain les surexploite et dépasse alors les « seuils de renouvelabilité ».

Les écosystèmes les plus riches en espèces sont, sur les continents, les forêts tropicales humides et, dans les océans, les récifs coralliens. Aujourd'hui, nous connaissons un peu plus de deux millions d'espèces (1,7 million d'espèces terrestres et 300 000 espèces marines), décrites et déposées dans les musées. Il en demeure plus de 80 % à découvrir.

Depuis 2007, l'humanité vit majoritairement dans les cités et, à l'heure actuelle, nous nous intéressons tout particulièrement au retour de la biodiversité en ville. Pourquoi faut-il impérativement enrayer cette érosion de la diversité biologique ? Tout simplement parce que nous ne pouvons pas nous en passer, nous en sommes constitués et la côtoyons en permanence ! Les services qu'elle nous rend sont incontournables. En 2002, à Johannesburg, les Nations Unies avaient fixé l'année 2010 pour l'arrêt de cette érosion. Pourtant, lors de la conférence d'introduction de l'année dédiée à la biodiversité à l'Unesco à Paris en janvier 2010, nous avons collectivement constaté que nous avions échoué. Nous avons alors décidé de repousser l'échéance à 2020 et de consacrer la décennie 2010-2020 au sauvetage de la biodiversité.

 

Mais pourquoi réussirions-nous mieux entre 2010 et 2020 quelque chose que nous avons été incapables d'organiser entre 2002 et 2010 ? Projet réaliste ou rêve insensé ? C'est une question que nous nous étions déjà posée lors du premier colloque du Collège de France à l'étranger, à Bruxelles, en 2006. Dans ce cadre, l'apport des sciences participatives est très substantiel, tant pour fournir des données aux chercheurs qui ne peuvent être présents partout et tout le temps, que pour responsabiliser grand public et « amateurs » et, collectivement, faire pression sur les acteurs d'un développement insoutenable.

De par les changements de tous ordres qu'il déclenche depuis deux siècles et en accélération croissante, l'humain crée certainement, en ce moment même, des conditions favorables à l'apparition d'espèces, mais, au fur et à mesure, il détruit également les écosystèmes. Le résultat risque d'être bien consternant. L'humain, avec son cortège d'activités, ses plantes et ses animaux domestiques, est devenu la plus puissante force évolutive s'exerçant sur la nature. Nous sommes entrés dans l'anthropocène. Nous réfléchissons aux limites d'adaptabilité des écosystèmes et de l'humain.

 

Pourra-t-il tout simplement s'adapter à lui-même ? Le capital naturel ne peut indéfiniment être appauvri et nous ne pouvons pas nous passer des services rendus par les écosystèmes. En estimant les vitesses d'évolution, en tentant de prédire les trajectoires possibles et en planifiant les mécanismes à l'avance, nous pourrions sans doute fortement réduire notre impact sur les espèces et les écosystèmes et sérieusement améliorer les coûts économiques et sociaux de nos activités sur la nature. Une prise de conscience généralisée est en cours mais le changement de nos habitudes suivra-t-il un rythme au moins aussi rapide que celui des changements environnementaux de tous ordres que nous déclenchons autour de nous ?

 

Ce n'est pas sûr. Saurons-nous pleinement justifier, et enfin mériter, au cours de ce XXIe siècle, ce terme de sapiens dont nous nous sommes affublés ?

 

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Signe du temps : "en trois-quart de siècle l'humanité aura épuisé la totalité des ressources combustibles fossiles accumulées durant des centaines de millions d'années" nous dit très justement Gilles Boeuf qui par ailleurs considère que la "surexploitation des ressources naturelles" est une des menaces majeures à l'encontre de la biodiversité. C'est pourtant l'entreprise pétrolière Total qui sponsorise cette présentation !

Pendant ce temps ce sont les associations de protection de l'environnement qui se mobilisent pour l'arrêt des forages pétroliers en eau profonde projetés par cette entreprise.

 

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Un très bon article dans Ar Men a été consacré à Gilles Boeuf.

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 07:55

Par Gérard Borvon.

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Dans les dernières années de cette fin de 20ème siècle déjà lointain, j'accompagnais de façon régulière mes élèves du lycée de l'Elorn à Landerneau au centre des archives municipales voisin de l'établissement. Là, dans le reste de verdure d'un ancien parc, un manoir bourgeois, portant les marques de ses multiples remaniements, conservait les collections de revues de vulgarisation scientifique qui garnissaient l'ancienne bibliothèque. Elles avaient fait le bonheur des notables et lettrés landernéens de ce 19ème siècle où la ville était un prospère centre industriel. Elles allaient reprendre du service cent ans plus tard.

 

Le manoir de Keranden à Landerneau, ancien centre des archives municipales.

 

L'une de ces revues avait particulièrement du succès par ses articles écrits dans un style vivant et surtout pour ses nombreuses illustrations : La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l'industrie. Le thème de nos recherches tournait généralement autour de : " Les Sciences, il y a 100 ans". Ainsi, année après année, ces lycéennes et lycéens ont découvert les premiers pas de leur actuelle "modernité". Les débuts, par exemple, des dessins animés puis du cinéma avec le "phénakistiscope".

 

Nous avons découvert le "phénakistiscope (alors orthographié "phénakisticope" ) dans un numéro de la Nature de 1880. On y parlait alors du "phénakisticope de Joseph Plateau".

 

 

Plus tard, dans la même revue datée de 1882 un article sur "l'enseignement par les jeux" décrivait l'appareil sous le terme de "zootrope".

 

 

L'idée nous vint alors d'apprendre en nous amusant, comme nous invitait à le faire l'auteur de l'article, et d'illustrer la notion de persistance rétinienne par la construction de phénakistiscopes.

 

L'article nous ramena à un article daté de 1879 où il était question des allures du cheval photographiées par Eadweard Muybridge.

 

 

 

Nous retrouvions Muybridge dans un article daté de 1882 où était décrite sa méthode : 24 appareils disposés le long d'une piste où l'animal photographié coupait des fils déclenchant la prise de vue.

 

 

L'article annonçait également les publications de Etienne-Jules Marey au sujet de son "fusil photographique".

 

 

Tout cela se terminait par l'article de 1895 qui annonçait la naissance du cinématographe des frères Lumière.

 

 

Pour aller plus loin.

L'ensemble de ce travail a fait l'objet d'un article publié dans le bulletin de l'Union des Physiciens sous le titre : Du phénakisticope au cinématographe un moment de physique amusante.

 

Cet article détaille tout ce qui n'a été qu'évoqué ci-dessus.

 

Ce phénakistiscope a été réalisé en marqueterie par les élèves de la section marqueterie du lycée de l'Elorn à Landerneau

 

Un Phénakistiscope en mouvement.

 

 

 

Dans le musée des frères Lumière à Lyon.

 

On peut lire aussi :

 

L'histoire des sciences, un outil pour la classe :

quatre expériences pédagogiques.

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Gérard Borvon - dans au lycée
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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 11:29

Par Gérard Borvon

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La France se prépare à soutenir la guerre d'indépendance américaine. Brest et sa région sont en pleine effervescence. Sébastien Le Braz, jeune chirurgien de marine, tient sont journal. Deux siècles plus tard, des fragments en sont retrouvés dans le grenier d'un manoir en cours de démolition dans sa ville natale de Landerneau.

 

 

Ce jour de juin 1777, je reçus, porté par un messager venu à Landerneau depuis Brest, une convocation du Chirurgien-Major de la Marine, Etienne Billard. Celui-ci m'avait pris en affection après que je l'aie assisté, en tant qu'aide chirurgien, dans une intervention délicate réalisée à l'hôpital maritime de Brest où il venait d'être affecté. Le nouvel hôpital était sommairement installé dans l'ancien séminaire des jésuites après le récent incendie qui avait ravagé les anciens bâtiments et il n'était pas toujours commode d'y opérer. Je devais, m'écrivait-on, rejoindre de toute urgence Brest dans le but d'accompagner le Chirurgien-Major auprès d'un illustre, et pour le moment anonyme, personnage en visite dans le port.

 

Je m'empressais d'en avertir le Chevalier de Boufflers, colonel du régiment du Duc de Chartres, alors cantonné à Landerneau, auprès duquel j'étais affecté. Le Chevalier me fit savoir que lui-même avait reçu de Bougainville l'invitation à le rejoindre à bord du Bien-Aimé, le navire de 74 canons qu'il commandait, afin d'assister à une parade maritime organisée pour un visiteur de marque - sans doute le même secret voyageur. L'explorateur, que chacun ici vénère, souhaitait, écrivait-il au Chevalier, qu'un homme "d'autant d'esprit fût encore plus pénétré de l'importance de la marine en la voyant en activité". Aussi célèbre soit-il Bougainville était tenu à l'écart par les officiers nobles qui, malgré son extrême culture et son extraordinaire carrière navale, ne lui pardonnaient pas ses origines roturières. L'invitation faite à de Boufflers n'était donc pas fortuite, il savait reconnaître dans le  colonel frondeur du régiment de Chartres son équivalent terrestre. J'aurais moi-même accompagné le chevalier avec bonheur. Mon oncle Guillaume Mazéas ne tarissait pas d'éloges vis à vis de l'homme qui, en plus de sa brillante carrière politique, était un mathématicien confirmé et, comme lui-même, membre de la Royal Society de Londres, la célèbre académie des sciences britannique. Cependant je n'aurais pas à regretter la place qui m'avait été attribuée pendant cette journée qui restera, j'en suis certain, gravée dans ma mémoire.

 

A Brest, le Chirurgien-Major me reçut avec cordialité et ne résista pas au plaisir de m'annoncer la qualité de notre visiteur dont le titre de "Comte de Falkenstein" servait de fragile incognito à l'Empereur Joseph II d'Autriche, beau-frère de sa majesté. Je laisse imaginer l'émotion qui fut la mienne à cette nouvelle. La chance qui m'était accordée était d'autant plus grande que le "Comte" avait bien précisé qu'il refusait toute suite trop nombreuse. Il nous était demandé d'accompagner discrètement sa visite pendant les trois jours de son séjour à Brest afin de pouvoir éventuellement porter secours à tel ou tel membre de sa suite, ou à lui même, si par malchance le besoin s'en faisait sentir.

 

Joseph II d'Autriche, "Comte de Falkenstein".

 

L'Empereur était arrivé à Brest le vendredi 6 Juin dans l'après midi et avait pris résidence chez le traiteur Aimé dans la Grande Rue, ce qui causa le dépit de maints personnages se disputant l'honneur de le recevoir. Le Comte d'Orvilliers, commandant de la marine, le marquis de Langeron commandant des troupes de terre et le Comte du Chaffault, chef de l'escadre, le trouvèrent lisant son courrier quand ils se rendirent à son domicile. La visite fut brève le "Comte" souhaitant se reposer avant sa visite du lendemain dont le programme était particulièrement copieux.

 

Journée du 7 juin.

 

Le 7 Juin à 7 heures précises nous attendions l'Empereur auprès de grand bassin, ainsi que nous l'avait demandé le Comte d'Orvilliers qui devait l'accompagner depuis son domicile. Le groupe du "Comte" et de ses accompagnateurs arriva à 8heures et demie et fit le tour du bassin où était en carénage Le Conquérant. Il s'y est fait expliquer le fonctionnement des portes permettant l'entrée et la sortie du navire, le travail nécessaire à la refonte d'un tel navire et en particulier la façon de remplacer une pièce défectueuse. Passant par l'atelier de serrurerie il fit mention du goût et de l'habileté pour cette discipline de son célèbre beau-frère dont il avait eu l'occasion de visiter l'atelier à Versailles au dessus de l'appartement privé du roi. Il rapporta que celui-ci lui avait confié que ses deux principales passions étaient la mécanique et le marine.

 

Nous nous rendîmes ensuite dans les locaux de l'Académie de Marine proches du bassin. Un voisinage dont se plaignaient les Académiciens tant le bruit généré par l'activité de la forme de radoub nuisait à la tenue de leurs réunions. La promesse du ministre Sartines, lors de son voyage à Brest et de sa visite à l'Académie, de construire un établissement digne de la noble Institution n'avait pour le moment pas eu de suite. L'Empereur fut reçu par le directeur de l'Académie, le capitaine de vaisseau Comte Le Bègue auquel s'étaient joints l'enseigne de vaisseau de Marguerie, secrétaire. Après avoir rapidement exposé à l'Empereur l'historique de l'Académie, ses objectifs et sa composition, M. Le Bègue lui fit visiter la salle des maquettes jouxtant la salle de réunion de l'Académie. Devant les modèles des différentes machines utilisées à l'arsenal, le secrétaire de l'Académie, qui lui en décrivait le fonctionnement, fut étonné par la connaissance qu'en avait le Prince. Il se dit même que celui-ci alla jusqu'à proposer à l'académicien de réfléchir à un problème jusqu'alors non résolu. Intéressé par la visite, l'Empereur cacha cependant mal son étonnement de voir les Académiciens si mal logés. En marque de remerciement, le Comte de Falkenstein se vit offrir un volume des Mémoires de l'Académie, doré sur tranche, qui lui fut porté à son domicile.

 

La suite de la visite fut une course au pas de charge : la poulierie, la corderie, la tonnellerie, la brasserie, les hangars au bois, le quai des ancres. Elle se termina vers une heure et quart par la visite du Glorieux, un vaisseau de 74 canons réputé pour sa performance,  où l'Empereur se montra curieux du fonctionnement du moindre objet qui lui était présenté. Nous l'avons retrouvé après quatre heures à la cale de l'intendance où il s'embarqua sur le canot d'apparat portant les armes du roi pour rejoindre les ateliers de Pontaniou au fond de la rivière Penfeld. Il y a visité la salle des gabarits, les forges, les ateliers de menuiserie, d'avironnerie, de sculpture, de peinture, de mâture, de construction des chaloupes, pour retrouver le canot qui l'a transporté jusqu'à la cale de la pointe. Là, il est monté jusqu'aux batteries royales où il a pu admirer la disposition de l'escadre avant de redescendre au magasin des vivres. Il a demandé qu'on lui ouvre des barils de salaison. Après avoir vu les légumes et s'être fait expliquer les moyens de les conserver en mer, il voulu voir les pains et les biscuits de mer. Ayant voulu juger lui-même de leur qualité il se fit servir un assortiment de pains et de salaisons accompagné du vin servi à bord. Il était huit heures et demi quand il regagna son domicile. Si nous étions épuisés, le Comte semblait aussi vaillant qu'au début de la visite.

 

Cette visite m'avait fait découvrir un arsenal dont j'étais loin d'imaginer les richesses. Jamais à Paris je n'aurais pu observer tant de sciences et de techniques rassemblées. Jamais non plus je n'aurais pu imaginer de rencontrer, en une seule journée, tant de prestigieux capitaines.

 

Le port de Brest au temps de la guerre d'indépendance d'Amérique.

 

Dimanche 8 juin.

 

Nous avons retrouvé le Comte à bord du Robuste, un 74 canons commandé par La Motte Piquet. Le matin, après la revue des troupes sur le Champ de Bataille, il avait assisté à la messe célébrée par Monseigneur de La Marche, évêque de Léon, au Couvent des Dames où, nous a-t-on rapporté, il avait fait montre de sa piété en refusant le fauteuil et le prie-Dieu qui lui avaient été préparés pour rester agenouillé sur le pavé pendant toute la messe.

 

Après deux bords courus en rade, le vaisseau revint au mouillage. M. de la Motte Piquet avait invité à son bord quelques dames de qualité, curieuses de rencontrer le prince, pour animer la superbe collation qu'il avait fait servir dans la grande chambre. Grande fut leur déception en constatant que celui-ci n'y parut point, s'étant réfugié sur le gaillard d'avant qu'il ne quitta plus avant d'embarquer sur le Magnifique puis sur la Bretagne, le navire amiral de la flotte dont la taille le surprit.

 

maquette de La Bretagne

 

Lundi 9 juin.

 

Le rythme de la visite ne s'est pas ralenti. Coup d'oeil au carénage à flot du Sphinx puis de celui du Zéphyr dans le bassin de Pontaniou. Ensuite passage à la forge où le travail sur une ancre de forte dimension lui fut présenté. Visite de l'hôpital du bagne suivi de celle de l'hôpital de la marine.

 

Après midi consacré à l'armement avec visite des ateliers de l'artillerie et participation à un exercice de tir réalisé par les soldats du corps royal de la marine et les apprentis canonniers. La rumeur a rapporté que l'Empereur lui-même aurait pointé un mortier avec succès.

 

 

Mardi 10 juin.

 

Le Comte de Falkenstein monta à cheval dès huit heures et se fit présenter, par le marquis de Langeron, les travaux des fortifications dont les plans lui avaient été présentés la veille. L'après midi fut consacré à l'observation de la célèbre machine à mâter travaillant à l'équipement du Glorieux qui, pour l'occasion, reçu ses mâts de misaine et de beaupré. Un canot l'attendait qui lui fit remonter la Penfeld pour une visite de la scierie et des forges de Villeneuve et des réserves des bois, immergés verticalement dans la vase, destinés à la confection des navires.

 

Au retour, le Comte, vraiment intéressé par les vaisseaux, voulu à nouveau contempler la Bretagne, la Ville-de-Paris et le Saint-Esprit en se faisant connaître les différentes fonctions de ces navires dans un combat naval.

 

Les fortifications de Brest.

 

 

 

Jeudi 11 juin.

 

Dernier jour de la visite. L'Empereur s'est rendu chez la Gardes de le Marine où ces jeunes gens, pour une fois disciplinés, recevaient un cours de tactique navale en utilisant la "table d'évolutions navales" mise à leur disposition. Il souhaita également assister à la résolution, au tableau, des problèmes qui étaient soumis à ces futurs officiers.

 

L'après midi, à bord du Bizarre un 64 canons commandé par la Comte du Chaffault, il put assister à la mise en œuvre de l'enseignement théorique du matin. L'escadre entière, en manœuvre dans la rade, donnait le spectacle grandiose d'une flotte au combat.

 

C'est sur la dunette de l'Actif, le 64 canons du Comte d'Hector, major de la marine, que se termina la journée par un grand repas et un grand bal auxquels assistaient environ 150 personnes.

 

Avant son départ, le Comte reçu le comte d'Orvilliers, le marquis de Langeron et le Comte du Chaffault auxquels il fit part de sa satisfaction de constater qu'une si belle marine avait été mise entre de si bonnes mains.

 

Le Comte parti, les commentaires allèrent bon train. Même si on regrettait son peu de goût pour les mondanités, on s'étonnait de ses bonnes connaissances du milieu maritime et de sa soif d'en savoir encore plus. Chacun en profitait pour faire état des compliments qu'il avait reçus de l'empereur.

 

Pourtant, étant en retrait du cortège, j'avais perçu les inquiétudes de bien des ingénieurs et officiers craignant la visite d'ateliers où le matériel exposé était loin de répondre à la qualité et à la quantité nécessaires aux navires d'une flotte en état de marche. La vétusté de certains navires ne pouvait pas non plus échapper à un œil quelque peu éclairé et celui du Comte semblait l'être. Pourtant, à en croire Bougainville, dont les propos m'ont été rapportés par le Chevalier de Boufflers, Joseph II s'était répandu en compliments auprès de lui. Ce qu'il avait vu, disait-il " était encore bien supérieur à ce qu'il s'attendait à voir" ajoutant "qu'il ne se serait jamais figuré un assemblage pareils de forces actuelles et de moyens préparatoires pour de plus grandes encore".

 

Avait-il vraiment été dupe ? De Boufflers qui connaissait l'état d'impréparation de ses propres troupes, n'était pas loin de penser que ces propos avaient surtout été une marque de politesse vis à vis de personnes qui l'avaient reçu avec chaleur.

 

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 10:20

Par Gérard Borvon

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L'inventeur de la soie artificielle.

 

C'est d'abord un article de la revue "La Nature" datée de 1898 qui nous avait révélé l'existence de Hilaire de Chardonnet. L'article "Quand la chimie des plastiques était verte" le situe dans toute une chaîne d'inventeurs.

 

"Cette curieuse industrie, dont la France a droit d’être fière, atteint à la période de grande fabrication. Une puissante société a établi à Besançon une usine colossale dont les produits s'emploient de plus en plus dans l'industrie de la soie"

 

 

Son inventeur, Hilaire de Chardonnet (1839-1924) est un ingénieur et industriel de Besançon. En 1884 il dépose un brevet pour une soie artificielle à base de collodion ou nitrocellulose et crée une usine pour sa production, en 1892, à Besançon.

 

Le procédé est décrit avec détails : fabrication du coton poudre par action d’un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique sur le coton, lavage et séchage du fulmicoton obtenu, dissolution dans un mélange d’alcool et d’éther sous forte pression, filtration du collodion obtenu, envoi sous forte pression dans une filière, moulinage et retordage pour constituer des fils de diamètre voulu et, pour finir, dénitratation des fils. En effet, avant cette dernière opération, les fils ne sont encore que du coton-poudre, c’est-à-dire un explosif. En plongeant les écheveaux terminés dans une solution de sulfure d’ammonium, qui élimine l’essentiel de l’acide nitrique, on obtient une soie artificielle qui, nous dit l’auteur de l’article, "est aussi belle et aussi brillante que les soies naturelles les plus estimées", même si, reconnaît-il, elle est moins résistante.

 

L'oeuvre de Hilaire de Chardonnet est développée par Jean-Marie Michel dans "Chardonnet et le premier textile industriel"

 

On peut lire ecore le discours prononcé par Gabriel Bertrand, membre de l'Académie des Sciences sur "Les découvertes scientifiques du Comte de Chardonnet et l'invention de la soie artificielle", lu le jeudi 28 mai 1936 à l'occasion du cinquantenaire de la soie artificielle à Besançon.

 

Le révolutionnaire et l'aristocrate.

 

Abandonné par ses actionnaires Franc-Comtois, Hilaire de Chardonnet crée de nouvelles usines dont l'une à Rennes. Dans son livre "On chantait rouge", Charles Tillon, le mutin de la Mer Rouge, licencié dès que ses employeurs connaissent son passé militant, rend hommage à celui qui l'a embauché dans son usine de Rennes. L'amour partagé de la technique aura fait se rencontrer le jeune ouvrier ajusteur de 25 ans et révolutionnaire déclaré, et le vieil ingénieur, âgé de 83 ans, polytechnicien, aristocrate et nostalgique de la royauté.

 

 

Nous reproduisons ici le texte de Charles Tillon qui décrit en connaisseur la technique et l'ambiance de ces premiers ateliers de textile industriel dont la matière première était encore un produit naturel : la cellulose.

 

En introduction il regrette l'oubli trop général des inventeurs de dispositifs techniques à l'origine de puissantes industries. La voiture s'est banalisée mais qui sait, écrit-il, que l'inventeur du carburateur est le mécano de Clermont-Ferrand Laforest ?

 

"Les actionnaires des industries chimiques et textiles connaissent-ils mieux M. de Chardonnet, le vétitable inventeur de la soie artificielle ? Je voudrais rendre hommage à sa mémoire, en évoquant ici les souvenirs d'un maître d'industrie que je n'ai connu qu'indulgent. Mais qui fut dévoré par ses frères.

 

M. de Chardonnet était né à Besançon, trente-sept ans après Victor Hugo. Un de ses grands-pères avait été élu député de la noblesse aux Etats généraux comme mon grand-oncle le père Gérard l'avait été comme paysan, et ils avaient ensemble, avec Robespierre et les Jacobins, en juin 1991, voté la loi cynique du Rennais Le Chapelier contre le droit de grève des ouvriers, en croyant supprimer les corporations et aider au progrès !

 

Louis de Chardonnet, sorti de Polytechnique, fixa surtout sa curiosité sur les études naturalistes. Ce fut alors qu'il se passionnait pour l'étude de la maladie des vers à soie qu'une intuition le poussa à rechercher l'origine de leurs sécrétions, puis par la suite à tenter d'imiter le travail de la nature. Il vécut ainsi trente années préoccupé de l'idée de fabrique de la soie artificielle au bénéfice de l'industrie.

 

Son biographe l'avait connu grand de taille. Je ne le vis que tassé par l'âge, sous une forêt de cheveux blancs. Son visage, mangé par des favoris neigeux à l'autrichienne, s'éclairait d'yeux gris où brûlait toujours cette "fierté gaillarde" dont nous parle A. Demoment (Auguste Demoment, Un grand inventeur : le Comte de Chardonnet 1839-1924, Paris, édit. La Colombe, 1953).

 

J'ignorais alors la longue patience d'une partie de sa vie passée à répéter pour son tourment : "Le ver à soie a deux filières... le bombyx file aussi le coton... Or, la feuille de mûrier est riche en cellulose... Mais comment reproduire la cellulose liquide ? ". Le problème résolu après mille déboires, il monta sa première usine à Besançon en 1891. Incendies à répétition, puis un malaxeur de pâte, en sautant, éparpille le tout dans le Doubs... ! Les fournisseurs d'argent veulent alors déposséder l'inventeur. Il doit s'entendre avec des Suisses pour une autre usine : on lui vole son brevet ! C'est que la guerre des soies commence, animée par la haine perfide des soyeux de Lyon. Viennent alors les procès, les dettes... Le savant dédaignera l'argent et se laissera plumer, d'abord par des princes espagnols en mal de trône, puis par des concurrents sans scrupules, hargneux de voir sa production prendre commerce. Jamais il n'abandonnera ses recherches qui lui procureront quarante-huit brevets d'invention, dont un pour "un moteur léger à pétrole" destiné à l'aérostation ! En France, un concurrent se dresse devant lui en 1913 : la société La Viscose. Et la guerre le surprend, ruiné par les revers.

 

La paix revenue, M. de Chardonnet va placer son dernier espoir dans la création à Rennes d'une soirie qui lui permette d'utiliser un nouveau procédé de nitration pour la fabrication du collodion dont il devrait tirer une production plus compétitive. J'allais être témoin de la peine qu'il prit.

 

Tout commençait dans l'usine de Rennes par la fabrication du collodion avec du coton malaxé au sein de vastes cuves dans un mélande d'acides. On obtenait ainsi une mixture explosive, du fulmicoton, que l'on dissolvait dans un dosage d'alcool et d'éther, ce qui donnait une lourde pâte de nitro-cellulose couleur de miel, que des presses hydrauliques allaient pousser jusqu'aux ateliers de filature par des tuyauteries aboutissant à leur extrémité à des milliers de de filières en agate... Chaque filière secrétait ainsi un collodion qui, par l'évaporation de ses dissolvants, s'anoblissait en fil de soie plus ténus que les cheveux des toutes jeunes ouvrières alignées debout dans cette magnanerie chimique, devant de longs bancs parallèles où s'animait un mouvement mécanique très simple. Leur attention toujours à vif devait éviter, d'un doigt agile, que le fil ne se rompe plus d'une seconde avant de se ressouder aux autres, en s'enroulant par retors sur des bobines qu'on emportait rapidement vers de multiples opérations d'où sortirait rapidement vers de multiples opérations d'où sortirait la soie en écheveaux.

 

Je partageais mon temps entre cette filature et l'atelier mécanique. Dans cette usine poudrière, une atmosphère méphitique imprégnée de vapeurs formées à l'instant de la transmutation du collodion en soie intoxiquait les ouvrières. Chardonnet aurait voulu aboutir à n'employer à cette fabrication que des équipes accomplissant six heures par jour et ce problème de la production l'angoissait : comment améliorer la viscosité du collodion et parvenir à multiplier mécaniquement le filage d'une soie qui mettrait à la portée de toutes les femmes un tissu encore plus désirable et plus aimable à caresser...

 

L'entretien courant des machines laissait du bon temps. Par contre, si le vif-argent Simon, patron de la mécanique, m'annonçait la visite de M. de Chardonnet, je devenais fébrile. Crainte et admiration. Il avait alors quatre-vingt trois ans. Je le verrai toujours se découvrir quand il entrait sous la verrière de la filature comme pour saluer la compagnie et s'avancer vers mon établi sur un coin duquel il posait son antique gibus.

 

- Eh bien, monsieur, comment va la malade ?

 

Il s'approchait alors d'un long bâti de fonte allongé comme un monstre sur la largeur de la filature, surmonté d'un mécanisme conçu pour recevoir le mouvement par un jeu d'arbres à came et transmettre son animation à des sortes de cadrans mobiles plantés de filières minuscules. D'autres mécanismes encore et le tout compliqué d'un fourmillement de tuyaux de laiton. Depuis un an déjà, "la malade" gisait là, immobile, entre deux consultations et toujours aussi rétive à répondre aux ambitions de son inventeur. En faisant appel au concours de capitaux bretons pour l'édification de la Soierie artificielle française, Chardonnet avait promis aux actionnaires alléchés qu'ils bénéficieraient de cette nouvelle invention mécanique. Mais le premier prototype s'était en partie brisé dès la mise en route. Et depuis...

 

A chacune de ses visites, l'inventeur se débarrassait de sa jaquette, et se mettait à tourner autour de la gisante. Discrètement, j'attendais, après avoir une fois de plus remis la courroie de transmission qui l'animerait, à vide bien sûr, dans un effort de tension toujours redouté.

 

Jamais encore nous n'avions osé lui envoyer dans le ventre du collodion à filer. Après chaque expérience nouvelle, il me fallait démonter, modifier, remonter tel organe. Les manches de sa chemise empesée maculée d'huile, infatigable, le comte aux mains diaphanes prenait des notes, ébauchait un croquis. J'ignorais que j'assistais à son dernier combat contre une engeance qui l'allait vaincre. J'en connaissais comme lui les vices. L'énigme pour moi ce n'était pas la machine, mais cet homme acharné à la dominer et dont je ne savais alors presque rien si ce n'est que j'aurais acompli au besoin pour lui double journée.

 

Jusqu'alors, en s'en allant, il formulait de nouvelles instructions, assuré que lors d'une prochaine visite... Simon l'écoutait et esquissait un mouvement d'épaule. Il devait connaître l'humeur des actionnaires las d'attendre que la providentielle fileuse de soie donne des certitudes palpables. Mais pour l'altier vieillard seule la patience apportait la chance ! Comme en 1883, quand ses expériences sur la technique de la photographie lui permirent de discerner, dans une bavure arachnéenne de collodion, la réalité magique d'un fil soyeux, étirable.

 

La dernière fois qu'il vint à l'usine, l'inventeur me parut d'un allant moins sûr. Il se mit à piétiner autour de la "malade". Une auscultation méticuleuse... Je m'agitais pour préparer la mise en route. Aussitôt qu'elle commença à démarrer en grondant, je le vis qui posait pour la première fois la main sur le volant de la vanne destinée à introduire du collodion sous pression dans la tuyauterie. Etonné qu'il ne m'eût pas prévenu d'un tel essai  à plein, je m'avançais près du vieil homme pour aider à la manoeuvre. Il resta figé. Un long moment. Puis, sa main blanche retomba et je vis qu'elle tremblait... Pathétique hésitation... ultime renoncement, je vivais le dernier attachement à son rêve !

 

Le comte de Chardonnet  se tint encore un instant sans mouvement. Je voyais battre les veines de son front et redoutais qu'un malaise l'eût saisi. Mais non. Il se reprit, se tourna à demi pour me dire presque bas : "Je vous remercie, monsieur." Mon trouble s'accrut encore de le voir se contraindre à esquisser un sourire navré en jetant un dernier regard vers la machine qu'il abandonnait pour toujours. Il s'éloigna en se couvrant de son chapeau du passé. Je retournais à mon étau, bouleversé.

 

Il se trouva vingt-trois ans plus tard que, dinant un soir chez Jules Jeanneney alors ministre d'Etat et Franc-Comtois comme Chardonnet son ancien ami, j'eus la joie de pouvoir dire quels souvenirs je gardais de son compatriote. Mon hôte m'apprit alors qu'à la fin de sa vie ses revenus étaient devenus si modestes que des amis durent agir pour lui procurer une pension. Jamais le comte ne revint à l'usine de Rennes.

 

Il mourut en avril 1924 et fut conduit en terre par le Maréchal Foch.  J'écrivis dans La Bretagne communiste du 8 avril : "L'inventeur de la soie artificielle est mort. Ceux qui à Rennes ont travaillé avec Chardonnet regretteront ce vieillard qui, à plus de 80 ans, cherchait encore avec acharnement à perfectionner une machine que les sales combines des profiteurs de son intelligence ne lui ont pas permis de sauver. Il ne craignait pas de retrousser ses manches et de prendre l'outil des mains du compagnon." (note de bas de page)

 

Son invention qu'un Lyonnais voulait baptiser "la Chardonne" allait devenir "la Rayonne" et sa production prendre en Amérique un gigantesque essor. Après la rayonne viendront les nylons. Quant à l'usine de Rennes... "

 

Le comte de Chardonnet aurait-il pu imaginer, lui l'aristocrate royaliste, recevoir pareille déclaration d'amour filial de la part du jeune ouvrier communiste qui avait partagé sa passion pour la mécanique et qui allait être un acteur majeur de la lutte contre le nazisme à la tête  des Franc-Tireurs et Partisans (FTP) avant de devenir ministre du premier gouvernement de la France libérée.

 

A Rennes, une avenue porte son nom. Elle longe une friche industrielle qui montre encore des traces de son usine.

 

Avenue Chardonnet à Rennes.

 

L'enseignement technique a gardé la mémoire de ces deux hommes. Des établissements portent leur nom. En particulier un lycée professionnel à Rennes et un Centre de formation par alternance à Besançon.

 

Faut-il y voir un  symbole ? Le Lycée Hilaire de Chardonnet de Chalon sur Saône est présenté comme un "lycée de la nouvelle chance" qui se propose d'accueillir des élèves de 18 à 26 ans, issus de l'enseignement général, technologique ou professionnel, qui ont quitté le système scolaire depuis un an avec l'objectif de leur faire obtenir un baccalauréat en alternance en deux ans.

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Sur l'usine de Besançon, voir le remarquable documentaire de FR3 Franche-Comté.

 

Des ouvrières et des ouvriers parlent de leur ancien métiers. Des artistes font parler les vieux murs.

 

VOIR. Rhodiacéta : "Tant que les murs tiennent"

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Gérard Borvon - dans Chimie
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11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 09:05

Par Gérard Borvon

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Jean-Baptiste Van-Hemont, Stephen Hales, Joseph Black, Henry Cavendish, Joseph Priestley, Charles Bonnet, Jan Ingenhousz, Jean Senebier, Horace-Bénédicte de Saussure, Antoine de Lavoisier, sont les personnages de cette quête d'un corps, le dioxyde de carbone, dont nous savons aujourd'hui qu'il est à l'origine de la vie, telle qu'elle s'exprime en ce moment sur la Terre, mais aussi source du dérèglement climatique provoqué par l'usage abusif du carbone fossile issu lui même de processus vitaux.

 

Jean-Baptiste Van-Helmont (1579-1644) et le gas silvestre.

 

Il considère que tous les corps sont constitués d'un seul élément : l'eau. Il observe, cependant, que tous ne se transforment pas immédiatement en eau. L’exemple le plus remarquable est celui du charbon dont il affirme que, pendant sa combustion, il libère un " esprit sauvage nommé gas ". Cet esprit constituerait d’ailleurs l’essentiel du charbon, car, dit-il "soixante deux livres de charbons consumés ne laissent guère plus d’une livre de cendres. Donc les soixante livres de surplus ne seront qu’esprit".

 

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Stephen Hales (1677-1761). Quand l’air se transforme en pierre !

Connu comme chimiste et physiologiste, Stephen Hales communique en 1727, à la Société Royale de Londres, le résultat de ses expériences sur la physiologie des végétaux. Il considère que l'air est le principal constituant des plantes.

 

Ses travaux initient une nouvelle façon de produire et de recueillir ce que nous désignons aujourd’hui par le mot "gaz".

 

Buffon qui a lu sa communication trouve indispensable de la traduire. Elle paraît en 1735 sous le titre : "La statique des végétaux et l’analyse de l’air".

 

Le traducteur est enthousiaste. "L’Angleterre produit rarement d’aussi bonnes choses", écrit-il. "La nouveauté des découvertes et de la plupart des idées qui composent cet ouvrage, surprendra sans doute les Physiciens. Je ne connais rien de mieux dans son genre, et le genre par lui-même est excellent". Il note en particulier le passage sur l’air qui est "le plus bel endroit de son livre"

 

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Joseph Black (1728-1799) et l’air fixe.

Joseph Black est né à Bordeaux, où ses parents étaient négociants en vins. Il s’inscrivit à l’Université de Glasgow à l’âge de dix-huit ans, et quatre ans plus tard partit terminer ses études de médecine à Édimbourg.

Il y est l’élève de William Cullen, médecin et professeur écossais. Celui-ci dispose d’un laboratoire bien équipé, en particulier pour les mesures des masses et des volumes gazeux.

A la demande de son professeur, il s’attache à étudier l’action et les propriétés chimiques de la "magnésie blanche" (carbonate de magnésium), utilisée comme laxatif. Cette étude l’amène à étudier, de façon quantitative, la calcination de la craie et sa transformation en chaux vive.

 

voir : (J.Black,“Expériences sur la magnésie blanche, la chaux vive, et sur d’autres substances alkalines" p.210).

 

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Henry Cavendish (1731-1810).

En 1766, il présente devant l’Association Royale de Londres une communication sur les airs factices.

 

Son exposé traite de l’air fixe tel que le définit Black, à savoir : "cette espèce particulière d’air factice qui est extrait des substances alcalines par dissolution dans les acides ou par calcination" (Philosophical Transactions, 1766, p141).

Si la description de l’air inflammable (notre hydrogène) constitue, par sa nouveauté, la partie la plus remarquable du travail de Cavendish, nous retiendrons qu’il multiplie également les expériences sur l’air fixe. Il l’obtient par l’action de l’esprit de sel (l’acide chlorhydrique) sur le marbre. Il en étudie la solubilité dans l'eau et en mesure la densité.

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Joseph Priestley (1733-1804), quand les plantes purifient l’air.

 

Les plantes ne fonctionnent pas comme les animaux !

Il est connu que quand on enferme une bougie dans une enceinte pleine d’air, celle-ci fini par s’éteindre. De même un animal y meurt rapidement. Mais que se passe-t-il quand on y met une plante ? Va-t-elle dépérir à son tour ?

"On pourrait imaginer, écrit Priestley, que comme l’air commun est autant nécessaire à la vie végétale qu’à la vie animale, les plantes comme les animaux devraient être affectés de la même manière. J’avais moi-même cette intuition quand je mis pour la première fois un plan de menthe dans un flacon de verre renversé sur une cuve à eau. Mais quand il a continué à y pousser pendant quelques mois, je trouvai que l’air du flacon n’éteignait pas une chandelle et qu’il n’avait aucun effet négatif sur une souris que j’y avais mise."

Priestley mesure l’importance de l’observation.

"Je me flatte, écrit-il, d’avoir découvert accidentellement une méthode pour restaurer l’air qui a été pollué par la combustion des chandelles et d’avoir découvert un des remèdes que la nature emploie dans ce but. C’est la végétation.

Par quel procédé la nature agit-elle pour produire un effet aussi remarquable, je ne prétends pas l’avoir découvert, mais nombre de faits se déclarent en faveur de cette hypothèse".

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Charles Bonnet (1720-1793) et l’alimentation des plantes par leurs feuilles.

 

Charles Bonnet, né le 13 mars 1720 à Genève et mort le 20 mai 1793 dans la même ville est un naturaliste et philosophe suisse. On le connaît surtout pour ses études sur les insectes et sa description de la parthénogenèse chez le puceron.

En 1754 il publie ses "Recherches sur l’usage des feuilles dans les plantes".

S’inspirant des études de Stephen Hales, il souhaite étudier la nature des échanges dans les feuilles et en particulier la façon dont elles participent à l’absorption de l’eau. Les deux faces d’une feuille sont différentes, "la surface supérieure est ordinairement lisse et lustrée" observe-t-il, "la surface intérieure au contraire est pleine de petites aspérités ou garnies de poils courts", il imagine donc une série d’expériences à partir d’une hypothèse :

"Ces différences assez frappantes ont sans doute une fin. L’expérience démontre que la rosée s’élève de la terre. La surface inférieure des feuilles, aurait-elle été principalement destinée à pomper cette vapeur et à la transmettre dans l’intérieur de la plante ? "

Pour y répondre, il imagine d’observer le comportement de feuilles disposées à la surface de l’eau en alternant les faces en contact avec le liquide. Celui-ci est contenu dans le récipient qui lui semble le mieux adapté par la largeur de son col : un poudrier.

"Au commencement de l’été de 1747, j’introduisis dans des Poudriers pleins d’eau, des rameaux de vigne. Ces rameaux appartenaient au cep planté dans le milieu d’un jardin.

Dès que le soleil commença à échauffer l’eau des vases, je vis paraître sur les feuilles des rameaux, beaucoup de bulles semblables à de petites perles. J’en observais aussi, mais en moindre quantité, sur les pédicules et sur les tiges.

Le nombre et la grosseur de ces bulles augmentèrent à mesure que l’eau s’échauffa davantage. Les feuilles en devinrent même plus légères ; elles se rapprochèrent de la superficie de l’eau".

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Jan Ingenhousz (1730-1799) : le soleil rythme la vie des végétaux.

Jan Ingenhousz (ou Jan Ingen-Housz) est un médecin et botaniste britannique d’origine néerlandaise, né le 8 décembre 1730 et mort le 7 septembre 1799.

Il publie en 1779, à Londres ses "Expériences sur les Végétaux" avec comme sous-titre : "Spécialement sur la propriété qu’ils possèdent à un haut degré, soit d’améliorer l’air quand ils sont au soleil, soit de le corrompre la nuit, ou lorsqu’ils sont à l’ombre".

Le livre en français est publié pour la première fois dans l’été 1780, puis plusieurs fois réédité, notamment en 1787. Il sera ultérieurement traduit en hollandais et allemand.

Le sous-titre est explicite. Il connait les travaux de Priestley, dont il fait un éloge prononcé. Il lui reconnaît le mérite d’avoir montré que les plantes pouvaient purifier l’air vicié dans lesquelles on les plaçait. Il revendique, par contre, celui d’avoir montré le rôle de la lumière solaire dans ce phénomène, ce que n’avait pas vu Priestley.

Il montre aussi que pendant la nuit, les plantes respirent en dégageant du CO2.

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Jean Senebier (1742-1809) ou comment les plantes s’alimentent.

 

Jean Senebier (1742-1809) est bibliothécaire à Genève et particulièrement intéressé par les sciences, en particulier la biologie. Il connaît les travaux de Priestley, Bonnet et Ingenhousz sur la "respiration" des plantes et s’emploie lui-même à les reprendre et à les développer.

Il publie ses résultats dans des "Mémoires physico-chimiques sur l’influence de la lumière solaire pour modifier les êtres des trois règnes de la nature, et surtout ceux du règne végétal (1782)" suivis des "Recherches sur l’influence de la lumière pour métamorphoser l’air fixe en air pur par la végétation (1783)".

L’émission d’air pur serait "le résultat de la conversion de l’air fixe, opéré par l’action de la végétation" qui séparerait le phlogistique de l’air fixe pour en alimenter la plante, et qui en chasserait l’air pur "comme un excrément inutile".

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Lavoisier (1743-1794). De l’air fixe à l’acide crayeux aériforme et au gaz carbonique.

 

Dans un mémoire lu le 3 mai 1777 à l’Académie des Sciences, Lavoisier traite des "expériences sur la respiration des animaux et sur les changements qui arrivent à l’air en passant par leurs poumons".

Chacun connaît l’importance de la respiration pour le maintien de la vie humaine et pourtant, nous dit Lavoisier, "nous connaissons peu l’objet de cette fonction singulière". Cet "objet", c’est l’air mais, ajoute-t-il, "toutes sortes d’air, ou plus exactement toutes sortes de fluides élastiques, ne sont pas propres à l’entretenir, et il est un grand nombre d’airs que les animaux ne peuvent respirer sans périr".

 

Le travail de Lavoisier constitue la dernière étape vers la connaissance de la nature et des propriétés du dioxyde de carbone.

 

 

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pour aller plus loin voir :

 

Histoire du carbone et du CO2.

 

Un livre chez Vuibert.

 

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…


Coupable : le dioxyde de carbone.

 

Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole.

 

Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?

pour feuilleter

 

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Gérard Borvon - dans Chimie
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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 17:34

Par Gérard Borvon

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L'Enseignement Mutuel a été la grande affaire du début du 19ème siècle. Sous le titre "Pages de la vie d'enfance. L'Ecole de Monsieur Toupinel",  Max Radiguet nous fait vivre de l'intérieur l'enseignement dans l'une des premières créées en Bretagne : celle dont il a suivi l'enseignement dans sa ville natale, Landerneau.

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L. LAURENT-PICHAT

 

 

Cher Poète,

 

Votre amicale persuasion naguère m'entraînait à écrire ces pages de la vie d'enfance. –Je les fais imprimer aujourd'hui, et sous les auspices de votre nom je les consacre à une œuvre secourable. –N'est-ce pas de mon mieux, monter combien ma pensée vous est constante, combien elle répond à vos souvenirs que d'aventureux messagers aériens "ludibria ventis" m'apportent dans l'orage ?

 

En ces jours pleins d'amères épreuves, j'éprouve aussi un charme doux et triste à laisser sur ce feuillet une trace de l'affectueuse estime que m'inspire l'élévation de votre caractère et de votre talent.

 

Max Radiguet

26 Xbre 1870.

 

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L'an dernier, parcourant une ville de Bretagne avec quelques amis, nos regards rencontrèrent au dessus d'une porte ces mots : Ecole primaire tenue par monsieur X***. En ce moment même la porte s'ouvrit, éparpillant sur la rue le tourbillon joyeux et tapageur des écoliers. - Ce spectacle causa parmi nous des impressions bien différentes. A l'heure où s'agitent les questions d'enseignement, il devait se trouver là un défenseur des doctrines du progrès. Son discours amena des répliques ; une discussion s'engagea et les théories sociales de se faire jour. – Un officier de marine, notre aîné, jusqu'alors indifférent au débat, intervint tout à coup :

 

"Vous allez bien loin, ce me semble, chercher les conséquences d'une petite scène que nous offre le hasard ; pour moi j'y trouve simplement un souvenir des premières années de la vie. Ce souvenir n'a la prétention de se rattacher à aucun système, il n'a qu'un mérite, celui d'un charme lointain."

 

Nous racontant alors quelques épisodes de son enfance, il nous fit sourire et nous émut. Plus d'une fois nous eûmes l'occasion de le ramener à ce sujet qu'il traitait sans une nuance de scepticisme et avec la plus confiante sincérité. Il est des choses d'ailleurs qu'on n'invente pas. Ses paroles nous semblèrent contenir une monographie presque complète de l'école mutuelle. Nous avons essayé de les reproduire sans y ajouter une réflexion pour ne pas amoindrir leur saveur d'intime vérité. A ce titre surtout elles intéresseront peut-être ceux qui partagent le sentiment exprimé par un aimable et doux philosophe : - On ne recommence plus, mais se souvenir c'est presque recommencer.

 

24 juin 1870

 

I

 

De quel méfait nouveau s'étaient donc enrichis les fastes de mon étourderie, pour que ma mère, le vivant symbole de l'indulgence, se décidât enfin à formuler d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre sévère ce terrible arrêt : - C'en est trop, Didier, je suis lasse, on va dès aujourd'hui vous conduire à l'école mutuelle.

 

Et l'arrêt prononcé, sanglots, pleurs et prières, contre toute habitude, n'en retardèrent pas même d'une heure la rigoureuse exécution.

 

Le cas était grave en effet ; je venais de briser un vase.

 

 

 

II

 

 

Laissez moi céder à mon caprice et vous dire que la chambre maternelle, théâtre de cette catastrophe, réunissait les élégances bourgeoises d'un mobilier, où le mauvais goût célèbre de l'empire se montrait sous ses aspects les plus humbles et dans ses raideurs les plus agaçantes.

 

Charles X et l'acajou régnaient alors : l'un, par la grâce de Dieu, sur la France ; l'autre, de par les tyrannies de la mode, chez les Français. J'ai là près de moi, - et ils me sont chers aujourd'hui en dépit de leur forme désagréable et surannée – ces meubles témoins de mes premiers ans, ces vieux et modestes amis, dont émane je ne sais quel parfum d'honnêteté. Je les embrasse d'un regard attendri. Ils conservent avec une sorte de gravité douce, bienveillante et sereine, l'empreinte des habitudes que leur ont laissée les morts chéris. Ils ne caressent point ma vanité comme ces portraits d'ancêtres souvent fort apocryphes qui décorent les galeries féodales. Ils s'adressent plutôt à l'orgueil de mon cœur. Ils y réveillent le souvenir des sages conseils qui, devant eux, m'ont été donnés ; ils y font tressaillir le regret amer des coupables défaillances ; ils me rappellent au sentiment du devoir ; ils représentent surtout les années de travail et de probité qui m'ont fait un nom entouré d'estime, une modeste aisance et un rang honorable dans le monde.

 

Ces anciens serviteurs tour à tour me racontent ma petite enfance. La console, la commode, le bonheur du jour – on nommait ainsi le secrétaire – bien des fois ont fait sentir leurs angles aigus et leur arrêtes tranchantes à mes turbulences étourdies ; bien des fois j'ai vu les mains agacées de ma mère lutter contre les tiroirs récalcitrants de la commode et je ne saurais ouvrir le secrétaire sans entendre grincer les traîtres ressorts qui dénoncèrent un jour ma tentative de picorée sur un sac de pralines confié à sa garde. – Cet honnête fauteuil de cuir où s'asseyait mon aïeul devant un bureau plus tard occupé par mon père, resta flétri d'un nom sinistre de puis le soir où le plus corpulent de nos amis s'y laissa tomber sur un roquet hargneux dont le sommeil confiant rendait un solennel hommage à nos vertus hospitalières. – L'animal se réveilla, mais la familiarité excessive du procédé lui causa un tel étonnement qu'il en mourut deux jours après dans le giron de l'aigre vestale sa maîtresse. – Sur ces chaises de paille à montants droits qui s'adossent aux cloisons, m'apparaît l'invariable personnel de nos veillées d'hiver, et çà et là brillent encore, entre les jointures du plancher, des épingles échappées aux doigts tremblants de ma pauvre vieille aïeule.

 

Les ornements de la cheminée sont liés d'une façon plus intime à ce récit. – C'est d'abord une pendule en bronze doré. Elle représente une femme, ceinture bouclée au sein, tunique ouverte au genou pour monter une jambe nue et un pied chaussé du cothurne antique. Cette femme sourit à son miroir en même temps qu'elle essaie dans sa coiffure la séduction d'un léger marabou. La pendule sépare deux vases en porcelaine dorée, longs, grêles et niais, lourds de la tête, étroits du pied, je ne sais quel produit bâtard de l'urne et de l'aiguière. Au-dessus des vases et de chaque côté d'une glace agrandie par une pièce rapportée, deux petits cadres en ébènes enserrent des miniatures charmantes. L'une, celle de ma mère, la montre vêtue à la mode de l'empire et coiffée à la Titus, avec de petits cheveux frisottants sur les tempes. L'ensemble de ses traits constitue ce genre de beauté que j'ai entendu qualifier de piquante. L'autre, celle de mon père, le représente âgé de huit à dix ans. Le large col de sa chemise entr'ouverte est renversé sur une veste de nankin. Il a des cheveux blonds, légèrement bouclés, une physionomie ouverte, sympathique, et ce charme à la fois rêveur et caressant du regard azuré.

 

Je m'obstinais, - ce ne pouvait être alors l'illusion d'un sentiment vaniteux – à me reconnaître dans cette image et j'aimais à la tenir entre mes mains pour mieux la voir : aussi ce fut précisément le capricieux désir de me passer une fois de plus cette innocente fantaisie, qui me fit renverser le vase au-dessus duquel elle était accrochée. Aujourd'hui ces vases que tolèreraient à peine le plus humble ménage bourgeois, sont là sous mes yeux, et celui que je contemplais avec stupeur gisant à mes pieds, voilà bientôt un demi siècle, fut à l'époque restauré de façon à défier même un examen attentif. Des cicatrices apparentes ne sauraient d'ailleurs m'émouvoir, ayant toujours soupçonné ce vase maladroit de s'être laissé choir sans que je l'y aidasse. Néanmoins l'accident me consterna sur l'heure bien plus encore que ma mère et c'est trop peu dire. En effet, l'excellente femme – je la soupçonnais déjà et souvent depuis j'ai eu l'occasion de m'en convaincre – se serait souciée de la chute de son vase à peu près autant que la belle dame de le pendule qui, souriante, continuait son frivole exercice, si mon père, le meilleur, mais aussi le plus nerveux des hommes d'ordre, n'avait détesté rien autant que voir détériorer ou briser quelque chose ; pouvant donc supposer que ma mère appréhendait pour le coupable un sentiment cette fois plus sérieux, il m'est doux d'attribuer à son inquiète sollicitude un émoi qui me semblait exagéré.

 

 

III

 

 

L'expérience avait pourtant démontré outre mesure que la répression de mon étourderie exigeait l'emploi de moyens coercitifs moins illusoires que ceux dont on avait usé jusque-là et que résumait à peu près cette menace, épée de Damoclès toujours suspendue sur nos jeux d'enfants : - Si vous brisez quoi que ce soit, on vous chassera de la maison et, bissac sur l'épaule, vous irez mendier votre pain.

 

Or un jour nous avions brisé une vitre. Je dis nous, car en bonne justice, vous allez en convenir, je ne pouvais accepter dans ce désastre qu'une part de collaboration. – J'étais au jardin. Ma sœur qui se tenait à une fenêtre me demanda une pomme. Je la lui lançai. Pour l'arrêter, ma sœur naïvement ferma la fenêtre : une vitre vola en éclats ; on accourut au bruit. Malgré nos supplications, un sac nous fut attaché au dos, contenant un morceau de pain sec et la pomme instrument du crime. Une sorte d'enclos s'ouvrait au fond du jardin avec une seconde porte donnant sur la campagne. Nous y fûmes conduits et renfermés, car – il me semble superflu de le dire – on s'était d'abord assuré que la clef des champs n'était pas dans la serrure de la sortie. Le front contre la porte du jardin notre paradis perdu, nous continuâmes à pleurer, à sangloter, à implorer ; mais nul ne paraissant y prendre garde, nous crûmes sérieusement à notre abandon. Or, vous le savez, les enfants ne se lamentent guère avec opiniâtreté, que devant témoins. Se taire leur devient même en cette occurrence le plus cruel des embarras, hormis celui de continuer, si d'aventure une distraction a coupé la plainte. Ils comprennent la difficulté de retrouver l'accord : aussi appellent-ils à leur aide des gémissements timides, de petites explosions de hoquets qui leur permettent de ressaisir le ton et de poursuivre la mélopée interrompue.

 

Tel n'était pas notre cas. Dès que nous nous sentîmes bien seuls, nos larmes se tarirent. Les larmes du premier âge d'ailleurs sont pluie de printemps ; elles durent peu et tombent celles-ci entre deux rayons, celles là entre deux sourires.

 

Quel évènement vint sécher les nôtres ? Peut-être le vol d'une mouche ; peut-être moins que cela ; peut-être rien. Toujours est-il que cessant de pleurer nous tînmes conseil.

 

- Qu'allons nous faire pour vivre, maintenant que nous sommes pauvres ?

 

- Dame ! il faudra bien mendier ! dit ma sœur.

 

- Mais des habits comme les nôtres ne feront jamais pitié.

 

- C'est juste ; hé bien ! ôtons nos bas.

 

Résolument nous défîmes nos chaussures.

 

Ma sœur, la première, mit dans l'herbe son pied mignon, fit deux pas, poussa un cri et s'arrêta consternée. Une ortie venait d'effleurer au passage sa peau plus fine, plus délicate qu'une feuille de rose où déjà se montraient de cuisantes boursouflures rouges et blanches.

 

Déconcertés par le résultat de cette première épreuve de la misère, nous reprîmes tristement nos souliers.

 

- Nous les quitterons, fit ma sœur, d'un ton piteux, quand nous aurons l'habitude de marcher les pieds nus.

 

- Et puis, ajoutai-je, tous les pauvres ne vont pas nu-pieds ; ils ont des sabots avec de la paille dedans, sans compter qu'on leur donne pour s'amuser une bête ou une musique. Il faudra bien qu'on nous donne aussi l'une ou l'autre. Aujourd'hui d'ailleurs nous n'avons pas besoin de mendier puisque nous avons du pain.

 

- Et une pomme !

 

- C'est vrai. Penses-tu qu'il soit l'heure de dîner ? J'ai faim.

 

- Moi aussi j'ai faim comme les pauvres ; dînons.

 

Nous attaquâmes à belles dents le pain d'abord, puis tour à tour nous mordîmes au fruit vert dont l'âcreté eût exaspéré des mâchoires moins aguerries à ce genre d'exercice. Il n'en resta bientôt plus que le cœur. J'allais le jeter au loin, ma sœur m'arrêta : - Plantons les pépins, me dit-elle, ils pousseront et quelque jour nous aurons au moins des pommes pour manger avec notre pain.

 

L'idée me parut pleine de sagesse ; je l'adoptai avec enthousiasme. Bientôt ce fut tout un jardin que nous nous occupâmes à créer, formant des projets, souriant à l'avenir et parfaitement oublieux de notre infortune. Aussi accueillîmes-nous avec une satisfaction fort équivoque le messager chargé de nous apprendre que, pour cette fois encore, nous allions rentrer en grâce. – On nous avait espionnés à notre insu, et l'on avait compris que la menace journellement employée venait de perdre son prestige. L'exil et la pauvreté, n'éveillant plus chez nous qu'une agréable pensée de loisirs sans bornes, on dut lui opposer l'inquiétante et mystérieuse perspective d'un travail régulier, loin de la chambre maternelle et sous le contrôle d'un instituteur primaire auquel ma jeune imagination effarouchée prêtait les plus sévères aspects.

 

Que de fois, depuis, ne m'a-t-on pas fait envisager le côté rebutant de certaines situations de la vie auxquelles je ne pouvais me soustraire ! Aussi les abordais-je avec une défiance qui m'en exagérait les difficultés et les ennuis. Il est probable que si l'on m'avait montré les avantages que je pouvais tirer de l'étude pour mon agrément, je me fusse rendu à l'école comme à une fête, et si la déception était venue, c'eût été du moins sans le prélude des répugnances anticipées.

 

 

IV

 

L'incident du vase offrait un spécieux prétexte à l'immédiate exécution d'un projet déjà mûri, et que les rigueurs de l'hiver avaient seules ajourné. Mon père était en voyage. Un domestique fut chargé de me conduire à la redoutable école. Il était porteur d'une lettre où la sollicitude maternelle s'efforçait d'appeler l'intérêt du magister sur l'enfant qui allait lui être confié chaque jour durant six heures. Ma mère en m'embrassant m'avait fait promettre de bien travailler, d'être docile et sage. Je m'étais séparé d'elle, et de ma sœur surtout, le cœur gros ; mais une fois en route, je me sentis réconforté en songeant que désormais j'allais apprendre à devenir savant et pouvoir dire à mon tour avec importance comme tant d'autres : - Moi aussi, je vais à l'école !

 

Sous l'influence de cette pensée, je m'étonnais même de voir certains débitants, au seuil de leur porte, bayer aux corneilles, sans paraître comprendre ce qu'il y avait de grave et de solennel dans l'évènement qui me concernait.

 

- Bonjour, Didier, se bornaient à me dire au passage quelques personnes en relations avec ma famille, et cette indifférence me surprit encore davantage. – Hé, Didier ! viens-tu avec nous cueillir de bouquets de lait (1) ? me criaient aussi mes compagnons ordinaires de promenade en train de gagner les champs, conduits par une servante qui, le panier accoutumé au bras, tricotait en marchand ; et cet appel amical me révélait l'inanité de ma résolution. En longs soupirs s'épanchaient mes défaillances, tandis que des courants nerveux m'effleuraient les mâchoires. J'ignore si ce genre de sensation est particulier à ma nature, mais je sais qu'il accompagne assidûment mes préoccupations inquiètes.

 

Les horloges de la ville sonnaient dix heures et leur voix s'évanouissait dans l'espace avec les fumées que lutinait une légère brise. La journée s'ouvrait remplie de soleil, de couleurs, de parfums, de murmures, de chansons, de gaîtés à tire d'ailes. – Ah ! fraîches et souriantes matinées du printemps et de la vie ! radieux avrils d'autrefois ! Avec quelle ivresse du cœur et des yeux je vous reconnais quand vous traversez ma rêverie tout pleins d'images enchanteresses ! – Ce jour-là et peut-être en vue d'une réclusion imminente, j'éprouvais un singulier charme à puiser à pleins regards autour de moi, à imprégner pour ainsi dire mes esprits, de l'éclat, des émanations, des mouvements et des bruits de la vie au grand air. Mon attention, distraite jusqu'alors, s'arrêtait avec un intérêt étrange sur mille détails, mille riens charmants, fixés à jamais dans mon souvenir. – Le soleil faisait miroiter les toits humides encore d'une rosée matinale, il allumait les tessons de bouteille fichés sur la crête des murs, il frappait les vitres d'une croisée voisine qui s'ouvrit avec un éclair et d'où sortit à mi-corps, rouge comme une pivoine, front ébouriffé, refrain joyeux aux lèvres, une servante explorant la rue. Cette rue deux fois brisée dans son parcours, montait vers l'extrémité nord de la ville entre des maisons inégales et irrégulières : la plus haute n'avait pas deux étages ; la plupart étaient de véritables masures aux toits rompus, rapiécés, aux ardoises encadrées de chaux et envahies par une sorte de rouille végétale. Les murs des vergers ça et là séparaient ces demeures. L'un d'eux, pittoresque dans sa vétusté, m'intéressait surtout, parce qu'il ouvrait ses flancs décharnés aux nids d'oiseaux. La mousse fine et noire des lieux humides veloutait les restes de son crépi ; les brindilles rampantes du lierre enlaçaient de mailles inégales ses pierres disjointes où s'étalaient aussi des joubarbes au disque vert lamé d'argent par les limaces, et sans soucis de la verroterie farouche hérissée sur son faite, les ravenelles, entr'autres propriétaires, s'y implantaient, les poiriers y appuyaient les bras chargés de bouquets qu'ils semblaient offrir aux passants.

 

Leste, clair et jaseur au milieu du pavé glissait le ruisseau, oubliant çà et là des houppes d'écume, faisant ondoyer, au creux de sont lit, une blancheur nacrée, celle d'une coquille d'huître ou d'un débris de porcelaine. Devant moi des moineaux imprudents, affairés, s'ébattaient, piaillaient, s'égosillaient, s'envolaient, un brin de paille au bec, guettés par les chats qui, rencognés et arrondis, clignaient sournoisement les yeux pour simuler une somnolence propice à leurs sinistres desseins. – Je longeais des maisons si basses que la porte d'entrée touchait presque au rebord du toit. Par cette ouverture béante j'entrevoyais vaguement, au fond de l'unique pièce, le mobilier d'une humble famille d'artisans. Des bouffées de vapeur suspecte en sortaient parfois et passaient tièdes dans l'air frais du dehors. Ou bien c'étaient des émanations balsamiques, amères, nourrissantes, selon que le figuier, le sapin ou le genêt alimentaient le foyer où glapissait une friture, où mijotait un ragoût, une soupe aux choux ou à l'oignon. J'entendais, à l'intérieur, cliqueter la navette d'un tisserand, ronfler le rouet d'une fileuse, tandis qu'assises au seuil, des femmes, pinçant la chevelure blonde de leur quenouille, faisaient pivoter un fuseau, sans négliger pour cela d'échanger des commérages avec une voisine à travers la rue.

 

Traînant les pieds, je suivais mon conducteur qui, du reste, apportait à sa mission un zèle tempéré. De temps à autre, il s'arrêtait pour engager un colloque avec un passant. Machinalement alors j'occupais ces répits à écrémer du pied la mousse blanche amassée à l'angle du ruisseau, puis une distraction nouvelle s'emparant de mon regard, je me prenais à envier la bienheureuse insouciance d'un garçon de mon âge qui descendait la rue. Des éclats d'ardoise entre les doigts, il battait une marche et l'accompagnait d'un fredon bruyant arraché au fragment de joubarbe étalé sur sa langue. Parfois il s'arrêtait pour faire pirouetter le tourniquet d'un contre-vent, puis il s'éloignait scandant de la tête la batterie sur laquelle il réglait son pas. Mais ce qui plus particulièrement absorba mon attention le matin de ce jour mémorable, ce fut une sorte d'idiot à la chevelure rouge, au visage aussi criblé de taches fauves que les œufs d'un pinson. Il suspendait sous la gouttière de son toit, la cage d'un geai mélancolique ou plutôt abruti par le motif musical dont il lui sifflait l'air, dont il lui chantait sans relâche – j'ai pu m'en assurer depuis – une phrase mimologique du langage des geais qui, pour être traduite, attend encore un Appolonius de Tyanes. – Ce n'est pas sans motif, vous le verrez plus tard, que je considère ici ce détail. – Pauvre oiseau ! le col rentré dans le corps comme celui d'une lorgnette, la plume ébouriffée, l'œil demi-clos, il écoutait avec résignation son implacable instituteur. Mon sort menaçant d'avoir avec le sien certaines analogies, nous échangeâmes d'instinct un regard tristement sympathique et je continuai mon chemin.

 

Ce fut ainsi que rêveur et la pensée complètement revenue au regret du soleil, des nids, des ruisseaux, des vertes prairies émaillées de fleurettes printanières, je touchai au seuil de l'école mutuelle.

 

 

V

 

 

Les écoles primaires – car il y en avait eux, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles – prenaient leurs coudées franches dans un vaste édifice qui, depuis un siècle, a traversé des fortunes diverses. C'était d'abord une communauté d'Ursulines. La révolution de 89 balaya, comme des feuilles d'automne, le chaste et craintif personnel de la sainte maison, et fort irrévérencieusement y installa une caserne. Jusqu'à la fin du Consulat, tambours et fanfares résonnèrent dans les galeries, la crosse retentissante des fusils brisa les dalles du cloître, les refrains gaillards du bivouac effarouchèrent les échos sacrés tapis au fond des corridors. L'Empire vint mettre un terme à ces tapages guerriers. Il fit de la caserne un hôpital et bientôt après une prison de guerre. Mais avec la paix vint la restauration qui, rapatriant de tristes hôtes, livra au silence et à la solitude l'édifice profané. – Des écoles mutuelles y furent alors établies. Elles y fonctionnaient depuis dix années environ, quand une décision ministérielle rendit le bâtiment à son office de caserne et força les classes à émigrer vers un autre local. – Cette nouvelle occupation militaire dura peu. Le régiment une fois encore, emportant son matériel, s'en alla tenir garnison ailleurs, et le vieux couvent, resté depuis sous la garde d'un concierge, est devenu un véritable repère d'oiseaux. – Les martinets aux cris aigus filent sans cesse le long des galeries ; les hirondelles maçonnent leurs nids à l'angle des fenêtres, les chats-huants, les hiboux, les chauve-souris, toute la sinistre famille des nyctalopes, nichée aux réduits obscurs des combles, prend ses ébats nocturnes dans les vastes salles désertes qui retentissent de sifflements et de cris lugubres. – Une fois, chaque année, pourtant, le Comice agricole y tient ses assises. La grande porte, en cette occasion, s'ouvre au public, et j'imagine que les vieux échos des jours confits en litanies melliflues doivent tressaillir d'aise, s'ils écoutent les louanges que, à propos de bottes… d'asperges et autres produits des jardins et des champs, certains messieurs, vêtus de noir et cravatés de blanc, échangent, sinon de la meilleure foi, au moins de la plus solennelle façon, avec un fonctionnaire argenté.

 

Voici quel était sous la Restauration, quel est encore aujourd'hui l'ensemble de cet édifice bâti au commencement du siècle passé. – Il se compose d'un corps de bâtiment à deux étages, flanqué de pavillons carrés que prolongent à angle droit deux ailes en retour de dimensions égales. La façade regarde le levant. Elle se dresse sur une longue terrasse où conduisent des degrés latéraux. En contre–bas de la terrasse, s'étend une pelouse vaste et profonde qu'ombragent quatre rangées d'ormes d'une élégante et altière venue. Les trois faces intérieures de l'édifice descendent sur les arceaux d'un cloître ouvert au couchant. – Dans ma jeunesse, les communs offraient un lamentable aspect. Une buanderie s'écroulait près d'un lavoir qui laissait fuir son eau. Les cuisines, les écuries, les étables avaient vu leurs toits effondrés, leurs fenêtres brisées, leurs portes arrachées par les bourrasques ; aussi la ronce et les orties qui, familièrement s'y introduisaient déjà, doivent y croître encore en paix, si la dernière occupation militaire n'a pas réparé les désordres d'une période d'incurie et d'abandon.

 

Un mur élevé renferme la construction avec ses dépendances. Deux portes cochères s'ouvrent au couchant de la clôture : l'une, affectée aux charrois et autres offices grossiers ; dans l'autre, qui est l'entrée principale, un simple guichet de service donne accès sur une première cour. – Le concierge préposé à cette entrée se nommait Clampin. Il avait sa loge au bout d'un rez-de-chaussée qui, joignant l'aile droite du bâtiment a mur d'enceinte, masquait l'intérieur du cloître. Un syndic des gens de mer habitait le même rez-de-chaussée et y tenait sa comptabilité. – Tels étaient, avec la famille de l'instituteur, modestement logée à une extrémité du cloître même, les seuls hôtes de l'ancien couvent.

 

 

 

VI

 

 

Je sentis mes jambes fléchir quand, mettant le pied dans la cour, j'entendis derrière moi retomber avec fracas le lourd battant du guichet, sous l'effort d'un poids coulissé. Pourtant la bonasse physionomie du portier me rassura. Il n'avait rien d'un geôlier. Avec sa chevelure jaune, sa face allongée, son expression béate, il tenait un peu du sacristain et beaucoup du Jocrisse. Mais ce qui d'emblée lui créa un titre à ma considération, ce fut une étrange difformité de sa main gauche. A la suite de je ne sais quel accident, une ankylose l'avait coudée au poignet comme un fer de houe. Cette main était pour les gamins de l'école un perpétuel sujet d'étonnement. Si Clampin l'avait tenue voilée, nous eussions volontiers payé pour voir un phénomène qui, dans notre opinion, montré en foire, l'eût infailliblement conduit à la fortune.

 

Nous traversâmes la cour. Au seuil du cloître une rumeur confuse déjà s'entendait. Nous fîmes encore quelques pas et mon conducteur ouvrit la porte d'une vaste salle pleine de lumière et de bruit : c'était la classe.

 

Toutes les fenêtres versaient le soleil à flots ; toutes les voix piaillaient, nasillaient, chantaient avec le plus irritant désaccord. Phrases dénuées de sens, syllabes, sentences, proverbes volaient, s'entrechoquaient dans l'air et, ce chœur enfantin semblait croître et s'apaiser par rafales.

 

Je fus, dès l'entrée, aveuglé par le grand jour, ahuri par l'assourdissante cacophonie, déconcerté par les regards braqués sur moi : aussi mon conducteur put-il remettre l'épître maternelle à son destinataire et se retirer sans que je m'en aperçusse.

 

Ayant pris connaissance du message qui, si j'en juge par les hochements de tête approbateurs et par les agréables sourires dont la lecture était accompagnée, devait contenir plus d'un grain d'encens à son adresse, M. Toupinel – c'était le nom de l'instituteur – me regarda par-dessus ses lunettes, parut satisfait de l'examen, me flatta amicalement la joue du revers des doigts, me fit monter sur l'estrade d'où son bureau dominait la classe, et l'interrogatoire commença. Mes nom, prénoms et âge furent enregistrés ; puis on me présenta les premières pages d'un syllabaire. – Assez fièrement alors, malgré mon extrême timidité, j'ouvris le livre par le milieu et déclarant que je savais lire "des mots" je m'appliquai à justifier mon dire. –Vint ensuite le tour de l'écriture. Ce fut, cette fois l'oreille basse que je reçu l'ardoise et le crayon nécessaires aux épreuves calligraphique. J'étais sur ce point d'une infériorité transcendante ; néanmoins j'aurais fait un peu mieux si M. Toupinel qui, penché sur moi pour suivre mon travail, m'envoyait par bouffées dans les cheveux son souffle tiède, n'avait ajouté encore à ma gêne et à mon tourment.

 

- Voyons, disait-il, allongez les doigts. Le bon Dieu vous a donné une main tout exprès pour que vous ne teniez pas votre crayon comme un chat avec sa griffe. – Bon ! voilà une L petite comme un nain et un T grand comme un géant. Cette lettre monte au grenier, cette autre descend à la cave.

 

Et à travers la décourageante critique, voltigeaient acharnées, comme autant de frelons à mes oreilles, des syllabes, des mots, des phrases qui contrariaient mon attention.

 

- Re, rou, ran, rin, ron, run, roi. – Qui casse les verres les paie. Ba, be, bi… - B, a, ba ; b, i, bi ; Ventre affamé n'a pas d'oreille ! – La petite vient en mangeant. – Je cite ce dernier proverbe parce que c'est généralement ainsi qu'on le prononçait, sans que pour mon compte j'y trouvasse à reprendre. Il offrait à ma pensée l'image d'une fillette s'approchant une tartine à la main et y mordant à bouche que veux tu. La chose me semblait des plus acceptables. – Malgré tout, je parvins à remplir les lignes gravées sur l'ardoise, mais j'étais rouge d'efforts et de confusion.

 

- Allons, allons, mon petit homme, ce n'est pas mal, non vraiment pas trop mal; je vais vous placer au troisième banc de l'écriture, fit M. Toupinel qui, à ma vive satisfaction, s'était redressé.

 

Cependant l'intérêt que l'instituteur avait pris à ma besogne paraissant avoir endormi sa vigilance, le leçon de lecture tout-à-l'heure si bruyante, s'étai fondue en bavardages intimes et discrets. C'est à peine si des accents grêles s'élevaient encore çà et à par manière d'acquit.

 

M. Toupinel tout à coup s'en aperçut.

 

- Dobasamarintintin ! s'écria-t-il d'une voix retentissante, en frappant l'une contre l'autre les paumes de ses mains qui résonnèrent comme des battoirs.

 

Je tressaillis et reculai, défiant, inquiet, comme du voisinage d'un fou. Mais le sens et l'action de l'étrange formule me furent révélés quand j'entendis éclater les voix avec une imposante vigueur d'ensemble. M. Toupinel en faisait un fréquent usage et j'ai pu reconnaître, depuis, combien elle était souveraine pour réveiller les somnolents, pour rappeler à l'ordre les distraits, pour terrifier les indociles. C'était le quos ego ! … de M. Toupinel. Il tombait sur nous du haut de l'estrade avec une sorte de prestige cabalistique, celui que devait avoir pour les anciens, le magique Abradacadabra ! Aussi n'ai-je pas cru devoir vous taire ce détail qui invariablement se présente à ma mémoire avec le souvenir de mon premier maître.

 

 

 

VII

 

 

Avez-vous jamais visité une école mutuelle ?

 

Si comme moi vous étiez né dans une petite ville de province, sous la Restauration, il serait puéril de vous faire une question pareille. Mais à Paris, où les précepteurs ne manquent pas, on peut recevoir, à domicile, une somme de connaissances élémentaires suffisante pour passer sans transition de la maison paternelle au lycée. N'ayant pour ma part jamais visité qu'une seule école, je ne sais si elles se ressemblent toutes et si les années ont modifié leur organisation. Ce doute m'est un prétexte pour vous renseigner sur celle où je fus conduit au mois de mai de l'an de grâce 182. .

 

Les classes, celle des garçons, et celle des filles dirigée par Mme Toupinel, étaient contiguës. Elles se tenaient dans l'aile droite du bâtiment et en occupaient en partie le rez-de-chaussée. Elles avaient deux entrées : l'une au nord sur le cloître, l'autre au midi. Celle-ci nous était exclusivement réservée. On s'y rendait par un couloir à ciel ouvert qui, ménagé entre le mur d'enceinte et une cloison en vieilles planches rassemblées au hasard, joignait la cour d'entrée au jardin particulier de l'instituteur. Après avoir traversé le jardin, coupé en deux par un clayonnage pour séparer les garçons des filles, on s'engageait dans une sorte de vestibule où M. Toupinel emmagasinait des engins de culture, des sacs de gaines, des gerbes de plantes séchées. Ce vestibule aboutissait à un corridor étroit qui le coupait à angles droits comme la barre supérieure d'un T. – Aux extrémités du corridor, deux portes apparaissaient se faisant vis-à-vis. Celle de gauche fermait un réduit obscur servant de prison ; l'autre s'ouvrait sur une vaste salle rectangulaire et voûtée, chapelle autrefois : c'était la classe. Elle conservait encore le cachet de son emploi primitif. La voûte, où quelques étoiles d'or pâlissaient dans un azur que le temps, le soleil et l'humidité avaient lacté par places, s'appuyait sur une corniche tangente au sommet des fenêtres demi-circulaires percées au midi. Les murailles étaient blanchies à la chaux. Une croix en bois noir se détachait sur celle du fond. On y lisait aussi cette légende en lettres capitales : Domine salvum fac regem, et sur chacune des autres parois les préceptes suivants : "Une place pour chaque chose.""Chaque chose à sa place.""Faites ce que vous faites."

 

Voisine de l'entrée, l'estrade où se trouvait le bureau de M. Toupinel était adossée à la muraille qui formait un des petits côtés du rectangle. On voyait sur le bureau, à portée de la main, une cloche à manche de bois et un sifflet d'argent en forme de cornue, pareil à ceux dont se servent à bord des vaisseaux de l'Etat les maîtres d'équipage. La cloche annonçait les changements d'exercices. Un coup de sifflet servait à réclamer le silence. C'était le prélude ordinaire d'une communication générale et presque toujours d'une réprimande. Ceux d'entre nous qui n'avaient pas la conscience irréprochable tressaillaient à son bruit aigu.

 

Plusieurs rangées de tableaux destinés les uns aux leçons de lecture, les autres à servir de modèle pour l'écriture, décoraient le pourtour des murailles, à la partie inférieure desquelles s'accrochaient aussi, régulièrement espacés, des demi-cercles de fer qu'une tige, retenue par un bout au sommet de l'arc et s'appuyant par l'autre sur le plancher, maintenait à hauteur de ceinture. Le moniteur, - on appelait ainsi un élève choisi parmi les plus intelligents – enfermé dans le cercle, indiquait avec une baguette sur un tableau, accroché au mur, des mots ou des phrases que le personnel, rangé à l'entour, lisait à haute voix. – C'est pendant la leçon de lecture que j'avais fait ma première entrée.

 

Le milieu de la salle était occupé par une série de tables étroites et parallèles fixées au plancher. A l'extrémité de chaque table s'élevait perpendiculairement une hampe mobile surmontée d'un écriteau. On appelait cet instrument le télégraphe. Le moniteur, placé auprès du télégraphe, devait le tourner au commandement de l'instituteur. Une face de l'écriteau signalait alors au personnel de la rangée d'avoir à se tenir les coudes au corps et les mains sur les genoux comme les statues égyptiennes, pendant l'inspection qu'on allait faire du travail de chacun. Au premier rang, près de l'estrade, les commençants écrivaient avec l'index sur du sable maintenu par des petits rebords en saillie le long de la table. Une plaque de bois munie d'une poignée s'emboîtait entre les saillies : on l'y promenait comme un rabot chaque fois qu'il était nécessaire d'étendre, d'aplanir, d'égaliser le sable. Les tables du milieu étaient consacrées à l'écriture sur l'ardoise ; enfin, les dernières, percées de trous où plongeaient des écritoires en étain, réunissaient les habiles. On tenait en haute estime ceux qui s'y asseyaient pour écrire à la plume.

 

Les trois tables d'écriture (service des archives de Landerneau. Photo G. Guéguen)

Détail de la table au sable.

Contre l'estrade, contre les supports des télégraphes, on voyait accrochées à des clous par des ficelles, des plaques de bois rondes, carrées, hexagonales, rectangulaires. Les unes, peintes en bleu et en vert avec des inscriptions élogieuses, miroitaient sous le vernis comme de la porcelaine ; les autres, plus modestement badigeonnées en blanc, portaient en lettres noires le nom des défauts habituels à l'enfance. On les suspendait au cou des écoliers pour les récompenser ou les flétrir selon leurs œuvres.

 

Au fond de la salle et faisant vis-à-vis au bureau, une porte à deux battants s'ouvrait sur la classe des filles. Pour peu qu'un intérêt y appelât à l'improviste M. Toupinel, il en laissait la porte entrebâillée. Bien des regards s'y dirigeaient alors, mais avec une extrême réserve, en dépit d'une curiosité que surexcitait la défense d'en franchir le seuil, renouvelée de temps à autre sous les plus sévères menaces. C'est que s'occuper des filles, s'y intéresser, participer à leurs jeux, constituait une grave atteinte, à certaines idées établies parmi nous, à l'instigation de M. Toupinel, je le soupçonne, si j'en juge par le patronage dont il favorisait la répression de ce genre de délit qui nous avait pour impitoyables justiciers. Voir, en pleine rue, gambader autour de soi, avec forces huées, quolibets et bourrades, une escorte d'écoliers qui ameutait le voisinage, n'était pas une médiocre avanie infligée au délinquant : aussi me gardai-je bien de l'encourir. Le seuil de nos voisines me fut sacré. Je ne saurais donc vous dire si la classe des filles différait de la nôtre.

 

Maintenant, que vous connaissez l'ensemble de l'édifice et cette partie de l'aile droite qui nous était plus particulièrement affectée, je vais vous parler du personnel qui, six heures durant chaque jour, y apportait le mouvement, le bruit, la vie enfin : de M. Toupinel d'abord, puis de l'essaim turbulent dont il s'efforçait de captiver l'attention, d'ouvrir l'esprit, de prévenir et de réprimer les écarts.

 

 

 

VIII

 

 

 

M. Toupinel ou plutôt le père Toupinel, comme nous disions aux heures d'irrévérence, marchait allègrement vers la soixantaine. Ancien officier, chevalier de la Légion d'honneur, père d'une nombreuse famille, il utilisait ses loisirs et arrondissait sa modeste pension de retraite, en dirigeant l'école mutuelle. Les notables de la ville l'avaient appelé à ce poste de confiance pour ses opinions bonapartistes et libérales. Singulier accouplement des mots ! Royaliste et libéral, on le pouvait dire sous Louis-Philippe : mais Bonapartiste et libéral ! Toujours est-il qu'après la chute de Napoléon, et pour faire pièce à ses successeurs, on le disait. Il faut croire que si les notables s'abusaient sur la valeur réelle des mots, c'était à bon escient et par pure taquinerie, car ils firent preuve d'un jugement fort droit en reconnaissant chez M. Toupinel des qualités moins illusoires et surtout moins étrangères à l'emploi qu'ils l'appelaient à remplir. On eût difficilement trouvé un plus digne homme.

 

M. Toupinel était de moyenne taille, maigre, nerveux, agile, sec comme du bois. La vie de bivouac dont à cette époque on ne songeait guère à mitiger les rigueurs, avait rouillé sa peau. Autour de son crâne dévasté, des cheveux floches presque blancs, qu'il ramenait de l'occiput vers les tempes, affolés au moindre souffle d'air, se rebellaient et s'éparpillaient en désordre. Ses yeux fatigués s'abritaient derrière des lunettes à monture d'argent. Les traits caractéristiques de son visage étaient un nez un peu long, pointu, légèrement arqué, mais horizontal à la base, et une bouche aux lèvres minces, aux coins baissés, presque toujours entr'ouverts. On en voyait sortir un petit bout de langue dès qu'il s'appliquait à un travail quelconque. Ce nez et cette bouche qui lui donnaient une physionomie d'oiseau haletant et légèrement agacé, mais pourtant d'oiseau débonnaire, auraient dérouté les observations de Lavater sur les nez pointus et les lèvres minces, car M. Toupinel était le plus inoffensif des mortels. Un foulard des Indes, jaune et rouge d'ordinaire, s'enroulait autour de son cou décharné sans dissimuler un faisceau de muscles et de nerfs que cerclait aux heures sérieuses un col d'uniforme noir à liseré blanc. Fidèle auxiliaire de sa dignité, ce col la rehaussait. Dès qu'il prenait la place du foulard, une sorte de crânerie accentuait le visage du vieux soldat ; sa casquette penchée ne repoussait plus qu'une oreille ; il tenait sa règle comme un sabre et s'il promenait autour de la classe, son pas accéléré semblait rythmé par une marche que battait son souvenir. M. Toupinel avait la passion du jardinage. La bêche ou le sarcloir en main, il oubliait de bouder la Restauration et, naïf comme un guerrier, songeant alors au Soldat laboureur, il se trouvait heureux. – Pour travailler la terre, il se chaussait avec des sabots, relevait aux chevilles son pantalon, et aux poignets des manches, où, piquées dans la doublure, s'alignaient en couches des épingles déformées de toutes les dimensions, recueillies à l'aventure. Scrupuleux observateur des préceptes de l'ordre inscrits sur les murs de la classe, il avait, on le voit, une place pour chaque chose et mettait chaque chose à sa place.

 

Nous ne connaissions à M. Toupinel qu'un travers. Il s'imaginait sans doute que l'intelligence s'ouvre comme une porte en tirant sur quelque chose : aussi ne se faisait-il pas faute de nous tirer les oreilles. Nos mères ne lui connaissaient qu'un défaut : il fumait !

 

Ceci pourra sembler étrange à la génération actuelle ; mais avant 1830, le cigare en province compromettait un citadin, la pipe le déconsidérait, la chique le ravalait. La tabatière seule jouissait de larges franchises. Or, comme M. Toupinel abusait de la nicotiane au moins sous deux espèces, nous pûmes de bonne heure nous former une opinion sur le mode le plus convenable d'en user, et cette opinion fut tout avantageuse à la pipe. Bonne et honnête pipe d'écume à la calotte d'argent, aux flancs rebondis, au fourneau ventru et chaudement ambré à la base comme un poussah qui aurait pris un bain de siège dans le jus de réglisse ! Elle restait discrètement couchée sur une étagère du vestibule, parmi les piquets, les sécateurs, les cordeaux et jamais on ne la vit entrer en classe ; tandis que la tabatière, inséparable de M. Toupinel, nous donnait mille et une impatiences. Tantôt la pinçant par le milieu entre le pouce et le médius de la main gauche, il lui imprimait avec la main droite un vif mouvement de rotation ; tantôt il tambourinait sur le calendrier qui ornait sa couverture ; invariablement il la frictionnait, la caressait, la lustrait sous sa manche avant de l'ouvrir, et même invisible dans la basque d'une lévite bleu de roi, mise en branle sitôt qu'il marchait, l'éternelle tabatière se révélait encore toquant avec un bruit sec l'angle des tables rencontrées au passage. M. Toupinel avait pour son râpé des attentions exquises, des raffineries de sybarite. Il le vannait ou l'humectait pour en corriger l'humidité ou la sécheresse ; il le parfumait en y insérant une fève de Tonka, un brin d'héliotrope ou des feuilles de rose, et s'en bourrait incongrûment les narines. Ainsi pendant qu'il corrigeait nos devoirs d'écriture, suivait-on avec un intérêt tout particulier, dans ses caprices, la gouttelette filtrée par sa muqueuse nasale. On la voyait naître, grandir, contourner brusquement la commissure d'une narine, hésiter encore puis glisser à l'improviste jusqu'aux lèvres, et c'était parmi nous une jubilation véritable ; mais parfois aussi, apparaissant a bout du nez, elle s'allongeait, oscillait en topaze liquide et, à notre grand ennui, elle s'aplatissait étoilée sur la page. M. Toupinel alors, sans nul embarras, sortait de sa poche un vaste mouchoir à carreaux bleus et rouges, se mouchait avec fracas, épongeait la goutte inopportune qui laissait sur le papier une gaufrure fauve où bavait l'encre fraîche ; puis, méthodique en tout, il repliait son mouchoir, le roulait en fuseau et le réintégrait par la pointe dans la poche de derrière qui lui était affectée.

 

Bien que la fantaisie soit absolument étrangère au portrait que vous venez de lire, et pour ce motif surtout, j'éprouve certains scrupules à mettre ainsi en relief les manies d'un excellent homme qui consacrait à l'essaim d'étourneaux indisciplinés, dont je faisais partie, les derniers jours d'une vie rompue à l'obéissance passive.

 

 

IX

 

Toutes les classes de la société fournissaient leur contingent à l'école mutuelle. L'aristocratie, la roture, le prolétariat de la ville y étaient représentés presque en parties égales, sans que les relations entre les écoliers aient sensiblement accusé ces différences de niveau social. Les principes d'égalité, de fraternité, recevaient parmi nous de constantes applications. Avec un sentiment très-vif de la justice, nous tenions en parfaite estime les meilleurs sujets, tandis que notre circonspection vis-à-vis des dominateurs de par la force avait ses limites. La ligue de nos révoltes finissait par avoir raison de touts les tyrannies. "Deux mauvais chiens en valent un bon ! " disions-nous, en nous mettant deux ou trois pour assaillir un oppresseur. Mais les scènes de pugilat étaient assez rares. On vivait le plus souvent en bon accord. On se tutoyait, on participait aux mêmes jeux, aux mêmes incartades ; on partageait fraternellement une friandise. Un coup de dent la divisait au besoin, et pour peu qu'un délicat parut hésiter devant le sans-gêne du procédé, il s'attirait cette apostrophe qui nous semblait péremptoire : "Crois-tu donc que j'aie la gale ? "

 

Cependant s'il s'agissait de mâcher en commun, pour le rendre moins rétractile, ce morceau de caoutchouc où l'on renferme l'air qui sous la compression jaillit d'une ampoule pétillante, plusieurs s'abstenaient sans qu'on y trouvât à redire. Il est vrai que cette circonstance d'un travail qu'on se passait de bouche en bouche n'était point en jeu dans l'abstention. Elle se fondait sur une tradition fort répandue chez les écoliers, tradition qui assigne à la gomme élastique une provenance absolument étrangère au règne végétal.

 

Je dois aussi confesser que les pires gamins n'étaient pas toujours ceux que nos mères prenaient sur la rue, souvent à notre requête, qu'elles habillaient de nos vieux habits et dont elles payaient les mois d'école.

 

Des costumes bizarres, à faire la joie d'un caricaturiste, accusaient surtout dans ce turbulent personnel, l'inégalité des conditions. Il faudrait fouiller l'œuvre de Charlet pour trouver aujourd'hui cet assemblage d'accoutrements burlesques, hétéroclites, que nous acceptions alors de la meilleure foi du monde. – C'étaient des pantalons de toutes les formes, de toutes les couleurs, trop courts, trop longs, trop larges, trop étroits ; les uns hissés jusqu'à la nuque par une bretelle, les autres boutonnés sous les bras, autour d'un corps de veste et fendus par derrière avec des hiatus qui laissaient voir la chemise. Ceux des paysans que retenaient au milieu du ventre un large bouton ou plus communément une cheville de bois, bridaient aux hanches, ne pouvaient joindre le gilet et laissaient déborder le linge à la ceinture. Nombre d'habits bâillaient au coude, ou si par fortune une ménagère industrieuse y avait apporté des pièces, c'était sans le moindre souci de les assortir à l'étoffe principale. Les cols de chemise, en toile forte, se dressaient, cuirassant l'occiput de l'une à l'autre oreille, ou rabattus, s'étendaient largement sur le dos, de l'une à l'autre épaule, comme ceux des matelots de l'Etat. Parmi les coiffures, les casquettes de loutre pelée, les chapeaux vernis avec des cassures raccommodées au fil blanc, les bonnets phrygiens en laine brune des campagnards et le serre-tête à trois pièces du premier âge, tenaient sérieusement leur comique emploi. Bien des pieds étaient chaussés de sabots, et l'unique paire de bottes que nous vîmes paraître avec des fers au talon, une mode d'alors, fit un héro de son propriétaire, bien que sa déformation et ses cicatrices montrassent à travers quelles vicissitudes l'avaient promenée ses précédents possesseurs. – Un peu d'ordre dans la tenue, du linge blanc, un coup de peigne distinguaient ceux d'entre nous qui appartenaient à la classe aisée.

 

 

 

X

 

 

A cette époque la poésie de Lamartine et de Hugo n'avait pas encore inoculé aux mères de province cette sensiblerie qui, depuis, a présidé au système d'éducation dont les cocodès et les crevés du second Empire nous offrent les intéressants résultats. Elles nous aimaient sérieusement, nous entouraient d'une consciencieuse sollicitude et ne se préoccupaient guère d'étaler en public des sentiments aussi naturels. Plus réservées que d'autres ne le sont aujourd'hui, elles épargnaient le récit saugrenu de nos faits et gestes à l'auditeur, ou même à l'auditoire qui, en dépit des bienséances, accuse par une contraction des narines les bâillements étouffés de son impatience et de son ennui. Elles ne s'associaient qu'à bon escient à nos griefs et à nos enthousiasmes. Si nous leur revenions le front meurtri, l'œil orné du spectre solaire, elles examinaient avec soin les traces du horion, ne s'en exagéraient pas l'importance, y appliquaient, souvent pour la forme, emplâtre ou compresse, deux gros baisers signaient notre exéat et tout était dit. Pour qu'elles provoquassent une enquête, il fallait que l'affaire fût grave. Avec un peu moins de sagesse, elles eussent renouvelé dans notre cité paisible les querelles intestines de Vérone et conduit le brave Toupinel à l'hôpital des fous.

 

Un sarrau, qu'on changeait dès qu'il était besoin, nous laissait, durant nos jeux, une entière liberté d'allures. Les habits neufs que, suivant un usage établi, nous recevions à Pâques, étaient réservés pour les jours de fête. Nous ne connaissions pas ces costumes de fantaisie, ces sortes de travestissements coûteux au choix desquels rivalisent de nos jours les amours-propres maternels. – Ne sont-ce point, en effet, ces vaniteuses recherches, ces tendresses affectées, ce besoin d'exagérer l'importance de l'enfant et de le mettre en scène à tout propos, qui d'abord en font un petit comédien insupportable. L'idolâtrie dont il se voit l'objet le rend capricieux, volontaire, opiniâtre, et la satisfaction donnée à ses perpétuelles exigences développe en lui une personnalité qui, s'affirmant avec l'âge, devient un égoïsme féroce et réfléchi. L'heure néfaste sonne alors où la mère, victime la première du despote qu'elle a formé, expie sous son joug impitoyable ses affections de parade, ses imprudentes faiblesses et ses coupables complaisances.

 

 

XI

 

J'imagine que le détail des exercices élémentaires auxquels nous étions invariablement assujettis aux mêmes heures, vous offrirait un intérêt médiocre ; aussi me bornerais-je à vous rappeler que, à mon arrivée, j'avais été placé à la troisième table de l'écriture sur l'ardoise.

 

XII

 

 

Quand, le cœur inquiet et oppressé, je pris pour la première fois le chemin de l'école, je ne me doutais pas assurément que j'y passerais, un moins plus tard, leste, joyeux et impatient. L'amour du travail comptait pour bien peu dans cet élan. Il avait pour véritable mobile le désir de participer aux différents jeux et gamineries organisés avant et après la classe. Et puis je me rendais seul à l'école et j'en revenais de même. C'étaient mes premières heures de liberté. Jusqu'alors j'avais traîné à ma suite un Argus en cotillon, ce qui, depuis longtemps déjà, taquinait fort ma petite vanité. J'étais donc libre ainsi que la plupart de mes camarades. – Bonté divine ! Nous faisions de cette liberté un bel usage. Les singes sont les plus spirituels des animaux malfaisants, a dit Edmond About, qui se connaît aux choses de l'esprit. Ils ont, en effet, l'instinct des méfaits burlesques, tandis que les gamins font le mal sans qu'il y ai pour eux, comme pour les sots, des hasards spirituels.

 

Notre bande était éminemment dévastatrice. Un an après l'installation de l'école on avait dû nous interdire le cloître et construire à la hâte ce couloir qui, je l'ai dit, menait directement de la cour d'entrée à la classe. Mais quand cette mesure fut prise, nombre de fenêtres déjà se trouvaient trouées par des projectiles, comme les toiles d'araignée après la pluie, et l'on en voyait d'autres dont nous avions déchaussé les vitraux pour garnir nos flèches avec le plomb mou qui les sertissait. Le plâtre des murailles, gondolé par l'humidité, avait sous le choc de nos poings ou de nos pieds, laissé choir de larges plaques et toute surface blanche était illustrée d'un croquis au charbon ou à la sanguine.

 

C'était aussi avant la classe qu'on troquait les menus objets ayant cours sur le marché et dont, en cette prévision, plus d'un se bourrait les poches avant de quitter sa demeure. – Si jamais il vous arrive d'inventorier une poche d'écolier, vous en verrez, comme du cerveau d'un fou, sortir des choses incohérentes et bizarres. – Les trocs révélaient chez quelques-uns des instincts commerciaux et rapaces d'une effrayante précocité. Ils étaient pour d'autres une occasion de perdre leurs premières plumes et de commencer ainsi le rôle de pigeon auquel ils semblaient prédestinés.

 

Si la flétrissure que le bon Lafontaine imprime au jeune âge dans un hémistiche célèbre tendait à s'effacer, les gamins d'une école mutuelle, réunis en groupes, se chargeraient de lui donner une consécration nouvelle. Ils sont en effet bien véritablement sans pitié. Il faut les voir harceler un homme ivre ou quelque malheureuse idiote, les poursuivre de huées, les couvrir de boue et souvent les faire choir sans souci du pavé. Il faut les voir, l'esprit en éveil, combinant des niches perfides, tendant des traquenards, caressant des animaux que, pour se distraire, ils lapident le moment d'après. Aussi ces jours passés, à en juger par l'empressement curieux qu'une bande d'enfants mettait à suivre jusqu'à le rivière voisine un valet chargé d'y jeter une portée de jeunes chats, il m'a paru qu'on pouvait, sans trop d'exagération, supposer que, s'ils donnent leur sou à l'œuvre de la Sainte enfance, ces charitables marmots le donneraient également pour voir noyer les petits Chinois dans le fleuve jaune. – Les dévouements généreux ne rehaussent pas fréquemment le caractère de leurs relations. Il est rare qu'un méfait assez grave pour faire punir un camarade ne trouve pas quelque délateur ; sauf ensuite à implorer la grâce de celui qu'on a trahi. Les écoliers se connaissent si bien qu'ils se gratifient d'une mutuelle suspicion. Une avance, un conseil, une attention délicate venant de l'un d'entre eux les étonnent à tel point que d'emblée ils y flairent un piège. S'ils sont réunis, une friandise n'est pas offerte à un nouvel arrivant sans qu'il l'explore sous toutes les faces des yeux et des narines, et, cette investigation ne lui suffisant pas, il promène sur son entourage un regard scrutateur et l'adjure de déclarer si la libéralité dont on le favorise cache ou non une perfidie. – Sans décliner toute participation aux gamineries dont les environs de l'école étaient journellement le théâtre, je devais – il faut aussi le dire – à l'éducation de la famille et peut-être à quelque surveillance, une retenue que plusieurs parmi nous, livrés au hasard du pavé, ne pouvaient guère attendre que de l'intuition. Pourquoi d'ailleurs ferais-je à mon sujet de niaise réserves ? L'effronterie, sous ses formes même les moins sérieuses, a toujours été antipathique à ma nature : aussi évitais-je les jeux bruyants dès qu'ils se produisent sur la voie publique et, s'il arrivait qu'à l'étourdie je m'y fusse engagé, j'en éprouvais bientôt une telle gêne que pour m'y soustraire j'avais toujours d'ingénieux subterfuges.

 

 

XIII

 

 

Sur bien des rues de province croît une herbe qui, on l'assure, laisse tomber ses graines dans l'esprit. J'aimerais m'élever contre cette impertinente assertion ; mais ne pouvant être à la fois juge et partie dans une cause qui m'intéresse, je me borne à constater la présence de l'herbe entre les pavés de certaines rues. C'est dire qu'elles sont peu fréquentées? Tout au plus, en effet, de temps à autre, y peut-on signaler une charrette maraîchère, traînée par des chevaux qui, clopin clopant, s'en vont à peine réveillés par la sonnette suspendue à leur cou. Nombre de maisons même doivent tomber sans que leurs fenêtres jamais se soient ouvertes sur le passage d'une voiture de maître. Les enfants peuvent donc, sans inconvénients pour la circulation, s'y livrer à leurs ébats.- La rue qui longeait le couvent commençait presque la campagne et n'était point pavée, ce qui permettait d'y cultiver différents jeux suivant les saisons. L'un d'eux fort primitif et que vous ne connaissez pas, j'imagine, souvent reparaissait et toujours avec une nouvelle faveur. Il consistait à pétrir, à modeler en forme de lampion une pelote de terre glaise dont on plaquait ensuite violemment le côté concave contre une dalle. L'air comprimé sous le choc faisait éclater dans une explosion la mince paroi supérieure, d'où résultait, pour peu qu'on se livrât en nombre à cet exercice, une véritable fusillade renouvelée avec une ardeur telle que la brusque apparition de M. Toupinel, à l'heure de la classe, pouvait seule y mettre un terme.

 

Le succès de cet aimable passe-temps était néanmoins balancé par une autre invention plus féconde en péripéties. Nous opposions une digue au ruisseau qui partageait la rue et courait vers le port. Sur l'eau élargie et tranquille, on disposait en ligne un certain nombre de chaussures, puis on renversait le frêle barrage. Dans un hourra, l'éclusée emportait alors les flotteurs. Cahotés, heurtés, tournoyants, ils s'en allaient escortés par une bande de gamins bruyants qui sautaient à cloche-pied et qui, aux divers incidents de ces régates fantaisistes, remplissant l'air de clameurs, attirait à le fenêtre les bourgeoises en émoi. Celui dont le soulier touchait le premier au but désigné, gagnait en enjeu convenu d'avance entre les concurrents. – Un de nos camarades, que nous avions surnommé l'Homme à cause de sa naissante présomption, cultivait le susdit amusement avec un entrain passionné. – Je le vois encore dans sa manœuvre, affairé, nerveux, la face allumée, se préoccupant peu de marcher sur ses bas, tout entier aux évolutions capricieuses de l'esquif où il a mis ses espérances ; je le vois le suivre dans ses soubresauts, trépigner impatient si l'objet tournoie dans les remous, s'il hésite sur un bas-fond, s'il s'arrête indécis contre un obstacle ; battre des mains tout joyeux dès que, repris par le courant, il précipite son allure, puis mesurer d'un œil satisfait l'avance qu'il a déjà gagnée sur ses rivaux : vingt pas à peine le séparent du but ; sûr d'y arriver le premier, il jubile et déjà chante victoire ; hélas ! fortune ennemie ! il a compté sans l'idiot, cet éleveur de geais que je vous ai fait connaître dès mes premières pages. Riverain du ruisseau, lui aussi, dans je ne sais quel intérêt, vient d'établir une digue devant sa porte et le soulier qui s'est avancé en triomphateur au milieu de la retenue, s'y prélasse comme un navire à l'ancre. Sans souci de l'idiot penché sur son lac et peut-être absorbé dans la contemplation de ce ciel que lui promet l'Ecriture, l'Homme avec une résolution et une sûreté de coup-d'œil qui ne lui ont point failli – il l'a prouvé – aux heures critiques de sa carrière navale, envoie du pied le barrage importun à tous les diables : le flot s'élance et, talonné par l'escadre, le soulier bondit et passe à la barbe de l'idiot stupéfait. – Bientôt pourtant son œil atone s'allume ; il comprend, il a compris et l'instinct vengeur traversant sa pauvre cervelle atrophiée, il se lève, court à l'audacieux démolisseur et lui décoche au bas des reins un coup de pied d'élite. Courbé à demi, pour étudier dans ses caprices l'esquif qui porte sa fortune, l'Homme, sous la violente apostrophe, se redresse pareil à un arc dont on casse la corde, porte incontinent la main à l'endroit offensé, recule pour mieux fondre sur son brutal agresseur ; mais, circonspect, il se ravise, et se borne à lancer rageusement, en guise d'imprécation à l'ennemi, la bizarre mimologie dont celui-ci fait la leçon habituelle de son malheureux geai, puis détalant aussitôt il regagne sa demeure, sans se préoccuper du soulier qui, tanguant et roulant à vau-l'eau, chemine vers la rivière. – Si la riposte de mon camarade me sembla médiocre, - sans doute parce que je ne pouvais alors apprécier tout ce qu'elle recélait de prudence et de philosophie chrétienne, - la fin récente de l'aventure m'a laissé un enseignement : c'est combien la mémoire conserve avec opiniâtreté certaines impressions, n'importe comment elle les a prises. En effet, témoin il y a bien des années de cette petite scène, j'en gardais un vivant souvenir. Les acteurs avec leur physionomie, leur costume, le lieu de l'évènement, j'aurais pu tout crayonner, mais je supposais à tort que ma mémoire, par un singulier caprice, pouvait seule rester fidèle à des faits et gestes aussi puérils. En voici la preuve : - L'hiver passé, dans un salon officiel, je rencontrai ce même camarade d'enfance qui, pour n'avoir pas été jadis un paladin, n'en est pas moins devenu un officier de mérite. Il me confia qu'il allait adresser à un puissant personnage de la réunion une requête assez téméraire. En vain j'essayai de l'en dissuader. Rien ne fit, mon homme avait gardé le présomptueux aveuglement du premier âge. Je le vis entamer l'entretien et bientôt je compris que ses prétentions essuyaient un véritable échec. Quand il passa devant moi, déconcerté, en quittant l'homme d'Etat : - Eh bien ? lui dis-je. Il fit un haut-le-corps significatif, comme sous un choc désagréable, et, les dents serrées, il murmura les onomatopées de l'idiot dont en cette circonstance, l'application du moins ne me fut pas énigmatique. – C'était reconnaître et me révéler implicitement qu'une fois encore il venait de rompre la digue.

 

 

XIV

 

 

Les jeux interdits étaient, on le devine, ceux que nous recherchions avec le plus de zèle. Un serrurier chargé du service des boîtes d'artillerie pour la fête du roi et, à son défaut, le premier braconnier venu nous vendait de la poudre. Nous en chargions des canons d'os qui éclataient une fois sur deux, sans résultat trop fâcheux pour les artilleurs. Concluez-en que si le hasard ne prêtait point d'esprit à nos incartades, la providence avait pour elles des mansuétudes infinies.

 

Un jour, dans un sentier voisin de l'école, nous creusâmes un trou, nous y mîmes une poignée de poudre recouverte de terre et de cailloux ; une tige creuse où plongeait une bande d'amadou, établissait une communication avec l'intérieur : nous appelions cela une mine. Dès que l'amadou fut allumé, nous cherchâmes un refuge dans le boyau noir d'un aqueduc en réparation, et, cachés derrière les battants vermoulus d'une porte, nous attendions l'effet de notre machine, quand à travers les ais disjoints, nous vîmes paraître à l'entrée du sentier un promeneur absorbé dans la lecture d'une gazette. – Oh ! c'est mon père, dit une voix, - Prévenons-le, il va sauter. – Sacristi ! n'en faites rien, je serais rincé !

 

On se tu. Le lecteur confiant s'avançait au pas de procession. Parfois il s'arrêtait, lisant toujours. De notre place on ne pouvait apercevoir la légère fumée de la mèche. – Bah ! fit-on, le feu est éteint ! En ce moment des grains de poudre tombés sur le sol flambèrent avec une légère fumée blanche. Alors quelqu'un : - La mèche brûle encore, ma fois tant pis, je vais crier gare !

 

Une main prestement lui ferma la bouche. J'étais haletant. Le lecteur fit un pas : comme Empédocle il touchait au cratère. Il en fit deux, puis trois, laissant le danger derrière lui. – Un ouf ! de commun soulagement était à peine sorti de nos poitrines, que dans une explosion et dans un nuage, un jet de terre et de graviers sortit du sol et retomba en grêle sur le chapeau et le journal du promeneur. – Cri de détresse, bond, grimace, effarement, tout disparut dans le tourbillon. – "Où sont les gredins ? …" s'écria l'infortuné, pâle et l'œil égaré. Il n'acheva point. S'imaginant que des malfaiteurs apostés aux environs en voulaient à ses jours, notre brave bourgeois battit en retraite au plus vite et fort à propos, car en proie à une hilarité convulsive, nos hoquets nous eussent dénoncés au fond du réduit. – Quelques heurs plus tard on racontait que l'honorable M. de G***, adjoint au maire, venait d'échapper à une machine infernale. Le commissaire de police se rendit sur le théâtre de l'évènement. Inspection bientôt faite, il en revint haussant les épaules. Nonobstant, M. de G*** ne se fit pas faute de narrer depuis, ce qu'il nommait un attentat dont il accusait les libéraux. – Franklin dit qu'un secret ne saurait être gardé entre trois personnes que s'il y en a deux de mortes. Je sais un quatuor de gamins qui, tout le temps nécessaire, a garé le secret de cette équipée ; mais, y songeant maintes fois, j'ai frémi des conséquences qu'elle pouvait avoir. Nous ne pouvions, en effet, composant avec notre conscience, alléguer que nous savions la mine parfaitement inoffensive, puisque nous nous mettions à couvert de ses atteintes, et telle était pourtant note égoï ste insouciance que pour échapper à un châtiment douloureux, l'un de nous n'hésitait pas à courir le risque d'endommager l'imprudent auteur de ses jours.

 

 

 

XV

 

 

Nous avions aussi nos combats et nos chasses. – Dans les scènes de pugilat, on décrétait de félonie un coup porté autrement que avec les poings ; mais si deux camps opposés entraient en lutte, les mottes de terre, les cailloux, la boue du ruisseau pouvaient être utilisés. Nous connaissions néanmoins un mode de combat où figuraient des armes plus dignes. Elles se composaient de deux baguettes, l'une flexible, aiguisée par un bout, l'autre plus résistante. Les projectiles étaient des glands verts dont nous faisions d'avance une ample provision. On se séparait en deux bandes ; on piquait les glands à l'extrémité aiguë de la baguette élastique, qu'on fouettait ensuite avec vigueur contre la baguette rigide, horizontalement tenue. Chassés par la violence du choc, les glands volaient de l'un à l'autre camp et y cinglaient plus d'un visage. Cet ingénieux exercice se terminait presque toujours par des cris et des pleurs, mais la tutélaire providence à laquelle j'ai déjà rendu des actions de grâce nous préserva de tout sérieux accident ; il n'y eût jamais, que je sache, le moindre œil crevé.

 

La chasse au crapaud recrutait chaque fois un personnel zélé. – Les gamins ont toujours poursuivi d'une haine aussi féroce qu'aveugle l'inoffensif et infortuné batracien. Il courait sur son compte je ne sais quelle histoire de bave venimeuse et corrosive qu'il est accusé de cracher au visage de ses ennemis, et, chose plus terrible encore, il avait, disait-on, une pierre précieuse dans la tête. Il n'en fallait pas tant pour que notre bande crédule et poltronne le traitât en malfaiteur de la pire espèce et considérât sa destruction comme un acte légitime et méritoire.

 

C'est sous les décombres des communs, parmi les moellons, les pierres de taille, les vastes dalles éparses, ourlées de ronces et d'orties que d'ordinaire on rencontrait tapi le hideux animal. Les plus téméraires, unissant leurs bras et leurs efforts, soulevaient une dalle et la renversaient sens dessus-dessous, au milieu de l'anxiété générale. Alors apparaissait le plus souvent sur le terreau noir et humide un ver à demi rentré dans sa gaine de terre, ou bien des familles de perce-oreille ou de cloportes, stupéfaites de voir profaner les mystères de leur vie intime. Mais quelquefois aussi, comme Atlas soulagé de porter le monde, un crapaud brusquement découvert se gonflait, voûtait son dos tuberculeux, attachait sur nous de gros yeux saillants, glauques, éblouis. Une grêle furieuse de pierres l'assaillait aussitôt et le réprouvé, sans abri, sans défense, sans agilité pour fuir, sans voix pour se plaindre, se vautrait de ci, de là, jusqu'au moment où renversé, traînant ses yeux, vomissant ses entrailles, les pattes agitées de frémissements spasmodiques, il disparaissait, écharpé, sous un amas de cailloux.

 

L'intérêt de cette chasse parfois se rehaussait d'émotions sérieuses où le crapaud ne comptait plus. Dans les fréquents rapports que sa fortune adverse lui ménageait avec nous, son impuissance à se défendre s'était manifestée de telle sorte que bon nombre de sceptiques – il en est à tout âge – l'accusant d'avoir usurpé sa réputation, bravaient ses atteintes. Cependant leur jactance ne tenait pas devant la rencontre fortuite d'un autre animal immonde, que l'on se gardait bien de chercher et qui, lui aussi, hantait les décombres du parc. Cet animal joue un rôle actif dans nos superstitions populaires. Il est au lézard ce que le crapaud est à la grenouille. On le nomme le sourd. Ses attributs, si l'on en croit encore aujourd'hui les gens de la campagne, sont effrayants et surnaturels. Non seulement il vit dans l'eau et dans les flammes, mais son regard comme celui du fabuleux basilic, est fatal. Si parmi ses persécuteurs il avise et choisit une victime, il s'élance sur elle, s'y cramponne et y fait son trou ainsi qu'un fer rouge. Ce n'est pas tout : "Le sourd ôte le baptême", disent les paysans. Pourquoi et comment ? On ne l'a jamais su. Toujours est-il que, à ces différents titres, le sourd figure dans un dicton que les écoliers se répétaient avec une gravité inquiète : - "Si la taupe voyait, si le sourd entendait, si le bœuf connaissait sa force, nul ne pourrait vivre sur terre." – Cependant le sourd était pour la plupart d'entre nous une bête fantastique. On se pressait autour de ceux qui prétendaient an avoir rencontré un. Ils devenaient célèbres ; aussi se complaisaient-ils à faire de l'animal des descriptions extravagantes, toujours écoutées avec le même intérêt avide et plein de terreur. L'un d'eux produisit même en classe, je ne sais quelle gravure d'exorcisme, où le démon s'échappait de la bouche fumante du possédé sous la forme d'une salamandre. Il n'en fallut pas davantage pour que le théâtre de la chasse au crapaud fût réputé lieu maudit, et, en cette qualité, respecté comme si Satan lui-même s'en était constitué le gardien.

 

Longtemps encore le sourd aurait pour moi conservé son prestige d'épouvante, si m'amusant avec un camarade à trouer à coups de pierres le fin tapis de lenticules étalé sur une mare, nous n'eussions fait émerger de l'eau dormante une sorte de lézard noir, rayé de jaune, à la tête épisse, au dos rugueux, aux mouvements gauches et empesés.

 

- Dieu, la vilaine bête ! Si c'était un sourd ? m'écriai-je alarmé.

- Eh bien ! après ? fit mon compagnon qui, étranger au pays et ignorant de ses superstitions, ne comprenait rien à ma défiance.

- Dame ! prends garde, le sourd est, dit-on, un animal redoutable.

- Redoutable ! allons donc, ça n'a jamais fait de mal à personne ; c'est laid, c'est froid, c'est bête et voilà tout.

 

Ce disant, il atteignait avec une branche l'animal fort empêtré dans le limon et l'aidait à prendre pied. J'étais confondu de tant d'audace. Du bout de sa branche et sans la moindre crainte, mon camarade continuait à flatter, à frictionner, à renverser le malheureux amphibie qui, trouvant à peine la force de se mouvoir, nous paraissait bien l'être le plus inoffensif de la création.

 

Avec ses allures engourdies, sa peau vernie, tendue comme infiltrée, il semblait avoir déjà subi un commencement de préparation pour figurer sur les étagères d'un naturaliste.

 

- Qu'allons nous faire de ce lézard en caoutchouc ? dit mon mi, le soulevant de terre par la queue. Je reculai prudemment.

- Dame ! si tu m'assures que ce n'est pas traître.

Il haussa les épaules.

- Eh bien ! alors fiche-le à l'eau !

 

Chose dite, chose faite ; le sourd balancé comme un pendule s'en fut décrivant une parabole tomber en plein marécage, trop heureux sans doute d'en être quitte à ce prix.

 

Le chevalier de Gozon, rentrant à Rhodes, après sa rencontre avec le dragon, ne dut pas être plus triomphant que moi quand je revins à l'école. Comme d'autres, j'eus tout un jour de célébrité. Moi aussi j'avais vu le sourd ! Mais plus modeste que mes prédécesseurs, je dédaignai d'augmenter ma gloire en produisant une description fantaisiste de l'animal. Je contribuai même à ruiner sa réputation et je le regrette aujourd'hui, car dès que fut ébranlée la foi en ses ressources défensives, on le poursuivit avec le même acharnement que son compagnon d'infortune, le crapaud.

 

 

 

XVI

 

 

Etourdis, imprudents, poltrons ; telles étaient, je dois le reconnaître, les qualifications les moins injustement méritées par certains d'entre nous. Toutefois je veux pour l'une d'elles, la dernière, faire valoir quelques circonstances atténuantes. Cela vous étonnera sans doute, vous qui avez été élevé dans une capitale à l'esprit sceptique et impitoyable aux superstitions démodées. Vos y faites volontiers tourner un chapeau, parler des tables, vous y cultivez au besoin la somnambule ; mais la foi vous manque. Votre superstition, comme celle de Schiller dans ses plus émouvantes ballades, toujours laisse percer le bout d'oreille d'un railleur.

 

Au contraire, dès le berceau, le chant des nourrices et leurs histoires de pronostics, de pressentiments, qu'on nomme chez nous des intersignes – un mot que j'ai en vain cherché dans le dictionnaire – nous ont révélé tout le sinistre et bizarre personnel des cauchemars, où mêlés aux démons, aux farfadets, à la séquelle des êtres chimériques qui servent d'épouvantails aux enfants et aux simples, figurent avec des attributions parfaitement définies le sourd et le crapaud. – Nos veillées d'hiver à la campagne, et même à la ville autour de l'âtre des cuisines, quand notre turbulence nous faisait exiler du salon pour ne pas troubler le grave et silencieux whist, à deux sols la fiche, joué sous l'abat-jour vert, nous avaient initiés aux mœurs nocturnes des buguel-noz (1), des 2potret ar sabbat (2), des corriganet (3) et autres coryphées de la sorcellerie bretonne. – Un bruit de roues, la nuit, dans le chemin creux, le ver qui frappe à petits coups réguliers et intermittents le vieux bois où il chemine, la chouette au cri plaintif, étaient pour nous le char de la mort, le marteau de la mort, l'appel de la mort, tous funestes présages, et ces sombres billevesées se fixaient dans notre mémoire, bien autrement que "la science du bonhomme Richard" étalée sur les tableaux de lecture. Je comptais parmi ceux qu savaient assez bien lire pour ajouter au répertoire des superstitions locales, certaines aventures romanesques d'une saveur moins originale et plus et plus niaise. Ces brochures dont le colportage infeste la province, imprimées sur papier de rebut et ornées de gravures sur bois, sinistres dans leur forme primitive : le Spectre de feu ; le Château d'Albert ou le Squelette ambulant ; le Dragon rouge à l'usage des sorciers, et autres inepties du même genre, achetées par nos bonnes, finissaient par nous tomber entre les mains. Elles étaient lues, relues, racontées, commentées, surtout acceptées comme l'évangile. C'est vrai puisque c'est imprimé, disions nous, et ces lectures ouvraient un champ plus large à nos esprits avides d'émotions frissonnantes.

 

 

 

XVII

 

 

L'ancienne communauté avec ses cloîtres, ses galeries, ses vastes salles, ses combles silencieux et déserts où le portier pénétrait seul, de temps à autre, pour ouvrir les fenêtres au soleil, ne pouvait manquer de prêter son cadre aux plus folles inventions. Suivant des récits auxquels chacun de nous collaborait en quelque sorte sans y prendre garde, il s'y passait de lugubres choses. On y avait entendu des bruits étranges, des sons de cloches, des ferrailles entrechoquées, des sanglots et des hurlements. – A la mort du syndic des gens de mer, qui avait là son logis, certaine histoire dont l'inventeur demeura inconnu circula parmi nous. Pendant l'Angelus du soir, Clampin s'occupant à fermer les croisées des étages supérieurs, avait, assurait-on, vu passer dans les profondeurs ténébreuses d'un corridor, le défunt escorté d'une procession de nonnes. Tous portaient des cierges et psalmodiaient l'hymne des trépassés. Demi-fou de terreur, il avait descendu les escaliers quatre à quatre et s'était réfugié dans sa loge plus mort que vif. Naturellement nous avions interrogé le témoin supposé de la funèbre apparition, mais celui-ci, tout bête qu'il fût, jugeant du parti qu'il en pouvait tirer pour nous empêcher – crainte fort illusoire – d'aller commettre des dégâts dans les salles, se garda bien de la démentir.

 

Les poltrons assez généralement aiment à expérimenter les voluptés poignantes de l'effroi. Nous avions à cœur de visiter les salles. Aussi l'hiver, quand la classe finissait à la nuit tombante, plus d'un s'attardait pour accompagner Clampin dans sa ronde accoutumée à travers ces mystérieux étages où, pour un empire, nul de nous ne se fût aventuré seul. Néanmoins l'heure venue, l'allure fanfaronne avec laquelle nous emboîtions le pas derrière notre guide se modifiait à mesure que nous gravissions les escaliers de pierre. On avançait se touchant les codes. C'était à qui ne fermerait pas la marche. Un réduit obscur, la porte entrebâillée dune cellule nous étaient suspects, et le plus débonnaire des hiboux n'en serait pas sorti effarouché, sans effaroucher bien plus encore la vaillante escorte du portier qui se fût débandée avec des cris de détresse.

 

 

 

XVIII

 

 

Bien que ces expéditions n'offrissent jamais l'ombre d'un prétexte aux hâbleries, nous en revenions avec une gravité mystérieuse, une importance qui donnait à penser. Les grecs ne devaient pas quitter autrement l'antre de Trophonius. On n'osait pourtant risquer sur l'heure une des bourdes ordinaires, mais une couardise exceptionnelle développant toujours chez quelques-uns d'extrêmes délicatesses de perceptions, eux-là s'imaginaient avoir vu des formes, avoir entendu des bruits de l'autre monde. Communiquant leur fiction d'abord avec humilité, ils s'appliquaient à leurs compagnons d'aventures, des circonstances à demi-inventées, des indices inaperçus ; puis la bonne volonté aidant à la bonne foi, l'embryon mensonger, accueilli avec une complaisance encourageante, prenait corps, se produisait, s'affirmait enfin avec une telle audace que les plus loyaux, n'osant plus le démentir, en devenaient complices. C'est ainsi qu'ayant fait partie d'une visite sous les combles de l'édifice, je partageai au retour la croyance commune et demeurai persuadé "qu'on" avait vu au bout d'un bras noir, velu, démesuré, une main griffue sortir d'une cellule et une tête de mort apparaître au judas d'une porte.

 

 

 

XIX

 

 

Avec de pareilles aptitudes à nous forger des chimères, il était naturel que la solitude et les ténèbres fussent les plus redoutés parmi les moyens de répression qu'on apportait à nos incartades. – Je vous ai parlé d'une loge obscure qui, dans un coude du corridor d'entrée, faisait vis-à-vis à l'une des portes de la classe. C'était le lieu de méditation où l'on confinait ceux d'entre nous que ne réduisaient pas les punitions ordinaires. Elle mesurait à peine quatre enjambées. Dans la paroi du milieu s'ouvrait une niche profonde où l'on rangeait en batterie, pendant l'été, les tuyaux démontés d'un poële. – Que de fois j'ai occupé cette loge ! Debout, immobile, l'œil collé au trou d'un loquet absent, un peu élargi au couteau par les habitués du local, comme l'indiquait l'odeur du sapin frais haché, mon regard demeurait fixé sur la porte de la classe. Si elle s'ouvrait, une clarté soudaine, une flèche de lumière, m'éblouissait un instant pour me rendre encore l'obscurité plus intense, et je me sentais envahir par les plus absurdes terreurs. Les cylindres me semblaient autant de repères où devaient loger tout ce que je connaissais d'insectes et de reptiles malfaisants. Qu'une souris rôdeuse s'avisât d'en faire grincer la tôle sonore ; qu'un souffle égaré de la brise leur arrachât le plus vague murmure, je frissonnais comme un feuille de tremble, je me collais dans mon coin, anxieux, sans haleine, et il me semblait entendre mon cœur battre à coups désordonnés dans la muraille. Un peu rassuré dès que le bruit s'éteignait, l'œil de nouveau appliqué à l'étroite ouverture, je me reprenais à contempler la porte fermée de la classe, à écouter le bourdonnement des lectures, à respirer l'odeur résineuse du sapin contre lequel je m'aplatissais le nez.

 

Le parterre m'envoyait ses gazouillements joyeux, le parfum de ses fleurs, et d'un fouillis de ronces voisin sortait un arôme exquis de mûres sauvages. – Parfois d'irrégulières alternatives de lumière et d'ombre m'indiquaient un ciel aux nuages tourmentés. Je m'appliquais alors, pour me distraire, à deviner quelle allait être la durée des éclipses, en comptant jusqu'au chiffre que je fixais d'avance. – Une branche d'arbre balancée, un vol d'oiseaux se pourchassant à l'entrée du vestibule, prolongeaient sur le pavé des ombres plus ou moins rapides, et si un pas faisait crier le gravier du jardin, l'arrivant était signalé dès qu'il touchait au seuil de la porte par une silhouette démesurée qui s'étendait jusqu'au mur du couloir. Toute marche d'emblée nous semblait suspecte. Mais notre oreille attentive, exercée, discernait vite le pas grave et mesuré d'un visiteur, du piétinement menu, capricieux, inégal, d'un écolier. Aussi attendions-nous le premier avec confiance, l'œil appliqué au pertuis dont j'ai ,parlé, tandis que l'ombre du second apparaissant sur les dalles, nous faisait quitter méfiants notre observatoire pour échapper à une triviale facétie, devenue traditionnelle. Les habitudes de la loge étaient connues de tos, et l'on savait juste l'endroit où il fallait diriger un jet de salive, quand on n'avait pas fait de ses joues un réservoir, en passant auprès de la fontaine du jardin. L'usage constant de cette manœuvre avait laissé des traces sur la peinture à la détrempe dont était badigeonné l'extérieur de la porte. Plus d'une fois elle avait aggravé mon infortune, alors que j'écoutais ingénument quelques paroles de commisération hypocrite tout à coup interrompues par le procédé perfide qui me laissait confus et le visage souillé.

 

A cette loge se rattache un épisode de ma vie d'écolier ; il en marqua les dernières heures et me montra M. Toupinel sous un aspect que je n'eusse jamais soupçonné s'il ne s'était révélé à mes dépens. C'est une des rares occasions où l'excellent homme se soit départi d'une patiente mansuétude, chaque jour soumise à de rudes épreuves. Cet épisode, mêlé d'incidents qui m'égaient aujourd'hui, mais dont je m'exagérait singulièrement jadis la gravité, traverse mes souvenirs avec un intérêt tout spécial ; aussi vous le raconterai-je dans ses moindres détails.

 

 

XX

 

 

Un matin j'arrivai en retard : la classe était commencée depuis une heure. Dès mon entrée dans le corridor, des sanglots m'apprirent que la loge était occupée. Je fis aussitôt volte-face, et courant à la fontaine voisine, j'en revins les joues gonflées comme un Triton, puis m'effaçant de mon mieux contre le mur pour dissimuler mon ombre, j'avançai avec mille précautions. – Une envie folle de rire soulevait ma poitrine par saccades à cette seule idée que mon espièglerie de mauvais goût allait être couronnée d'un plein succès. – Trois pas à peine me séparaient de la loge, quand un malencontreux râteau dont je venais de contrarier l'équilibre, raya la muraille et s'abattit sur le pavé. Me croyant éventé, je m'arrêtait immobile et l'oreille tendue. Les sanglots continuaient. Je pus alors, non sans surprise, constater une façon de gémir qui, n'ayant du ton ni de la méthode ordinaire, me tint fort perplexe. En outre, deux doigts du prisonnier, deux doigts fins et roses, absolument dénués de cette nuance violâtre particulière aux doigts de mes camarades, s'accrochaient au pertuis, particularité qui me semblait bien le comble de l'imprudence. Ce candide abandon suffisait à révéler une parfaite ignorance de nos mœurs. Comprenant que mon droit de représailles allait s'égarer, j'eus un bon mouvement : je désarmai. Un jet d'eau fouetta le mur et, débarrassé de ma fluxion, je m'approchai de la porte.

 

- Hé ! dis-donc toi, qui es-tu, fis-je.

Pas de réponse ; seulement aux sanglots succédèrent des soupirs étouffés. Je pris alors les deux doigts qu'on ne parut pas songer à retirer et je répétai ma question. Même silence. Je persistai avec mon accent le plus sympathique. Une voix de fillette éplorée, entrecoupée de hoquets, me répondit enfin : - Je suis de la classe des filles, j'ai honte, je n'ose pas dire mon nom.

 

- Mais pourquoi t'a-t-on enfermée là?

- Parce que… parce que je ne veux pas qu'on m'appelle la fille de serpent !

- Comment, fille de serpent ? m'écriai-je au comble de l'étonnement.

 

Alors la voix, avec un petit babil embarrassé au début, puis un peu plus confiant et rapide, bien que parfois encore scandé de gros soupirs :

 

- Oui, mademoiselle Sydonie V***, une grande, une menteuse, ne fait que répéter que mon père est un serpent tout pareil à celui qu'on voit dans un tableau de l'Eglise. – Et, d'abord, ça n'est pas vrai. – Papa garde toujours chez nous son bel habit rouge, son chapeau à plumet et sa belle musique si brillante qu'on la dirait out en or. Celle du régiment (1)… tu sais… avant que papa ait eu son congé. Même qu'il mettait son habit rouge et qu'il jouait de la musique quand j'étais toute petite et que j'avais été sage. Mais à présent il n'en joue plus jamais, jamais… depuis…

 

Elle s'arrêta un instant : - Depuis que maman est morte, reprit-elle d'une voix sourde.

 

Et après un silence :

 

- Quand nous serons plus riches nous irons bien loin dans le pays de papa. Il me l'a dit, et alors on ne m'appellera plus fille de serpent.

- Mais je ne te comprends pas.

- Ah, c'est juste ! Hé bien, c'est à cause du serpent noir.

- Quel serpent noir ?

- Celui de l'église.

- Celui qui grimpe à l'arbre dans un tableau ?

- Oh ! non, l'autre : une musique noire et laide à faire peur. Est-ce ma faute à moi si mon père est serpent à la paroisse ? – Mademoiselle Sydonie fait sa fière, parce qu'elle est grande, qu'elle est la fille d'un négociant qu vend du vin et qu'elle est riche, mais son papa est un mouchard. Je l'ai entendu dire. – Sais-tu toi ce que c'est qu'un mouchard ? Dame ! c'est peut-être un vilain mot, mais ma foi tant pis, et puis d'ailleurs il a trahi !

- Comment, trahi ?

- Ah ! je ne sais pas, mais tout le monde dit qu'il a trahi comme Judas… C'est égal… Je lui ai répondu : Eh bien, mademoiselle, j'aime mieux être la fille d'un serpent, que d'un mouchard et d'un trahisseur ! Alors Sydonie a voulu me battre, et comme je tenais mes ciseaux et qu'elle s'est piquée sur la pointe, elle m'a appelée : Petite assassineuse ! petite couleuvre. – C'est bien fait, mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une méchante et le bon dieu vous punit, ça vous apprendra à battre les petites. – Mais voilà que Mme Toupinel est accourue ; elle a trouvé Sydonie en pleurs et tachant son mouchoir en beaucoup d'endroits, pour faire croire qu'elle perdait tout son sang et que son âme allait sortir par le trou. Mme Toupinel alors a voulu me faire mettre à genoux pour demander pardon à Sydonie, mais comme ce n'est pas moi qui lui ai cherché dispute, j'ai refusé. N'est-ce pas que j'ai bien ait ; hein ?

- Oui certainement tu as bien fait, approuvai-je, impartial et grave comme Minos.

- Et pourtant, continua-t-elle, on a envoyé prévenir M. Toupinel qui m'a mise au cachot et … et j'ai peur !

- Peur de quoi ? fis-je de mon accent le plus fanfaron. Ce dut être ma première pose.

- Peur du diable, des revenants et des bêtes… Ici c'est plein de canons et il y a dedans toutes sortes de choses qui remuent et qui pourraient venir me mordre, et puis tu n'imagines pas comme ça pue les souris !

- Oh ! pour ça oui ! mais attends, continuai-je avec importance, je vais chercher des fleurs.

 

Et tout aussitôt courant au jardin, je cassai au hasard ou j'arrachai dans une demi

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Gérard Borvon - dans Romans
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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 16:55

Par Gérard Borvon

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Lors de la COP 21 le public à retenu le nom de plusieurs intervenants à juste titre médiatisés. On a peu parlé de celui qui a été véritablement le pionnier de la prise de conscience des causes du dérèglement climatique : Claude Lorius.

 

"On recherche jeunes chercheurs pour participer aux campagnes organisées pour l’Année géophysique internationale".

 

C'est cette annonce, lue un jour de 1955 sur les murs de la Faculté de Besançon, qui allait fixer son goût pour le Grand Sud, nous renseigne sa biographie sur le site du CNRS.

 

C'est lui qui a le premier l'idée d'étudier l'évolution du climat en analysant les bulles d'air enfermées dans des carottes de glace.

 

En 2015, un film lui est consacré par Luc Jacquet dont le journal du CNRS rend compte. Son titre : 'La glace et le ciel".

 

 

Voir la vidéo.

 

 

Nous invitons chacune et chacun à consulter ces sites ainsi que celui de Claude Lorius lui-même.

 

Nous en retiendrons cette parole d'un scientifique engagé :

 

"Il est urgent de répondre à l’alerte lancée, il y a trente ans, en déchiffrant l’histoire de notre environnement dans les glaces de l’Antarctique : l’Homme est devenu un acteur majeur dans l’évolution du climat, liée à la hausse incontrôlée des émissions de gaz à effet de serre détériorant les conditions de vie sur notre planète. Agissons dès maintenant tous ensemble pour relever ce défi.


Pour rendre vivable notre planète, les actions à entreprendre au niveau international sont nombreuses tout comme les choix à faire : par exemple privilégier les sources d’énergies peu polluantes, une agriculture plus respectueuse de l’environnement, des transports avec le train qui remplace la voiture.


Et puis il y a des nécessités plus ambitieuses : réduire les inégalités et pourvoir aux besoins des plus pauvres, faire que tous aient accès à l’éducation mais aussi que chacun d’entre nous s’engage.


Et moi, comme vous, qu’allons-nous faire ?"

 

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En janvier 2011, Claude Lorius était l'invité de Ruth Stégassy sur Terre à Terre.

Après de la publication de son livre : Voyage dans l'anthropocène.

 

Un livre sans concession, à lire absolument.

 

 

Un mot :

Crépuscule : lueur atmosphérique due à la diffusion de la lumière solaire lorsque le soleil vient de se coucher ( crépuscule du soir) ou va se lever (crépuscule du matin). Larousse.

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