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26 juillet 2025 6 26 /07 /juillet /2025 18:24

 

Fragment du journal Journal de Sébastien le Braz, chirurgien de marine, à Brest, au temps de la guerre d'indépendance américaine.

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C'est une étrange expérience que celle que je viens de vivre dans les salons de madame de S* où je me suis trouvé à l’invitation d’un étonnant personnage rencontré quelques semaines plus tôt.

 

Il m’arrive assez régulièrement de prendre mes repas à « l’Auberge du Tourmentin », rue de Siam, où le père Morgat nous rassasie d’un plat confortable pour un prix raisonnable. A une table voisine je remarquais depuis quelques jours un homme sensiblement de mon âge dont le costume, sombre mais soigné, pouvait laisser penser à l’un de ces employés de l’Administration de la Marine Royale si nombreux à Brest. Généralement nous n’échangions qu’un bonjour courtois. Pour une première fois il m’adressa la parole sous le prétexte de m’interroger, en ma qualité de chirurgien de bord dont témoignait mon uniforme, sur la santé des équipages des navires de l’escadre rassemblée à Brest. Lui même me faisait savoir qu’il revenait de lointains voyages sur mer qui l’avaient mené du port de Lorient vers Saint Domingue ou Pondichéry pour le compte de la Compagnie des Indes. Il n’était, me disait-il, de retour en Bretagne que pour une courte escale  en attendant de nouveaux embarquements.

 

Quelques jours plus tard, étant ensemble à nouveau dans le même établissement, il me proposa de partager la même table afin de prolonger notre conversation précédente. Rapidement je constatais qu’il avait surtout le désir de me convertir à une nouvelle médecine importée d’Allemagne par un certain Franz Anton Mesmer. Cet homme, disait-il, aurait révélé à l’Humanité l’existence d’un fluide universel dont tous les autres, lumière, électricité, attraction universelle, ne seraient que de différents aspects de sa manifestation. Nous serions porteurs d'une variance de ce fluide qui serait la source même de notre éveil à la vie. Pour que nous soyons maintenus dans l'état de santé, ce « magnétisme animal », car tel est son nom, doit être libre de circuler chez chacun d’entre nous. La maladie résulterait d'un obstacle à cette libre circulation. Certaines personnes qui ont reçu le « don de magnétiser »  peuvent rétablir cet équilibre. Telle est la doctrine dont il m’a longuement abreuvé me donnant force détails, que j’ai rapidement oubliés, sur la façon de procéder des « magnétiseurs » au moyen d'attouchements sur différentes parties du corps.

 

Plus étonnant encore, il existe une méthode collective, me dit-il. On y procède au moyen d’un « baquet ». Celui-ci est une cuve de bois dur de un pied et demi de profondeur sur quatre pieds et demi de diamètre. Il semblerait, à l’entendre, que les proportions aient une importance à ne pas négliger. Cette cuve est couverte de planches bien jointives dont la circonférence est percée d’une série de trous par lesquels sortent autant de barres fer coudées à angle droit qu’il y a de participants autour du baquet. On dirige ainsi l’extrémité de cette barre sur la partie affectée du malade. Pour que l’action magnétique soit plus forte les participants sont même invités à constituer une chaîne en se tenant par la main. Que contient ce baquet ? Je ne retiens seulement que la présence d’une série de bouteilles disposées verticalement en son fond et dans le col desquelles entrent les barres de fer. Précision : ces bouteilles ont été préalablement "magnétisées" par le magnétiseur. Comment ? Je n'en saurai pas plus.

 

 

Par simple politesse, et le temps ne m’étant pas compté en ce moment, je l’écoutais. Son discours me rappelait cet abbé Bertholon de l’Académie de Montpellier qui était venu nous présenter au Collège de Navarre la théorie qu’il avait élaborée. Cette fois il était question « d'électricité animale ».  Chacun en serait imprégné. Témoin, disait-il, ces étincelles, visibles dans le noir, sortant de nos corps quand nous enlevons le dernier de nos vêtements. Ou encore celles qui sortent des cheveux des femmes quand elles se peignent par temps de gelée. Inutile alors de lui faire remarquer que ce phénomène était tout simplement celui observé en frottant d’une main rugueuse le tube de verre de nos expériences classiques. Insensible à nos remarques, il multipliait les témoignages les plus spectaculaires pour nous convaincre de la vérité de sa théorie.

 

Naturellement la santé de chacun ne pouvait résulter que d’un bon état d’équilibre de cette « électricité animale ». La maladie ne résultant que de son excès ou son défaut dans le corps, il importait d’en rétablir l’équilibre par différents moyens seuls connus de l'abbé. Quand l’orateur nous a quittés, notre groupe d’étudiants n'a pas manqué de commenter, avec force éclats de rire, les préconisations en matière de mariage qu’il avait énoncées dans sa conclusion. Deux personnes de charge électrique identique ne pourraient, selon lui, que s’opposer. Il est donc nécessaire que dans un couple l’un possède une charge électrique de nature positive tandis que l’autre n'en possède qu'une négative. Il en irait même de la prospérité du royaume affirmait-il. « Indépendamment de la santé que les individus acquièrent réciproquement par ce croisement électrique des races, l’état y gagne une population plus nombreuse et plus vigoureuse ». Avis aux célibataires que nous étions tous !

 

Ma rêverie a sans doute été perçue par mon interlocuteur, aussi m’a-t-il quitté assez froidement en me proposant de venir constater bientôt, par moi-même, la preuve de ses propos. C’est ainsi que quelques jours plus tard, sans même prendre le temps de notre commande au père Morgat, il m’invitait à une réunion dans les salons de Madame de S*. Charles Deslon, médecin du comte d’Artois, est de passage à Brest, m’annonça-t-il. Instruit dans la doctrine et la pratique de Mesmer, il tient cabinet de magnétiseur à Paris. Parmi ses patients se trouvent de nombreux officiers, et leurs épouses, en ce moment à Brest en raison des préparatifs de la guerre avec l’Angleterre. A leur invitation il est donc présent dans notre ville où il a déjà pratiqué plusieurs séances de « médecine magnétique ». Il se disait que le Duc de Chartres, lui même, avait assisté à l’une d’entre elles. La prochaine sera organisée chez Madame de S* dont il a obtenu l’autorisation que je l’accompagne. Refuser aurait été peu courtois et d’autre part comment résister à la curiosité provoquée par une telle proposition. J’acceptais donc. Mais à peine m’avait-il quitté que je me souvenais qu’à aucun moment il ne s’était présenté. Ce fut le père Morgat qui m’appris qu’il s’appelait Jacques Cambry et qu’il était le fils d’un constructeur des navires de la Compagnie des Indes à Lorient.

 

Au jour dit, ce compagnon m’introduisait dans les salons de cette noble personne où je n’aurais jamais imaginé pouvoir être reçu. La séance semblait avoir commencé. D’emblée je remarquais le fameux baquet autour duquel se tenaient par la main quatre femmes d’une rare élégance et deux hommes, dont un officier de marine. Bientôt une étrange musique se fit entendre. Elle provenait d’un instrument constitué de demi-globes de verre, de taille décroissante, enfilés par leur centre sur un axe horizontal. L’instrumentiste le mettait en mouvement de rotation autour de cet axe par un système de pédalier tout en frottant le bord des verres d’un doigt qu’il humectait régulièrement. Voyant mon air interrogatif mon compagnon me fit savoir que cet instrument avait été inventé, et diffusé à Paris sous le nom d’Armonica, par le célèbre Benjamin Franklin.

 

 

Il en sortait une mélodie envoûtante que même l’orgue de l’église Saint-Louis ne saurait produire. Ses vibrations semblaient nous envahir, le corps et l'esprit. Les personnes entourant le baquet se mirent à osciller à son rythme. Bientôt un homme, sans aucun doute le fameux docteur Deslon, se dirigea vers la plus jeune des dames présentes et lui toucha la nuque de la pointe d'une tige de fer. Immédiatement celle-ci lâcha les mains de ses compagnes et fut prise d’affreuses convulsions, qui lui tordaient le corps et le visage, avant d’être emportée dans une pièce voisine par un homme qui semblait être un assistant du docteur.

 

Le malaise qui me pris à ce moment, à la vue d'un spectacle aussi déplaisant, me fit prendre congé rapidement sous le prétexte de mon service à l’hôpital. Au retour je m’interrogeais sur la mise en scène à laquelle j’avais assisté. De quel mal pouvait souffrir cette jeune personne que j’avais vue si alerte au début de la séance et en a-t-elle été guérie ? Je me souvenais alors avoir assisté à une séance, qui pouvait sembler de la même nature, au cœur des Monts d’Arrée.

 

J’y faisais une tournée de collecte d’herbes médicinales auprès de mes habituels fournisseurs quand l’un d’entre eux me fit savoir que dans son village une jeune femme allait être exorcisée par le curé de Botmeur. Celui-ci était réputé être seul capable d’arracher au diable les âmes qu'il s’apprêtait à emporter vers le Youdic, l’une des entrées supposées de l’enfer, située dans le marais proche du Yeun Elez. J’étais familier de ce village et, peut-être sous le couvert de me faire valoir toute sa science, le vieux prêtre accepta de m’y faire assister. Dans la modeste chaumière de sa famille une jeune femme prostrée dévidait sans s’interrompre, et depuis plusieurs jours aux dires de des proches, une litanie dans une langue inconnue de tous qui ne pouvait provenir que des enfers. Le prêtre, revêtu d’une étole qu’il ne portait qu’en cette occasion et dont l’ornement était lui même peu ordinaire, s’approcha d’elle en prononçant des paroles qui ne me semblaient issues ni du latin de messe ni du breton local. A peine avait-il approché son crucifix du front de la malheureuse que celle-ci fut prise de convulsions pendant qu’elle émettait des cris d’une rare violence. Satan résiste, me dit le prêtre, mais bientôt il devra bien quitter ce corps. Effectivement, c’est une toute autre personne qui apparu bientôt, redressée et souriante.

 

Réfléchissant plus tard à cette « guérison » à laquelle j’avais assisté j’étais fermement persuadé que la religion n’avait eu aucune part dans cette opération. Je savais d’ailleurs que l’évêché était fortement hostile à de telles pratiques sans pouvoir pour autant les faire cesser. Dans nos campagnes, et en particulier dans ce lieu désolé des Mont d’Arrée, les enfants étaient abreuvés, dès le plus jeune âge, de ces légendes de korrigans qui les feraient danser toute la nuit jusqu’à la mort si jamais ils entraient au logis après les douze coups de minuit sonnés à l’église proche. Ou encore de ces lavandières de la nuit, les "Kannerezed Noz", chargées de laver leur linceul jusqu'à ce qu’une autre personne ne les remplace au purgatoire. Il ne fallait surtout pas les écouter quand elles vous demandaient de les aider à tordre le drap qu’elle vous tendaient. Plus terrifiant encore, l’Ankou, le serviteur de la mort, dont le bruit grinçant de la charrette annonçait une mort proche, peut-être la vôtre, dans le village. Comment ne pas créer de telles terreurs et de tels dérèglements chez des esprits sensibles. La seule force de l'imagination ne suffirait-elle pas, à elle seule, à provoquer l'état dans lequel nous avions trouvé cette jeune personne et, de même, ne serait-elle pas responsable de cette "guérison" provoquée par l'impressionnant cérémonial de l’exorcisme.

 

Reste une question. Comment comprendre que, au moment même où les idées de Diderot, Voltaire, Rousseau se diffusent dans la société, les superstitions que l'on dénonce dans nos campagnes renaissent sous une autre forme dans les salons de la noblesse et de la riche bourgeoisie.

 

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