Gérard Borvon
XXXXXXXXX
De retour de l'Académie de Marine, je m'empresse de noter, pour m'en souvenir, la rencontre que j'y ai faite de deux de ses illustres membres. Je m'y étais rendu pour consulter l'article, publié dans les Mémoires de l'Académie des Sciences par mon oncle Mazéas, concernant un nouveau procédé apte à arrêter les hémorragies suite aux amputations. Depuis la création de l'Académie de Marine, en 1752, sa bibliothèque recevait chaque année, de Paris, les recueils des mémoires poubliés par la prestigieuse Académie Royale des Sciences dont plusieurs Académiciens de Marine étaient également membres. Alors occupé à ma lecture j'eus la surprise de voir entrer et s'installer sur une table voisine Nicolas Ozanne, membre de l'Académie depuis sa création, accompagné de l'ingénieur naval Jacques-Noël Sané. Ils avaient déplié devant eux le plan d'une goélette et s'entretenaient d'un sujet dont je n'ai retenu que le mot de "carène".
La vue de l'ingénieur Sané m'a remis en mémoire l'occasion de notre première rencontre.
Visite de l'empereur d'Autriche.
Ce jour de juin 1777, je reçus, porté par un messager venu à Landerneau depuis Brest, une convocation du Chirurgien-Major de la Marine, Étienne Billard. Celui-ci m'avait pris en affection après que je l'aie assisté, en tant qu'aide chirurgien, dans une intervention délicate réalisée à l'hôpital maritime de Brest où il venait d'être affecté. Le nouvel hôpital était sommairement installé dans l'ancien séminaire des jésuites après le récent incendie qui en avait ravagé les bâtiments et il n'était pas toujours commode d'y opérer. Je devais, m'écrivait-on, rejoindre de toute urgence Brest dans le but d'accompagner le Chirurgien-Major auprès d'un illustre, et pour le moment anonyme, personnage en visite dans le port.
me fit savoir que lui-même avait reçu de Bougainville l'invitation à le rejoindre à bord du Bien-Aimé, le navire de 74 canons qu'il commandait, afin d'assister à une parade maritime organisée pour un visiteur de marque - sans doute le même secret voyageur. L'explorateur, que chacun ici vénère, souhaitait, écrivait-il au Chevalier, qu'un homme "d'autant d'esprit fût encore plus pénétré de l'importance de la marine en la voyant en activité". Aussi célèbre soit-il Bougainville était tenu à l'écart par les officiers nobles qui, malgré son extrême culture et son extraordinaire carrière navale, ne lui pardonnaient pas ses origines roturières. L'invitation faite à de Boufflers n'était donc pas fortuite, il savait reconnaître dans le colonel du régiment de Chartres son équivalent à terre. J'aurais moi-même accompagné le chevalier avec bonheur. Mon oncle Guillaume Mazéas ne tarissait pas d'éloges vis à vis de l'homme qui, en plus de sa brillante carrière politique, était un mathématicien confirmé et, comme lui-même, membre de la Royal Society de Londres, la célèbre académie des sciences britannique. Cependant je n'aurais pas à regretter la place qui m'avait été attribuée pendant cette journée qui restera, j'en suis certain, gravée dans ma mémoire.
A Brest, le Chirurgien-Major me reçut avec cordialité et ne résista pas au plaisir de m'annoncer la qualité de notre visiteur dont le titre de "Comte de Falkenstein" servait de fragile incognito à l'Empereur Joseph II d'Autriche, beau-frère de sa majesté. Je laisse imaginer l'émotion qui fut la mienne à cette nouvelle. La chance qui m'était accordée était d'autant plus grande que le "Comte" avait bien précisé qu'il refusait toute suite trop nombreuse. Il nous était demandé d'accompagner discrètement sa visite pendant les trois jours de son séjour à Brest afin de pouvoir éventuellement porter secours à tel ou tel membre de sa suite, ou à lui même, si par malchance le besoin s'en faisait sentir.
Le 7 Juin au matin, après le tour du bassin où était en carénage Le Conquérant, nous nous rendîmes dans les locaux de l'Académie de Marine proches du bassin. Un voisinage dont se plaignaient les Académiciens tant le bruit généré par l'activité de la forme de radoub nuisait à la tenue de leurs réunions. La promesse du ministre Sartine, lors de son voyage à Brest et de sa visite à l'Académie, de construire un établissement digne de la noble Institution n'avait pour le moment pas eu de suite. L'Empereur fut reçu par le directeur de l'Académie, le capitaine de vaisseau Comte Le Bègue auquel s'étaient joints l'enseigne de vaisseau de Marguerie, secrétaire. Après avoir rapidement exposé à l'Empereur l'historique de l'Académie, ses objectifs et sa composition, M. Le Bègue lui fit visiter la salle des maquettes jouxtant la salle de réunion de l'Académie.
Accroché sur l'un des murs de cette salle je remarquais immédiatement la présence d'un superbe baromètre de type Torricelli. M'en approchant je notais qu'il provenait du célèbre atelier parisien de Félix-Jean-Antoine Mossy que j'avais eu l'occasion de visiter pendant mon séjour parisien au Collège de Navarre. J'eus alors la chance d'être remarqué par l'ingénieur de marine et académicien Étienne-Nicolas Blondeau qui s'approchant de moi me proposa de faire l'historique de cet instrument. Il était, m'a-t-il dit, l'un des cinq exemplaires, tous identiques, que le Chevalier Jean-Charles de Borda avait fait installer à Brest, Paris, Strasbourg, Lorient et Rochefort, pour des mesures simultanées des pressions atmosphériques dans ces différentes localités. Étienne-Nicolas Blondeau avait, lui même, secondé Borda à Brest dans cette opération. Il ressortait de ces mesures le constat que, par vent d'ouest, le baromètre variait d'abord à Brest, la lendemain à Paris, et deux jours après à Strasbourg. Ainsi il serait donc possible de prévoir, deux jours en avance à Strasbourg, la venue de pluie ou de vent. Cette connaissance pourrait particulièrement être utile à l'homme des champs qui pourrait faucher le blé ou le foin avant l'arrivée de l'orage. L'intérêt en semblait si évident à l'académicien, que la méthode, pensait-il, ne pouvait que se développer. Il était lui même en relation avec le célèbre Lavoisier qui proposait de la généraliser en installant des baromètres sur l'ensemble du royaume.
La suite de la visite fut une course au pas de charge : la poulierie, la corderie, la tonnellerie, la brasserie, les hangars au bois, le quai des ancres. Elle se termina par la visite du Glorieux, un vaisseau de 74 canons réputé pour sa performance, où l'Empereur se montra curieux du fonctionnement du moindre objet qui lui était présenté.
Jacques-Noël Sané.
C'est à cette occasion que je remarquais l'ingénieur Sané auquel avait été confiée la mission de répondre aux questions du célèbre visiteur. Celui-ci bénéficiait déjà d'une solide réputation à Brest où il avait participé à la construction de nombreux bâtiments de la marine. En cette année 1777 il avait lancé le chantier de la construction d'un vaisseau de 74 canons, dessiné et conçu par lui même. Quand il prendra la mer l'année suivante, sous le nom d'Annibal, il sera remarqué par son extraordinaire maniabilité. Interrogé sur ses projets à venir il fit connaître au monarque la mise en œuvre, sous sa direction, du programme d'uniformisation des bâtiments de la flotte, décidée par le ministre Sartine.
Toute cette visite m'avait fait découvrir un arsenal dont j'étais loin d'imaginer les richesses. Jamais à Paris je n'aurais pu observer tant de sciences et de techniques rassemblées. Jamais non plus je n'aurais pu imaginer de rencontrer, en une seule journée, tant de prestigieux personnages.
Nicolas Ozanne.
Si, aujourd'hui, observer de près l'ingénieur Sané, dans cette salle de l'Académie de Marine, a été pour moi le rappel d'un moment intense, que dire de l'émotion ressentie par le voisinage de Nicolas Ozanne. Chacun sait ici qu'il a été le précepteur du roi dans sa jeunesse et qu'il lui a transmis l'amour de la marine. Et que dire de ses gravures des ports de France dont la vivante mise en scène n'a d'égale que la précision. Celle qu'il a réalisée du port de Landerneau ne pouvait que m'aller droit au cœur. Ceci d'autant plus qu'on y remarque, sur la rive côté Léon, la maison construite par le riche négociant Mazurier dont le dernier étage m'a vu naître et qui abrite encore ma famille. Le quai Saint Julien, au premier plan, est éclairé par la présence d'une jeune femme qui pourrait être ma sœur cadette. Elle s'adresse à un compagnon accroupi pendant que, plus loin, un matelot fait bouillir le goudron d'un prochain calfatage.
Ce quai a été le lieu où toute notre bande d'enfants venait accueillir les navires marchands à leur arrivée dans l'espoir d'y grappiller quelque cadeau des matelots. Sur le navire, représenté au centre de la gravure, il me semble même pouvoir reconnaître le sloop "La Marie Jeanne" armé par les armateurs Gillart et Robert de Landerneau. Ou encore le sloop "Le Coureur", dont je connais le capitaine, Tanguy Créac'h de Porspoder. Tous deux apportant en Bretagne les vins de Bordeaux dont les fûts sont représentés en bonne place sur le quai. J'envie cet art du dessin qui, plus que tout autre discours, transmettra dans les siècles à venir le témoignage de notre époque.
/image%2F0561035%2F20250819%2Fob_a68a81_ozanne-landerneau.jpg)
Extrait de : Fragments du journal de Sébastien le Braz, chirurgien de marine au temps de la guerre d'indépendance américaine, trouvés dans le grenier d'une antique maison du quai du Léon à Landerneau.