Introductions du compte rendu d'un forum organisé pas Ruth Stegassy et Médecins du monde en 2006 dont les constatations sont toujours d'actualité.
Michel Brugière, directeur général de Médecins du Monde
Merci d’être présents à ce forum « Santé et environnement ». Ce forum, nous l’avons monté avec Ruth Stegassy qui est journaliste à France Culture et qui est spécialiste des questions d’environnement. C’est donc elle qui animera cette table ronde. Pourquoi ce sujet ? Depuis quelques années, la question de la santé en rapport avec des problèmes concernant l’environnement interroge Médecins du Monde. Nous avons eu quelques tentatives de mission en particulier sur les questions nucléaires mais il y a une mission par contre que nous menons depuis 1993 qui est celle du saturnisme infantile. Cette mission est, je pense, assez exemplaire par les résultats obtenus et par les progrès qui ont été faits au plan politique. Donc, ce soir, nous allons entendre une série d’experts que je vais rapidement vous présenter :
- Monsieur Roland Desbordes est président de la Criirad, une association qui a créé un laboratoire de contrôle de la radioactivité. Il nous parlera de l’uranium en France et au Niger,
- Monsieur Gérard Borvon est fondateur de l’association S-Eau-S qui s’occupe des problèmes de pollution de l’eau par différents organismes et pesticides,
- Monsieur Henri Pézerat est toxicologue, il est directeur de recherche honoraire au CNRS. C’est lui qui a été, je peux dire, l’homme de l’amiante ces dernières années,
- Le Docteur Frédéric Mauny est maître de conférence des universités, praticien hospitalier, épidémiologiste. Il nous parlera plutôt de l’approche méthodologique des problèmes de santé dans ces contextes là. Nous, les humanitaires, médecins humanitaires, nous savons ce qu’est l’urgence. Nous sommes capables d’aborder effectivement des problèmes de développement mais nous ne sommes peut-être pas très forts sur la question du diagnostic de santé dans ces contextes là,
- Monsieur Jean-Pierre Getti est magistrat, il est vice-président de l’association Sherpa de William Bourdon. Il amènera la dimension juridique concernant effectivement la prise en charge des victimes des intoxications d’origines diverses, - madame Annie Thébaud-Mony est sociologue, elle est directeur de recherche à l’INSERM et s’occupe de santé au travail. Elle est membre de l’association Ban Asbestos qui est un réseau international de lutte contre l’amiante.
Ruth Stegassy, journaliste à France Culture
Bonsoir, en fait, je ne sais pas très bien dans quelle mesure, vous, vous vous sentez informés sur ce lien entre santé et environnement. Donc, nous pourrions à la limite nous amuser à inverser les choses et commencer par vous demander si vous avez conscience des liens qui existent et si vous avez des idées de thèmes, nous en avons déjà évoqué et Michel en a évoqué plusieurs. Vous serez surpris d’entendre la diversité de témoignages, de récits. Ça, c’est la première chose. La seconde chose, c’est que les récits que vous allez entendre, très souvent, plongent dans le passé, c’est-à-dire qu’on commence aujourd’hui, depuis un an et demi, deux ans, à parler de santé/environnement et les gens qui sont à cette table, pour la plupart, sont des militants. Ils sont ce qu’on appelle aujourd’hui des lanceurs d’alerte, des gens qui depuis dix, vingt, trente ans, se battent pour faire reconnaître quelque chose qui a beaucoup de mal à arriver dans les médias et jusque dans les foyers. Il y a énormément de freins à la diffusion de l’information. Il y a des freins de divers ordres et je pense qu’ils seront évoqués. Le premier frein que je voudrais évoquer, parce qu’il me paraît important, c’est un frein qui vient de la part des médecins eux-mêmes. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de Gilles-Eric Séralini, qui est biologiste moléculaire et qui a coutume de dire qu’il faut sortir de la pensée pasteurienne, c’est-à-dire qu’il faut arrêter de penser qu’une cause produit un effet sur un organe. Ça, c’était vrai pour les maladies infectieuses. Aujourd’hui, nous sommes dans un cas de figure totalement différent. Si je peux vous donner une image, c’est vrai qu’une balle tirée à bout portant tue tout de suite, en revanche la première cigarette ne tue pas, elle met beaucoup plus longtemps à tuer et elle a des moyens beaucoup plus diversifiés d’arriver à tuer. Donc, c’est un peu dans ce cadre là qu’il va falloir vous mettre, dans ce cadre de pensée. Ensuite, l’autre chose que vous allez entendre, découvrir ou en tout cas approfondir, c’est l’énormité des pressions qui sont faites sur que ceux qui voudraient faire connaître les liens entre santé et environnement. Il y a de véritables freins parce qu’il y a de véritables conflits d’intérêt qui font qu’il est très difficile aujourd’hui de faire des analyses, de les publier, de faire des enquêtes, d’en parler et d’avoir des certitudes parce que tout simplement, on empêche à tous les niveaux et à tous les échelons de faire ces études là. Donc, nous allons peut-être commencer par l’ancêtre des questions et des liens entre santé et environnement, l’amiante, Henri Pézerat, l’amiante qui n’est pas encore dans ce cas de figure que je viens d’évoquer, c’est-à-dire que nous ne sommes pas encore sorti de la pensée pasteurienne : l’intérêt de l’amiante si je peux dire ou la chance de l’amiante, c’est qu’une cause produit un effet.
Voir la suite : https://www.medecinsdumonde.org/app/uploads/2022/04/sante-et-environnement.pdf.pdf
Mon intervention sur le chlordécone.
Je voulais rebondir un peu sur la Bolivie pour dire à Médecins du Monde que nous avons notre sud également avec les DOM-TOM, ce sont les départements et territoires d’outre-mer. La loi sur l’eau qui date de 1962 n’est pas appliquée dans ces territoires, elle commence seulement à l’être depuis 2000. Résultats : en métropole, nous avons des agences de l’eau censées s’occuper des problèmes de pollution de l’eau alors que dans ces territoires, il n’y en a pas. Certains comités de bassin viennent juste d’être mis en place pour s’occuper de l’eau à la Réunion, à la Martinique et à la Guadeloupe.
Résultats : depuis des années, des pesticides extrêmement violents ont été utilisés notamment sur les bananes. Ce pesticide, qui s’appelle le Chlordécone, a empoisonné tous les sols. Il provoque des cancers, le cancer de la prostate notamment, des maladies très particulières neurologiques, des Alzheimer très particuliers là-bas et des troubles de la reproduction. Mais nous ne savons pas comment nous allons nous en sortir parce que ce sont des pesticides très rémanents que l’on commence à peine à étudier. Les scientifiques, qui ont commencé à étudier leur rémanence, se rendent compte qu’ils sont là pour des centaines d’années.
En 2000, il a été interdit à la population de manger les patates douces et les ignames, les tubercules qui étaient sorties du sol. Mais maintenant pour permettre à ces populations de les consommer, on a calculé ce qu’on appelle une dose de résidus admissibles de façon de ce qu’on puisse continuer à les produire et à les vendre si bien qu’on va voir là-bas des populations qui vont s’empoisonner en toute connaissance de cause, et ici, personne ne réagit.
J’ai cité le cas de ces deux départements mais on pourrait citer ce qui se passe en Guyane. On a modifié nos lois françaises pour justement ne pas avoir à lutter contre la pollution par les orpailleurs en Guyane. C’est-à-dire qu’on a nous aussi notre sud et on est totalement incapable de régler ces problèmes chez nous malgré les moyens financiers dont nous disposons, les lois et les règlements que nous avons. Les habitants des territoires d'outremer se sentent doublement désavantagés avec l’Europe et avec la France dont ils se sentent délaissés. Il y a une certaine amertume car ils se sentent oubliés à la fois de l'état mais également des ONG et je profite de l’occasion pour vous le dire. Parmi ces populations parfois, ça explose, mais il y a des raisons à cela. Je traduis le sentiment que j’ai ressenti sur place là-bas.