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30 août 2026 7 30 /08 /août /2026 15:10

Gérard Borvon

 

 

Rentrée scolaire 2026. Quel cheminement m'amène à penser subitement à Célestin Freinet et à la méthode d'enseignement qui a fait le bonheur des (trop rares) enfants qui l'ont connue ? Peut-être cette colère intérieure qui me vient quand je lis les propos de ces ministres successifs pour qui l'enseignement devrait se limiter à formater les futurs robots de la société productiviste qui est leur modèle.

 

 

 

Quelques repères sur la méthode "Freinet". 

 

 

 

 

 

Célestin Freinet et son mouvement.

 

 

Les principes fondamentaux de la pédagogie Freinet

 

 

Freinet, René Daniel et l’école de Saint-Philibert à Trégunc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma première rencontre.

 

 

Je dois ma rencontre avec Freinet à mon premier poste d'instituteur à la sortie de l'Ecole Normale d'Instituteurs de Quimper où, de 1959 à 1963, j'avais été "élève maître" (ainsi était notre désignation administrative). Une prise de contact inhabituelle avec le métier d'enseignant que j'ai consignée dans le texte dont je propose la lecture ici. Au delà de l'anecdote il m'a semblé être un témoignage qui pourrait présenter quelque intérêt concernant une institution qui a compté dans la "République".

 

 

 

Mon premier Poste.

 

 

Mon début dans l'enseignement a été plutôt abrupt. En ce début de septembre 1963 j'aurais dû être à Rennes au centre de formation de enseignants en collège. Le possibilité était offerte à quelques élèves des écoles normales de rejoindre ce centre dans lequel, après deux ans d'études, on obtenait le titre de professeur des collèges. Ce recrutement se faisait, en règle générale, après le baccalauréat, c'est à dire après la troisième année à l'E.N. J'étais du nombre mais notre directeur, qui pensait couver ses poussins, nous avait conseillé d'assurer nos arrières en accomplissant la quatrième année qui nous assurerait la fonction d'instituteurs au cas où. Vous pourrez rejoindre la formation des collèges plus tard nous avait-il affirmé. Sauf que en cette rentrée 1963 le ministère décidait subitement que ce n'était plus possible. Fini l'espoir des études supérieures et retour à la case instituteur avec recherche d'un poste. Tous nos collègues avaient déjà été nommés. Il y avait un classement en sortie d'E.N qui permettait aux meilleurs de choisir leur poste parmi ceux vacants. Pour nous il ne restait donc plus que les fonds de tiroir. Pour moi ce sera "classe de perfectionnement" à l'école de Traon Quizac à Brest.

 

 

L'école de Traon Quizac à Brest, je la connais. J'y ai fait ma maternelle. A l'époque elle était constituée de baraques, résultat de la guerre. Elle a été reconstruite en dur mais j'y retrouve quelques-unes de ces baraques, ajoutées avec l'afflux des enfants du "baby boom". Ma classe sera l'une d'entre elles.

 

 

"Classe de perfectionnement" ! Jamais entendu en parler pendant mes stages à l'E.N. Je me renseigne et apprend donc qu'il s'agit de classes pour "enfants en difficulté". Aujourd'hui grâce à wikipédia j'apprends que une Loi du 15 avril 1909 a créé des Classes de Perfectionnement annexées aux écoles élémentaires publiques "pour les enfants arriérés". A l'époque pas de novlangue, "enfants en difficulté" se disait "enfants arriérés" dans un autre texte je lis même "débiles". Mieux valait ne pas le savoir au moment d'affronter ces premiers élèves. Internet m'offre aujourd'hui toute une littérature très éclairante sur la question de ces classes.

 

 

J'arrive donc dans mon établissement et rencontre le directeur qui me dirige immédiatement et sans transition vers ma classe. Première récréation et rencontre dans la cour avec les vieux collègues à qui je fais part de mon ignorance totale de la question et à qui je demande des conseils. Je n'en reçois que des regards fuyants et un silence pesant. Avant que je prenne cette classe les enfants étaient dispersés dans les leurs, ils sont bien heureux que je les en débarrasse et ne craignent qu'une chose : leur retour chez eux. Quant au jeune collègue, qu'il se débrouille, à eux non plus on n'a pas fait de cadeau quand ils ont commencé. Une attitude hélas trop courante dans toute la gamme des établissements que j'ai fréquentés par la suite. Il ne me reste plus qu'à retourner sans défenses dans ma cage aux fauves.

 

 

Mes fauves sont effectivement peu domestiqués. J'en ai une quinzaine, c'est le maximum autorisé pour ces classes mais nuance : ce sont des "classes uniques". C'est à dire avec des niveaux qui vont du cours préparatoire (6 ans) où on apprend à lire jusqu'à la fin d'études (14 ans). Sont-ils "arriérés" ou même "débiles" ? La réalité est que ces enfants habitent pour la plupart dans les dernières baraques en bois du quartier du Bouguen. Ils y sont parce que leurs familles ont été jugées inaptes à intégrer les HLM construits pour la masse des autres. On les a ainsi concentrés dans un dernier ghetto que chacun s'empresse d'oublier. "Des cas sociaux" dirait-on dans le "politiquement correct" d'aujourd'hui. Pour l'essentiel ces enfants sont loin d'être "arriérés", ils se sont simplement adaptés à la vie qui leur est faite. L'école, c'est elle qui n'est pas adaptée à les recevoir. Et c'est à un jeune novice à peine sorti de l'E.N qu'on confie le soin de les y "perfectionner" !

 

 

Premier contact. Au premier rang le plus âgé, il a quatorze ans, j'en ai cinq de plus. Première provocation de sa part et première mise au point de la mienne. Réaction : il me sort un couteau à cran d'arrêt immédiatement confisqué. "Mes frères font du judo, ils vous attendrons à la sortie". Cela commence bien. Précision : ce garçon a eu la main droite estropiée en manipulant un détonateur trouvé dans une poubelle (accident encore courant à l'époque). Plus de doigts de la main droite. On lui a ouvert la paume pour en faire une pince qui lui permet de saisir quelques objets. Manifestement très intelligent, il sait lire et écrire. Il y aurait un avenir possible pour cet enfants révolté que je récupère parce qu'il perturbait les classes de mes bons collègues. Il écrit très bien de la main gauche mais quand il décide de me provoquer il coince son porte plume dans son reste de main droite et réussit même à griffonner. Si je lui demande de changer de main la réponse fuse : "je suis droitier". C'est le caïd de la classe, il faudra en permanence négocier, mais inutile de chercher à le "perfectionner". Ma pratique de Éclaireurs de France me sera bien utile, j'ai dû aussi y apprivoiser quelques loustics dans son genre.

 

 

Cet autre élève est dyslexique à un point tel qu'il n'est même pas capable de dire correctement son nom . Il s'en énerve et parfois devient hystérique. Un jour j'ai vu son frère, qui était dans la même classe, se saisir du seau plein d'eau, destiné à arroser le plancher le soir avant de balayer, et le lui verser sur la tête. "C'est comme ça qu'on fait chez moi", m'a-t-il dit.

 

 

Je me souviens aussi de ce jour où un cirque est arrivé dans le quartier. La moitié de la classe a déserté. L'habitude était d'aller se faire embaucher par les forains pour de menus travaux qui donnaient le droit à un billet d'entrée. L'un d'entre eux a tardé à revenir et le directeur a convoqué sa mère. Je la revois encore dans ma classe : "j'en ai assez, la prochaine fois appelez les flics pour qu'ils aillent le chercher". Le problème pour elle était le risque qu'on lui supprime ses allocations familiales, peut-être était-ce le seul revenu de la famille.

 

 

Je ne gardais pas d'élève en punition, le soir, après les cours, méthode pourtant conseillée par les anciens, mais celui là avait abusé. Laissez moi partir, m'a-t-il dit quand nous avons été seuls. "Quand on rentre de l'école ma mère met tout ce qu'il y a à manger pour le soir sur la table et si je rentre plus tard mes frères auront tout pris. Ruse d'élève puni ? Je l'ai relâché et je me suis renseigné. C'était vrai.

 

 

Mon plus mauvais souvenir. Le plus jeune de la classe, il a six ans et doit apprendre à lire et un peu à compter. Sa mère est venue me voir pour m'expliquer. Il a été atteint d'une tuberculose cérébrale et a pris du retard dès la maternelle. Elle met beaucoup d'espoir dans ma pédagogie. On lui a dit qu'il était dans une classe spécialement adaptée à son cas. Je sens l'affection maternelle mais je ne peux pas lui dire la vérité et j'en ai honte. Je fais de mon mieux mais que faire quand je vois cet enfant se prendre la tête à deux mains sous l'effet de la douleur et voir les larmes dans ses yeux quand l'effort dure trop longtemps. M'avoir confié cet enfant et avoir trompé cette mère est criminel.

 

 

Comment ai-je pu m'adapter, je ne le sais plus. Pour tenir cette classe j'ai dû travailler comme un forcené pour préparer des exercices adaptés à chaque niveau. Je ne pense plus qu'à la classe, même la nuit. J'habite chez mes parents qui commencent à s'inquiéter de ma fébrilité et me conseillent de voir notre médecin traitant. Pour lui c'est clair : il me propose de me mettre en congé. Mais je ne me vois pas déserter. Je décide de rencontrer l'inspecteur primaire et me pointe à son secrétariat Le voir sans rendez-vous ? La secrétaire est un peu interloquée. Quel est ce jeune chiot dans un jeu de quille. Je suis quand même reçu et mets le marché entre les mains du chef : une formation ou en congé de maladie comme le demande mon médecin.

 

 

 

Mon premier contact avec Freinet.

 

 

C'est ainsi que je me retrouve pour quinze jours dans l'école Algésiras avec un vrai enseignant de classe adaptée dans une vraie classe pour élèves en difficulté. C'est le centre ville, la plupart des élèves proviennent de familles aisées et ont un vrai handicap moteur ou intellectuel. L'enseignant fait un travail superbe adapté des méthodes Freinet. Essentiellement en ateliers avec des postes de travail aménagés sur lesquels chacun se dirige sans qu'il soit besoin de lui en donner la consigne. Les élèves semblent heureux, le maître aussi. J'apprends ce qu'enseigner veut dire et qu'il existe de tels enseignants. J'en rencontrerai quelques-autres par la suite, la plupart adeptes de Freinet.

 

 

De retour dans ma classe, j'ai compris : nous ferons des ateliers. A commencer par la menuiserie, je compte sur les conseils de mon père. D'abord il faut des outils et je propose aux élèves d'en récolter de vieux qu'on réparera. Je suis rapidement servi mais beaucoup sont neufs. Mieux vaut ne pas en demander la provenance et arrêter la collecte. Tout cela commence à se mettre en place. Bientôt arrive l'inspecteur. A l'improviste comme d'habitude. Sans doute attendait-il de moi que je le présente aux élèves en leur demandant de se lever (c'est ce qu'on nous a appris à l'E.N). Je n'en fais rien et le laisse s'installer au fond de la classe. Je continue mon travail là où j'en étais. Bientôt il se risque dans les rangs. Et fatalement cela devait arriver. "Monsieur, c'est qui celui-là qui vient voir ce que je fais". Effet réussi. Je ne dis rien, à lui de se présenter. Bientôt, sans un mot, il regagne le fond de la classe avant de s'éclipser. J'avais voulu voir son attitude face aux fauves. J'ai vu. 

 

Je me suis peu à peu près adapté à mon nouveau rôle au point que j'ai l'impression d'être devenu le chef d'une meute à laquelle je me serais intégré. C'est alors que j'apprends que notre directeur de l'E.N ne nous a pas oubliés et a obtenu que, par dérogation, nous pouvons rejoindre le centre de formation des professeurs des collèges. 

 

 

Nous y arrivons alors que l'année est déjà bien entamée et avec des cours à rattraper sur la petite table de l'hôtel que nous partageons à trois en attendant mieux. Nous trouvons heureusement deux âmes secourables qui nous indiquent une piaule au dessus de chez elles. La vie de fac commence. Objectif de fin d'année : le concours de l'IPES (Institut de préparation à l'Enseignement Secondaire) qui nous vaudra un salaire pendant trois ans et un poste de professeur de physique à la sortie si tout se passe bien.

 

 

Je reviendrai pourtant à Traon Quizac. N'étant encore qu'instituteur stagiaire je dois passer mon CAP (certificat d'aptitude professionnelle). Cela se passera dans la classe d'un collègue qui me reçois pendant une semaine. On ne m'a quand même pas imposé de le passer dans la classe de perfectionnement. Dans la cour je revois mes anciens élèves mais sans les contacter. Je les ai abandonnés et leur regard me le fait savoir. Je passe ce CAP sans trop de problèmes et même, m'a-t-on dit, avec un certain succès. Ceci grâce à une séance d'apprentissage de chant aussi plaisante pour moi que pour les élèves.

 

 

Avant de quitter cette histoire de Traon Quizac et donc des années École Normale, un souvenir me revient. Celui d'un collègue de quatre ans plus âgé que moi. Je l'ai connu à l'E.N. Il n'enseigne pas non plus depuis très longtemps car dès sa sortie de l’École il était embarqué dans la guerre d'Algérie. Chaque récréation que je passais avec lui, en allers et retours dans la cour de l'école, lui donnait l'occasion de se décharger sur moi du poids de ses souvenirs. Bombardé officier il avait été nommé dans un régiment chargé de l'entretien des véhicules. Si la fonction pouvait ne pas sembler très risquée vue de loin, la réalité était toute autre. Il me racontait ces nuits passées dans le désert en terrain hostile. Si un camion ne pouvait être réparé dans la journée son groupe devait rester sur place pour le protéger. Nuits terribles sous un harcèlement permanent. Au matin il lui est arrivé de retrouver le corps  de sentinelles horriblement mutilées. Peut-on vraiment évacuer de tels souvenirs ?

 

 

La guerre d'Algérie a été la hantise de notre promotion. Nous avions pu en mesurer directement les effets. Chaque année était organisé un "bal de l’École Normale" destiné en particulier à récolter des fonds pour un voyage de promotion à la fin de la scolarité. Le nôtre a été splendide. Nous avions invité l'orchestre de Claude Luter, saxophoniste  flamboyant à la tête du meilleur groupe de Jazz de l'époque. Un gros budget, un gros pari et une belle recette qui nous avait permis de nous payer un mois entre la Yougoslavie et Venise dont je retiens ces moments d'échanges passé dans un camp d'étudiants yougoslaves et cette amertume à la pensée de la guerre fratricide qui a divisé leur pays. 

 

 

Au premier "bal des Norms" auquel j'ai assisté, plusieurs des "ancêtres" de l'année précédente, profitant d'une permission, sont venus en uniformes militaires. Leurs récits nous ont immédiatement éclairés sur notre possible avenir.

 

 

Nous devions nous préparer à prendre leur relève. D'où préparation militaire obligatoire. Fort heureusement la marche au pas et autres joyeusetés avait été confiée à notre prof de gym qui était officier de réserve. Je n'ai pas le souvenir qu'il nous ait un jour mis à la manœuvre. Au programme nous avions démontage et remontage du fusil. Ce sacré fusil, mis à notre disposition, nous a servi à bien des farces. Plus sérieux, l'épreuve de tir. Cela se passait sous la direction d'un vrai militaire à qui nous en faisions voir de toutes les couleurs, comme de tirer tous dans la même cible. Pour clore l'ensemble il y avait le parcours du combattant. Ramper, sauter, grimper. Tout cela chronométré. J'ai participé au concours de celui qui arriverait le dernier. J'ai perdu. Le copain un peu dodu qui me suivait a réussi à faire mine de se coincer dans le trou percé dans le dernier talus à travers lequel nous devions passer. Donc : avant-dernier mais la réputation d'antimilitaristes des normaliens était sauve. 

 

 

Plus sérieusement nous avons été quelques uns à penser désertion. L'objectif était l'Angleterre où nous savions pourvoir être bien reçus. Cela s'est-il su ? Bientôt par des voies obscures on nous a fait savoir que désertion égale fin à vie de la fonction publique et surtout que nos parents auraient nos quatre années d'études à rembourser. Cruel dilemme que nous n'avons pas eu à trancher car nous n'étions qu'en troisième année quand les accords de paix ont été signés à Évian. Plus tard j'en ai côtoyé de ces enseignants à peine plus âgés que moi qui n'avaient pu se libérer du traumatisme de leurs années algériennes et j'ai pu mesurer notre chance.

 

 

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