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26 août 2026 3 26 /08 /août /2026 09:44

Gérard Borvon

 

Ma famille, réfugiée à Romorentin dans le Loir et Cher pendant la guerre, a retrouvé Brest en ruines. La maison de mes grands parents, à Kérinou, avait été épargnée. Nous nous y sommes entassés jusqu'à mes cinq ans. La tuberculose de mon grand-père a valu ensuite à notre famille d'être prioritaire pour un logement dans la "cité de la marine" à Recouvrance. Un ensemble de HLM, solides, luxueux pour l'époque, destinés aux militaires et aux ouvriers de l'arsenal. Population mélangée. Surtout des ouvriers mais aussi des officiers ou des ingénieurs en attente de mieux. La cité se dressait alors au milieu de ruines déjà recouvertes par une abondante végétation. 

 

Le déménagement avait dû se faire peu avant la rentrée scolaire. Une seule école pour les garçons à Recouvrance, celle de la "Communauté". Une autre pour les filles, de l'autre côté de la rue de la Porte, en haut de la rue Vauban. La "Communauté", c'était le nom du quartier. Une communauté de religieuses y avait laissé son souvenir. On n'en trouvait plus de trace, la guerre, sans doute, était passée par là. L'école occupait un quadrilatère fermé entourant une cour, véritable caisse de résonance au moment des récréations.

 

On entrait à l'école par un porte de bois face au porche de l'église « Saint Sauveur » où la tradition nous amenait le dimanche, y compris ceux issus des familles les plus mécréantes. Souvenir de ce curé qui nous faisait catéchisme le jeudi et que nous avions baptisé du nom de "chita", la guenon de Tarzan.

 

La lourde porte de l'école ouvrait sur un préau. A gauche dans la cour, les WC, lieu stratégique pour les pires mauvaises farces. En face, les classes. A droite, le long de la rue de l'église, les bâtiments étaient occupés par des familles. Elles offraient un lieu idéal d'observation sur la cour de récréation pour alimenter les commérages du quartier.

 

Je ne me souviens pas de jeux de ballon. La cour, par sa taille réduite, ne s'y prêtait peut-être pas. Ils auraient par ailleurs menacé les vitres proches, en particulier celles des sourcilleuses habitantes du bâtiment sud. Le jeu numéro un c'était les billes. Il y avait le tout venant, celles de terre qui perdaient vite leur couleur mais constituaient les fantassins de nos batailles rangées. En haut de la hiérarchie, Les "agates". Elles étaient façonnées dans une pierre qui pour nous ne pouvait être autre chose que cette fabuleuse "agate". Les plus belles étaient ces splendides perles de verre dont chacun faisait collection et dont le troc donnait lieu à de longues négociations. Elles servaient aussi de monnaie d'échange quand chacun avait épuisé son stock de billes de terre et qu'il fallait remplacer ses troupes. Le cours du change se discutait alors sérieusement. L'objet suprême de toutes les convoitises c'étaient les billes d'acier. Les pères bien placés à l'arsenal ou dans les garages du secteur étaient bénis quand ils rapportaient à la maison ces billes récupérées sur les roulements des roues de camions.

 

Les règles du jeu ? Le sol en terre battue se prêtait à toutes les variantes possibles. Le jeu au trou, notre golf miniature. La poursuite, la bille propulsée par la détente de l'index. Plus compliqué : la main fermée et la bille placée sur l'ongle du pouce pour un tir direct au but. La cible pouvait être cette pyramide qu'il fallait dresser avec art. Je lis dans Wikipédia que "le jeu de billes est répertorié à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2012". Qui nous aurait dit à l'époque que nous étions les héritiers de ces écoliers qui, au XVème siècle déjà, s'étaient donné des règles. L'article est savant et seuls quelques mots de vocabulaire me reviennent à sa lecture. On trouvait probablement aussi, dans le nôtre, quelques-uns empruntés au breton. On en jouait encore dans les cours quand j'étais à l'école normale d'instituteurs. Qu'en est-il aujourd'hui ?

 

L'autre jeu c'était les osselets. Je crois me souvenir d'en avoir vus composés d'os de pied de porc. Les nôtres étaient de plastique (sans doute de la bakélite, le plastique de l'époque). Les plus beaux, qu'on enviait, étaient en aluminium. Il y en avait cinq dont l'un peint en rouge. Ce que je me rappelle du jeu. Le rouge, il fallait le lancer en l'air, ramasser un osselet puis le recevoir dans la main. Premier jeu, les osselets étaient ramassés un à un. Même chose ensuite deux par deux puis tous les quatre qu'on avait rassemblés entre deux lancers. Le grand jeu pour finir : coincer un osselet entre deux doigts, puis un suivant et ainsi jusqu'aux quatre avec réception finale de l'osselet maître sur le dos de la main. J'avais de longs doigts et il me semble que je me débrouillais assez bien. Nouveau coup d’œil sur Wikipédia. Qu'est-ce que j'apprends ? Socrate déjà jouait aux osselets ?

 

Socrate enfant a-t-il joué à la toupie ? Il aurait pu car Wikipédia, encore, nous dit que des archéologues en ont trouvé de chinoises vieilles de 4000 ans. Les nôtres étaient d'un bois de buis très dur, souvent tourné par quelque père bricoleur. Leurs pointes de fer en faisaient un projectile dangereux quand un malhabile les manipulait. Car il fallait un certain entraînement pour enrouler correctement la ficelle qui la lançait et ensuite propulser l'engin d'un geste brusque.

 

Et si maintenant on  parlait des classes, et d'abord des "maîtres" et des "maîtresses". C'est ainsi que nous désignions nos enseignants. Ma première maîtresse, je l'ai peu connue. Après quelques jours en CP (cours préparatoire) elle a considéré que je savais suffisamment lire et écrire pour passer en CE1 (cours élémentaire première année). J'ai un souvenir ensoleillé de la maîtresse qui m'y a reçu et dont j'ai pourtant perdu le nom. Moins agréable le passage au CM1 (cours moyen première année) après un CE2 dont je n'ai aucun souvenir. Le maître nous faisait entrer le calcul et la grammaire à coups de règle sur les doigts, qu'il fallait présenter rassemblés en une pointe, et d'oreilles tirées ou pincées par des doigts maculés de craie. L'élève docile que j'étais échappait à ces traitements mais je souffrais de les voir appliquer. J'ai oublié le nom de ce "pédagogue". Je me souviens seulement avoir dit à ma mère qu'il devait être espagnol car il venait de Commana (Valencia, Cordoba ... et pourquoi pas Commana ? ). L'histoire a fait le tour de la famille.

 

Les souvenirs les plus vifs viennent de mon CM2, dernière ligne droite avant le lycée. Y officiait le père Le Lay qui avait fait la guerre de 14 et nous abreuvait de ses souvenirs de tranchée. Un joyeux mélange dans cette classe et un concours permanent de mauvais coups. Le plus classique : garnir l'encrier de substances les plus infâmes. La boulette de buvard mâché n'étant pas la pire. On retirait une plume engluée prête à tous les pâtés sur le cahier et une "remontée de bretelles" de la part du père Le Lay qui faute de pouvoir connaître le coupable s'en prenait à la victime. A chacun donc de surveiller son espace vital qui comprenait aussi la tablette, au dessous de la table, où on rangeait livres et cahiers, et où la main pouvait rencontrer un obstacle gluant et indéfini quand on l'y plongeait. Entre ceux qui avaient un an d'avance et ceux qui en avaient un ou même deux de retard il y avait un fossé auquel les plus jeunes devaient savoir s'adapter. Mon voisin de table prenait un plaisir certain à faire connaître à l'entourage sa récente virilité par des démonstrations évocatrices. Bien sûr il y avait les classiques boules puantes et la poudre à éternuer qui valait de bonnes claques à quelques "brebis galeuses" pas toujours choisies au hasard.

 

Un jeu oublié : attraper de gros hannetons (il y en avait à cette époque où les pesticides n'avaient pas encore anéanti leur espèce), leur attacher une ficelle suivie d'un papier au dos et, ni vu ni connu, les lâcher dans la classe qui se remplissait subitement d'un assourdissant bourdonnement. Le faire au milieu d'un grand silence quand chacun était occupé à ses additions ou multiplications (vérifiées par la preuve par neuf), était le sommet du grand art. Parmi les plus assidus à ce genre de prestation je me rappelle de Piron, notre "Grand Meaulnes" à nous. Grand, plus âgé, et joli garçon, il n'hésitait pas à nous faire partager le récit de ses succès auprès des dames. Bon copain, aucun n'a jamais eu à subir des ses farces, mais il avait l'art de faire tourner le père Le Lay en bourrique. Son plus bel exploit : puni en fin de journée et enfermé à double tour dans la classe située au deuxième étage, il s'en échappe en descendant le long de la gouttière. Une technique, nous a-t-il dit, souvent expérimentée dans ses visites nocturnes aux belles du quartier.

 

Parfois le père Le Lay sortait de ses gonds et se débarrassait de l'agitateur en l'envoyant chez son collègue Cuny. Le père Cuny enseignait exclusivement à ceux du certif (le certificat d'études primaires, premier sésame pour entrer dans une fonction administrative  ou tenter "le" concours, celui des "arpètes", les apprentis de l'arsenal). La classe du père Cuny était voisine. Ceux qui subissaient cette punition ne s'en plaignaient pas, c'était même une sorte de récréation. Imaginez. Octobre-Novembre, mois des châtaignes. Il fait déjà froid et le poêle de la classe a été allumé. On s'était d'ailleurs battu pour avoir le privilège de l'alimenter en charbon. Rien ne se perd, pense notre bon maître qui en profite pour se faire griller des marrons sur la plaque chauffée au rouge du dessus du  poêle pendant que ses élèves, habitués, continuent leur travail .Comment fait-il ? Je n'ai pas le souvenir de chahuts dans sa classe ; étant si proches on les aurait entendus. Un autre jour on l'a vu, occupé à un bain de pieds dans une bassine dont l'eau avait chauffé sur le poêle. Et son accoutrement ! Aux pieds des sandales, un éternel béret sur la tête et parfois beaucoup de fantaisie vestimentaire dont personne ne semble s'étonner : dans le quartier et jusqu'à "Brest même", au delà de la Penfeld, on connaît Cuny ! 

 

A vrai dire, ces maîtresses, ces maîtres, aussi exotiques soient certains, réussissaient, pendant les cinq ans passés à l'école primaire, à nous doter d'une solide base de connaissances. Avoir son "certif" à l'époque cela voulait dire quelque chose même si la liste à apprendre par cœur des départements avec leur préfecture et leurs chefs-lieux ne devait servir qu'a celles et ceux qui seraient recrutés par les PTT. Faire entrer cela dans une tête réfractaire ne devait pas être de tout repos. La pédagogie qui m'a été enseignée à l'école normale était heureusement moins "virile" et les programmes moins "utilitaires".

 

Les souvenirs d'école ce sont aussi, et plus encore, ceux du "chemin des écoliers". Le nôtre commençait au bas du boulevard Mouchotte. Les rues ne manquaient pas pour rejoindre la "communauté" mais qui aurait eu l'idée de les emprunter quand couper à travers les ruines était le début de l'aventure. Car les ruines couvraient l'essentiel du quartier de Recouvrance. Le temps les avaient recouvertes d'une jungle qui était notre domaine et dans laquelle nous avions tracé nos sentiers. On y cachait nos trésors dans une boîte de cachous ou de pastilles Valda récupérée dans la famille. Je me souviens de ces précieux morceaux de verre rouges que j'y gardais précieusement, restes de vitraux extirpés de la terre du sol de la chapelle bombardée près de l'école. On y mettait aussi la petite pièce récupérée qui serait dépensée dans le magasin de la dame aux bombons du bas de la rue de la Porte. 

 

Un trésor qu'il fallait défendre car le lieu était idéal pour les embuscades. Surtout quand tous les comptes n'avaient pas pu se régler dans la cour d'école. La bataille pouvait tourner mal quand elle se réglait à coup de galoches. Les "galoches" nous en portions tous. Le cuir manquait et le corps de la chaussure était fait de ce que mon père désignait comme du "carton bouilli". Le danger venait de la semelle de bois souvent munie de fers pour en limiter l'usure. Pourtant placide, je me souviens d'un coup dans le tibia d'un adversaire que j'ai longtemps regretté. 

 

Pour refaire notre unité nous avions notre "guerre des boutons". Nous la menions contre ceux de "l'école des curés". Pour leur malheur elle était située à une centaine de mètres de la nôtre et manifestement les "mal élevés" qui constituaient nos troupes étaient les plus agressifs. Pas de traité de paix possible. Les "curés" on dû avancer leurs heures d'entrée et de sortie de ¼ d'heure.

 

Nos chemins des écoliers nous amenaient parfois, quand nous avions réussi à glaner une pièce, au bas de la rue de la porte chez la marchande de bombons. D'abord un long moment devant la vitrine pour choisir entre : le rouleau de réglisse avec sa petite perle de sucre colorée au centre – la coquille de praire ou de "rigadell" pleine de sucre d'orge à lécher pendant des heures – le carambar ou le zigomar. Ou encore le "bois du jus", une racine de réglisse à mâcher en cachette quand le maître avait le dos tourné. Le bas de la rue de la Porte devenait même un eldorado quand arrivaient les escadres américaines et que nous harcelions les marins US pour obtenir des chewing-gums, denrées rares à l'époque. 

 

Progressivement nos chemins secrets ont disparu sous le béton et nos ruines ont été abattues. Le scénario se répétait. Soudain un coup de trompe (trompe à vache munie d'une embouchure). Il fallait ne plus bouger car bientôt des explosions suivraient, des murs tomberaient et des pierres voleraient. Pour finir plusieurs coups de trompe répétés. On pouvait se remettre en marche. Ainsi se pratiquait la sécurité quand il fallait vite reconstruire et que les "dommages collatéraux" ne faisaient pas la une des journaux. Plus tard, dans le quartier, d'autres écoles sont sorties de terre et les écoliers ont migré vers ces bâtiments neufs qui avaient perdu toute la poésie de notre "communauté".  

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