Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 12:38

"Connais premièrement la quadruple racine de toute choses : Zeus aux feux lumineux, Héra mère de vie, et puis Aidônéus, Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s'abreuvent"

 

Ainsi parlait Empédocle.

 

Empédocle (-490 ; -430), né dans la ville grecque d'Agrigente en Sicile, ne peut laisser indifférent. D'abord par la forme poétique des fragments qui nous sont parvenus de ses paroles. Par leur contenu ensuite. 

 

La légende a surtout retenu sa mort. Il aurait choisi dit-on de se jeter dans l'Etna ne laissant en témoignage, sur le bord du cratère, que ses sandales. Des sandales "d'airain" précise même la légende. Le mythe a alimenté une abondante littérature. Dans "La psychanalyse du feu", Bachelard, appelant la mythologie grecque à son secours ne pouvait manquer de rencontrer Empédocle.

 

Bachelard et le "complexe d'Empédocle".

 

Dans le chapitre intitulé "Feu et rêverie, le complexe d'Empédocle", Bachelard explore la "rêverie au coin du feu".  "Le feu enfermé dans le foyer fut sans doute pour l’homme le premier sujet de rêverie, le symbole du repos, l’invitation au repos. On ne conçoit guère une philosophie du repos sans une rêverie devant les bûches qui flambent".

 

Il nous entraîne alors dans la contemplation de l'enfant devant la cheminée "les coudes aux genoux et la tête dans les mains". Puis, rompant avec cette image,  il poursuit :

 

"Mais la rêverie au coin du feu a des axes plus philosophiques. Le feu est pour l’homme qui le contemple un exemple de prompt devenir et un exemple de devenir circonstancié. Moins monotone et moins abstrait que l’eau qui coule, plus prompt même à croître et à changer que l’oiseau au nid surveillé chaque jour dans le buisson, le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique ; elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche et la vie d’un monde. L’être fasciné entend l’appel du bûcher. Pour lui, la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement.

 

Cette rêverie très spéciale et pourtant très générale détermine un véritable complexe où s’unissent l’amour et le respect du feu, l’instinct de vivre et l’instinct de mourir. Pour être rapide, on pourrait l’appeler le complexe d’Empédocle."

 

Il est certain qu'Empédocle a transmis à Bachelard son talent poétique. Se serait-il reconnu dans cette "rêverie très spéciale", dans cette lutte entre instinct de vivre et instinct de mourir dont Bachelard l'a fait le porte flambeau ?

 

Qui pourrait l'affirmer ?

 

Naissance des quatre éléments.

 

Mais revenons à Empédocle et aux dieux, Zeus, Héra, Aidônéus, Nestis. Que penser des "quadruples racines de toutes choses" dont ils sont les dépositaires et qu'il nous somme de connaître. Faut-il nous engager dans le dédale des dieux grecs, de leur généalogie, de leur vie et de leurs pouvoirs pour interpréter cette si poétique injonction ? Fort heureusement, Empédocle a lui-même décrypté son message. 

 

Le dialogue étant une forme prisée dans le monde grec, il s'adresse à "Pausanias, fils du prudent Anchitos".

 

"Ecoute d'abord les quatre racines de toutes choses, le feu, l'eau, la terre et l'éther immensément haut ; c'est de là que provient tout ce qui a été, est et sera".

 

Tout a été dit. Platon, Aristote et la majorité des lettrés des siècles à venir ne feront que commenter, développer ou agrémenter la proposition. Seule modification, l'air remplaçant l'éther.

 

Chez les anciens grecs, Ether est d'abord un dieu à la généalogie complexe qui, entre autres attributions personnifie le ciel. Plus tard l'éther sera la matière emplissant les espaces au delà de la lune (supralunaires) occupés par les astres et les dieux immortels tandis que, dans les parties inférieures de l'univers (sublunaires), se trouvera l'air respiré par les mortels. Les "quatre racines de toute chose" deviendront alors : le feu, l'air, l'eau et la terre.

 

Mais Empédocle ne peut ignorer que, bien avant lui, Thalès de Millet (VII° - VII° siècle av JC) considérait l'eau comme premier et seul élément. Que pour Anaximène (-585 ; -525), cet unique élément était l'air et que pour Héraclite d'Ephèse (-544 ; -480) le feu était le principe de toute chose. Aussi en appelle-t-il aux dieux et aux muses pour trancher le différent entre lui et ces autres prétendants.

 

"Détournez, ô dieux, cette folie de ma langue, faites couler une source pure de mes lèvres sanctifiées. Et toi, vierge au bras blanc, Muse que poursuivent tant de prétendants, je ne demande que ce qu'il est permis d'entendre aux éphémères humains. Prends les rênes du char sous les auspices de la piété. Le désir des fleurs brillantes de la gloire, que je pourrais cueillir auprès des mortels, ne me fera pas dire ce qui est défendu".

 
 
Empédocle ne peut en douter : les dieux l'ont jugé seul digne de recevoir leur message.
 
 
 
Rien ne se crée, rien ne disparaît, tout se transforme.
 
Et ce message est :
 
 
"Il n'y a pas de naissance d'aucune des choses mortelles, il n'y a pas de fin par la mort funeste, il n'y a que mélange et dissociation de mélange".
 
 
Pas de naissance, pas de fin... A l'évidence, bien avant Lavoisier était énoncée la "loi de conservation de la matière" qui lui a été faussement attribuée.
 
 
Et pour être plus précis :
 
 
"Allons, considère ce qui confirma mes premières paroles, vois s'il y a, dans ce que j'ai dit, quelque forme omise : le soleil, brillant à voir source de toute chaleur. L'éther épandu que baignent les blanches lueurs, la pluie, sombre et froide entre toutes choses, la terre d'où provient tout ce qui est solide et pesant.
 
 
Dans la Haine, ils sont tous isolés et défigurés, mais l'Amour les réunit par un désir réciproque.
 
 
C'est d'eux que se forme tout ce qui a été, est ou sera jamais, que poussent les arbres, les hommes et les femmes, les bêtes, les oiseaux, les poissons que l'eau nourrit, et les dieux à la longue vie, à qui appartiennent les suprêmes honneurs. Tous ces êtres sont ces mêmes choses, qui circulent au travers les unes des autres, apparaissent sous divers aspects, que la dissociation fait varier".
 
 
"Mélange et dissociation" préfigurent déjà synthèse et analyse. Noter les agents de ces transformation : l'Amour et la Haine.
 
 
C'est par l'Affinité que les chimistes du 18ème siècle ainsi que leurs successeurs du siècle suivant désignaient l'attirance entre deux corps chimiques et leur tendance à se combiner pour créer un corps nouveau. Amour, Affinité, même dans le vocabulaire de la chimie, les mots et les idées qu'ils illustrent, naissent, disparaissent pour renaître transformés.
 
 
Ainsi en est il de la théorie des quatre éléments d'Empédocle. Plus de deux millénaires plus tard elle inspire encore les philosophes, les poètes, les artistes et même parfois les scientifiques.
 
__________________________________________________________________
 
Note de lecture :
 
 
Pour rencontrer Empédocle il me fallait un guide. J'ai choisi de suivre Paul Tannery.
 
 
 
 
"Il y a dix ans que ce livre est commencé" écrit-il en introduction. "j'en ai poursuivi l'écriture au milieu des occupations d'un métier qui ne le favorisait guère, et, en même temps, je me laissais aller à consacrer de plus en plus mes loisirs à des recherches spéciales touchant à l'histoire des mathématiques".
 
 
Paul Tannery (1843-1904) n'est pas un helléniste universitaire. C'est un polytechnicien, ingénieur des tabacs. C'est d'ailleurs ainsi qu'il signe son livre : "Paul Tannery, Directeur des Tabacs de Lot-et-Garonne" Tonneins le 7 juin 1887. Ce qui n'empêche pas qu'il soit considéré, aujourd'hui, comme un des premiers historiens des sciences.
 
 
Paul Tannery n'est pas un enfant de Tonneins, village du Lot-et-Garonne. Il n'y est pas né. Sa tombe ne s'y trouve pas. Il n'y est pas cité parmi les personnalité locale. C'est pourtant dans ce village qu'un inspecteur des tabacs a réalisé une oeuvre magistrale.
 
__________________________________________________________________
 
 
Une librairie à Besançon.
 
 
Besançon est une ville où il fait bon flâner. Le promeneur ne peut manquer de remarquer, dans la rue principale, une librairie au nom étrange : "Les sandales d'Empédocle".
 
Le site internet de la librairie nous explique : 
 
Claire Grimal fonde sa librairie en 1973 au 138 de la Grande Rue à Besançon. Elle a été formée par Francois Maspéro éditeur engagé et libraire parisien à  La joie de Lire. Elle est la fille de l’historien de l’antiquité Pierre Grimal et de la critique littéraire Claude Edmonde Magny. En baptisant la librairie « les Sandales d’Empédocle » titre d’un de ses essais, Claire rend hommage à sa mère.
 

 

Pour en savoir un peu plus sur l'auteure : 
 
" Pour elle, une oeuvre, loin d'être une fin en soi-même, fait partie d'une expérience qui dépasse infiniment la littérature, et qu'elle n'hésite pas à appeler une "expérience spirituelle" : d'où cette métaphore des sandales d'Empédocle pour désigner la production de l'esprit. De même qu"Empédocle abandonna ses sandales sur les pentes de l'Etna avant de se lancer dans sa dernière aventure, de même tout livre, pour Claude Edmonde Magny, n'est qu'une simple trace, un repère, un témoignage de la vie spirituelle de son auteur."
 
 
 

Partager cet article

Repost 0
Gérard Borvon - dans Chimie
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog d'histoire des sciences
  • Le blog d'histoire des sciences
  • : Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine. La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.
  • Contact

Recherche

Pages

Liens