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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 11:29

Par Gérard Borvon

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La France se prépare à soutenir la guerre d'indépendance américaine. Brest et sa région sont en pleine effervescence. Sébastien Le Braz, jeune chirurgien de marine, tient sont journal. Deux siècles plus tard, des fragments en sont retrouvés dans le grenier d'un manoir en cours de démolition dans sa ville natale de Landerneau.

 

 

Ce jour de juin 1777, je reçus, porté par un messager venu à Landerneau depuis Brest, une convocation du Chirurgien-Major de la Marine, Etienne Billard. Celui-ci m'avait pris en affection après que je l'aie assisté, en tant qu'aide chirurgien, dans une intervention délicate réalisée à l'hôpital maritime de Brest où il venait d'être affecté. Le nouvel hôpital était sommairement installé dans l'ancien séminaire des jésuites après le récent incendie qui avait ravagé les anciens bâtiments et il n'était pas toujours commode d'y opérer. Je devais, m'écrivait-on, rejoindre de toute urgence Brest dans le but d'accompagner le Chirurgien-Major auprès d'un illustre, et pour le moment anonyme, personnage en visite dans le port.

 

Je m'empressais d'en avertir le Chevalier de Boufflers, colonel du régiment du Duc de Chartres, alors cantonné à Landerneau, auprès duquel j'étais affecté. Le Chevalier me fit savoir que lui-même avait reçu de Bougainville l'invitation à le rejoindre à bord du Bien-Aimé, le navire de 74 canons qu'il commandait, afin d'assister à une parade maritime organisée pour un visiteur de marque - sans doute le même secret voyageur. L'explorateur, que chacun ici vénère, souhaitait, écrivait-il au Chevalier, qu'un homme "d'autant d'esprit fût encore plus pénétré de l'importance de la marine en la voyant en activité". Aussi célèbre soit-il Bougainville était tenu à l'écart par les officiers nobles qui, malgré son extrême culture et son extraordinaire carrière navale, ne lui pardonnaient pas ses origines roturières. L'invitation faite à de Boufflers n'était donc pas fortuite, il savait reconnaître dans le  colonel frondeur du régiment de Chartres son équivalent terrestre. J'aurais moi-même accompagné le chevalier avec bonheur. Mon oncle Guillaume Mazéas ne tarissait pas d'éloges vis à vis de l'homme qui, en plus de sa brillante carrière politique, était un mathématicien confirmé et, comme lui-même, membre de la Royal Society de Londres, la célèbre académie des sciences britannique. Cependant je n'aurais pas à regretter la place qui m'avait été attribuée pendant cette journée qui restera, j'en suis certain, gravée dans ma mémoire.

 

A Brest, le Chirurgien-Major me reçut avec cordialité et ne résista pas au plaisir de m'annoncer la qualité de notre visiteur dont le titre de "Comte de Falkenstein" servait de fragile incognito à l'Empereur Joseph II d'Autriche, beau-frère de sa majesté. Je laisse imaginer l'émotion qui fut la mienne à cette nouvelle. La chance qui m'était accordée était d'autant plus grande que le "Comte" avait bien précisé qu'il refusait toute suite trop nombreuse. Il nous était demandé d'accompagner discrètement sa visite pendant les trois jours de son séjour à Brest afin de pouvoir éventuellement porter secours à tel ou tel membre de sa suite, ou à lui même, si par malchance le besoin s'en faisait sentir.

 

Joseph II d'Autriche, "Comte de Falkenstein".

 

L'Empereur était arrivé à Brest le vendredi 6 Juin dans l'après midi et avait pris résidence chez le traiteur Aimé dans la Grande Rue, ce qui causa le dépit de maints personnages se disputant l'honneur de le recevoir. Le Comte d'Orvilliers, commandant de la marine, le marquis de Langeron commandant des troupes de terre et le Comte du Chaffault, chef de l'escadre, le trouvèrent lisant son courrier quand ils se rendirent à son domicile. La visite fut brève le "Comte" souhaitant se reposer avant sa visite du lendemain dont le programme était particulièrement copieux.

 

Journée du 7 juin.

 

Le 7 Juin à 7 heures précises nous attendions l'Empereur auprès de grand bassin, ainsi que nous l'avait demandé le Comte d'Orvilliers qui devait l'accompagner depuis son domicile. Le groupe du "Comte" et de ses accompagnateurs arriva à 8heures et demie et fit le tour du bassin où était en carénage Le Conquérant. Il s'y est fait expliquer le fonctionnement des portes permettant l'entrée et la sortie du navire, le travail nécessaire à la refonte d'un tel navire et en particulier la façon de remplacer une pièce défectueuse. Passant par l'atelier de serrurerie il fit mention du goût et de l'habileté pour cette discipline de son célèbre beau-frère dont il avait eu l'occasion de visiter l'atelier à Versailles au dessus de l'appartement privé du roi. Il rapporta que celui-ci lui avait confié que ses deux principales passions étaient la mécanique et le marine.

 

Nous nous rendîmes ensuite dans les locaux de l'Académie de Marine proches du bassin. Un voisinage dont se plaignaient les Académiciens tant le bruit généré par l'activité de la forme de radoub nuisait à la tenue de leurs réunions. La promesse du ministre Sartines, lors de son voyage à Brest et de sa visite à l'Académie, de construire un établissement digne de la noble Institution n'avait pour le moment pas eu de suite. L'Empereur fut reçu par le directeur de l'Académie, le capitaine de vaisseau Comte Le Bègue auquel s'étaient joints l'enseigne de vaisseau de Marguerie, secrétaire. Après avoir rapidement exposé à l'Empereur l'historique de l'Académie, ses objectifs et sa composition, M. Le Bègue lui fit visiter la salle des maquettes jouxtant la salle de réunion de l'Académie. Devant les modèles des différentes machines utilisées à l'arsenal, le secrétaire de l'Académie, qui lui en décrivait le fonctionnement, fut étonné par la connaissance qu'en avait le Prince. Il se dit même que celui-ci alla jusqu'à proposer à l'académicien de réfléchir à un problème jusqu'alors non résolu. Intéressé par la visite, l'Empereur cacha cependant mal son étonnement de voir les Académiciens si mal logés. En marque de remerciement, le Comte de Falkenstein se vit offrir un volume des Mémoires de l'Académie, doré sur tranche, qui lui fut porté à son domicile.

 

La suite de la visite fut une course au pas de charge : la poulierie, la corderie, la tonnellerie, la brasserie, les hangars au bois, le quai des ancres. Elle se termina vers une heure et quart par la visite du Glorieux, un vaisseau de 74 canons réputé pour sa performance,  où l'Empereur se montra curieux du fonctionnement du moindre objet qui lui était présenté. Nous l'avons retrouvé après quatre heures à la cale de l'intendance où il s'embarqua sur le canot d'apparat portant les armes du roi pour rejoindre les ateliers de Pontaniou au fond de la rivière Penfeld. Il y a visité la salle des gabarits, les forges, les ateliers de menuiserie, d'avironnerie, de sculpture, de peinture, de mâture, de construction des chaloupes, pour retrouver le canot qui l'a transporté jusqu'à la cale de la pointe. Là, il est monté jusqu'aux batteries royales où il a pu admirer la disposition de l'escadre avant de redescendre au magasin des vivres. Il a demandé qu'on lui ouvre des barils de salaison. Après avoir vu les légumes et s'être fait expliquer les moyens de les conserver en mer, il voulu voir les pains et les biscuits de mer. Ayant voulu juger lui-même de leur qualité il se fit servir un assortiment de pains et de salaisons accompagné du vin servi à bord. Il était huit heures et demi quand il regagna son domicile. Si nous étions épuisés, le Comte semblait aussi vaillant qu'au début de la visite.

 

Cette visite m'avait fait découvrir un arsenal dont j'étais loin d'imaginer les richesses. Jamais à Paris je n'aurais pu observer tant de sciences et de techniques rassemblées. Jamais non plus je n'aurais pu imaginer de rencontrer, en une seule journée, tant de prestigieux capitaines.

 

Le port de Brest au temps de la guerre d'indépendance d'Amérique.

 

Dimanche 8 juin.

 

Nous avons retrouvé le Comte à bord du Robuste, un 74 canons commandé par La Motte Piquet. Le matin, après la revue des troupes sur le Champ de Bataille, il avait assisté à la messe célébrée par Monseigneur de La Marche, évêque de Léon, au Couvent des Dames où, nous a-t-on rapporté, il avait fait montre de sa piété en refusant le fauteuil et le prie-Dieu qui lui avaient été préparés pour rester agenouillé sur le pavé pendant toute la messe.

 

Après deux bords courus en rade, le vaisseau revint au mouillage. M. de la Motte Piquet avait invité à son bord quelques dames de qualité, curieuses de rencontrer le prince, pour animer la superbe collation qu'il avait fait servir dans la grande chambre. Grande fut leur déception en constatant que celui-ci n'y parut point, s'étant réfugié sur le gaillard d'avant qu'il ne quitta plus avant d'embarquer sur le Magnifique puis sur la Bretagne, le navire amiral de la flotte dont la taille le surprit.

 

maquette de La Bretagne

 

Lundi 9 juin.

 

Le rythme de la visite ne s'est pas ralenti. Coup d'oeil au carénage à flot du Sphinx puis de celui du Zéphyr dans le bassin de Pontaniou. Ensuite passage à la forge où le travail sur une ancre de forte dimension lui fut présenté. Visite de l'hôpital du bagne suivi de celle de l'hôpital de la marine.

 

Après midi consacré à l'armement avec visite des ateliers de l'artillerie et participation à un exercice de tir réalisé par les soldats du corps royal de la marine et les apprentis canonniers. La rumeur a rapporté que l'Empereur lui-même aurait pointé un mortier avec succès.

 

 

Mardi 10 juin.

 

Le Comte de Falkenstein monta à cheval dès huit heures et se fit présenter, par le marquis de Langeron, les travaux des fortifications dont les plans lui avaient été présentés la veille. L'après midi fut consacré à l'observation de la célèbre machine à mâter travaillant à l'équipement du Glorieux qui, pour l'occasion, reçu ses mâts de misaine et de beaupré. Un canot l'attendait qui lui fit remonter la Penfeld pour une visite de la scierie et des forges de Villeneuve et des réserves des bois, immergés verticalement dans la vase, destinés à la confection des navires.

 

Au retour, le Comte, vraiment intéressé par les vaisseaux, voulu à nouveau contempler la Bretagne, la Ville-de-Paris et le Saint-Esprit en se faisant connaître les différentes fonctions de ces navires dans un combat naval.

 

Les fortifications de Brest.

 

 

 

Jeudi 11 juin.

 

Dernier jour de la visite. L'Empereur s'est rendu chez la Gardes de le Marine où ces jeunes gens, pour une fois disciplinés, recevaient un cours de tactique navale en utilisant la "table d'évolutions navales" mise à leur disposition. Il souhaita également assister à la résolution, au tableau, des problèmes qui étaient soumis à ces futurs officiers.

 

L'après midi, à bord du Bizarre un 64 canons commandé par la Comte du Chaffault, il put assister à la mise en œuvre de l'enseignement théorique du matin. L'escadre entière, en manœuvre dans la rade, donnait le spectacle grandiose d'une flotte au combat.

 

C'est sur la dunette de l'Actif, le 64 canons du Comte d'Hector, major de la marine, que se termina la journée par un grand repas et un grand bal auxquels assistaient environ 150 personnes.

 

Avant son départ, le Comte reçu le comte d'Orvilliers, le marquis de Langeron et le Comte du Chaffault auxquels il fit part de sa satisfaction de constater qu'une si belle marine avait été mise entre de si bonnes mains.

 

Le Comte parti, les commentaires allèrent bon train. Même si on regrettait son peu de goût pour les mondanités, on s'étonnait de ses bonnes connaissances du milieu maritime et de sa soif d'en savoir encore plus. Chacun en profitait pour faire état des compliments qu'il avait reçus de l'empereur.

 

Pourtant, étant en retrait du cortège, j'avais perçu les inquiétudes de bien des ingénieurs et officiers craignant la visite d'ateliers où le matériel exposé était loin de répondre à la qualité et à la quantité nécessaires aux navires d'une flotte en état de marche. La vétusté de certains navires ne pouvait pas non plus échapper à un œil quelque peu éclairé et celui du Comte semblait l'être. Pourtant, à en croire Bougainville, dont les propos m'ont été rapportés par le Chevalier de Boufflers, Joseph II s'était répandu en compliments auprès de lui. Ce qu'il avait vu, disait-il " était encore bien supérieur à ce qu'il s'attendait à voir" ajoutant "qu'il ne se serait jamais figuré un assemblage pareils de forces actuelles et de moyens préparatoires pour de plus grandes encore".

 

Avait-il vraiment été dupe ? De Boufflers qui connaissait l'état d'impréparation de ses propres troupes, n'était pas loin de penser que ces propos avaient surtout été une marque de politesse vis à vis de personnes qui l'avaient reçu avec chaleur.

 

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 17:34

Par Gérard Borvon

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L'Enseignement Mutuel a été la grande affaire du début du 19ème siècle. Sous le titre "Pages de la vie d'enfance. L'Ecole de Monsieur Toupinel",  Max Radiguet nous fait vivre de l'intérieur l'enseignement dans l'une des premières créées en Bretagne : celle dont il a suivi l'enseignement dans sa ville natale, Landerneau.

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L. LAURENT-PICHAT

 

 

Cher Poète,

 

Votre amicale persuasion naguère m'entraînait à écrire ces pages de la vie d'enfance. –Je les fais imprimer aujourd'hui, et sous les auspices de votre nom je les consacre à une œuvre secourable. –N'est-ce pas de mon mieux, monter combien ma pensée vous est constante, combien elle répond à vos souvenirs que d'aventureux messagers aériens "ludibria ventis" m'apportent dans l'orage ?

 

En ces jours pleins d'amères épreuves, j'éprouve aussi un charme doux et triste à laisser sur ce feuillet une trace de l'affectueuse estime que m'inspire l'élévation de votre caractère et de votre talent.

 

Max Radiguet

26 Xbre 1870.

 

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L'an dernier, parcourant une ville de Bretagne avec quelques amis, nos regards rencontrèrent au dessus d'une porte ces mots : Ecole primaire tenue par monsieur X***. En ce moment même la porte s'ouvrit, éparpillant sur la rue le tourbillon joyeux et tapageur des écoliers. - Ce spectacle causa parmi nous des impressions bien différentes. A l'heure où s'agitent les questions d'enseignement, il devait se trouver là un défenseur des doctrines du progrès. Son discours amena des répliques ; une discussion s'engagea et les théories sociales de se faire jour. – Un officier de marine, notre aîné, jusqu'alors indifférent au débat, intervint tout à coup :

 

"Vous allez bien loin, ce me semble, chercher les conséquences d'une petite scène que nous offre le hasard ; pour moi j'y trouve simplement un souvenir des premières années de la vie. Ce souvenir n'a la prétention de se rattacher à aucun système, il n'a qu'un mérite, celui d'un charme lointain."

 

Nous racontant alors quelques épisodes de son enfance, il nous fit sourire et nous émut. Plus d'une fois nous eûmes l'occasion de le ramener à ce sujet qu'il traitait sans une nuance de scepticisme et avec la plus confiante sincérité. Il est des choses d'ailleurs qu'on n'invente pas. Ses paroles nous semblèrent contenir une monographie presque complète de l'école mutuelle. Nous avons essayé de les reproduire sans y ajouter une réflexion pour ne pas amoindrir leur saveur d'intime vérité. A ce titre surtout elles intéresseront peut-être ceux qui partagent le sentiment exprimé par un aimable et doux philosophe : - On ne recommence plus, mais se souvenir c'est presque recommencer.

 

24 juin 1870

 

I

 

De quel méfait nouveau s'étaient donc enrichis les fastes de mon étourderie, pour que ma mère, le vivant symbole de l'indulgence, se décidât enfin à formuler d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre sévère ce terrible arrêt : - C'en est trop, Didier, je suis lasse, on va dès aujourd'hui vous conduire à l'école mutuelle.

 

Et l'arrêt prononcé, sanglots, pleurs et prières, contre toute habitude, n'en retardèrent pas même d'une heure la rigoureuse exécution.

 

Le cas était grave en effet ; je venais de briser un vase.

 

 

 

II

 

 

Laissez moi céder à mon caprice et vous dire que la chambre maternelle, théâtre de cette catastrophe, réunissait les élégances bourgeoises d'un mobilier, où le mauvais goût célèbre de l'empire se montrait sous ses aspects les plus humbles et dans ses raideurs les plus agaçantes.

 

Charles X et l'acajou régnaient alors : l'un, par la grâce de Dieu, sur la France ; l'autre, de par les tyrannies de la mode, chez les Français. J'ai là près de moi, - et ils me sont chers aujourd'hui en dépit de leur forme désagréable et surannée – ces meubles témoins de mes premiers ans, ces vieux et modestes amis, dont émane je ne sais quel parfum d'honnêteté. Je les embrasse d'un regard attendri. Ils conservent avec une sorte de gravité douce, bienveillante et sereine, l'empreinte des habitudes que leur ont laissée les morts chéris. Ils ne caressent point ma vanité comme ces portraits d'ancêtres souvent fort apocryphes qui décorent les galeries féodales. Ils s'adressent plutôt à l'orgueil de mon cœur. Ils y réveillent le souvenir des sages conseils qui, devant eux, m'ont été donnés ; ils y font tressaillir le regret amer des coupables défaillances ; ils me rappellent au sentiment du devoir ; ils représentent surtout les années de travail et de probité qui m'ont fait un nom entouré d'estime, une modeste aisance et un rang honorable dans le monde.

 

Ces anciens serviteurs tour à tour me racontent ma petite enfance. La console, la commode, le bonheur du jour – on nommait ainsi le secrétaire – bien des fois ont fait sentir leurs angles aigus et leur arrêtes tranchantes à mes turbulences étourdies ; bien des fois j'ai vu les mains agacées de ma mère lutter contre les tiroirs récalcitrants de la commode et je ne saurais ouvrir le secrétaire sans entendre grincer les traîtres ressorts qui dénoncèrent un jour ma tentative de picorée sur un sac de pralines confié à sa garde. – Cet honnête fauteuil de cuir où s'asseyait mon aïeul devant un bureau plus tard occupé par mon père, resta flétri d'un nom sinistre de puis le soir où le plus corpulent de nos amis s'y laissa tomber sur un roquet hargneux dont le sommeil confiant rendait un solennel hommage à nos vertus hospitalières. – L'animal se réveilla, mais la familiarité excessive du procédé lui causa un tel étonnement qu'il en mourut deux jours après dans le giron de l'aigre vestale sa maîtresse. – Sur ces chaises de paille à montants droits qui s'adossent aux cloisons, m'apparaît l'invariable personnel de nos veillées d'hiver, et çà et là brillent encore, entre les jointures du plancher, des épingles échappées aux doigts tremblants de ma pauvre vieille aïeule.

 

Les ornements de la cheminée sont liés d'une façon plus intime à ce récit. – C'est d'abord une pendule en bronze doré. Elle représente une femme, ceinture bouclée au sein, tunique ouverte au genou pour monter une jambe nue et un pied chaussé du cothurne antique. Cette femme sourit à son miroir en même temps qu'elle essaie dans sa coiffure la séduction d'un léger marabou. La pendule sépare deux vases en porcelaine dorée, longs, grêles et niais, lourds de la tête, étroits du pied, je ne sais quel produit bâtard de l'urne et de l'aiguière. Au-dessus des vases et de chaque côté d'une glace agrandie par une pièce rapportée, deux petits cadres en ébènes enserrent des miniatures charmantes. L'une, celle de ma mère, la montre vêtue à la mode de l'empire et coiffée à la Titus, avec de petits cheveux frisottants sur les tempes. L'ensemble de ses traits constitue ce genre de beauté que j'ai entendu qualifier de piquante. L'autre, celle de mon père, le représente âgé de huit à dix ans. Le large col de sa chemise entr'ouverte est renversé sur une veste de nankin. Il a des cheveux blonds, légèrement bouclés, une physionomie ouverte, sympathique, et ce charme à la fois rêveur et caressant du regard azuré.

 

Je m'obstinais, - ce ne pouvait être alors l'illusion d'un sentiment vaniteux – à me reconnaître dans cette image et j'aimais à la tenir entre mes mains pour mieux la voir : aussi ce fut précisément le capricieux désir de me passer une fois de plus cette innocente fantaisie, qui me fit renverser le vase au-dessus duquel elle était accrochée. Aujourd'hui ces vases que tolèreraient à peine le plus humble ménage bourgeois, sont là sous mes yeux, et celui que je contemplais avec stupeur gisant à mes pieds, voilà bientôt un demi siècle, fut à l'époque restauré de façon à défier même un examen attentif. Des cicatrices apparentes ne sauraient d'ailleurs m'émouvoir, ayant toujours soupçonné ce vase maladroit de s'être laissé choir sans que je l'y aidasse. Néanmoins l'accident me consterna sur l'heure bien plus encore que ma mère et c'est trop peu dire. En effet, l'excellente femme – je la soupçonnais déjà et souvent depuis j'ai eu l'occasion de m'en convaincre – se serait souciée de la chute de son vase à peu près autant que la belle dame de le pendule qui, souriante, continuait son frivole exercice, si mon père, le meilleur, mais aussi le plus nerveux des hommes d'ordre, n'avait détesté rien autant que voir détériorer ou briser quelque chose ; pouvant donc supposer que ma mère appréhendait pour le coupable un sentiment cette fois plus sérieux, il m'est doux d'attribuer à son inquiète sollicitude un émoi qui me semblait exagéré.

 

 

III

 

 

L'expérience avait pourtant démontré outre mesure que la répression de mon étourderie exigeait l'emploi de moyens coercitifs moins illusoires que ceux dont on avait usé jusque-là et que résumait à peu près cette menace, épée de Damoclès toujours suspendue sur nos jeux d'enfants : - Si vous brisez quoi que ce soit, on vous chassera de la maison et, bissac sur l'épaule, vous irez mendier votre pain.

 

Or un jour nous avions brisé une vitre. Je dis nous, car en bonne justice, vous allez en convenir, je ne pouvais accepter dans ce désastre qu'une part de collaboration. – J'étais au jardin. Ma sœur qui se tenait à une fenêtre me demanda une pomme. Je la lui lançai. Pour l'arrêter, ma sœur naïvement ferma la fenêtre : une vitre vola en éclats ; on accourut au bruit. Malgré nos supplications, un sac nous fut attaché au dos, contenant un morceau de pain sec et la pomme instrument du crime. Une sorte d'enclos s'ouvrait au fond du jardin avec une seconde porte donnant sur la campagne. Nous y fûmes conduits et renfermés, car – il me semble superflu de le dire – on s'était d'abord assuré que la clef des champs n'était pas dans la serrure de la sortie. Le front contre la porte du jardin notre paradis perdu, nous continuâmes à pleurer, à sangloter, à implorer ; mais nul ne paraissant y prendre garde, nous crûmes sérieusement à notre abandon. Or, vous le savez, les enfants ne se lamentent guère avec opiniâtreté, que devant témoins. Se taire leur devient même en cette occurrence le plus cruel des embarras, hormis celui de continuer, si d'aventure une distraction a coupé la plainte. Ils comprennent la difficulté de retrouver l'accord : aussi appellent-ils à leur aide des gémissements timides, de petites explosions de hoquets qui leur permettent de ressaisir le ton et de poursuivre la mélopée interrompue.

 

Tel n'était pas notre cas. Dès que nous nous sentîmes bien seuls, nos larmes se tarirent. Les larmes du premier âge d'ailleurs sont pluie de printemps ; elles durent peu et tombent celles-ci entre deux rayons, celles là entre deux sourires.

 

Quel évènement vint sécher les nôtres ? Peut-être le vol d'une mouche ; peut-être moins que cela ; peut-être rien. Toujours est-il que cessant de pleurer nous tînmes conseil.

 

- Qu'allons nous faire pour vivre, maintenant que nous sommes pauvres ?

 

- Dame ! il faudra bien mendier ! dit ma sœur.

 

- Mais des habits comme les nôtres ne feront jamais pitié.

 

- C'est juste ; hé bien ! ôtons nos bas.

 

Résolument nous défîmes nos chaussures.

 

Ma sœur, la première, mit dans l'herbe son pied mignon, fit deux pas, poussa un cri et s'arrêta consternée. Une ortie venait d'effleurer au passage sa peau plus fine, plus délicate qu'une feuille de rose où déjà se montraient de cuisantes boursouflures rouges et blanches.

 

Déconcertés par le résultat de cette première épreuve de la misère, nous reprîmes tristement nos souliers.

 

- Nous les quitterons, fit ma sœur, d'un ton piteux, quand nous aurons l'habitude de marcher les pieds nus.

 

- Et puis, ajoutai-je, tous les pauvres ne vont pas nu-pieds ; ils ont des sabots avec de la paille dedans, sans compter qu'on leur donne pour s'amuser une bête ou une musique. Il faudra bien qu'on nous donne aussi l'une ou l'autre. Aujourd'hui d'ailleurs nous n'avons pas besoin de mendier puisque nous avons du pain.

 

- Et une pomme !

 

- C'est vrai. Penses-tu qu'il soit l'heure de dîner ? J'ai faim.

 

- Moi aussi j'ai faim comme les pauvres ; dînons.

 

Nous attaquâmes à belles dents le pain d'abord, puis tour à tour nous mordîmes au fruit vert dont l'âcreté eût exaspéré des mâchoires moins aguerries à ce genre d'exercice. Il n'en resta bientôt plus que le cœur. J'allais le jeter au loin, ma sœur m'arrêta : - Plantons les pépins, me dit-elle, ils pousseront et quelque jour nous aurons au moins des pommes pour manger avec notre pain.

 

L'idée me parut pleine de sagesse ; je l'adoptai avec enthousiasme. Bientôt ce fut tout un jardin que nous nous occupâmes à créer, formant des projets, souriant à l'avenir et parfaitement oublieux de notre infortune. Aussi accueillîmes-nous avec une satisfaction fort équivoque le messager chargé de nous apprendre que, pour cette fois encore, nous allions rentrer en grâce. – On nous avait espionnés à notre insu, et l'on avait compris que la menace journellement employée venait de perdre son prestige. L'exil et la pauvreté, n'éveillant plus chez nous qu'une agréable pensée de loisirs sans bornes, on dut lui opposer l'inquiétante et mystérieuse perspective d'un travail régulier, loin de la chambre maternelle et sous le contrôle d'un instituteur primaire auquel ma jeune imagination effarouchée prêtait les plus sévères aspects.

 

Que de fois, depuis, ne m'a-t-on pas fait envisager le côté rebutant de certaines situations de la vie auxquelles je ne pouvais me soustraire ! Aussi les abordais-je avec une défiance qui m'en exagérait les difficultés et les ennuis. Il est probable que si l'on m'avait montré les avantages que je pouvais tirer de l'étude pour mon agrément, je me fusse rendu à l'école comme à une fête, et si la déception était venue, c'eût été du moins sans le prélude des répugnances anticipées.

 

 

IV

 

L'incident du vase offrait un spécieux prétexte à l'immédiate exécution d'un projet déjà mûri, et que les rigueurs de l'hiver avaient seules ajourné. Mon père était en voyage. Un domestique fut chargé de me conduire à la redoutable école. Il était porteur d'une lettre où la sollicitude maternelle s'efforçait d'appeler l'intérêt du magister sur l'enfant qui allait lui être confié chaque jour durant six heures. Ma mère en m'embrassant m'avait fait promettre de bien travailler, d'être docile et sage. Je m'étais séparé d'elle, et de ma sœur surtout, le cœur gros ; mais une fois en route, je me sentis réconforté en songeant que désormais j'allais apprendre à devenir savant et pouvoir dire à mon tour avec importance comme tant d'autres : - Moi aussi, je vais à l'école !

 

Sous l'influence de cette pensée, je m'étonnais même de voir certains débitants, au seuil de leur porte, bayer aux corneilles, sans paraître comprendre ce qu'il y avait de grave et de solennel dans l'évènement qui me concernait.

 

- Bonjour, Didier, se bornaient à me dire au passage quelques personnes en relations avec ma famille, et cette indifférence me surprit encore davantage. – Hé, Didier ! viens-tu avec nous cueillir de bouquets de lait (1) ? me criaient aussi mes compagnons ordinaires de promenade en train de gagner les champs, conduits par une servante qui, le panier accoutumé au bras, tricotait en marchand ; et cet appel amical me révélait l'inanité de ma résolution. En longs soupirs s'épanchaient mes défaillances, tandis que des courants nerveux m'effleuraient les mâchoires. J'ignore si ce genre de sensation est particulier à ma nature, mais je sais qu'il accompagne assidûment mes préoccupations inquiètes.

 

Les horloges de la ville sonnaient dix heures et leur voix s'évanouissait dans l'espace avec les fumées que lutinait une légère brise. La journée s'ouvrait remplie de soleil, de couleurs, de parfums, de murmures, de chansons, de gaîtés à tire d'ailes. – Ah ! fraîches et souriantes matinées du printemps et de la vie ! radieux avrils d'autrefois ! Avec quelle ivresse du cœur et des yeux je vous reconnais quand vous traversez ma rêverie tout pleins d'images enchanteresses ! – Ce jour-là et peut-être en vue d'une réclusion imminente, j'éprouvais un singulier charme à puiser à pleins regards autour de moi, à imprégner pour ainsi dire mes esprits, de l'éclat, des émanations, des mouvements et des bruits de la vie au grand air. Mon attention, distraite jusqu'alors, s'arrêtait avec un intérêt étrange sur mille détails, mille riens charmants, fixés à jamais dans mon souvenir. – Le soleil faisait miroiter les toits humides encore d'une rosée matinale, il allumait les tessons de bouteille fichés sur la crête des murs, il frappait les vitres d'une croisée voisine qui s'ouvrit avec un éclair et d'où sortit à mi-corps, rouge comme une pivoine, front ébouriffé, refrain joyeux aux lèvres, une servante explorant la rue. Cette rue deux fois brisée dans son parcours, montait vers l'extrémité nord de la ville entre des maisons inégales et irrégulières : la plus haute n'avait pas deux étages ; la plupart étaient de véritables masures aux toits rompus, rapiécés, aux ardoises encadrées de chaux et envahies par une sorte de rouille végétale. Les murs des vergers ça et là séparaient ces demeures. L'un d'eux, pittoresque dans sa vétusté, m'intéressait surtout, parce qu'il ouvrait ses flancs décharnés aux nids d'oiseaux. La mousse fine et noire des lieux humides veloutait les restes de son crépi ; les brindilles rampantes du lierre enlaçaient de mailles inégales ses pierres disjointes où s'étalaient aussi des joubarbes au disque vert lamé d'argent par les limaces, et sans soucis de la verroterie farouche hérissée sur son faite, les ravenelles, entr'autres propriétaires, s'y implantaient, les poiriers y appuyaient les bras chargés de bouquets qu'ils semblaient offrir aux passants.

 

Leste, clair et jaseur au milieu du pavé glissait le ruisseau, oubliant çà et là des houppes d'écume, faisant ondoyer, au creux de sont lit, une blancheur nacrée, celle d'une coquille d'huître ou d'un débris de porcelaine. Devant moi des moineaux imprudents, affairés, s'ébattaient, piaillaient, s'égosillaient, s'envolaient, un brin de paille au bec, guettés par les chats qui, rencognés et arrondis, clignaient sournoisement les yeux pour simuler une somnolence propice à leurs sinistres desseins. – Je longeais des maisons si basses que la porte d'entrée touchait presque au rebord du toit. Par cette ouverture béante j'entrevoyais vaguement, au fond de l'unique pièce, le mobilier d'une humble famille d'artisans. Des bouffées de vapeur suspecte en sortaient parfois et passaient tièdes dans l'air frais du dehors. Ou bien c'étaient des émanations balsamiques, amères, nourrissantes, selon que le figuier, le sapin ou le genêt alimentaient le foyer où glapissait une friture, où mijotait un ragoût, une soupe aux choux ou à l'oignon. J'entendais, à l'intérieur, cliqueter la navette d'un tisserand, ronfler le rouet d'une fileuse, tandis qu'assises au seuil, des femmes, pinçant la chevelure blonde de leur quenouille, faisaient pivoter un fuseau, sans négliger pour cela d'échanger des commérages avec une voisine à travers la rue.

 

Traînant les pieds, je suivais mon conducteur qui, du reste, apportait à sa mission un zèle tempéré. De temps à autre, il s'arrêtait pour engager un colloque avec un passant. Machinalement alors j'occupais ces répits à écrémer du pied la mousse blanche amassée à l'angle du ruisseau, puis une distraction nouvelle s'emparant de mon regard, je me prenais à envier la bienheureuse insouciance d'un garçon de mon âge qui descendait la rue. Des éclats d'ardoise entre les doigts, il battait une marche et l'accompagnait d'un fredon bruyant arraché au fragment de joubarbe étalé sur sa langue. Parfois il s'arrêtait pour faire pirouetter le tourniquet d'un contre-vent, puis il s'éloignait scandant de la tête la batterie sur laquelle il réglait son pas. Mais ce qui plus particulièrement absorba mon attention le matin de ce jour mémorable, ce fut une sorte d'idiot à la chevelure rouge, au visage aussi criblé de taches fauves que les œufs d'un pinson. Il suspendait sous la gouttière de son toit, la cage d'un geai mélancolique ou plutôt abruti par le motif musical dont il lui sifflait l'air, dont il lui chantait sans relâche – j'ai pu m'en assurer depuis – une phrase mimologique du langage des geais qui, pour être traduite, attend encore un Appolonius de Tyanes. – Ce n'est pas sans motif, vous le verrez plus tard, que je considère ici ce détail. – Pauvre oiseau ! le col rentré dans le corps comme celui d'une lorgnette, la plume ébouriffée, l'œil demi-clos, il écoutait avec résignation son implacable instituteur. Mon sort menaçant d'avoir avec le sien certaines analogies, nous échangeâmes d'instinct un regard tristement sympathique et je continuai mon chemin.

 

Ce fut ainsi que rêveur et la pensée complètement revenue au regret du soleil, des nids, des ruisseaux, des vertes prairies émaillées de fleurettes printanières, je touchai au seuil de l'école mutuelle.

 

 

V

 

 

Les écoles primaires – car il y en avait eux, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles – prenaient leurs coudées franches dans un vaste édifice qui, depuis un siècle, a traversé des fortunes diverses. C'était d'abord une communauté d'Ursulines. La révolution de 89 balaya, comme des feuilles d'automne, le chaste et craintif personnel de la sainte maison, et fort irrévérencieusement y installa une caserne. Jusqu'à la fin du Consulat, tambours et fanfares résonnèrent dans les galeries, la crosse retentissante des fusils brisa les dalles du cloître, les refrains gaillards du bivouac effarouchèrent les échos sacrés tapis au fond des corridors. L'Empire vint mettre un terme à ces tapages guerriers. Il fit de la caserne un hôpital et bientôt après une prison de guerre. Mais avec la paix vint la restauration qui, rapatriant de tristes hôtes, livra au silence et à la solitude l'édifice profané. – Des écoles mutuelles y furent alors établies. Elles y fonctionnaient depuis dix années environ, quand une décision ministérielle rendit le bâtiment à son office de caserne et força les classes à émigrer vers un autre local. – Cette nouvelle occupation militaire dura peu. Le régiment une fois encore, emportant son matériel, s'en alla tenir garnison ailleurs, et le vieux couvent, resté depuis sous la garde d'un concierge, est devenu un véritable repère d'oiseaux. – Les martinets aux cris aigus filent sans cesse le long des galeries ; les hirondelles maçonnent leurs nids à l'angle des fenêtres, les chats-huants, les hiboux, les chauve-souris, toute la sinistre famille des nyctalopes, nichée aux réduits obscurs des combles, prend ses ébats nocturnes dans les vastes salles désertes qui retentissent de sifflements et de cris lugubres. – Une fois, chaque année, pourtant, le Comice agricole y tient ses assises. La grande porte, en cette occasion, s'ouvre au public, et j'imagine que les vieux échos des jours confits en litanies melliflues doivent tressaillir d'aise, s'ils écoutent les louanges que, à propos de bottes… d'asperges et autres produits des jardins et des champs, certains messieurs, vêtus de noir et cravatés de blanc, échangent, sinon de la meilleure foi, au moins de la plus solennelle façon, avec un fonctionnaire argenté.

 

Voici quel était sous la Restauration, quel est encore aujourd'hui l'ensemble de cet édifice bâti au commencement du siècle passé. – Il se compose d'un corps de bâtiment à deux étages, flanqué de pavillons carrés que prolongent à angle droit deux ailes en retour de dimensions égales. La façade regarde le levant. Elle se dresse sur une longue terrasse où conduisent des degrés latéraux. En contre–bas de la terrasse, s'étend une pelouse vaste et profonde qu'ombragent quatre rangées d'ormes d'une élégante et altière venue. Les trois faces intérieures de l'édifice descendent sur les arceaux d'un cloître ouvert au couchant. – Dans ma jeunesse, les communs offraient un lamentable aspect. Une buanderie s'écroulait près d'un lavoir qui laissait fuir son eau. Les cuisines, les écuries, les étables avaient vu leurs toits effondrés, leurs fenêtres brisées, leurs portes arrachées par les bourrasques ; aussi la ronce et les orties qui, familièrement s'y introduisaient déjà, doivent y croître encore en paix, si la dernière occupation militaire n'a pas réparé les désordres d'une période d'incurie et d'abandon.

 

Un mur élevé renferme la construction avec ses dépendances. Deux portes cochères s'ouvrent au couchant de la clôture : l'une, affectée aux charrois et autres offices grossiers ; dans l'autre, qui est l'entrée principale, un simple guichet de service donne accès sur une première cour. – Le concierge préposé à cette entrée se nommait Clampin. Il avait sa loge au bout d'un rez-de-chaussée qui, joignant l'aile droite du bâtiment a mur d'enceinte, masquait l'intérieur du cloître. Un syndic des gens de mer habitait le même rez-de-chaussée et y tenait sa comptabilité. – Tels étaient, avec la famille de l'instituteur, modestement logée à une extrémité du cloître même, les seuls hôtes de l'ancien couvent.

 

 

 

VI

 

 

Je sentis mes jambes fléchir quand, mettant le pied dans la cour, j'entendis derrière moi retomber avec fracas le lourd battant du guichet, sous l'effort d'un poids coulissé. Pourtant la bonasse physionomie du portier me rassura. Il n'avait rien d'un geôlier. Avec sa chevelure jaune, sa face allongée, son expression béate, il tenait un peu du sacristain et beaucoup du Jocrisse. Mais ce qui d'emblée lui créa un titre à ma considération, ce fut une étrange difformité de sa main gauche. A la suite de je ne sais quel accident, une ankylose l'avait coudée au poignet comme un fer de houe. Cette main était pour les gamins de l'école un perpétuel sujet d'étonnement. Si Clampin l'avait tenue voilée, nous eussions volontiers payé pour voir un phénomène qui, dans notre opinion, montré en foire, l'eût infailliblement conduit à la fortune.

 

Nous traversâmes la cour. Au seuil du cloître une rumeur confuse déjà s'entendait. Nous fîmes encore quelques pas et mon conducteur ouvrit la porte d'une vaste salle pleine de lumière et de bruit : c'était la classe.

 

Toutes les fenêtres versaient le soleil à flots ; toutes les voix piaillaient, nasillaient, chantaient avec le plus irritant désaccord. Phrases dénuées de sens, syllabes, sentences, proverbes volaient, s'entrechoquaient dans l'air et, ce chœur enfantin semblait croître et s'apaiser par rafales.

 

Je fus, dès l'entrée, aveuglé par le grand jour, ahuri par l'assourdissante cacophonie, déconcerté par les regards braqués sur moi : aussi mon conducteur put-il remettre l'épître maternelle à son destinataire et se retirer sans que je m'en aperçusse.

 

Ayant pris connaissance du message qui, si j'en juge par les hochements de tête approbateurs et par les agréables sourires dont la lecture était accompagnée, devait contenir plus d'un grain d'encens à son adresse, M. Toupinel – c'était le nom de l'instituteur – me regarda par-dessus ses lunettes, parut satisfait de l'examen, me flatta amicalement la joue du revers des doigts, me fit monter sur l'estrade d'où son bureau dominait la classe, et l'interrogatoire commença. Mes nom, prénoms et âge furent enregistrés ; puis on me présenta les premières pages d'un syllabaire. – Assez fièrement alors, malgré mon extrême timidité, j'ouvris le livre par le milieu et déclarant que je savais lire "des mots" je m'appliquai à justifier mon dire. –Vint ensuite le tour de l'écriture. Ce fut, cette fois l'oreille basse que je reçu l'ardoise et le crayon nécessaires aux épreuves calligraphique. J'étais sur ce point d'une infériorité transcendante ; néanmoins j'aurais fait un peu mieux si M. Toupinel qui, penché sur moi pour suivre mon travail, m'envoyait par bouffées dans les cheveux son souffle tiède, n'avait ajouté encore à ma gêne et à mon tourment.

 

- Voyons, disait-il, allongez les doigts. Le bon Dieu vous a donné une main tout exprès pour que vous ne teniez pas votre crayon comme un chat avec sa griffe. – Bon ! voilà une L petite comme un nain et un T grand comme un géant. Cette lettre monte au grenier, cette autre descend à la cave.

 

Et à travers la décourageante critique, voltigeaient acharnées, comme autant de frelons à mes oreilles, des syllabes, des mots, des phrases qui contrariaient mon attention.

 

- Re, rou, ran, rin, ron, run, roi. – Qui casse les verres les paie. Ba, be, bi… - B, a, ba ; b, i, bi ; Ventre affamé n'a pas d'oreille ! – La petite vient en mangeant. – Je cite ce dernier proverbe parce que c'est généralement ainsi qu'on le prononçait, sans que pour mon compte j'y trouvasse à reprendre. Il offrait à ma pensée l'image d'une fillette s'approchant une tartine à la main et y mordant à bouche que veux tu. La chose me semblait des plus acceptables. – Malgré tout, je parvins à remplir les lignes gravées sur l'ardoise, mais j'étais rouge d'efforts et de confusion.

 

- Allons, allons, mon petit homme, ce n'est pas mal, non vraiment pas trop mal; je vais vous placer au troisième banc de l'écriture, fit M. Toupinel qui, à ma vive satisfaction, s'était redressé.

 

Cependant l'intérêt que l'instituteur avait pris à ma besogne paraissant avoir endormi sa vigilance, le leçon de lecture tout-à-l'heure si bruyante, s'étai fondue en bavardages intimes et discrets. C'est à peine si des accents grêles s'élevaient encore çà et à par manière d'acquit.

 

M. Toupinel tout à coup s'en aperçut.

 

- Dobasamarintintin ! s'écria-t-il d'une voix retentissante, en frappant l'une contre l'autre les paumes de ses mains qui résonnèrent comme des battoirs.

 

Je tressaillis et reculai, défiant, inquiet, comme du voisinage d'un fou. Mais le sens et l'action de l'étrange formule me furent révélés quand j'entendis éclater les voix avec une imposante vigueur d'ensemble. M. Toupinel en faisait un fréquent usage et j'ai pu reconnaître, depuis, combien elle était souveraine pour réveiller les somnolents, pour rappeler à l'ordre les distraits, pour terrifier les indociles. C'était le quos ego ! … de M. Toupinel. Il tombait sur nous du haut de l'estrade avec une sorte de prestige cabalistique, celui que devait avoir pour les anciens, le magique Abradacadabra ! Aussi n'ai-je pas cru devoir vous taire ce détail qui invariablement se présente à ma mémoire avec le souvenir de mon premier maître.

 

 

 

VII

 

 

Avez-vous jamais visité une école mutuelle ?

 

Si comme moi vous étiez né dans une petite ville de province, sous la Restauration, il serait puéril de vous faire une question pareille. Mais à Paris, où les précepteurs ne manquent pas, on peut recevoir, à domicile, une somme de connaissances élémentaires suffisante pour passer sans transition de la maison paternelle au lycée. N'ayant pour ma part jamais visité qu'une seule école, je ne sais si elles se ressemblent toutes et si les années ont modifié leur organisation. Ce doute m'est un prétexte pour vous renseigner sur celle où je fus conduit au mois de mai de l'an de grâce 182. .

 

Les classes, celle des garçons, et celle des filles dirigée par Mme Toupinel, étaient contiguës. Elles se tenaient dans l'aile droite du bâtiment et en occupaient en partie le rez-de-chaussée. Elles avaient deux entrées : l'une au nord sur le cloître, l'autre au midi. Celle-ci nous était exclusivement réservée. On s'y rendait par un couloir à ciel ouvert qui, ménagé entre le mur d'enceinte et une cloison en vieilles planches rassemblées au hasard, joignait la cour d'entrée au jardin particulier de l'instituteur. Après avoir traversé le jardin, coupé en deux par un clayonnage pour séparer les garçons des filles, on s'engageait dans une sorte de vestibule où M. Toupinel emmagasinait des engins de culture, des sacs de gaines, des gerbes de plantes séchées. Ce vestibule aboutissait à un corridor étroit qui le coupait à angles droits comme la barre supérieure d'un T. – Aux extrémités du corridor, deux portes apparaissaient se faisant vis-à-vis. Celle de gauche fermait un réduit obscur servant de prison ; l'autre s'ouvrait sur une vaste salle rectangulaire et voûtée, chapelle autrefois : c'était la classe. Elle conservait encore le cachet de son emploi primitif. La voûte, où quelques étoiles d'or pâlissaient dans un azur que le temps, le soleil et l'humidité avaient lacté par places, s'appuyait sur une corniche tangente au sommet des fenêtres demi-circulaires percées au midi. Les murailles étaient blanchies à la chaux. Une croix en bois noir se détachait sur celle du fond. On y lisait aussi cette légende en lettres capitales : Domine salvum fac regem, et sur chacune des autres parois les préceptes suivants : "Une place pour chaque chose.""Chaque chose à sa place.""Faites ce que vous faites."

 

Voisine de l'entrée, l'estrade où se trouvait le bureau de M. Toupinel était adossée à la muraille qui formait un des petits côtés du rectangle. On voyait sur le bureau, à portée de la main, une cloche à manche de bois et un sifflet d'argent en forme de cornue, pareil à ceux dont se servent à bord des vaisseaux de l'Etat les maîtres d'équipage. La cloche annonçait les changements d'exercices. Un coup de sifflet servait à réclamer le silence. C'était le prélude ordinaire d'une communication générale et presque toujours d'une réprimande. Ceux d'entre nous qui n'avaient pas la conscience irréprochable tressaillaient à son bruit aigu.

 

Plusieurs rangées de tableaux destinés les uns aux leçons de lecture, les autres à servir de modèle pour l'écriture, décoraient le pourtour des murailles, à la partie inférieure desquelles s'accrochaient aussi, régulièrement espacés, des demi-cercles de fer qu'une tige, retenue par un bout au sommet de l'arc et s'appuyant par l'autre sur le plancher, maintenait à hauteur de ceinture. Le moniteur, - on appelait ainsi un élève choisi parmi les plus intelligents – enfermé dans le cercle, indiquait avec une baguette sur un tableau, accroché au mur, des mots ou des phrases que le personnel, rangé à l'entour, lisait à haute voix. – C'est pendant la leçon de lecture que j'avais fait ma première entrée.

 

Le milieu de la salle était occupé par une série de tables étroites et parallèles fixées au plancher. A l'extrémité de chaque table s'élevait perpendiculairement une hampe mobile surmontée d'un écriteau. On appelait cet instrument le télégraphe. Le moniteur, placé auprès du télégraphe, devait le tourner au commandement de l'instituteur. Une face de l'écriteau signalait alors au personnel de la rangée d'avoir à se tenir les coudes au corps et les mains sur les genoux comme les statues égyptiennes, pendant l'inspection qu'on allait faire du travail de chacun. Au premier rang, près de l'estrade, les commençants écrivaient avec l'index sur du sable maintenu par des petits rebords en saillie le long de la table. Une plaque de bois munie d'une poignée s'emboîtait entre les saillies : on l'y promenait comme un rabot chaque fois qu'il était nécessaire d'étendre, d'aplanir, d'égaliser le sable. Les tables du milieu étaient consacrées à l'écriture sur l'ardoise ; enfin, les dernières, percées de trous où plongeaient des écritoires en étain, réunissaient les habiles. On tenait en haute estime ceux qui s'y asseyaient pour écrire à la plume.

 

Les trois tables d'écriture (service des archives de Landerneau. Photo G. Guéguen)

Détail de la table au sable.

Contre l'estrade, contre les supports des télégraphes, on voyait accrochées à des clous par des ficelles, des plaques de bois rondes, carrées, hexagonales, rectangulaires. Les unes, peintes en bleu et en vert avec des inscriptions élogieuses, miroitaient sous le vernis comme de la porcelaine ; les autres, plus modestement badigeonnées en blanc, portaient en lettres noires le nom des défauts habituels à l'enfance. On les suspendait au cou des écoliers pour les récompenser ou les flétrir selon leurs œuvres.

 

Au fond de la salle et faisant vis-à-vis au bureau, une porte à deux battants s'ouvrait sur la classe des filles. Pour peu qu'un intérêt y appelât à l'improviste M. Toupinel, il en laissait la porte entrebâillée. Bien des regards s'y dirigeaient alors, mais avec une extrême réserve, en dépit d'une curiosité que surexcitait la défense d'en franchir le seuil, renouvelée de temps à autre sous les plus sévères menaces. C'est que s'occuper des filles, s'y intéresser, participer à leurs jeux, constituait une grave atteinte, à certaines idées établies parmi nous, à l'instigation de M. Toupinel, je le soupçonne, si j'en juge par le patronage dont il favorisait la répression de ce genre de délit qui nous avait pour impitoyables justiciers. Voir, en pleine rue, gambader autour de soi, avec forces huées, quolibets et bourrades, une escorte d'écoliers qui ameutait le voisinage, n'était pas une médiocre avanie infligée au délinquant : aussi me gardai-je bien de l'encourir. Le seuil de nos voisines me fut sacré. Je ne saurais donc vous dire si la classe des filles différait de la nôtre.

 

Maintenant, que vous connaissez l'ensemble de l'édifice et cette partie de l'aile droite qui nous était plus particulièrement affectée, je vais vous parler du personnel qui, six heures durant chaque jour, y apportait le mouvement, le bruit, la vie enfin : de M. Toupinel d'abord, puis de l'essaim turbulent dont il s'efforçait de captiver l'attention, d'ouvrir l'esprit, de prévenir et de réprimer les écarts.

 

 

 

VIII

 

 

 

M. Toupinel ou plutôt le père Toupinel, comme nous disions aux heures d'irrévérence, marchait allègrement vers la soixantaine. Ancien officier, chevalier de la Légion d'honneur, père d'une nombreuse famille, il utilisait ses loisirs et arrondissait sa modeste pension de retraite, en dirigeant l'école mutuelle. Les notables de la ville l'avaient appelé à ce poste de confiance pour ses opinions bonapartistes et libérales. Singulier accouplement des mots ! Royaliste et libéral, on le pouvait dire sous Louis-Philippe : mais Bonapartiste et libéral ! Toujours est-il qu'après la chute de Napoléon, et pour faire pièce à ses successeurs, on le disait. Il faut croire que si les notables s'abusaient sur la valeur réelle des mots, c'était à bon escient et par pure taquinerie, car ils firent preuve d'un jugement fort droit en reconnaissant chez M. Toupinel des qualités moins illusoires et surtout moins étrangères à l'emploi qu'ils l'appelaient à remplir. On eût difficilement trouvé un plus digne homme.

 

M. Toupinel était de moyenne taille, maigre, nerveux, agile, sec comme du bois. La vie de bivouac dont à cette époque on ne songeait guère à mitiger les rigueurs, avait rouillé sa peau. Autour de son crâne dévasté, des cheveux floches presque blancs, qu'il ramenait de l'occiput vers les tempes, affolés au moindre souffle d'air, se rebellaient et s'éparpillaient en désordre. Ses yeux fatigués s'abritaient derrière des lunettes à monture d'argent. Les traits caractéristiques de son visage étaient un nez un peu long, pointu, légèrement arqué, mais horizontal à la base, et une bouche aux lèvres minces, aux coins baissés, presque toujours entr'ouverts. On en voyait sortir un petit bout de langue dès qu'il s'appliquait à un travail quelconque. Ce nez et cette bouche qui lui donnaient une physionomie d'oiseau haletant et légèrement agacé, mais pourtant d'oiseau débonnaire, auraient dérouté les observations de Lavater sur les nez pointus et les lèvres minces, car M. Toupinel était le plus inoffensif des mortels. Un foulard des Indes, jaune et rouge d'ordinaire, s'enroulait autour de son cou décharné sans dissimuler un faisceau de muscles et de nerfs que cerclait aux heures sérieuses un col d'uniforme noir à liseré blanc. Fidèle auxiliaire de sa dignité, ce col la rehaussait. Dès qu'il prenait la place du foulard, une sorte de crânerie accentuait le visage du vieux soldat ; sa casquette penchée ne repoussait plus qu'une oreille ; il tenait sa règle comme un sabre et s'il promenait autour de la classe, son pas accéléré semblait rythmé par une marche que battait son souvenir. M. Toupinel avait la passion du jardinage. La bêche ou le sarcloir en main, il oubliait de bouder la Restauration et, naïf comme un guerrier, songeant alors au Soldat laboureur, il se trouvait heureux. – Pour travailler la terre, il se chaussait avec des sabots, relevait aux chevilles son pantalon, et aux poignets des manches, où, piquées dans la doublure, s'alignaient en couches des épingles déformées de toutes les dimensions, recueillies à l'aventure. Scrupuleux observateur des préceptes de l'ordre inscrits sur les murs de la classe, il avait, on le voit, une place pour chaque chose et mettait chaque chose à sa place.

 

Nous ne connaissions à M. Toupinel qu'un travers. Il s'imaginait sans doute que l'intelligence s'ouvre comme une porte en tirant sur quelque chose : aussi ne se faisait-il pas faute de nous tirer les oreilles. Nos mères ne lui connaissaient qu'un défaut : il fumait !

 

Ceci pourra sembler étrange à la génération actuelle ; mais avant 1830, le cigare en province compromettait un citadin, la pipe le déconsidérait, la chique le ravalait. La tabatière seule jouissait de larges franchises. Or, comme M. Toupinel abusait de la nicotiane au moins sous deux espèces, nous pûmes de bonne heure nous former une opinion sur le mode le plus convenable d'en user, et cette opinion fut tout avantageuse à la pipe. Bonne et honnête pipe d'écume à la calotte d'argent, aux flancs rebondis, au fourneau ventru et chaudement ambré à la base comme un poussah qui aurait pris un bain de siège dans le jus de réglisse ! Elle restait discrètement couchée sur une étagère du vestibule, parmi les piquets, les sécateurs, les cordeaux et jamais on ne la vit entrer en classe ; tandis que la tabatière, inséparable de M. Toupinel, nous donnait mille et une impatiences. Tantôt la pinçant par le milieu entre le pouce et le médius de la main gauche, il lui imprimait avec la main droite un vif mouvement de rotation ; tantôt il tambourinait sur le calendrier qui ornait sa couverture ; invariablement il la frictionnait, la caressait, la lustrait sous sa manche avant de l'ouvrir, et même invisible dans la basque d'une lévite bleu de roi, mise en branle sitôt qu'il marchait, l'éternelle tabatière se révélait encore toquant avec un bruit sec l'angle des tables rencontrées au passage. M. Toupinel avait pour son râpé des attentions exquises, des raffineries de sybarite. Il le vannait ou l'humectait pour en corriger l'humidité ou la sécheresse ; il le parfumait en y insérant une fève de Tonka, un brin d'héliotrope ou des feuilles de rose, et s'en bourrait incongrûment les narines. Ainsi pendant qu'il corrigeait nos devoirs d'écriture, suivait-on avec un intérêt tout particulier, dans ses caprices, la gouttelette filtrée par sa muqueuse nasale. On la voyait naître, grandir, contourner brusquement la commissure d'une narine, hésiter encore puis glisser à l'improviste jusqu'aux lèvres, et c'était parmi nous une jubilation véritable ; mais parfois aussi, apparaissant a bout du nez, elle s'allongeait, oscillait en topaze liquide et, à notre grand ennui, elle s'aplatissait étoilée sur la page. M. Toupinel alors, sans nul embarras, sortait de sa poche un vaste mouchoir à carreaux bleus et rouges, se mouchait avec fracas, épongeait la goutte inopportune qui laissait sur le papier une gaufrure fauve où bavait l'encre fraîche ; puis, méthodique en tout, il repliait son mouchoir, le roulait en fuseau et le réintégrait par la pointe dans la poche de derrière qui lui était affectée.

 

Bien que la fantaisie soit absolument étrangère au portrait que vous venez de lire, et pour ce motif surtout, j'éprouve certains scrupules à mettre ainsi en relief les manies d'un excellent homme qui consacrait à l'essaim d'étourneaux indisciplinés, dont je faisais partie, les derniers jours d'une vie rompue à l'obéissance passive.

 

 

IX

 

Toutes les classes de la société fournissaient leur contingent à l'école mutuelle. L'aristocratie, la roture, le prolétariat de la ville y étaient représentés presque en parties égales, sans que les relations entre les écoliers aient sensiblement accusé ces différences de niveau social. Les principes d'égalité, de fraternité, recevaient parmi nous de constantes applications. Avec un sentiment très-vif de la justice, nous tenions en parfaite estime les meilleurs sujets, tandis que notre circonspection vis-à-vis des dominateurs de par la force avait ses limites. La ligue de nos révoltes finissait par avoir raison de touts les tyrannies. "Deux mauvais chiens en valent un bon ! " disions-nous, en nous mettant deux ou trois pour assaillir un oppresseur. Mais les scènes de pugilat étaient assez rares. On vivait le plus souvent en bon accord. On se tutoyait, on participait aux mêmes jeux, aux mêmes incartades ; on partageait fraternellement une friandise. Un coup de dent la divisait au besoin, et pour peu qu'un délicat parut hésiter devant le sans-gêne du procédé, il s'attirait cette apostrophe qui nous semblait péremptoire : "Crois-tu donc que j'aie la gale ? "

 

Cependant s'il s'agissait de mâcher en commun, pour le rendre moins rétractile, ce morceau de caoutchouc où l'on renferme l'air qui sous la compression jaillit d'une ampoule pétillante, plusieurs s'abstenaient sans qu'on y trouvât à redire. Il est vrai que cette circonstance d'un travail qu'on se passait de bouche en bouche n'était point en jeu dans l'abstention. Elle se fondait sur une tradition fort répandue chez les écoliers, tradition qui assigne à la gomme élastique une provenance absolument étrangère au règne végétal.

 

Je dois aussi confesser que les pires gamins n'étaient pas toujours ceux que nos mères prenaient sur la rue, souvent à notre requête, qu'elles habillaient de nos vieux habits et dont elles payaient les mois d'école.

 

Des costumes bizarres, à faire la joie d'un caricaturiste, accusaient surtout dans ce turbulent personnel, l'inégalité des conditions. Il faudrait fouiller l'œuvre de Charlet pour trouver aujourd'hui cet assemblage d'accoutrements burlesques, hétéroclites, que nous acceptions alors de la meilleure foi du monde. – C'étaient des pantalons de toutes les formes, de toutes les couleurs, trop courts, trop longs, trop larges, trop étroits ; les uns hissés jusqu'à la nuque par une bretelle, les autres boutonnés sous les bras, autour d'un corps de veste et fendus par derrière avec des hiatus qui laissaient voir la chemise. Ceux des paysans que retenaient au milieu du ventre un large bouton ou plus communément une cheville de bois, bridaient aux hanches, ne pouvaient joindre le gilet et laissaient déborder le linge à la ceinture. Nombre d'habits bâillaient au coude, ou si par fortune une ménagère industrieuse y avait apporté des pièces, c'était sans le moindre souci de les assortir à l'étoffe principale. Les cols de chemise, en toile forte, se dressaient, cuirassant l'occiput de l'une à l'autre oreille, ou rabattus, s'étendaient largement sur le dos, de l'une à l'autre épaule, comme ceux des matelots de l'Etat. Parmi les coiffures, les casquettes de loutre pelée, les chapeaux vernis avec des cassures raccommodées au fil blanc, les bonnets phrygiens en laine brune des campagnards et le serre-tête à trois pièces du premier âge, tenaient sérieusement leur comique emploi. Bien des pieds étaient chaussés de sabots, et l'unique paire de bottes que nous vîmes paraître avec des fers au talon, une mode d'alors, fit un héro de son propriétaire, bien que sa déformation et ses cicatrices montrassent à travers quelles vicissitudes l'avaient promenée ses précédents possesseurs. – Un peu d'ordre dans la tenue, du linge blanc, un coup de peigne distinguaient ceux d'entre nous qui appartenaient à la classe aisée.

 

 

 

X

 

 

A cette époque la poésie de Lamartine et de Hugo n'avait pas encore inoculé aux mères de province cette sensiblerie qui, depuis, a présidé au système d'éducation dont les cocodès et les crevés du second Empire nous offrent les intéressants résultats. Elles nous aimaient sérieusement, nous entouraient d'une consciencieuse sollicitude et ne se préoccupaient guère d'étaler en public des sentiments aussi naturels. Plus réservées que d'autres ne le sont aujourd'hui, elles épargnaient le récit saugrenu de nos faits et gestes à l'auditeur, ou même à l'auditoire qui, en dépit des bienséances, accuse par une contraction des narines les bâillements étouffés de son impatience et de son ennui. Elles ne s'associaient qu'à bon escient à nos griefs et à nos enthousiasmes. Si nous leur revenions le front meurtri, l'œil orné du spectre solaire, elles examinaient avec soin les traces du horion, ne s'en exagéraient pas l'importance, y appliquaient, souvent pour la forme, emplâtre ou compresse, deux gros baisers signaient notre exéat et tout était dit. Pour qu'elles provoquassent une enquête, il fallait que l'affaire fût grave. Avec un peu moins de sagesse, elles eussent renouvelé dans notre cité paisible les querelles intestines de Vérone et conduit le brave Toupinel à l'hôpital des fous.

 

Un sarrau, qu'on changeait dès qu'il était besoin, nous laissait, durant nos jeux, une entière liberté d'allures. Les habits neufs que, suivant un usage établi, nous recevions à Pâques, étaient réservés pour les jours de fête. Nous ne connaissions pas ces costumes de fantaisie, ces sortes de travestissements coûteux au choix desquels rivalisent de nos jours les amours-propres maternels. – Ne sont-ce point, en effet, ces vaniteuses recherches, ces tendresses affectées, ce besoin d'exagérer l'importance de l'enfant et de le mettre en scène à tout propos, qui d'abord en font un petit comédien insupportable. L'idolâtrie dont il se voit l'objet le rend capricieux, volontaire, opiniâtre, et la satisfaction donnée à ses perpétuelles exigences développe en lui une personnalité qui, s'affirmant avec l'âge, devient un égoïsme féroce et réfléchi. L'heure néfaste sonne alors où la mère, victime la première du despote qu'elle a formé, expie sous son joug impitoyable ses affections de parade, ses imprudentes faiblesses et ses coupables complaisances.

 

 

XI

 

J'imagine que le détail des exercices élémentaires auxquels nous étions invariablement assujettis aux mêmes heures, vous offrirait un intérêt médiocre ; aussi me bornerais-je à vous rappeler que, à mon arrivée, j'avais été placé à la troisième table de l'écriture sur l'ardoise.

 

XII

 

 

Quand, le cœur inquiet et oppressé, je pris pour la première fois le chemin de l'école, je ne me doutais pas assurément que j'y passerais, un moins plus tard, leste, joyeux et impatient. L'amour du travail comptait pour bien peu dans cet élan. Il avait pour véritable mobile le désir de participer aux différents jeux et gamineries organisés avant et après la classe. Et puis je me rendais seul à l'école et j'en revenais de même. C'étaient mes premières heures de liberté. Jusqu'alors j'avais traîné à ma suite un Argus en cotillon, ce qui, depuis longtemps déjà, taquinait fort ma petite vanité. J'étais donc libre ainsi que la plupart de mes camarades. – Bonté divine ! Nous faisions de cette liberté un bel usage. Les singes sont les plus spirituels des animaux malfaisants, a dit Edmond About, qui se connaît aux choses de l'esprit. Ils ont, en effet, l'instinct des méfaits burlesques, tandis que les gamins font le mal sans qu'il y ai pour eux, comme pour les sots, des hasards spirituels.

 

Notre bande était éminemment dévastatrice. Un an après l'installation de l'école on avait dû nous interdire le cloître et construire à la hâte ce couloir qui, je l'ai dit, menait directement de la cour d'entrée à la classe. Mais quand cette mesure fut prise, nombre de fenêtres déjà se trouvaient trouées par des projectiles, comme les toiles d'araignée après la pluie, et l'on en voyait d'autres dont nous avions déchaussé les vitraux pour garnir nos flèches avec le plomb mou qui les sertissait. Le plâtre des murailles, gondolé par l'humidité, avait sous le choc de nos poings ou de nos pieds, laissé choir de larges plaques et toute surface blanche était illustrée d'un croquis au charbon ou à la sanguine.

 

C'était aussi avant la classe qu'on troquait les menus objets ayant cours sur le marché et dont, en cette prévision, plus d'un se bourrait les poches avant de quitter sa demeure. – Si jamais il vous arrive d'inventorier une poche d'écolier, vous en verrez, comme du cerveau d'un fou, sortir des choses incohérentes et bizarres. – Les trocs révélaient chez quelques-uns des instincts commerciaux et rapaces d'une effrayante précocité. Ils étaient pour d'autres une occasion de perdre leurs premières plumes et de commencer ainsi le rôle de pigeon auquel ils semblaient prédestinés.

 

Si la flétrissure que le bon Lafontaine imprime au jeune âge dans un hémistiche célèbre tendait à s'effacer, les gamins d'une école mutuelle, réunis en groupes, se chargeraient de lui donner une consécration nouvelle. Ils sont en effet bien véritablement sans pitié. Il faut les voir harceler un homme ivre ou quelque malheureuse idiote, les poursuivre de huées, les couvrir de boue et souvent les faire choir sans souci du pavé. Il faut les voir, l'esprit en éveil, combinant des niches perfides, tendant des traquenards, caressant des animaux que, pour se distraire, ils lapident le moment d'après. Aussi ces jours passés, à en juger par l'empressement curieux qu'une bande d'enfants mettait à suivre jusqu'à le rivière voisine un valet chargé d'y jeter une portée de jeunes chats, il m'a paru qu'on pouvait, sans trop d'exagération, supposer que, s'ils donnent leur sou à l'œuvre de la Sainte enfance, ces charitables marmots le donneraient également pour voir noyer les petits Chinois dans le fleuve jaune. – Les dévouements généreux ne rehaussent pas fréquemment le caractère de leurs relations. Il est rare qu'un méfait assez grave pour faire punir un camarade ne trouve pas quelque délateur ; sauf ensuite à implorer la grâce de celui qu'on a trahi. Les écoliers se connaissent si bien qu'ils se gratifient d'une mutuelle suspicion. Une avance, un conseil, une attention délicate venant de l'un d'entre eux les étonnent à tel point que d'emblée ils y flairent un piège. S'ils sont réunis, une friandise n'est pas offerte à un nouvel arrivant sans qu'il l'explore sous toutes les faces des yeux et des narines, et, cette investigation ne lui suffisant pas, il promène sur son entourage un regard scrutateur et l'adjure de déclarer si la libéralité dont on le favorise cache ou non une perfidie. – Sans décliner toute participation aux gamineries dont les environs de l'école étaient journellement le théâtre, je devais – il faut aussi le dire – à l'éducation de la famille et peut-être à quelque surveillance, une retenue que plusieurs parmi nous, livrés au hasard du pavé, ne pouvaient guère attendre que de l'intuition. Pourquoi d'ailleurs ferais-je à mon sujet de niaise réserves ? L'effronterie, sous ses formes même les moins sérieuses, a toujours été antipathique à ma nature : aussi évitais-je les jeux bruyants dès qu'ils se produisent sur la voie publique et, s'il arrivait qu'à l'étourdie je m'y fusse engagé, j'en éprouvais bientôt une telle gêne que pour m'y soustraire j'avais toujours d'ingénieux subterfuges.

 

 

XIII

 

 

Sur bien des rues de province croît une herbe qui, on l'assure, laisse tomber ses graines dans l'esprit. J'aimerais m'élever contre cette impertinente assertion ; mais ne pouvant être à la fois juge et partie dans une cause qui m'intéresse, je me borne à constater la présence de l'herbe entre les pavés de certaines rues. C'est dire qu'elles sont peu fréquentées? Tout au plus, en effet, de temps à autre, y peut-on signaler une charrette maraîchère, traînée par des chevaux qui, clopin clopant, s'en vont à peine réveillés par la sonnette suspendue à leur cou. Nombre de maisons même doivent tomber sans que leurs fenêtres jamais se soient ouvertes sur le passage d'une voiture de maître. Les enfants peuvent donc, sans inconvénients pour la circulation, s'y livrer à leurs ébats.- La rue qui longeait le couvent commençait presque la campagne et n'était point pavée, ce qui permettait d'y cultiver différents jeux suivant les saisons. L'un d'eux fort primitif et que vous ne connaissez pas, j'imagine, souvent reparaissait et toujours avec une nouvelle faveur. Il consistait à pétrir, à modeler en forme de lampion une pelote de terre glaise dont on plaquait ensuite violemment le côté concave contre une dalle. L'air comprimé sous le choc faisait éclater dans une explosion la mince paroi supérieure, d'où résultait, pour peu qu'on se livrât en nombre à cet exercice, une véritable fusillade renouvelée avec une ardeur telle que la brusque apparition de M. Toupinel, à l'heure de la classe, pouvait seule y mettre un terme.

 

Le succès de cet aimable passe-temps était néanmoins balancé par une autre invention plus féconde en péripéties. Nous opposions une digue au ruisseau qui partageait la rue et courait vers le port. Sur l'eau élargie et tranquille, on disposait en ligne un certain nombre de chaussures, puis on renversait le frêle barrage. Dans un hourra, l'éclusée emportait alors les flotteurs. Cahotés, heurtés, tournoyants, ils s'en allaient escortés par une bande de gamins bruyants qui sautaient à cloche-pied et qui, aux divers incidents de ces régates fantaisistes, remplissant l'air de clameurs, attirait à le fenêtre les bourgeoises en émoi. Celui dont le soulier touchait le premier au but désigné, gagnait en enjeu convenu d'avance entre les concurrents. – Un de nos camarades, que nous avions surnommé l'Homme à cause de sa naissante présomption, cultivait le susdit amusement avec un entrain passionné. – Je le vois encore dans sa manœuvre, affairé, nerveux, la face allumée, se préoccupant peu de marcher sur ses bas, tout entier aux évolutions capricieuses de l'esquif où il a mis ses espérances ; je le vois le suivre dans ses soubresauts, trépigner impatient si l'objet tournoie dans les remous, s'il hésite sur un bas-fond, s'il s'arrête indécis contre un obstacle ; battre des mains tout joyeux dès que, repris par le courant, il précipite son allure, puis mesurer d'un œil satisfait l'avance qu'il a déjà gagnée sur ses rivaux : vingt pas à peine le séparent du but ; sûr d'y arriver le premier, il jubile et déjà chante victoire ; hélas ! fortune ennemie ! il a compté sans l'idiot, cet éleveur de geais que je vous ai fait connaître dès mes premières pages. Riverain du ruisseau, lui aussi, dans je ne sais quel intérêt, vient d'établir une digue devant sa porte et le soulier qui s'est avancé en triomphateur au milieu de la retenue, s'y prélasse comme un navire à l'ancre. Sans souci de l'idiot penché sur son lac et peut-être absorbé dans la contemplation de ce ciel que lui promet l'Ecriture, l'Homme avec une résolution et une sûreté de coup-d'œil qui ne lui ont point failli – il l'a prouvé – aux heures critiques de sa carrière navale, envoie du pied le barrage importun à tous les diables : le flot s'élance et, talonné par l'escadre, le soulier bondit et passe à la barbe de l'idiot stupéfait. – Bientôt pourtant son œil atone s'allume ; il comprend, il a compris et l'instinct vengeur traversant sa pauvre cervelle atrophiée, il se lève, court à l'audacieux démolisseur et lui décoche au bas des reins un coup de pied d'élite. Courbé à demi, pour étudier dans ses caprices l'esquif qui porte sa fortune, l'Homme, sous la violente apostrophe, se redresse pareil à un arc dont on casse la corde, porte incontinent la main à l'endroit offensé, recule pour mieux fondre sur son brutal agresseur ; mais, circonspect, il se ravise, et se borne à lancer rageusement, en guise d'imprécation à l'ennemi, la bizarre mimologie dont celui-ci fait la leçon habituelle de son malheureux geai, puis détalant aussitôt il regagne sa demeure, sans se préoccuper du soulier qui, tanguant et roulant à vau-l'eau, chemine vers la rivière. – Si la riposte de mon camarade me sembla médiocre, - sans doute parce que je ne pouvais alors apprécier tout ce qu'elle recélait de prudence et de philosophie chrétienne, - la fin récente de l'aventure m'a laissé un enseignement : c'est combien la mémoire conserve avec opiniâtreté certaines impressions, n'importe comment elle les a prises. En effet, témoin il y a bien des années de cette petite scène, j'en gardais un vivant souvenir. Les acteurs avec leur physionomie, leur costume, le lieu de l'évènement, j'aurais pu tout crayonner, mais je supposais à tort que ma mémoire, par un singulier caprice, pouvait seule rester fidèle à des faits et gestes aussi puérils. En voici la preuve : - L'hiver passé, dans un salon officiel, je rencontrai ce même camarade d'enfance qui, pour n'avoir pas été jadis un paladin, n'en est pas moins devenu un officier de mérite. Il me confia qu'il allait adresser à un puissant personnage de la réunion une requête assez téméraire. En vain j'essayai de l'en dissuader. Rien ne fit, mon homme avait gardé le présomptueux aveuglement du premier âge. Je le vis entamer l'entretien et bientôt je compris que ses prétentions essuyaient un véritable échec. Quand il passa devant moi, déconcerté, en quittant l'homme d'Etat : - Eh bien ? lui dis-je. Il fit un haut-le-corps significatif, comme sous un choc désagréable, et, les dents serrées, il murmura les onomatopées de l'idiot dont en cette circonstance, l'application du moins ne me fut pas énigmatique. – C'était reconnaître et me révéler implicitement qu'une fois encore il venait de rompre la digue.

 

 

XIV

 

 

Les jeux interdits étaient, on le devine, ceux que nous recherchions avec le plus de zèle. Un serrurier chargé du service des boîtes d'artillerie pour la fête du roi et, à son défaut, le premier braconnier venu nous vendait de la poudre. Nous en chargions des canons d'os qui éclataient une fois sur deux, sans résultat trop fâcheux pour les artilleurs. Concluez-en que si le hasard ne prêtait point d'esprit à nos incartades, la providence avait pour elles des mansuétudes infinies.

 

Un jour, dans un sentier voisin de l'école, nous creusâmes un trou, nous y mîmes une poignée de poudre recouverte de terre et de cailloux ; une tige creuse où plongeait une bande d'amadou, établissait une communication avec l'intérieur : nous appelions cela une mine. Dès que l'amadou fut allumé, nous cherchâmes un refuge dans le boyau noir d'un aqueduc en réparation, et, cachés derrière les battants vermoulus d'une porte, nous attendions l'effet de notre machine, quand à travers les ais disjoints, nous vîmes paraître à l'entrée du sentier un promeneur absorbé dans la lecture d'une gazette. – Oh ! c'est mon père, dit une voix, - Prévenons-le, il va sauter. – Sacristi ! n'en faites rien, je serais rincé !

 

On se tu. Le lecteur confiant s'avançait au pas de procession. Parfois il s'arrêtait, lisant toujours. De notre place on ne pouvait apercevoir la légère fumée de la mèche. – Bah ! fit-on, le feu est éteint ! En ce moment des grains de poudre tombés sur le sol flambèrent avec une légère fumée blanche. Alors quelqu'un : - La mèche brûle encore, ma fois tant pis, je vais crier gare !

 

Une main prestement lui ferma la bouche. J'étais haletant. Le lecteur fit un pas : comme Empédocle il touchait au cratère. Il en fit deux, puis trois, laissant le danger derrière lui. – Un ouf ! de commun soulagement était à peine sorti de nos poitrines, que dans une explosion et dans un nuage, un jet de terre et de graviers sortit du sol et retomba en grêle sur le chapeau et le journal du promeneur. – Cri de détresse, bond, grimace, effarement, tout disparut dans le tourbillon. – "Où sont les gredins ? …" s'écria l'infortuné, pâle et l'œil égaré. Il n'acheva point. S'imaginant que des malfaiteurs apostés aux environs en voulaient à ses jours, notre brave bourgeois battit en retraite au plus vite et fort à propos, car en proie à une hilarité convulsive, nos hoquets nous eussent dénoncés au fond du réduit. – Quelques heurs plus tard on racontait que l'honorable M. de G***, adjoint au maire, venait d'échapper à une machine infernale. Le commissaire de police se rendit sur le théâtre de l'évènement. Inspection bientôt faite, il en revint haussant les épaules. Nonobstant, M. de G*** ne se fit pas faute de narrer depuis, ce qu'il nommait un attentat dont il accusait les libéraux. – Franklin dit qu'un secret ne saurait être gardé entre trois personnes que s'il y en a deux de mortes. Je sais un quatuor de gamins qui, tout le temps nécessaire, a garé le secret de cette équipée ; mais, y songeant maintes fois, j'ai frémi des conséquences qu'elle pouvait avoir. Nous ne pouvions, en effet, composant avec notre conscience, alléguer que nous savions la mine parfaitement inoffensive, puisque nous nous mettions à couvert de ses atteintes, et telle était pourtant note égoï ste insouciance que pour échapper à un châtiment douloureux, l'un de nous n'hésitait pas à courir le risque d'endommager l'imprudent auteur de ses jours.

 

 

 

XV

 

 

Nous avions aussi nos combats et nos chasses. – Dans les scènes de pugilat, on décrétait de félonie un coup porté autrement que avec les poings ; mais si deux camps opposés entraient en lutte, les mottes de terre, les cailloux, la boue du ruisseau pouvaient être utilisés. Nous connaissions néanmoins un mode de combat où figuraient des armes plus dignes. Elles se composaient de deux baguettes, l'une flexible, aiguisée par un bout, l'autre plus résistante. Les projectiles étaient des glands verts dont nous faisions d'avance une ample provision. On se séparait en deux bandes ; on piquait les glands à l'extrémité aiguë de la baguette élastique, qu'on fouettait ensuite avec vigueur contre la baguette rigide, horizontalement tenue. Chassés par la violence du choc, les glands volaient de l'un à l'autre camp et y cinglaient plus d'un visage. Cet ingénieux exercice se terminait presque toujours par des cris et des pleurs, mais la tutélaire providence à laquelle j'ai déjà rendu des actions de grâce nous préserva de tout sérieux accident ; il n'y eût jamais, que je sache, le moindre œil crevé.

 

La chasse au crapaud recrutait chaque fois un personnel zélé. – Les gamins ont toujours poursuivi d'une haine aussi féroce qu'aveugle l'inoffensif et infortuné batracien. Il courait sur son compte je ne sais quelle histoire de bave venimeuse et corrosive qu'il est accusé de cracher au visage de ses ennemis, et, chose plus terrible encore, il avait, disait-on, une pierre précieuse dans la tête. Il n'en fallait pas tant pour que notre bande crédule et poltronne le traitât en malfaiteur de la pire espèce et considérât sa destruction comme un acte légitime et méritoire.

 

C'est sous les décombres des communs, parmi les moellons, les pierres de taille, les vastes dalles éparses, ourlées de ronces et d'orties que d'ordinaire on rencontrait tapi le hideux animal. Les plus téméraires, unissant leurs bras et leurs efforts, soulevaient une dalle et la renversaient sens dessus-dessous, au milieu de l'anxiété générale. Alors apparaissait le plus souvent sur le terreau noir et humide un ver à demi rentré dans sa gaine de terre, ou bien des familles de perce-oreille ou de cloportes, stupéfaites de voir profaner les mystères de leur vie intime. Mais quelquefois aussi, comme Atlas soulagé de porter le monde, un crapaud brusquement découvert se gonflait, voûtait son dos tuberculeux, attachait sur nous de gros yeux saillants, glauques, éblouis. Une grêle furieuse de pierres l'assaillait aussitôt et le réprouvé, sans abri, sans défense, sans agilité pour fuir, sans voix pour se plaindre, se vautrait de ci, de là, jusqu'au moment où renversé, traînant ses yeux, vomissant ses entrailles, les pattes agitées de frémissements spasmodiques, il disparaissait, écharpé, sous un amas de cailloux.

 

L'intérêt de cette chasse parfois se rehaussait d'émotions sérieuses où le crapaud ne comptait plus. Dans les fréquents rapports que sa fortune adverse lui ménageait avec nous, son impuissance à se défendre s'était manifestée de telle sorte que bon nombre de sceptiques – il en est à tout âge – l'accusant d'avoir usurpé sa réputation, bravaient ses atteintes. Cependant leur jactance ne tenait pas devant la rencontre fortuite d'un autre animal immonde, que l'on se gardait bien de chercher et qui, lui aussi, hantait les décombres du parc. Cet animal joue un rôle actif dans nos superstitions populaires. Il est au lézard ce que le crapaud est à la grenouille. On le nomme le sourd. Ses attributs, si l'on en croit encore aujourd'hui les gens de la campagne, sont effrayants et surnaturels. Non seulement il vit dans l'eau et dans les flammes, mais son regard comme celui du fabuleux basilic, est fatal. Si parmi ses persécuteurs il avise et choisit une victime, il s'élance sur elle, s'y cramponne et y fait son trou ainsi qu'un fer rouge. Ce n'est pas tout : "Le sourd ôte le baptême", disent les paysans. Pourquoi et comment ? On ne l'a jamais su. Toujours est-il que, à ces différents titres, le sourd figure dans un dicton que les écoliers se répétaient avec une gravité inquiète : - "Si la taupe voyait, si le sourd entendait, si le bœuf connaissait sa force, nul ne pourrait vivre sur terre." – Cependant le sourd était pour la plupart d'entre nous une bête fantastique. On se pressait autour de ceux qui prétendaient an avoir rencontré un. Ils devenaient célèbres ; aussi se complaisaient-ils à faire de l'animal des descriptions extravagantes, toujours écoutées avec le même intérêt avide et plein de terreur. L'un d'eux produisit même en classe, je ne sais quelle gravure d'exorcisme, où le démon s'échappait de la bouche fumante du possédé sous la forme d'une salamandre. Il n'en fallut pas davantage pour que le théâtre de la chasse au crapaud fût réputé lieu maudit, et, en cette qualité, respecté comme si Satan lui-même s'en était constitué le gardien.

 

Longtemps encore le sourd aurait pour moi conservé son prestige d'épouvante, si m'amusant avec un camarade à trouer à coups de pierres le fin tapis de lenticules étalé sur une mare, nous n'eussions fait émerger de l'eau dormante une sorte de lézard noir, rayé de jaune, à la tête épisse, au dos rugueux, aux mouvements gauches et empesés.

 

- Dieu, la vilaine bête ! Si c'était un sourd ? m'écriai-je alarmé.

- Eh bien ! après ? fit mon compagnon qui, étranger au pays et ignorant de ses superstitions, ne comprenait rien à ma défiance.

- Dame ! prends garde, le sourd est, dit-on, un animal redoutable.

- Redoutable ! allons donc, ça n'a jamais fait de mal à personne ; c'est laid, c'est froid, c'est bête et voilà tout.

 

Ce disant, il atteignait avec une branche l'animal fort empêtré dans le limon et l'aidait à prendre pied. J'étais confondu de tant d'audace. Du bout de sa branche et sans la moindre crainte, mon camarade continuait à flatter, à frictionner, à renverser le malheureux amphibie qui, trouvant à peine la force de se mouvoir, nous paraissait bien l'être le plus inoffensif de la création.

 

Avec ses allures engourdies, sa peau vernie, tendue comme infiltrée, il semblait avoir déjà subi un commencement de préparation pour figurer sur les étagères d'un naturaliste.

 

- Qu'allons nous faire de ce lézard en caoutchouc ? dit mon mi, le soulevant de terre par la queue. Je reculai prudemment.

- Dame ! si tu m'assures que ce n'est pas traître.

Il haussa les épaules.

- Eh bien ! alors fiche-le à l'eau !

 

Chose dite, chose faite ; le sourd balancé comme un pendule s'en fut décrivant une parabole tomber en plein marécage, trop heureux sans doute d'en être quitte à ce prix.

 

Le chevalier de Gozon, rentrant à Rhodes, après sa rencontre avec le dragon, ne dut pas être plus triomphant que moi quand je revins à l'école. Comme d'autres, j'eus tout un jour de célébrité. Moi aussi j'avais vu le sourd ! Mais plus modeste que mes prédécesseurs, je dédaignai d'augmenter ma gloire en produisant une description fantaisiste de l'animal. Je contribuai même à ruiner sa réputation et je le regrette aujourd'hui, car dès que fut ébranlée la foi en ses ressources défensives, on le poursuivit avec le même acharnement que son compagnon d'infortune, le crapaud.

 

 

 

XVI

 

 

Etourdis, imprudents, poltrons ; telles étaient, je dois le reconnaître, les qualifications les moins injustement méritées par certains d'entre nous. Toutefois je veux pour l'une d'elles, la dernière, faire valoir quelques circonstances atténuantes. Cela vous étonnera sans doute, vous qui avez été élevé dans une capitale à l'esprit sceptique et impitoyable aux superstitions démodées. Vos y faites volontiers tourner un chapeau, parler des tables, vous y cultivez au besoin la somnambule ; mais la foi vous manque. Votre superstition, comme celle de Schiller dans ses plus émouvantes ballades, toujours laisse percer le bout d'oreille d'un railleur.

 

Au contraire, dès le berceau, le chant des nourrices et leurs histoires de pronostics, de pressentiments, qu'on nomme chez nous des intersignes – un mot que j'ai en vain cherché dans le dictionnaire – nous ont révélé tout le sinistre et bizarre personnel des cauchemars, où mêlés aux démons, aux farfadets, à la séquelle des êtres chimériques qui servent d'épouvantails aux enfants et aux simples, figurent avec des attributions parfaitement définies le sourd et le crapaud. – Nos veillées d'hiver à la campagne, et même à la ville autour de l'âtre des cuisines, quand notre turbulence nous faisait exiler du salon pour ne pas troubler le grave et silencieux whist, à deux sols la fiche, joué sous l'abat-jour vert, nous avaient initiés aux mœurs nocturnes des buguel-noz (1), des 2potret ar sabbat (2), des corriganet (3) et autres coryphées de la sorcellerie bretonne. – Un bruit de roues, la nuit, dans le chemin creux, le ver qui frappe à petits coups réguliers et intermittents le vieux bois où il chemine, la chouette au cri plaintif, étaient pour nous le char de la mort, le marteau de la mort, l'appel de la mort, tous funestes présages, et ces sombres billevesées se fixaient dans notre mémoire, bien autrement que "la science du bonhomme Richard" étalée sur les tableaux de lecture. Je comptais parmi ceux qu savaient assez bien lire pour ajouter au répertoire des superstitions locales, certaines aventures romanesques d'une saveur moins originale et plus et plus niaise. Ces brochures dont le colportage infeste la province, imprimées sur papier de rebut et ornées de gravures sur bois, sinistres dans leur forme primitive : le Spectre de feu ; le Château d'Albert ou le Squelette ambulant ; le Dragon rouge à l'usage des sorciers, et autres inepties du même genre, achetées par nos bonnes, finissaient par nous tomber entre les mains. Elles étaient lues, relues, racontées, commentées, surtout acceptées comme l'évangile. C'est vrai puisque c'est imprimé, disions nous, et ces lectures ouvraient un champ plus large à nos esprits avides d'émotions frissonnantes.

 

 

 

XVII

 

 

L'ancienne communauté avec ses cloîtres, ses galeries, ses vastes salles, ses combles silencieux et déserts où le portier pénétrait seul, de temps à autre, pour ouvrir les fenêtres au soleil, ne pouvait manquer de prêter son cadre aux plus folles inventions. Suivant des récits auxquels chacun de nous collaborait en quelque sorte sans y prendre garde, il s'y passait de lugubres choses. On y avait entendu des bruits étranges, des sons de cloches, des ferrailles entrechoquées, des sanglots et des hurlements. – A la mort du syndic des gens de mer, qui avait là son logis, certaine histoire dont l'inventeur demeura inconnu circula parmi nous. Pendant l'Angelus du soir, Clampin s'occupant à fermer les croisées des étages supérieurs, avait, assurait-on, vu passer dans les profondeurs ténébreuses d'un corridor, le défunt escorté d'une procession de nonnes. Tous portaient des cierges et psalmodiaient l'hymne des trépassés. Demi-fou de terreur, il avait descendu les escaliers quatre à quatre et s'était réfugié dans sa loge plus mort que vif. Naturellement nous avions interrogé le témoin supposé de la funèbre apparition, mais celui-ci, tout bête qu'il fût, jugeant du parti qu'il en pouvait tirer pour nous empêcher – crainte fort illusoire – d'aller commettre des dégâts dans les salles, se garda bien de la démentir.

 

Les poltrons assez généralement aiment à expérimenter les voluptés poignantes de l'effroi. Nous avions à cœur de visiter les salles. Aussi l'hiver, quand la classe finissait à la nuit tombante, plus d'un s'attardait pour accompagner Clampin dans sa ronde accoutumée à travers ces mystérieux étages où, pour un empire, nul de nous ne se fût aventuré seul. Néanmoins l'heure venue, l'allure fanfaronne avec laquelle nous emboîtions le pas derrière notre guide se modifiait à mesure que nous gravissions les escaliers de pierre. On avançait se touchant les codes. C'était à qui ne fermerait pas la marche. Un réduit obscur, la porte entrebâillée dune cellule nous étaient suspects, et le plus débonnaire des hiboux n'en serait pas sorti effarouché, sans effaroucher bien plus encore la vaillante escorte du portier qui se fût débandée avec des cris de détresse.

 

 

 

XVIII

 

 

Bien que ces expéditions n'offrissent jamais l'ombre d'un prétexte aux hâbleries, nous en revenions avec une gravité mystérieuse, une importance qui donnait à penser. Les grecs ne devaient pas quitter autrement l'antre de Trophonius. On n'osait pourtant risquer sur l'heure une des bourdes ordinaires, mais une couardise exceptionnelle développant toujours chez quelques-uns d'extrêmes délicatesses de perceptions, eux-là s'imaginaient avoir vu des formes, avoir entendu des bruits de l'autre monde. Communiquant leur fiction d'abord avec humilité, ils s'appliquaient à leurs compagnons d'aventures, des circonstances à demi-inventées, des indices inaperçus ; puis la bonne volonté aidant à la bonne foi, l'embryon mensonger, accueilli avec une complaisance encourageante, prenait corps, se produisait, s'affirmait enfin avec une telle audace que les plus loyaux, n'osant plus le démentir, en devenaient complices. C'est ainsi qu'ayant fait partie d'une visite sous les combles de l'édifice, je partageai au retour la croyance commune et demeurai persuadé "qu'on" avait vu au bout d'un bras noir, velu, démesuré, une main griffue sortir d'une cellule et une tête de mort apparaître au judas d'une porte.

 

 

 

XIX

 

 

Avec de pareilles aptitudes à nous forger des chimères, il était naturel que la solitude et les ténèbres fussent les plus redoutés parmi les moyens de répression qu'on apportait à nos incartades. – Je vous ai parlé d'une loge obscure qui, dans un coude du corridor d'entrée, faisait vis-à-vis à l'une des portes de la classe. C'était le lieu de méditation où l'on confinait ceux d'entre nous que ne réduisaient pas les punitions ordinaires. Elle mesurait à peine quatre enjambées. Dans la paroi du milieu s'ouvrait une niche profonde où l'on rangeait en batterie, pendant l'été, les tuyaux démontés d'un poële. – Que de fois j'ai occupé cette loge ! Debout, immobile, l'œil collé au trou d'un loquet absent, un peu élargi au couteau par les habitués du local, comme l'indiquait l'odeur du sapin frais haché, mon regard demeurait fixé sur la porte de la classe. Si elle s'ouvrait, une clarté soudaine, une flèche de lumière, m'éblouissait un instant pour me rendre encore l'obscurité plus intense, et je me sentais envahir par les plus absurdes terreurs. Les cylindres me semblaient autant de repères où devaient loger tout ce que je connaissais d'insectes et de reptiles malfaisants. Qu'une souris rôdeuse s'avisât d'en faire grincer la tôle sonore ; qu'un souffle égaré de la brise leur arrachât le plus vague murmure, je frissonnais comme un feuille de tremble, je me collais dans mon coin, anxieux, sans haleine, et il me semblait entendre mon cœur battre à coups désordonnés dans la muraille. Un peu rassuré dès que le bruit s'éteignait, l'œil de nouveau appliqué à l'étroite ouverture, je me reprenais à contempler la porte fermée de la classe, à écouter le bourdonnement des lectures, à respirer l'odeur résineuse du sapin contre lequel je m'aplatissais le nez.

 

Le parterre m'envoyait ses gazouillements joyeux, le parfum de ses fleurs, et d'un fouillis de ronces voisin sortait un arôme exquis de mûres sauvages. – Parfois d'irrégulières alternatives de lumière et d'ombre m'indiquaient un ciel aux nuages tourmentés. Je m'appliquais alors, pour me distraire, à deviner quelle allait être la durée des éclipses, en comptant jusqu'au chiffre que je fixais d'avance. – Une branche d'arbre balancée, un vol d'oiseaux se pourchassant à l'entrée du vestibule, prolongeaient sur le pavé des ombres plus ou moins rapides, et si un pas faisait crier le gravier du jardin, l'arrivant était signalé dès qu'il touchait au seuil de la porte par une silhouette démesurée qui s'étendait jusqu'au mur du couloir. Toute marche d'emblée nous semblait suspecte. Mais notre oreille attentive, exercée, discernait vite le pas grave et mesuré d'un visiteur, du piétinement menu, capricieux, inégal, d'un écolier. Aussi attendions-nous le premier avec confiance, l'œil appliqué au pertuis dont j'ai ,parlé, tandis que l'ombre du second apparaissant sur les dalles, nous faisait quitter méfiants notre observatoire pour échapper à une triviale facétie, devenue traditionnelle. Les habitudes de la loge étaient connues de tos, et l'on savait juste l'endroit où il fallait diriger un jet de salive, quand on n'avait pas fait de ses joues un réservoir, en passant auprès de la fontaine du jardin. L'usage constant de cette manœuvre avait laissé des traces sur la peinture à la détrempe dont était badigeonné l'extérieur de la porte. Plus d'une fois elle avait aggravé mon infortune, alors que j'écoutais ingénument quelques paroles de commisération hypocrite tout à coup interrompues par le procédé perfide qui me laissait confus et le visage souillé.

 

A cette loge se rattache un épisode de ma vie d'écolier ; il en marqua les dernières heures et me montra M. Toupinel sous un aspect que je n'eusse jamais soupçonné s'il ne s'était révélé à mes dépens. C'est une des rares occasions où l'excellent homme se soit départi d'une patiente mansuétude, chaque jour soumise à de rudes épreuves. Cet épisode, mêlé d'incidents qui m'égaient aujourd'hui, mais dont je m'exagérait singulièrement jadis la gravité, traverse mes souvenirs avec un intérêt tout spécial ; aussi vous le raconterai-je dans ses moindres détails.

 

 

XX

 

 

Un matin j'arrivai en retard : la classe était commencée depuis une heure. Dès mon entrée dans le corridor, des sanglots m'apprirent que la loge était occupée. Je fis aussitôt volte-face, et courant à la fontaine voisine, j'en revins les joues gonflées comme un Triton, puis m'effaçant de mon mieux contre le mur pour dissimuler mon ombre, j'avançai avec mille précautions. – Une envie folle de rire soulevait ma poitrine par saccades à cette seule idée que mon espièglerie de mauvais goût allait être couronnée d'un plein succès. – Trois pas à peine me séparaient de la loge, quand un malencontreux râteau dont je venais de contrarier l'équilibre, raya la muraille et s'abattit sur le pavé. Me croyant éventé, je m'arrêtait immobile et l'oreille tendue. Les sanglots continuaient. Je pus alors, non sans surprise, constater une façon de gémir qui, n'ayant du ton ni de la méthode ordinaire, me tint fort perplexe. En outre, deux doigts du prisonnier, deux doigts fins et roses, absolument dénués de cette nuance violâtre particulière aux doigts de mes camarades, s'accrochaient au pertuis, particularité qui me semblait bien le comble de l'imprudence. Ce candide abandon suffisait à révéler une parfaite ignorance de nos mœurs. Comprenant que mon droit de représailles allait s'égarer, j'eus un bon mouvement : je désarmai. Un jet d'eau fouetta le mur et, débarrassé de ma fluxion, je m'approchai de la porte.

 

- Hé ! dis-donc toi, qui es-tu, fis-je.

Pas de réponse ; seulement aux sanglots succédèrent des soupirs étouffés. Je pris alors les deux doigts qu'on ne parut pas songer à retirer et je répétai ma question. Même silence. Je persistai avec mon accent le plus sympathique. Une voix de fillette éplorée, entrecoupée de hoquets, me répondit enfin : - Je suis de la classe des filles, j'ai honte, je n'ose pas dire mon nom.

 

- Mais pourquoi t'a-t-on enfermée là?

- Parce que… parce que je ne veux pas qu'on m'appelle la fille de serpent !

- Comment, fille de serpent ? m'écriai-je au comble de l'étonnement.

 

Alors la voix, avec un petit babil embarrassé au début, puis un peu plus confiant et rapide, bien que parfois encore scandé de gros soupirs :

 

- Oui, mademoiselle Sydonie V***, une grande, une menteuse, ne fait que répéter que mon père est un serpent tout pareil à celui qu'on voit dans un tableau de l'Eglise. – Et, d'abord, ça n'est pas vrai. – Papa garde toujours chez nous son bel habit rouge, son chapeau à plumet et sa belle musique si brillante qu'on la dirait out en or. Celle du régiment (1)… tu sais… avant que papa ait eu son congé. Même qu'il mettait son habit rouge et qu'il jouait de la musique quand j'étais toute petite et que j'avais été sage. Mais à présent il n'en joue plus jamais, jamais… depuis…

 

Elle s'arrêta un instant : - Depuis que maman est morte, reprit-elle d'une voix sourde.

 

Et après un silence :

 

- Quand nous serons plus riches nous irons bien loin dans le pays de papa. Il me l'a dit, et alors on ne m'appellera plus fille de serpent.

- Mais je ne te comprends pas.

- Ah, c'est juste ! Hé bien, c'est à cause du serpent noir.

- Quel serpent noir ?

- Celui de l'église.

- Celui qui grimpe à l'arbre dans un tableau ?

- Oh ! non, l'autre : une musique noire et laide à faire peur. Est-ce ma faute à moi si mon père est serpent à la paroisse ? – Mademoiselle Sydonie fait sa fière, parce qu'elle est grande, qu'elle est la fille d'un négociant qu vend du vin et qu'elle est riche, mais son papa est un mouchard. Je l'ai entendu dire. – Sais-tu toi ce que c'est qu'un mouchard ? Dame ! c'est peut-être un vilain mot, mais ma foi tant pis, et puis d'ailleurs il a trahi !

- Comment, trahi ?

- Ah ! je ne sais pas, mais tout le monde dit qu'il a trahi comme Judas… C'est égal… Je lui ai répondu : Eh bien, mademoiselle, j'aime mieux être la fille d'un serpent, que d'un mouchard et d'un trahisseur ! Alors Sydonie a voulu me battre, et comme je tenais mes ciseaux et qu'elle s'est piquée sur la pointe, elle m'a appelée : Petite assassineuse ! petite couleuvre. – C'est bien fait, mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une méchante et le bon dieu vous punit, ça vous apprendra à battre les petites. – Mais voilà que Mme Toupinel est accourue ; elle a trouvé Sydonie en pleurs et tachant son mouchoir en beaucoup d'endroits, pour faire croire qu'elle perdait tout son sang et que son âme allait sortir par le trou. Mme Toupinel alors a voulu me faire mettre à genoux pour demander pardon à Sydonie, mais comme ce n'est pas moi qui lui ai cherché dispute, j'ai refusé. N'est-ce pas que j'ai bien ait ; hein ?

- Oui certainement tu as bien fait, approuvai-je, impartial et grave comme Minos.

- Et pourtant, continua-t-elle, on a envoyé prévenir M. Toupinel qui m'a mise au cachot et … et j'ai peur !

- Peur de quoi ? fis-je de mon accent le plus fanfaron. Ce dut être ma première pose.

- Peur du diable, des revenants et des bêtes… Ici c'est plein de canons et il y a dedans toutes sortes de choses qui remuent et qui pourraient venir me mordre, et puis tu n'imagines pas comme ça pue les souris !

- Oh ! pour ça oui ! mais attends, continuai-je avec importance, je vais chercher des fleurs.

 

Et tout aussitôt courant au jardin, je cassai au hasard ou j'arrachai dans une demi

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Gérard Borvon - dans Romans
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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 16:43

 

 

Je relis à nouveau ce matin une lettre de Paris reçue de Mathieu le Goff, l'ami de mes années Navarre, qui a trop aimé l'agitation de la ville pour envisager un retour au Pays. Il a trouvé à s'y employer comme clerc d'un notaire connu. Une place idéale pour recueillir toutes les rumeurs de la ville. On n'y parle en ce moment que de Benjamin Franklin m'écrit-il. Il y arrive auréolé de la gloire de l'inventeur du paratonnerre. L'affaire avait fait grand bruit à Paris. Buffon et ses amis avaient été les premiers à réaliser, à Marly, l'expérience de la foudre captée dans le but, disait-on, de discréditer l'abbé Nollet en valorisant les thèses de Franklin auquel il s'opposait, et à travers lui s'attaquer à Réaumur et à ses partisans, dont il était, dans la querelle opposant newtoniens et cartésiens.

 

Mon oncle Mazéas qui en tenait pour le clan de Buffon, de Voltaire et des newtoniens avait été directement acteur des premières expériences sur le paratonnerre. Je me souviens encore de la fougue avec laquelle je défendais ses thèses au Collège de Navarre étant minoritaire au milieu des mes condisciples acquis à celles de l'abbé Nollet, notre professeur de physique. Si j'admirais l'art avec lequel ce dernier menait ses expériences, il me semblait confus dès qu'il s'agissait de théoriser, en particulier dans le domaine de l'électricité.

 

Dans ces joutes oratoires, je recevais le soutien résolu de mon compatriote Mathieu le Goff originaire de cette ville de Pont-Labbé dont il se plaisait à rappeler le passé rebelle. Son soutien était d'ailleurs autant mêlé d'arrières pensées politiques que de raisons scientifiques. Combien de fois ne m'a-t-il pas attiré dans ces réunions où entre étudiants et après moultes libations nous construisions un utopique nouveau monde.

 

Paris continuait à s'agiter, m'écrivait-il, et plus que Franklin, le physicien, c'était l'insurgé américain, porteur d'idées aussi révolutionnaires que l'était sa physique, qui était fêté. Il y avait fait connaître la "Déclaration d'Indépendance des treize États Unis d'Amérique réunis en Congrès le 4 juillet 1776". Le texte circulait dans les salons parisiens, traduit et recopié de main en main. Il m'en avait recopié le passage que, selon lui, je devais méditer.

 

"Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future."

 

Que d'idées en si peu de mots. Que de nuits d'insomnies allais-je m'infliger à les méditer.

 

Naissons-nous égaux ? Qui pourrait le croire. Quand je regagne la chambre que me loue le maître-serrurier Bruslé au dessus du quartier de Pontaniou je suis témoin en permanence de l'arrogance affichée des jeunes gardes-marine tous imbus de leur sang bleu. Il ne fait pas bon de croiser leurs bandes dans les rues du  quartier de Recouvrance où ils passent de tripot en tripot. Même la brave ménagère chargée de provisions et d'enfants risquerait de rouler dans la fange si elle ne s'était pas suffisamment hâtée, à leur goût, de s'écarter du haut du pavé. Leur jeu le plus prisé est de provoquer en duel, en les insultants, les officiers de plume à qui il reprochent leur origine bourgeoise. Même si mon uniforme de chirurgien me procure une relative immunité, je ne les croise pas sans précautions.

 

Qui sont les despotes sinon ces apprentis tyrans ? Et pourtant, je l'ai constaté, c'est parmi eux que l'on rencontre les plus chauds partisans d'une guerre aux côtés des "insurgents" américains. Que leur importent les "droits de l'homme" quand ils pensent que leur simple naissance leur donne le droit d'opprimer leurs contemporains. Est-ce dans le respect du droit reconnu à chacun à la vie, à la liberté, au bonheur qu'ils entendent mener un équipage à la souffrance et à la mort dans les combats ? C'est dès le sein de leur nourrice qu'on leur apprend que seule la terreur permet de diriger les hommes.

 

Se révolter devant ces "abus" et ces "usurpations" ? Le bagne de Brest, ce "chef d’œuvre" que Choquet Lindu a construit il y a un peu plus de vingt ans, compte des centaines de ces hommes que la moindre protestation a condamnés au travail forcé. Combien, lors de mes visites pour les soigner, m'ont fait part de leur triste vie, soulagés de rencontrer enfin une oreille attentive.

 

Et que sait-on de cette guerre d'Amérique. Des nouvelles reçues d'Angleterre de mon ami Stephen Abbott rencontré à Cambridge où j'avais accompagné mon oncle, je savais surtout que le conflit avait pour origine des désaccords douaniers. Aux dires de Stephen les prétentions de la métropole anglaises qui entendait se réserver le commerce du thé et exigeait l'exclusivité des échanges avec ses colonies étaient à vrai dire excessives. Mais quels liens entre les droits du commerce et ceux de l'Homme ?

 

Pourtant la force des termes de cette Déclaration d'Indépendance révèle bien autre chose qu'une simple revendication marchande. La pensée de D'Alembert, de Diderot, de Voltaire transpire dans ces lignes. Y a-t-il parmi ceux qui, à Brest, encouragent l'entrée en guerre de la France au côté des Américains insurgés, des hommes qui voient dans cette guerre une marche vers la liberté et l'égalité ?

 

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 09:32

Page du journal de Sébastien Le Braz, Chirurgien de Marine à Brest au temps de la guerre d'indépendance américaine.

 

Landerneau. Janvier 1777.

 

Le hasard d'une visite à l'Hôpital Royal de Brest me fit entrer dans une salle où un professeur de médecine, dont l'attitude affichait un personnage détenteur d'une grande science, faisait la démonstration à un groupe d'étudiants du traitement par l'électricité de patients atteints d'infirmité.

 

La machine qu'il utilisait était d'un modèle récent du type de celle construite par Jesse Ramsden, le constructeur anglais d'instruments scientifiques. Un disque de glace de deux pieds de diamètre, actionné par une manivelle placée à son centre, est mis en mouvement entre quatre coussinets de cuir, diamétralement disposés. Le fluide électrique ainsi libéré par le frottement est reçu entre deux "peignes" constitués de deux tubes de laiton courbés en forme de fer à cheval et armés intérieurement de dents. Ceux-ci sont reliès à un gros tube de laiton horizontal, isolé par un pied en verre et terminé par une sphère conductrice, constituant le réservoir de l'électricité.

 

Machine de Ramsden

 

Le patient sur lequel le démonstrateur s'acharnait était soumis alternativement à un traitement par l'étincelle le long de son membre inerte suivu de la décharge d'une batterie électrique fortement chargée du type de celle construite par Franklin.

 

batterie électrique.

 

Le choc électrique était accompagné du cri de douleur du patient et du mouvement involontaire de son membre. Je savais, pour l'avoir entendu lors des séances publiques de l'Abbé Nollet au collège de Navarre, que ce traitement, dont on avait pu espérer un temps le succès, était depuis longtemps abandonné faute d'autre résultat que celui de torturer la personne qui le subissait. Pourtant la méthode n'avait pas été abandonnée par des médecins souhaitant ajouter au prestige de leurs sentances latines celui d'un "modernisme" aussi spectaculaire qu'inefficace. En dehors des riches amateurs de "cabinets de curiosité", ceux-ci étaient donc les meilleurs clients de ces constructeurs de machines électriques.

 

Cette anecdote a eu cependant le mérite de faire resurgir de ma mémoire un épisode ancien de ma jeunesse bretonne qui, à n'en pas douter, avait orienté mes études ultérieures.

 

J'avais à peine plus de onze ans en ce mois de novembre de l'année 1764 quand mon père et ma mère m'ont accompagné dans cette ville de Quimper dont la réputation, sulfureuse pour les habitants de mon prude Léon natal, pouvait attirer le jeune homme rêvant d'aventures que j'étais alors. Le moment était venu d'entrer au collège où, espéraient mes parents, je prendrai l'élan pour une vie plus riche que celle qui attendait la plupart de mes compagnons de jeu des quais de l'Elorn à Landerneau.

 

Le collège de Quimper était une très ancienne institution. Nos maîtres se plaisaient à nous rappeler qu'il en était fait mention dès 1317 quand le clerc breton, Nicolas Galeron, avait institué une bourse pour cinq écoliers méritants. Ils évoquaient aussi le Concile de Trente qui avait imposé à chaque évêché de se doter d'un collège et de l'évêque de Quimper, Charles de Liscoët, ancien élève des Jésuites du Collège de Clermont, aujourd'hui Louis le Grand, qui avait reçu du pape Grégoire XIII l'ordre d'établir à Quimper un collège de la Compagnie de Jésus. Ils nous parlaient peu des années obscures des guerres de la Ligue. Elles avaient été particulièrement violentes en Cornouaille - où sévissait Guy Eder de la Fontenelle - et avaient ruiné tout projet d'élargissement de l'établissement. Des années de prospérité allaient suivre et quelques privilégiés se voyaient montrer les lettres patentes reçues de Louis le treizième en 1621. Depuis cette date, le collège ne connut que le succès. Ceci d'autant plus que l'enseignement y est gratuit avec un droit d'inscription modéré. Outre l'évêché de Cornouaille, on y vient des évêchés du Léon, de Vannes et même de Tréguier et de Saint-Brieuc. On y a compté jusqu'à 1000 élèves avec des classes dépassant les 50 élèves..

 

La chapelle du collège

Trop nombreux pour loger tous au Collège, les élèves logent souvent chez l'habitant. Mon oncle Guillaume Mazéas, lui même ancien élève du collège, m'avait recommandé auprès de l'un de ses condisciples, Yves-Marie Le Coz. Installé comme notaire dans la rue Kéréon, il occupait une de ces récentes maisons de pierre construites après l'incendie de la rue dont les traces étaient encore visibles. Ce tuteur m'avait dès le début mis en garde à l'encontre de ces collégiens, issus de la riche bourgeoisie de Quimper et des ports de la côte, dont la corporation était souvent à l'origine de nombreux troubles dans la ville. Gourdins, épées et armes à feu faisant partie des accessoires des plus turbulents d'entre eux. J'avoue que le timide jeune homme du Léon que j'étais alors avait plus d'une fois envié l'insouciance et la gaîté de ces étudiants cornouaillais et avait souvent regretté de ne pas pouvoir partager leurs sarabandes.

 

Rue Kéréon

Il fallait savoir lire avant d'entrer au Collège et fort heureusement l'enseignement que nous dispensait notre mère avait fait de ses enfants des lecteurs assidus. Par contre les débuts en latin, langue dans laquelle nous étions instruits, furent plus laborieux et sans l'aide du notaire Le Coz les premiers moments auraient été difficiles. Le grec, qui était pour moi nouveau, devint vite une passion. Mais la vraie découverte a été celle de la physique enseignée en plus de l'arithmétique, de l'algèbre et de la géométrie.

L'enseignement le la physique était récent quand j'arrivais au collège. Il y avait été introduit par le directeur, Denis Bérardier, qui avait été nommé à ce poste après l'expulsion de jésuites deux ans avant mon arrivée. Je dois à cet excellent professeur mon intérêt, sans cesse renouvelé, pour les sciences. Il avait été élevé par son aïeul fondateur, dans le quartier de Locmaria, de la faïencerie qui fait aujourd'hui la célébrité de la ville. Après des études en Sorbonne et son titre de docteur en théologie il était revenu dans sa ville natale avec le désir d'y enseigner une science qui faisait alors fureur dans la capitale : la physique et plus particulièrement l'électricité. De ses propres deniers il avait équipé un cabinet de physique d'après les plans de l'abbé Nollet dont il avait assisté aux démonstrations de physique expérimentale à Paris. Les ouvrages de ce maître figuraient en bonne place dans la bibliothèque de l'école mais seuls quelques élèves, remarqués pour leur assiduité, pouvaient les consulter. J'avais cette chance et je ne manquais pas d'en profiter.

 

Denis Bérardier.

Au centre du cabinet de physique régnait la machine électrique, un monstre porté par un solide socle de chêne qui effrayait les moins hardis d'entre nous, marqués par le souvenir de quelques vigoureuses secousses. L'âme de la machine résidait dans un globe de verre de un pied de diamètre et d'une épaisseur de deux lignes, monté sur un axe horizontal dont l'une des extrémité portait une poulie taillée dans un vieux buis. Le corps de l'appareil consistait en une lourde roue de cinq pieds de diamètre. Deux manivelles, fixées à chaque extrémité de son axe, permettaient à deux vigoureux assistants de lui donner un mouvement de rotation qui entraînait une corde de boyau de l'épaisseur d'une plume à écrire passée dans une gorge creusée à la surface de sa jante. Cette corde, reliée à la poulie du globe donnait à celui-ci un rapide mouvement de rotation. L'abbé Bérardier nous avait fait remarquer qu'un habile croisement de la corde inversait le sens du mouvement du globe par rapport à celui de la roue. Ainsi la roue était actionnée en poussant les manivelles pendant qu'il était commode de frotter le globe de verre en appliquant les mains à sa partie inférieure. C'est en effet par ses mains nues et rugueuses, de pédagogue qui ne dédaignait pas le travail manuel, que notre professeur frottait le globe. Pour notre part, il exigeait que nous utilisions un coussin de cuir appliqué au verre car, disait-il, il arrivait qu'un globe puisse éclater entre les mains d'un manipulateur malhabile.

 

La machine de l'abbé Nollet

Mettre en mouvement la grande roue de la machine était un exercice qui nécessitait une grande force physique. Les plus solides gaillards de notre groupe se disputaient la faveur de s'y faire valoir. Il avait fallu tout l'art des menuisiers pour que l'ensemble supporte la fougue de ces jouteurs qui concourraient à savoir combien de tours il leur suffirait pour faire atteindre à la roue sa vitesse de croisière.

Un détail attirait également l'attention de ceux pour qui le cours de physique était surtout occasion de distraction.

Si l'abbé Bérardier se flattait d'avoir strictement respecté les plans, proportions et matériaux conseillés par l'abbé Nollet, il avait également noté que celui-ci attachait une particulière attention à la beauté du meuble. La base de celui de notre collège était constituée de vastes tiroirs aptes à recevoir tout la matériel nécessaire aux démonstrations. L'abbé Bérardier, qui avait fait ses premiers pas dans la faïencerie de son aïeul, avait choisi d'en décorer les devantures par des céramiques illustrées de scènes copiées des ouvrages de l'abbé Nollet. L'une en particulier avait la faveur des collégiens. Elle représentait le groupe animé de jeunes femmes et de jeunes hommes entourant une élégante demoiselle couchée sur un plateau suspendu au plafond par des cordons de soie. Un homme à la tenue plus sévère, sans doute un abbé, tenait au dessus de sa chevelure un tube de verre que, par expérience, nous savions avoir été frotté par la main vigoureuse de l'expérimentateur. D'une de ses fines mains la jeune femme attirait des feuilles d'or placées sur un plateau, de l'autre elle faisait tourner à distance, par le seul pouvoir du fluide électrique, les feuilles d'un livre placé sur un tabouret. Un jeune homme risquait son doigt à proximité du nez de la jeune personne et nous imaginions le cri et les éclats de rires qui suivraient l'éclatement d'une étincelle entre ces deux jeunes gens. Nous savions que dans les salons parisien, le jeu de la "vénus outragée" faisait fureur. La jeune femme, placée sur un plateau de cire, défendait sa vertu en gratifiant d'un choc électrique le galant qui voudrait lui voler un baiser. Attraction et répulsion, le fluide électrique échauffait l'imagination des adolescents que nous étions et nous faisait rêver de ces cabinets parisiens où le frôlement des étoffes et les parfums capiteux tranchaient avec la tristesse du local où l'abbé nous faisait ses démonstrations.

Le bouquet final du cours d'électricité se réalisait dans la cour du collège. Chaque classe devait se soumettre à l'épreuve du choc électrique délivré par la terrible bouteille dont l'extraordinaire propriété s'était manifestée pour la première fois à Leyde entre les mains du professeur Musschenbroek.

Imaginez un flacon droit de verre mince empli de feuilles d'or sommairement froissées et dont la partie inférieure est couverte d'une feuille d'étain. Le col étroit est fermé par un bouchon de liège enduit de cire et percé d'une tige de fer dont la longue pointe effilée plonge dans les feuilles d'or et dont la partie externe est recourbée sous forme d'un crochet. Cette forme a son importance.

 

La terrible bouteille de Leyde

Il faut ici signaler un canon de mousquet suspendu horizontalement, par le moyen de deux cordons de soie, au dessus de la sphère de verre de la machine. Par l'une de ses extrémités, proche à moins d'un pouce de la surface de la sphère, cette tige recevait de la sphère le fluide électrique libéré par le frottement. La forte charge électrique qui s'y accumulait était disponible pour de multiples expériences. Ainsi, en y suspendant la bouteille par son crochet on faisait prendre à celle-ci une forte charge électrique.

Nous descendions alors dans la cour au centre du collège, notre maître tenant précieusement, par son fond recouvert d'étain, la bouteille préalablement chargée. Prenant la main du plus proche d'entre nous il invitait notre groupe à former une ronde qui se fermait à proximité de la bouteille. Les anciens, attirés par l'événement se massaient aux fenêtres, s'amusant à nous prédire une dangereuse issue. On se battait pour ne pas être le dernier jusqu'au moment où un plus hardi, voulant donner le spectacle de son courage, prenait résolument la tête de la file. Le moment était solennel. L'abbé Bérardier exigeait le silence. Chacun regardait alors avec angoisse la main de notre intrépide camarade s'approchant timidement de la boule qui terminait le crochet de la bouteille. Nous nous préparions à le voir écarter vivement la main après avoir senti la piqure de  l'étincelle habituelle. Quelle n'était pas alors notre surprise quand tous ensemble nous recevions une violente secousse qui nous secouait le corps et nous coupait la respiration. Le cri lancé en chœur et répercuté par les voûtes du cloître était alors suivi par l'éclat de rires des anciens mimant en grimaçant et en gesticulant le réjouissant spectacle que nous leur avions offert.

La leçon se terminait par une évocation de la foudre dont la décharge électrique libérée par la "bouteille de Leyde" représentait le modèle réduit. L'abbé nous mettait alors en garde vis à vis du danger qu'il y avait à nous réfugier sous un arbre les jours d'orage. Il évoquait aussi cette dangereuse tradition de sonner les cloches pour écarter la foudre des villages. Bien des paroissiens en avaient fait la douloureuse expérience mais la vieille routine avait encore cours chez des populations qui voyaient toujours dans l'éclair l'instrument de la vengeance divine. Il regrettait que les autorités ecclésiastiques aient rejeté son conseil de dresser un paratonnerre au sommet de l'une des tours de la cathédrale de Quimper dédiée à Saint Corentin, ce qui, à n'en pas douter, aurait aidé à vaincre cette superstition.

L'enseignement de l'abbé m'a accompagné quand j'ai rejoint le collège de Navarre à Paris où j'ai eu la chance extrême d'avoir pour professeur l'abbé Nollet. Dans l'amphithéâtre construit pour lui, six cent personnes pouvaient assister à des démonstrations réalisées à partir de son propre matériel où le mariage du bronze, de l'or, de l'ivoire et de l'ébène, ajoutaient encore au merveilleux des phénomènes électriques. Invités parfois aux démonstrations publiques les collégiens que nous étions n'avaient d'yeux que pour les jeunes femmes qui se disputaient les premiers rangs et dont les tenues colorées et les rires sonores exaltaient notre imagination.

Entre la sévère rhétorique et la si brillante physique, mon choix avait été rapidement fait. Les sciences seraient mon univers.

 

Démonstrations de l'abbé Nollet au Collège de Navarre.

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Voir aussi : Le premier condensateur électrique : la bouteille de Leyde.

Pour l'ensemble du journal voir : Fragments d'un journal trouvé dans le grenier d'une antique maison du quai du Léon à Landerneau.


 

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Gérard Borvon - dans Romans
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29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 15:50

 

 

 

19 Juin 1778.

 

Il y a moins d'une semaine, je visitais la mine de Poullaouen où j'avais eu le bonheur de rencontrer Monsieur de Lavoisier. J'y avais accompagné le Chevalier de Bouflers, colonel du régiment de Chartres, qui assurait la protection du duc, cousin du roi, en visite en ces lieux. Le Chevalier attendait la guerre avec impatience alors que je l'espérais lointaine. Nous ne savions pas encore que les dés avaient déjà été jetés. Aujourd'hui je chevauche auprès d'un convoi de charrettes où, sur des lits de paille, gémissent, hurlent de douleur, ou déjà agonisent, les marins et soldats de la Belle-Poule qui a subi les premiers coups de l'ennemi.

 

Hier, 18 Juin, peu de temps après que la cloche de l'église de Saint Houardon ait sonné les douze coups de minuit, un sergent du régiment de Chartres est venu frapper à la porte de notre domicile sur le quai du Léon. Il me fallait, me dit-il, me rendre d'urgence auprès du Chevalier de Bouflers en emportant avec moi quelques vêtements en état d'affronter les intempéries ainsi que mes instruments de chirurgie.

 

Rapidement rejoint je trouvais le Chevalier dans un inhabituel état d'excitation. Nous avons la guerre me dit-il,

 

- Un messager vient de me faire savoir que je dois me rendre d'urgence avec un fort détachement de troupes sur le rivage de Plouescat où nos navires ont engagé le combat avec la flotte anglaise. Nos équipages ont subi de lourdes pertes. Nous devrons leur porter secours et convoyer les blessés jusqu'à l'hôpital de la marine installé au Folgoët, près de Lesneven.

 

Finis les doutes. La seule chose qui comptait à présent était de soulager les souffrances et d'arracher à la mort le plus d’hommes possibles, fussent-ils nos ennemis si le hasard des combats en avait fait nos prisonniers. J'essayais surtout d'être attentif à la route empruntée afin de ne pas laisser aller mon imagination.

 

Fort heureusement le Chevalier ne me laissait pas le temps de penser. Il m'expliquait ce qu'il croyait savoir de l’événement tel que l'un de ses lieutenants, en poste à Brest, le lui avait rapporté.

 

N'étant pas marin il savait seulement qu'une frégate du nom de La Belle Poule et portant 30 canons avait été attaquée par un navire de la flotte anglaise au large de Plouescat. Il semblait qu'elle était particulièrement visée car en avril de l'année précédente elle avait déjà été prise en chasse par un navire anglais qui la soupçonnait d'être un corsaire américain, ceux-ci s'abritant parfois sous le pavillon français. A nouveau, en janvier de cette année, elle avait été interceptée par deux navires anglais de 74 canons exigeant de la visiter. On répétait à Brest la réponse de son capitaine, Charles de Bernard de Marigny : «Je suis la Belle-Poule, frégate du Roi de France. Je viens de la mer et je vais à la mer. Les bâtiments du Roi, mon maître, ne se laissent jamais visiter.»

 

Le panache de la réponse avait-il été suffisant ? Les Anglais le laissaient poursuivre sa route sans savoir qu'il avait à son bord un représentant important des insurgents qui devait s'embarquer à Brest pour un retour aux Amériques. La rumeur s'était même répandue que ce personnage était Franklin en personne. Les espions anglais n'étant pas inactifs à Brest, la nouvelle de cet échec avait dû filtrer jusqu'à Londres et tout laisse à penser que les officiers de la flotte anglaise, responsables de cet échec, avaient dû subir de sévères remontrances et que leur désir de revanche était à la mesure de l'affront subi.

 

Et voilà que, le 15 juin la Belle-Poule revient faire flotter le pavillon français dans la Manche. Le comte d'Orvilliers, commandant de l'armée navale, avait chargé le capitaine Chadeau de La Clocheterie de l'y mener pour une mission de surveillance. Elle y était accompagnée par trois autres navires de moindre puissance.

 

 Le mercredi 17 Juin, elle avait été attaquée et avait dû livrer bataille contre une frégate anglaise envoyée par l'amiral Keppel dont la flotte croisait au large. La rumeur faisait déjà état de la glorieuse victoire du navire français.

 

Quand nous avons retrouvé la frégate, elle était en réalité en pitoyable état et en très mauvaise position. De prétendus pilotes locaux, qui disaient connaître la côte, l'avaient menée dans un endroit parsemé de roches où elle avait talonné. A portée étaient mouillés quatre bâtiments anglais dont on pouvait craindre qu'ils n'envoient des chaloupes pour l'attaquer ou l'incendier. Le Chevalier de Bouflers, dont le bataillon avait reçu le soutien d'une centaine de soldats d'un autre régiment, fit immédiatement rechercher des chaloupes dans tout le pays environnant afin d'amener des troupes à bord de la frégate et s'opposer à un éventuel débarquement anglais. La nuit étant venue il fit allumer de nombreux feux tout le long de la côte pour simuler les bivouacs d'une troupe importante.

 

Au matin, les vaisseaux anglais avaient levé le siège et le Chevalier semblait déçu de voir à nouveau la guerre s'éloigner sans avoir pu échanger quelques salves. Pourtant le spectacle de la guerre était bien devant nous.

 

Nous avions rejoint M. de la Clocheterie à son bord. Il était très affecté par les pertes subies. Il avait à déplorer la mort d'une trentaine de ses hommes et en particulier celle de son capitaine en second, M. Le Grain de Saint-Marceau. Une centaine d'autres étaient sévèrement blessés. Bien que blessé lui-même, il ne pensait qu'a mobiliser tout ce qui restait de son équipage pour remettre son navire en mesure de naviguer et de combattre. Il ne lui restait plus que la moitié de ses matelots mais ceux-ci ne prenaient aucun repos, négligeant même de manger. Ils se savaient victorieux. La frégate Arethusa qui les avait attaqués avait dû rompre le combat après la perte d'un mât. Cela décuplait leurs forces.

 

Je ne pouvais détacher mes yeux des blessés couchés sur la paille des charrettes qui allaient les amener jusqu'à l'hôpital du Folgoët. L'un avait un bras arraché, l'autre une jambe. Un autre avait eu les deux jambes emportées au niveau des cuisses. Sans les premiers soins qui leur avaient été donnés par le chirurgien du bord, ils se seraient déjà vidés de leur sang. Plusieurs avaient des membres hachés par la mitraille et les éclats de bois arrachés aux gréements par les boulets ennemis. Je savais déjà que sans une amputation rapide la gangrène les emporterait dans d'atroces souffrances.

 

Devant leurs officiers chacun faisait assaut de courage, refusant de se plaindre et ne pensant qu'à partager la gloire de la victoire. Je n'ignorais pas que, le temps passant, leurs corps, pour le moment encore anesthésiés, sentiraient monter des douleurs que même le laudanum que je pourrais leur faire absorber ne calmerait pas. Je savais aussi que, pour ceux qui survivraient, le plus dur serait d'affronter la nouvelle vie qu'ils n'imaginent pas encore.

 

Le Chevalier étant resté sur place dans le but d'accompagner par la côte le retour de la Belle-Poule jusqu'à Brest, je partais seul avec le convoi de blessés vers l'hôpital du Folgoët.

 

20 juin.

 

L'hôpital est un ancien couvent d'Ursulines, vaste mais sans l'architecture qui conviendrait à un tel édifice. Destiné à y soigner les blessés de la marine, on se demande pourquoi il est si loin de Brest et pourquoi le port ne dispose pas d'un hôpital assez vaste pour y recevoir tous les malades et blessés de la flotte. Combien de matelots ne sont-ils pas morts sur les charrettes qui les amenaient au Folgoët ?

 

L'hôpital comprend treize salles, vastes et bien aérées, et environ cinq cents lits. Si l'eau y était plus abondante, ce serait un très bon établissement. Elle fait pourtant défaut en un moment où il faudrait pouvoir laver à grandes eaux les tables et les sols imprégnés d'un sang poisseux.

 

Depuis hier un étrange phénomène s'est produit. Pour sauver les hommes que l'on m'apporte je fais abstraction de la pitié qu'ils m'inspirent. Seuls les gestes techniques comptent. La science qui m'a été enseignée est devenue un rempart contre l'émotion.

 

Le combat de la Belle-Poule au large de Plouescat.

 

Ma trousse de chirurgien de marine, oeuvre du coutelier Morier de Brest.

Un cadeau de mon oncle Mazéas.

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voir en complément dans "documents" : Le combat de la Belle-Poule

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Gérard Borvon - dans Romans
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29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 15:10

Fragments du journal de Sébastien le Braz trouvés dans le grenier d'une antique maison du quai du Léon à Landerneau.

 

Personnage imaginé, Sébastien le Braz est un jeune chirurgien de marine au temps de la guerre d'indépendance des Etats d'Amérique. Les évènements qu'il vit et les personnes qu'il rencontre sont par contre réels.

 

 

Le jour où j'ai rencontré Lavoisier à Poullaouen en Bretagne.

 

Le combat de la Belle-Poule.

 

Mon oncle Guillaume Mazéas.

 

Souvenirs électriques du collège de Quimper.

 

Déclaration d'indépendance des Etats Unis d'Amérique.

 

Visite de l'empereur d'Autriche Joseph II à Brest.

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 13:43

Hier, préoccupé par la fièvre d'un soldat du régiment de Chartres qu'aucun de mes remèdes ne semblait vouloir guérir, j'ai porté la main sur un manuel si souvent ouvert : La pharmacopée des pauvres, accompagnée d'observations sur chaque formule par le docteur W**, membre du Collège Royal des Médecins de Londres. Ce livre, dont la reliure commençe à bailler, est un cadeau de mon oncle Guillaume. Emporté par une rapide maladie il y a trois ans, il a été le tuteur de ma jeunesse. Son absence me pèse encore.

 

Ce livre m'est doublement important. Par son contenu d'abord mais aussi par le fait que, même si son nom ne figure pas sur l'ouvrage, le traducteur du texte, initialement écrit en anglais, est mon oncle lui-même. Il a été publié en France, il y a environ vingt ans et a inspiré depuis nombre d'ouvrages similaires. Il demeure une référence.

 

L'ouvrage, travail collectif des médecins des collèges de Londres et de Edimbourg, se propose de regrouper les remèdes les plus simples, les plus efficaces et, surtout, les moins chers, testés dans leurs hôpitaux et dans ceux des armées anglaises. Je relis toujours avec tendresse certaines phrases de l'introduction dans lesquelles je reconnais le solide pragmatisme de mon oncle allié à une permanente recherche de la rigueur scientifique  :

 

« Parmi les avantages que la Pharmacie peut retirer de cet ouvrage, il en est un sur lequel on ne saurait trop insister : c'est la simplicité qui règne dans les formules. Cette épargne judicieuse, cette économie savante, a exigé plus de lumières que n'en fournit la pesante érudition des Commentateurs d’Hippocrate. Il est en effet plus difficile de suivre les traces de la simple nature que le torrent d'un Système imaginaire ou d'une explication hasardée »

 

A les relire, ces propos me mettent toujours en joie. Tellement justifiés, mais révolutionnaires pour leur temps, ils ne pouvaient manquer de provoquer la fureur des médecins de l'Académie. D'ailleurs, habile et provocateur à la fois, mon oncle anticipait leurs réactions :

 

« sensibles au bien de l'humanité, nous recevrons avec plaisir les avis de ceux qui auront le courage de perfectionner cette méthode et nous plaindrons, sans nous en offenser, ceux qui la contrediront. »

 

Guillaume Mazéas, mon oncle, le frère de ma mère, est né à Landerneau, dans la paroisse de Saint Houardon, en 1720. Son père, mon grand-père, que j'ai peu connu, était notaire et Procureur Royal dans cette ville. Après des études au collège des jésuites à Quimper, il a rejoint le collège de Navarre à Paris où son aîné de sept ans, Jean-Mathurin, enseignait déjà les mathématiques après y avoir lui-même été élève. Le collège de Navarre… Comment oublier les années que j'y ai moi-même passées, suivant ainsi leur exemple après, je dois le reconnaître sans honte, avoir bénéficié de leur part de recommandations que je me suis efforcé d'honorer.

 

Mon oncle Jean-Mathurin, déjà célèbre auteur d'un manuel de mathématiques réputé, m'intimidais. Malgré la bienveillance qu'il me manifestait et la qualité de ses cours, je n'ai pas été déçu d'avoir pour professeur l'un de ses collègues.

 

Pendant mes années parisiennes mon oncle Guillaume était revenu en Bretagne et, plus précisément, à Vannes où il occupait la fonction de chanoine de la cathédrale. Il continuait à y être très actif dans le domaine scientifique, étant régulièrement sollicité pour des sujets concernant la région. C'est ainsi qu'il perfectionna l'usage de la soude extraite des cendres de varech où encore qu'il mit au point une méthode pour la la teinture des indiennes, ces toiles importées des Indes par le port de Lorient. Je continuais à le voir lors de ses séjours répétés à Paris et surtout j'entretenais avec lui une correspondance régulière.

 

Il partageait son extraordinaire érudition avec ceux de ses contemporains qu'il avait rencontrés à l'occasion des multiples voyages que ses fonctions avaient engendrés.

 

A sa sortie du Collège de Navarre, il fut d’abord employé comme secrétaire, à Rome, à l’ambassade française auprès du Vatican. A cette occasion il s’intéressa aux antiquités romaines et rencontra des savants étrangers ayant les mêmes curiosités que lui. En particulier il devint le correspondant de Stephen Hales, scientifique anglais de grand renom et membre de la Société Royale des Sciences d'Angleterre. Cette relation lui vaudra une bonne connaissance de l'anglais qu'il m'invita à pratiquer à mon tour. Il eut ainsi le suprême honneur, d'être nommé membre de la prestigieuse Royal Society. Il était par ailleurs membre correspondant de l'Académie des Sciences française qui publia nombre de ses mémoires. En confidence il me parla même de Voltaire, relation sulfureuse pour l'abbé qu'il était. Celui-ci le désignait sous le sobriquet "d'abbé électrisant" suite aux expériences concernant le paratonnerre auxquelles il avait participé.


 

Depuis 1751, de retour à Paris, il occupait la fonction de bibliothécaire du Duc de Noailles, amateur averti de tout ce qui touche aux sciences. C’est à ce moment qu’il vécu la période la plus exaltante de sa vie scientifique : la première expérimentation du paratonnerre imaginé par Franklin.


 

Combien de fois ne l'ai-je pas entendu me faire le récit de ces journées mémorables. J'en ai encore le détail.


 

Franklin avait déjà 40 ans, me disait-il alors, et était un autodidacte accompli qui animait une société philosophique à Philadelphie. C'est alors qu'il rencontra l’électricité. Un voyageur venu d’Angleterre avait apporté quelques livres et surtout du matériel de démonstrations électriques. On venait de découvrir le phénomène de la fameuse bouteille de Leyde que l'on charge d'électricité et qui provoque un choc violent à l'imprudent qui la manipule de façon malhabile.


 

La mode était alors de produire en public les expériences, déjà spectaculaires, que permettait l’électricité. Franklin, qui est d’une extrême habileté manuelle, avait amélioré ces expériences et fait de nouvelles observations. Parmi celles-ci, celle du pouvoir des pointes par lesquelles se décharge un corps électrisé, ce qui l’amena rapidement à imaginer la paratonnerre : une pointe conductrice dressée vers les nuages.


 

Franklin fit part de ses expériences dans une correspondance avec le citoyen britannique Peter Collinson. Celui-ci chercha à les faire publier par la "Royal Society", l’Académie des Sciences anglaise. Les scientifiques anglais ne voulurent pas reconnaître comme l’un des leurs cet amateur, qui plus est, des colonies d’Amérique. Ce fut un refus.


 

Persuadé de la valeur du contenu des lettres de Franklin, Peter Collinson ne voulut pas renoncer et les publia à son compte. Le livre arriva en France où il fut traduit et tomba entre les mains du naturaliste Buffon qui eut l’idée de faire réaliser en public les expériences de Franklin par son ami Dalibard, spécialisé dans ce domaine. Le succès fut foudroyant ! A tel point que feu notre précédent Roi désira assister à ces expériences. Une séance spéciale fut donc organisée pour Louis le Quinzième chez le Duc de Noailles à laquelle Guillaume Mazéas fut impliqué en tant que bibliothécaire.


 

Enhardi, Dalibard décida de tenter l'expérience du paratonnerre que personne, pas même Franklin, n’avait réalisée jusqu’à présent. Elle fut faite à Marly le 13 mai 1752. Une perche conductrice fut dressée au passage d’un nuage d’orage et le premier éclair fut reçu par le nommé Coiffier, un ancien dragon dont l'Histoire retiendra qu'il est le premier à avoir capté la foudre.


 

L'oncle Mazéas me décrivait avec humour la hâte du curé de Marly à tenter lui-même l'expérience avant d'en faire parvenir la narration à M. Delor. Il s'amusait de l'inquiétude du digne ecclésiastique quand on lui signala l'odeur de soufre qui le suivait depuis cette expérience : n'y aurait-il pas quelque chose de diabolique à défier ainsi le feu du ciel ?


 

Oubliant le danger, la frénésie s'empara alors des cabinets et salons parisiens. Chacun voulu tenter l’expérience. Mon Oncle Mazéas me raconte que, pris dans le feu de l'action et oubliant toute prudence, il avait dressé lui-même une tige de fer à son domicile et fait arriver un fil conducteur dans sa chambre pour pouvoir continuer ses observations, même la nuit sans quitter son lit, si un nuage arrivait. Le jeu consistait alors à approcher la main de l'extrémité du fil et à en recevoir la secousse électrique. Mon oncle se souvenait encore du jour où, les secousses étant accompagnées d'une insupportable douleur, la crainte qui s'était emparée des dames présentes l'obligea à démonter toute l'installation. Il fallait les en remercier, disait-il, car peu de temps après il devait apprendre la mort du physicien Richmann foudroyé dans des circonstances semblables.


 

Persuadé de l'importance de l'expérience, l'oncle Mazéas s'empressa d’informer la Royal Society du succès rencontré à Marly par une lettre adressée à Stephen Hales. C'est donc lui qui fera connaître à Franklin et à ses compatriotes le succès de l’expérience qu'il avait imaginée. C'est à cette occasion qu'il sera admis comme membre à part entière de la Royal Society, ce qui était une promotion inespérée pour un jeune homme de trente ans.


 

Mon oncle se plaisait à répéter que si l'idée du paratonnerre était venue d'Amérique, les premières expériences se sont faites en France. J'ai récemment trouvé à la bibliothèque de l'Académie de Marine le recueil des œuvres de Franklin publiées en France en 1773 dans une traduction de M. Barbeu Dubourg. Les lettres de mon oncle y figurent. Il les y avait certainement lues sans rien m'en dire.


 

Le destin lui a refusé le plaisir de rencontrer physiquement le savant et philosophe de Philadelphie. Le 3 décembre 1776, Benjamin Franklin débarquait du Reprisal, navire américain, dans le port de Saint-Goustan à Auray, près de Vannes. Mon oncle n'a pas eu la joie de l'y rencontrer avant qu'il rejoigne Paris pour y occuper la fonction d'ambassadeur des États d'Amériques. Une sévère maladie l'avait emporté peu de temps auparavant.


 

Alors que la guerre menace à nouveau je veux me rappeler que mon oncle considérait la collaboration entre scientifiques de différents pays comme une gage de paix. Rien, même les guerres, ne devait rompre cette chaîne. Constatant, en1755, que les relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre étaient au plus bas il écrivait à son correspondant Stephen Hales une lettre dont il avait conservé une copie que j'ai recopiée à mon tour.


 

«Je vois avec douleur, écrivait-il, que les deux nations sont à la veille d'une guerre, mais je puis vous assurer que ce châtiment de la Providence que les hommes s'attirent par leurs crimes et leur irréligion ne diminuera jamais en moi, ni l'estime que j'ai pour votre nation, ni la reconnaissance que je dois à votre amitié. Il est triste que deux nations qui s'estiment mutuellement travaillent à leur destruction. Quoi qu'il en soit, laissons cette affaire à nos souverains respectifs et travaillons toujours au bonheur des hommes».


 

Vingt ans se sont écoulés mais aucun des mots de mon oncle Guillaume ne m'est étranger. Comme chirurgien je voudrais n'avoir qu'un seul objectif, le bonheur et la santé des hommes. Bien que chirurgien militaire je ne peux considérer le peuple anglais, dont je comprends la langue, comme un peuple ennemi. Je sais que je soignerai avec autant de compassion le marin prisonnier que le blessé de nos rangs.


 

Mais revenons à notre Pharmacopée des Pauvres. Quel remède contre la fièvre qui me préoccupe ? Pourquoi pas la décoction à base d'écorce du quinquina et de Serpentaire de Virginie additionnée de sirop d’œillet rouge. Les composants existent à la pharmacie de l'hôpital. Je lis que « ce remède se donne avec un succès étonnant aux personnes attaquées de fièvre maligne connues depuis peu sous le nom de Fièvre d'Hôpital. Elle se gagne en respirant le mauvais air qu'exhalent des personnes mal-propres rassemblées dans un lieu fort étroit, soit que ce mauvais air provienne de la mal-propreté, soit de la putréfaction des haleines ». On me conseille d'y ajouter la prise d'un très bon vin. J'imagine que nos malades ne refuseront pas ma tisane si je leur promets de la faire suivre d'une mesure de l'un de ces vins que nous recevons de Bordeaux et dont la Marie-Jeanne, la goélette de l'armateur Gillard, vient de mettre à terre plusieurs fûts sur le quai de Landerneau.

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Voir aussi :

Jean-Mathurin et Guillaume Mazéas. Deux savants Landernéens au siècle des lumières.

 

Essai sur les moyens les plus propres a conserver la santé des gens de mer

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 13:05

Des romans aux romances, la fée électricité est une muse qui inspire le poète et le musiciens.

 

Quelques perles glanées ici où là.

 

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Joe Dassin - Fais moi de l'électricité

 

 

Toi, tu me fais de l’électricité
Tu fais monter ma tension
Pour ne pas tomber dans la lubricité
Faudra que je fasse attention
Tous les soirs tu m’allumes
Le matin tu m’éteins
Mais même si tu dois tout faire sauter
Fais-moi de l’électricité

 

Hier encore, j’étais comme vous et moi
Un citoyen parfaitement normal
Et puis voilà qu’un soir j’entends des voix
C’est toujours comme ça qu’on tourne mal
Tu disais : « Hello chéri » Allons, n’insistez pas
« Hello chéri » Mais il ne faut pas me le dire deux fois
Car voilà

 

Toi, tu me fais de l’électricité
Tu fais monter ma tension
Pour ne pas tomber dans la lubricité
Faudra que je fasse attention
Tous les soirs tu m’allumes
Le matin tu m’éteins
Mais même si tu dois tout faire sauter
Fais-moi de l’électricité

 

Il y a évidemment des tas d’inconvénients
Rapport à la consommation
Et comme tu marches sur tous les courants
Des fois tu fais sauter mes plombs
Mais tu dis « Hello chéri » Allons n’insiste pas
« Hello chéri » Mes batteries sont à plat
Mais voilà

 

Toi, tu me fais de l’électricité
Tu fais monter ma tension
Pour ne pas tomber dans la lubricité
Faudra que je fasse attention
Tous les soirs tu m’allumes
Le matin tu m’éteins
Mais même si tu dois tout faire sauter
Fais-moi de l’électricité

 

Ecouter ici

 

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ÉLECTRICITÉ de Jean-Louis Aubert.

 

 

Ombres d'amour et visages

Vu tes yeux bleus dans un café

Juste un geste, fais le reste

Bu tes yeux verts dans un café noir

On dansait sur des machines

On chantait dans les clubs

De nous donner le meilleur

Fais de nos corps les veilleurs

Cité, j'ai le droit de citer

Cité, ton ÉLECTRICITÉ

Cité, me rend tout excité

C'est ça la densité

Danse, danse, danse

Cherchons les formes au milieu du puzzle

Changeons de forme

Nous ne serons plus jamais seuls

Sous ta peau l'animal

Te fait un peu moins mal

On dansait sur des machines

Danser, danser

On chantait dans les clubs

Chanter, chanter

De nous donner le meilleur

Donner, donner

Nous emmenait, nous emmenait, nous emmenait

Ailleurs!

Cité, j'ai le droit de citer

Cité, ton ÉLECTRICITÉ

Cité, me rend tout excité

Cité, et c'est la densité

Cité, ton élasticité

Cité, ton ÉLECTRICITÉ

Cité, ne fait que m'inciter

Cité, c'est ça la danse cité

Cité, complice

Cité, complexe

Cité, capacité

Élasticité, férocité, simplicité, nécessité

Viva, viva cité

Viva Viva Viva Viva

Cité

Viva Viva Viva Viva

Cité, ton ÉLECTRICITÉ, cité

Cité, c'est la densité, cité

Danse, Danse, Danse, Danse

 

Ecouter

 

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La Facture D'électricité Miossec

 

 

J'ai pris peur de tes baisers
Comme on prend peur des araignées
Je ne savais plus où me planquer
Le fond du trou
L'envie de gerber
Je n'ai toujours pas payé la facture d'électricité.

 

Qu'est ce qui a bien pu nous arriver
Nous ne sommes plus les mêmes depuis samedi dernier
Tu sais je l'avais pourtant rangée avec l'échographie du bébé

 

Ne me secoue surtout pas
Car je suis plein de larmes
J'ai perdu la force de prendre les armes
J'ai perdu la foi j'ai perdu mon âme

 

Qu'est-ce qui a bien pu se passer
Depuis que je me suis fait licencier
Je perds la tête dans mes pensées
J'en oublie même de te toucher

 

Ne me secoue surtout pas
Car je suis plein de larmes
Je n'ai plus l'écorce
J'ai perdu mon âme
J'ai perdu la foi
J'ai perdu le charme

 

Ne me secoue surtout pas
Car je suis plein de larmes
J'ai perdu la force de prendre les armes
J'ai perdu la foi
J'ai perdu mon âme

 

J'en arrive même à t'oublier parfois Clara
J'en arrive même à te trahir parfois Clara
J'en arrive même à te maudire parfois Clara
J'en arrive même à te trahir parfois Clara.

 

Ecouter

 

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Pascal Obispo. Electricité

 

 

On se ressemble
Nos pôles
Sont les mêmes
A 220 volts
Tu sais trop bien
Ce que ça nous donne
Surfer sur les larmes
Sur les courants
Ne nous mène à rien
Autant glisser

Les doigts dedans

 

[Refrain] :
L'électricité
Y a de l'électricité dans l'air
Y a des étincelles, des éclairs
L'électricité
Qui nous fait ce drôle d'effet
Mais ailleurs qui pourrait
Nous donner cette électricité

 

tu la sens
Dans les moindres recoins
Tu la sens s'enflammer
Ta fleur, ta peau touchée
Encaisse l'électrochoc
Et retiens
Ça fait froid dans le dos
Ce n'est qu'un courant d'air chaud

 

[Refrain]

 

Lumière entre nous
La nuit

Le jour n'importe où
Brûle nos sens
Sauve les apparences
J'allumerai le feu
Aujourd'hui si tu veux

 

[Refrain]

 

Ecouter

 

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Jennifer. Les jours électriques

 

 

Ecouter

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Gérard Borvon - dans Romans
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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 06:38

  La France se prépare à soutenir la guerre d'indépendance américaine, Brest et sa région sont en pleine effervescence. Sébastien Le Braz, jeune chirurgien de marine, tient sont journal. Deux siècles plus tard, des fragments en sont retrouvés dans le grenier d'un manoir en cours de démolition dans sa ville natale de Landerneau.

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Je me nomme Sébastien Le Braz. Je suis né en 1753 dans la ville de Landerneau en Bretagne. Cette journée du 10 juin 1778 restera, j'en suis certain, l'une des plus mémorables de l'année de mes 25 ans. Quelques jours plus tôt le Chevalier de Bouffllers, colonel du premier régiment d'infanterie du Duc de Chartres, cantonné à Landerneau, m'avait proposé de l'accompagner à Poullaouen où il devait assurer la protection du Duc, cousin du Roi, à qui il avait pris la fantaisie de vouloir visiter les mines de plomb argentifères exploitées dans cette localité.

 

Diplômé depuis deux ans de l'école Royale de Chirurgie Navale de Brest, j'avais rencontré le Chevalier, en mars de l'année précédente, peu de temps après l'arrivée de son régiment à Landerneau. Ses troupes étaient en mauvais état et pour répondre à la requête des édiles de Landerneau qui craignaient que la gale et les maladies «honteuses» ne se répandent dans la population, Mr. De Champeroux, le commissaire des guerres installé à Brest, leur avait délégué le jeune chirurgien de marine, originaire de la ville, que je suis. Sans doute avait-il plaidé ma bonne connaissance de la cité, passage obligé entre le Léon et la Cornouaille, pour faire oublier le soupçon d'inexpérience que mon jeune âge ne manquerait pas de susciter.

Uniforme de chirurgien de la marine.

Habit "gris d'épine" à veste et revers pourpre.

Boutons à l'ancre enlacée des serpents d'Epidaure.

 

Mr Daumesnil, le maire, s'étant refusé à installer des lits chez l'habitant pour les soldats réputés "vénériens" ou "galeux", ceux-ci avaient trouvé un asile provisoire au couvent des Ursulines, un vaste bâtiment qui était loin d'être totalement occupé. J'y avais fait au mieux, avec le peu de moyens dont je disposais, la gale et la gonorrhée n'étant pas les seules maladies dont étaient affectées les troupes souffrant, en particulier, de fluxions de poitrine après le climat humide et froid qui avait été celui de l'hiver passé.

 

Je crois avoir réussi à convaincre le chevalier, qui me surveillait du coin de l'oeil, de ma capacité à soigner ses soldats. Il a même été jusqu'à flatter mon orgueil en avouant qu'il n'attendait pas autant d'expérience chez un si jeune homme. Le chevalier manifestait, à qui voulait l'entendre, une sainte aversion pour le corps de médecins à qui il reprochait d'en être restés à Hyppocrate, masquant leur ignorance sous le vernis des formules latines. La pratique des armées lui avait fait connaître, disait-il, la valeur des chirurgiens militaires si régulièrement méprisés par les petits maîtres arrogants issus de la faculté.

 

De tels propos ne pouvaient que trouver écho chez le jeune chirurgien dont le Corps était si souvent en butte aux prétentions de celui des médecins de marine. A les entendre nous ne pouvions être que des exécutants justes capables, sous leur direction, de pratiquer une saignée ou de trancher un membre. Fort heureusement, l'idée se faisait jour d'une école de santé navale qui formerait à la fois médecins et chirurgiens.

 

De mon côté, j'avais pu constater que le chevalier lui-même manifestait une humanité, inhabituelle chez les officiers, vis-à-vis des hommes de sa troupe. Comment ne pas éprouver de la sympathie pour cet homme, citant Diderot en toute occasion, et dont le court séjour à Fernay auprès de Voltaire avait illuminé les années de jeunesse. A son contact, je revivais les longues discussions qui avaient animé mes années d'études au Collège de Navarre dans un Paris où se concentrait, pensais-je alors, le meilleur de la science et de la philosophie.

 

Stanislas de Boufflers

 

Stanilas de Boufflers avait alors quarante ans. Si lui-même n'évoquait que peu son passé, ses soldats et ses officiers ne manquaient pas de broder sur une vie qui offrait matière à légende.

 

Il tenait son nom de Louis-François, marquis de Boufflers. De sa mère, la belle Marie-Françoise-Catherine de Beauvau Craon, femme d'esprit maniant aussi bien la plume que le pinceau, il tenait son héritage intellectuel. Le jeune Stanislas était né en 1738, quelque part sur la route qui menait sa mère à Nancy. Son prénom, il le devait à l'amant en titre de celle-ci, Stanislas Leszczynski ancien roi de Pologne et beau-père de Louis XV, reconnu en France, jusqu'à sa mort, comme duc de Lorraine.

 

La ville de Nancy où se passa sa prime enfance était le siège d'une cour brillante qui attirait artistes et gens de lettres. La Bibliothèque Royale de Nancy et la Société Royale des Sciences et Belles-Lettres de la ville bénéficiaient alors d'une audience qui dépassait largement les frontières du duché.

 

Destiné par sa famille, contre son gré, à l'état ecclésiastique, il réussit, pour des écrits libertins, à se faire renvoyer du séminaire de Saint-Sulpice où il avait été mis en pension. Cette rébellion ayant convaincu ses proches de son inaptitude au sacerdoce, il fut doté, par son royal parrain, du titre de Chevalier de Malte. Ce titre lui assurait un revenu confortable, même s'il devait, pour le conserver, afficher un officiel célibat.

 

Il choisit alors la carrière militaire. S'illustrant par son courage dans plus d'une bataille, il se trouva rapidement promu colonel. C'est ainsi que je le rencontrai à Landerneau où son régiment attendait d'être embarqué sur un des bâtiments de l'escadre rassemblée à Brest pour la guerre qui se préparait contre l'Angleterre, au côté des insurgents américains.

 

L'attente lui semblait interminable. "Ce pays-ci est plein d'ennuis, et nous n'en serons payés par aucune gloire. Il n'est pas plus question de se battre en Bretagne qu'au couvent de la Visitation", me confiait-il avoir écrit à la comtesse de Sabran, rencontrée peu de temps auparavant et dont il était aussi follement épris qu'un jeune adolescent à son premier amour.

 

Il ne se lassait pas de m'entretenir de l'élégance de la silhouette et de l'élévation de l'esprit de celle qu'il n'osait encore désigner que comme sa "soeur". Je fus le confident de ses amours en même temps que le guide chargé de le distraire par des flâneries le long de la rivière Elorn qui traverse la ville ou par des randonnées à cheval dans la campagne environnante. Le Chevalier prisait particulièrement les bois de Brézal, proches de la ville, où le marquis de Kersauzon organisait régulièrement des chasses à courre qui attiraient l'élite de la société bretonne aussi bien que les illustres visiteurs de passage.

Comtesse de Sabran

En ce mois de Juin ensoleillé, le Chevalier s'était donc fait un plaisir de m'inviter, à son tour, à une visite dont il imaginait qu'elle ne manquerait pas d'intérêt pour le jeune homme curieux de sciences et de techniques qu'il avait cru reconnaître en ma personne. La nécessité de prévoir la présence d'un chirurgien pour parer à tout accident était d'ailleurs un bon prétexte à cette proposition.

Le voyage jusqu'à Poullaouen avait été une agréable chevauchée. Nous étions partis la veille avec le projet de trouver refuge pour la nuit dans une auberge de Huelgoat qu'un négociant en toile, habitué des collectes dans les fermes-ateliers de la région, nous avait conseillée. En montant vers les Monts d'Arrée il avait d'abord fallu traverser les régions boisées de la vallée de l'Elorn en longeant la rivière sur laquelle tournaient les roues des multiples moulins qui y traitaient ici le blé et le sarrasin, là le cuir, plus loin le papier ou le lin. J'y reconnaissais certains lieux, de moi seul connus, où je venais braconner la truite et le saumon aux jours de ma jeunesse insouciante. Au printemps, les prés s'y couvraient de jonquilles que je ramenais par brassée sur les quais de Landerneau où je trouvais toujours quelque ménagère indulgente pour me les échanger contre de la menue monnaie. C'est ainsi que, pièce après pièce, j'avais économisé le prix du premier couteau à lame pliante acheté chez Herry, le forgeron de la rue des boucheries. Je conserve précieusement comme une relique ce couteau, au manche poli par l'usage et dont la lame a perdu un bon tiers de sa largeur à force d'être affûtée. Ce jour encore, je le sens qui alourdit la poche droite de mon justaucorps.

 

La conversation allait bon train. Le chevalier me parla de Voltaire, revenu en France pour assister à la présentation d'Irène, sa dernière pièce jouée à la Comédie Française. Les nouvelles qu'il avait reçues de la Capitale le disaient en mauvaise santé.

 

- Je crains que son séjour ne soit trop long. Paris est trop jeune pour lui. La première curiosité une fois passée, on le laissera là.

 

Nous arrivions à Sizun. Une courte halte dans le bourg pour admirer l'enclos paroissial édifié au début du siècle précédent s'mposait. Le chevalier de Bouflers, dessinateur confirmé qui avait fait parvenir à Landerneau un matériel d'aquarelliste, y avait relevé sur les feuillets reliés dont il s'était muni, les éléments d'une architecture dont, à son grand étonnement, il n'avait trouvé, disait-il, les modèles que sur les palais des rives de la Loire ou encore dans les villes des Flandres. Aurait-il pu imaginer de telles savantes et élégantes construction et de si magnifiques vitraux dans ces villages aussi éloignés des cours princières ? Leur splendeur témoignait d'une richesse passée qui, pourtant déjà, semblait oubliée. Les toits moussus sommairement réparés et les peintures délavées des porches et des calvaires portaient la marque du déclin de l'industrie du tissage et du commerce des toiles de lin qui avaient fait la fortune du pays avant que les guerres répétées avec l'adversaire anglais, et l'arrêt du commerce maritime qui en avait résulté, l'aient partiellement ruiné.

 

Le Chevalier de Boufflers s'était particulièrement attaché à relever les figures de sirènes qui ornaient le pourtours de l'église, souvenir des vieux rites païens de l'eau que la religion chrétienne s'efforçait de mettre à son service à défaut de pouvoir les éradiquer. Il avait d'entrée été attiré par une sculpture sur l'ossuaire, à l'angle de l'arc de triomphe ouvrant l'enceinte de l'enclos paroissial. La Morgane aux seins nus qui y était représentée lui semblait inviter bien plus à une célébration du culte de Vénus qu'à un recueillement chrétien. Il se promettait de faire l'envoi, à la comtesse de Sabran, du dessin qu'il en avait réalisé et qu'il finirait à l'aquarelle de retour à Landerneau. Le message serait-il entendu ?

 

La Morgane de Sizun

 

Passé Sizun, les bois s'étaient clairsemés. Les larges coupes effectuées pour la construction des navires de guerre à l'arsenal de Brest avaient laissé la place aux landes et aux genêts dont l'or éclatait dans la campagne. Mais là aussi apparaissait le violet de la bruyère plus rase. Les fours des boulangers de la marine qui cuisaient le biscuit de mer avaient besoin de genêts pour la mise en chauffe. Dans cette période de préparatifs intenses, la campagne brestoise n'y suffisait plus. On venait jusqu'ici pour les récolter. Apportant leur touche à cette palette de couleurs, les champs enclos de hauts talus se couvriraient bientôt du bleu des fleurs du lin, transformant le paysage en une superbe mosaïque.

 

La dernière étape, après Commana et son église aux figures rustiques, avait fait surgir de ma mémoire l'univers des légendes dont j'avais été nourri dans ma prime enfance par Naïck, ma nourrice originaire du bourg de La Feuillée. Là, passé le col de Trévézel, s'étendait le Yeun Elez.

 

Le Yeun Elez est une large dépression occupée par une étendue marécageuse au cœur des Monts d'Arrée. En son centre se trouve le Youdic, le puits sans fond, entrée de l'enfer froid des légendes celtiques. Qui s'en approche ne trouvera d'abord qu'une flaque verdâtre mais gare à celui qui la verrait soudain bouillir, s'il ne s'échappe au plus vite il sentira le sol s'effondrer sous ses pieds et nul ne le retrouvera. Les nuits de pleine lune, des cris affreux montent du cœur du marais, tels ceux d'une meute furieuse en quête d'une proie à saisir. Ce sont les esprits des damnés qui maudissent les vivants qui les ont oubliés. Là règne l'Ankou, le serviteur de la mort. Qui a entendu le grincement des roues de sa charrette, à la tombée du jour, sait que le lendemain on sonnera pour les morts au clocher de l'église. Ainsi parlait Naïk, ma nourrice, le soir au coin de l'âtre quand les parents n'entendaient pas. Combien de nuits me suis-je réveillé, persuadé d'entendre le martèlement, sur le pavé du port, du manche de la faux de l'Ankou scandant l'avance grinçante de sa charrette.

 

L'église avait confié à l'Archange Saint Michel le soin de contenir les forces démoniaques dans le Yeun Elez. Mais les voyageurs pouvaient constater que sa chapelle, au sommet du Menez Mikaël qui dominait le paysage, menaçait ruine. En face, les rocs acérés qui couronnaient le Tuchen Kador rappelaient avec arrogance la puissance des vieux mythes dont la Nature était le seul temple.

 

Pour moi l'Arrée était d'abord le pays des guérisseurs et rebouteux qu'on venait consulter de très loin. Ma mère ne manquait pas de s'approvisionner en herbes et onguents vendus par les colporteurs et chiffoniers descendus de la "Montagne". Elle avait son préféré, Fanch le Pillaouer, qui savait la distraire des récits qu'il colportait de village en village. Ne négligeant pas l'ancienne science, je venais moi-même régulièrement rechercher ici les herbes qui guérissent et dont le secret m'avait été confié par celles et ceux que l'on désignait trop facilement comme sorcières ou sorciers. Ma bonne connaissance du parlé local, hérité des leçons de Naïck, facilitait le contact. Je trouvais chez Fanch ar Bleiz, de Botmeur, la provision de "Louzaouenn-ar-skevent", l'herbe aux poumons, la pulmonaire des français, que j'avais utilisée abandamment en tisanes associées à un sirop de miel de bruyère pour soulager mes soldats. J'y trouvais aussi la "louzaouenn-ar-goanvennoù", la petite consoude, dont je faisais des pommades contre les engelures. J'ignorais généralement le nom latin ou français de tous ces "louzoù", ces herbes que Fanch ne m'avait désignées qu'en breton, mais l'expérience me prouvait qu'elles n'en guérissaient pas moins.

 

Il me procurait en particulier un mélange de sa composition, efficace contre les fièvres qui se propageaient avec une affolante rapidité dans les salles où étaient confinés les malades. Il refusait, cependant, de me donner, même seulement, le nom des herbes qui le composaient, me disant simplement les cueillir au plus près du Youdic, là où elles s'étaient montrées capables de résister aux effluves méphytiques du marais comme à l'haleine des damnés qui s'exhalaient du lieu. Je ne lui en demandais pas plus sachant qu'un malheur le menaçait, me disait-il, s'il me confiait un secret qui ne se transmettait que d'ailleul à petit-fils.

 

Arrivée tardive à l'auberge du Huelgoat où un solide ragoût de mouton, suivi d'une montagne de crêpes arrosées d'un cidre pétillant, nous avait rassasiés après la frugalité du pain et du fromage emportés pour le voyage et grignotés à Sizun. Le détachement du régiment de Chartres, arrivé la veille, avait monté son bivouac près de l'étang qui alimentait les mines. Le Chevalier de Boufflers, qui leur avait confié la malle contenant nos tenues d'apparat, indispensables pour le lendemain, ainsi que mes précieux instruments de chirurgie, avait souhaité les visiter. Les quelques mots échangés autour du feu valaient mieux, disait-il, que l'ennui de certaines soirées mondaines auxquelles on l'invitait trop souvent. On y partageait la pomme de terre sortie brûlante des cendres qui était devenue le régal de ces feux de camp depuis que Monseigneur de la Marche, l'évèque du Léon, qui en avait gagné le surnom de Eskob ar patatez, en avait encouragé la culture quelques années plus tôt.

 

Uniforme de l'infanterie de Chartres.

 

Levés tôt, suivis d'un contingent de l'infanterie de Chartres, uniforme blanc à parements et revers écarlates, nous fûmes reçu par l'un des propriétaires, le Comte Patrick d'Arcy. De Boufflers abordait avec un plaisir non dissimulé ce brillant militaire, alors âgé de 53 ans qu'il avait eu l'occasion de fréquenter sur les champs de bataille. Comment ne pas être admiratif pour un homme qui, bien qu'étant d'origine étrangère, avait été promu jusqu'au grade de maréchal de camp pour son action au service du Royaume.

 

Sur le trajet entre Huelgoat et Poullaouen, de Boufflers avait eu le temps de me tracer un portrait du personnage. Irlandais, né dans le canton de Galway en 1725, Patrick d'Arcy, dont le prénom avait été francisé en Patrice, est de ces familles jacobites qui poursuivent leur combat pour le rétablissement de la dynastie des Stuart sur le trône d'Angleterre. Emigré en France, c'est comme militaire des armées françaises qu'il avait espéré parvenir à ce but. Engagé comme capitaine dans le régiment de Condé, il s'était fait remarquer à Fontenoy en 1745, puis à la bataille de Rosbach pendant la guerre de Sept Ans. Promu brigadier, il devait assister avec douleur, à la montée en puissance de l'Angleterre et au déclin de la France. De Bouflers était persuadé que les nouvelles de la reprise de la guerre avec l'Anglais ne pourraient manquer de réveiller chez lui d'anciens espoirs et lui rappeler les projets élaborés avec ses amis jacobites pour une reconquête de l'Irlande et de l'Angleterre. Le Chevalier se promettait de s'en entretenir avec lui si l'occasion se présentait pendant la journée.

 

Patrick d'Arcy jeune.

 

Mais là n'était pas pour le moment la première préoccupation du comte d'Arcy. Si de Bouflers écrivait des vers, d'Arcy résolvait des équations. Les sciences l'avaient consolé des revers de la guerre. Recueilli dans sa jeunesse par un oncle banquier à Paris, il avait appris les mathématiques auprès de Jean-Baptiste Clairaut, l'un des plus célèbres professeurs du moment. Il se passionna alors pour les mathématiques, la physique et la mécanique. Seulement âgé de 17 ans, il présentait des mémoires de mécanique à l'Académie Royale des Sciences dont il devenait sociétaire alors qu'il n'avait que 24 ans et qu'il poursuivait dans le même temps sa carrière militaire. La mécanique et la dynamique l'intéressaient particulièrement. Son Mémoire sur les machines hydrauliques publié par l'Académie des Sciences en 1755 était encore une référence trente ans plus tard. Les machines et ouvrages hydrauliques équipant la mine de plomb argentifère de Poullaouen, qui était alors l'une des plus importante d'Europe, pouvaient témoigner de cette science.

 

Près du comte d'Arcy se tenait un homme, dégageant une autorité naturelle malgré une tenue modeste. Il se montrait attentif aux explications que le comte semblait lui donner de l'aménagement du lieu, avec force gestes à l'appui. Remarquant notre présence, le comte s'approcha pour nous accueillir et, se dirigeant vers de Bouflers :

 

  • Bienvenue sur ces terres bretonnes Chevalier. Je crois me souvenir que la dernière fois que nous nous sommes rencontrés cela sentait fortement la poudre. La bataille que nous menons ici peut sembler moins riche de gloire mais je suis persuadé que vous saurez voir que le courage des mineurs et des fondeurs peut souffrir la comparaison avec celui des soldats.

    Permettez-moi de vous présenter mon ami et confrère de l'Académie des Sciences Antoine de Lavoisier qui est de passage dans la région et nous a fait l'honneur de répondre à l'invitation que je lui ai faite de nous accompagner.

    Monsieur de Lavoisier, je vous présente le Chevalier de Bouflers, militaire et homme de lettres, aussi brillant dans les salons qu'il est intrépide sur les champs de bataille.

Rencontrer deux Académiciens, et pas des moindres, au même moment dans la commune de Poullaouen, jamais une telle chance ne m'avait été donnée pendant mes années parisiennes au Collège de Navarre ! Depuis trois ans, Lavoisier était titulaire de la Régie Royale des Poudres, sa présence à la pointe de Bretagne au moment où une guerre se préparait ne pouvait être fortuite. Nous apprendrons par la suite que quatre ans plus tôt il avait eu à analyser le minerai issu de la mine de Poullaouen dont le comte d'Arcy lui avait apporté un échantillon à l'Académie des sciences. Répondre à l'invitation du comte à l'occasion de son passage à Brest était donc bien plus qu'une marque de courtoisie. L'intérêt scientifique en était tout aussi primordial.

 

Antoine de Lavoisier.

 

Le Chevalier de Boufflers ne chercha pas à masquer l'étonnement et le plaisir que lui procurait cette annonce. Lavoisier, chimiste et fermier général, était l'une des personnalités les plus en vue de la capitale. La fréquentation régulière, à son laboratoire de l'arsenal, de Benjamen Franklin que chacun s'arrachait à Paris, ajoutait encore au prestige du jeune académicien qui, à trente cinq ans, avait commencé à bousculer les doctrines héritées des chimistes britanniques, les Black, Priestley, Cavendish, qui dominaient alors en Europe.

 

  • Permettez-moi de vous saluer Monsieur l'Académicien, j'étais loin d'imaginer la présence de deux éminents membres de votre Assemblée en ces lieux. J'imagine que nous n'aurons pas la mémoire assez vive pour retenir tout ce que nous y apprendrons. Je voudrais vous présenter à mon tour le jeune Sébastien Le Braz, chirurgien de marine de brillant avenir, qui a accepté d'être mon compagnon de route et sur qui nous pourrons nous appuyer si, par malheur, un fâcheux accident survenait à l'un d'entre-nous.

 

Quelle attitude adopter face à de tels personnages ? La main sur la poitrine, je me contentai de m'incliner.

 

  • Votre serviteur, Messieurs. En vous souhaitant, cependant, de ne pas avoir recours à mes services.

 

A en juger par le sourire des deux académiciens, la remarque, dont je me reprochais la plate banalité , semblait avoir été bien reçue.

 

Bientôt, de la route arrivant à la mine, une rumeur se mit a enfler. La foule massée sur chacun de ses côtés avait été bien chapitrée. Les cris de "Vive le Roi, Vive le Duc de Chartres", lancés par des meneurs bien répartis, étaient repris avec des sonorités dans lesquelles dominait la rudesse de l'accent breton. Un détachement de quatre cavaliers du régiment de Chartres apparut, bientôt suivi de la diligence du Duc près de laquelle chevauchait le comte de Genlis, capitaine de ses gardes.

 

C'est lui qui, le premier, avait attiré mon regard. Boufflers m'avait tant parlé de Félicité de Genlis, épouse du comte et brillante femme de lettres fréquentant Voltaire et Rousseau. Elle était surtout la maîtresse en titre du duc de Chartres depuis bientôt six ans et celui-ci l'avait désignée comme gouvernante de ses enfants. Cette fonction lui avait donné l'occasion de développer ses talents reconnus de pédagogue. Le comte, son époux, y avait gagné sa charge de capitaine, un logement au Palais-Royal et des gages de 6000 livres par an. Ainsi vont les mœurs à la Cour des Grands.

 

Madame de Genlis, jeune.

 

La visite commença rapidement après les présentations et compliments d'usage entre tous les éminents personnages accompagnant la visite. Il était connu que le comte d'Arcy considérait les mines de Poullaouen et de Huelgoat comme son chef d'oeuvre, la mise en application de tout ce qu'il avait pu exposer dans ses écrits théoriques en matière d'hydraulique. C'est donc par une description de l'équipement des mines qu'il voulut commencer la journée.

 

Celles-ci avaient chacune environ 500 pieds de profondeur et l'eau y ruisselait de toutes parts. Les puits seraient rapidement noyés s'il n'y avait eu des pompes assez puissantes pour les assécher. Ces machines devaient elles-mêmes être actionnées par un courant d'eau. Celle-ci n'existant pas sur place, il avait fallu la faire venir à grands frais par des aqueducs et des canaux.

 

Pompes d'une mine (planche de l'encyclopédie).

 

Le comte d'Arcy nous en présenta rapidement le détail. Le principal des canaux d'Huelgoat a 3000 toises de longueur. L'eau coule d'abord dans une galerie percée dans une montagne de granit. Elle est ensuite conduite jusqu'à la mine par un canal creusé à travers des rochers, des précipices et des obstacles de toute espèce. Les différents canaux qui conduisent l'eau à Poullaouen ont ensemble une étendue de 9000 toises. On a construit en outre à la tête des canaux, tant à Poullaouen qu'à Huelgoat, de vastes étangs où l'excédent de l'eau qui coule pendant l'hiver est mis en réserve pour suppléer à ce qui manquerait pendant les temps de sécheresse.

 

Le duc de Chartres ayant voulut reconnaître le tracé du canal principal, nous l'avons suivi à pied depuis la mine en direction de Huelgoat. L'effort fut récompensé. Le chemin était un véritable enchantement. On rencontrait d'abord une rivière qui ne portait d'autre nom que "Rivière des mines". Sur sa berge s'ouvrait un petit canal d'une largeur d'environ trois pieds, qui allait jusqu'à la mine afin d'y faire parvenir l'eau nécessaire pour faire fonctionner la machine hydraulique. Le chemin traversait un bois assez épais dans lequel s'ouvraient des clairières offrant de merveilleux points de vue sur la vallée en contre-bas. Le soin avec lequel le chemin est entretenu ainsi que les sièges de pierre qui y sont disposés donnent un air de jardin à la française à ce superbe paysage. Le comte d'Arcy nous explique qu'il organisait parfois des fêtes dans ces bois pour les visiteurs qu'il recevait de Paris. On y jouait de la musique, on y dansait. Les belles dames qui accompagnaient ces messieurs ne se seraient pas risquées sur un terrain boueux.

Au bout du chemin se trouvaient les machines hydrauliques qui servent à élever les eaux du fond des travaux jusqu'à la surface de la terre, c'est à dire jusqu'à une hauteur d'environ 500 pieds.Si j'ai bien retenu les explications du comte, elles sont au nombre de deux à Huelgoat et de trois à Poullaouen. Les roues à augets sont d'une taille peu ordinaire. Elles ont 30 à 35 pieds de diamètre. M. Darcy, sous les ordres duquel elles ont été construites, nous a dit avoir profité, pour obtenir le plus grand effet possible, de toutes les connaissances dont la mécanique et l'hydraulique se sont enrichies jusqu'à ce jour. Affichant une modestie qui lui faisait négliger de signaler ses propres travaux, il nous a cependant appris, avec une évidente satisfaction, que les mines de Huelgoat et Poullaouen étaient régulièrement visitées par des ingénieurs étrangers et largement copiées.

 

Le minerai de Poullaouen et d'Huelgoat est un minerai de plomb, connu sous le nom de galène, contenant un peu d'argent. C'est d'abord pour l'argent qu'elles sont exploitées. Cette mine, ainsi que presque toutes celles de cette nature, se trouve composée de filons ou espèces de tranches contenues entre deux rochers, et qui pénètrent dans la terre à une très grande profondeur. On attaque ces filons par des galeries horizontales et par des puits perpendiculaires. C'est le long de ces puits que sont placées les échelles. Malgré les prières instantes que faisaient pour l'en détourner tous ceux qui l'environnaient, c'est par cette route dangereuse que le duc de Chartres, accompagné du comte de Genlis et du chevalier de Boufflers a décidé de descendre jusqu'aux travaux les plus profonds. Un futur commandant d'escadre aspirant au grade de Grand Amiral de France pouvait-il reculer devant un tel défi ?

 

Echelles et filons dans la mine (planche de l'encyclopédie)

 

Malgré ma crainte du vide et les souvenirs d'histoires de korrigans farceurs hôtes de ces mines, dont m'abreuvait ma brave Naïck, il m'a bien fallu suivre cette équipée. Ne devais-je pas être au plus près d'un éventuel accident ?

 

La dureté du rocher qui enveloppe le minerai est telle, que les pics maniés à main d'homme ne peuvent parvenir à l'entamer. Il faut donc s'aider du secours de la poudre. Le prince affirma vouloir partager tous les dangers auxquels les ouvriers sont exposés. Il exigea qu'on fit la démonstration de l'explosion d'une mine en sa présence, et que l'exploitation se fit exactement comme à l'ordinaire.

 

Monsieur de Lavoisier qui nous accompagnait s'inquiéta de la façon dont étaient évacuées les vapeurs méphitiques issues de ces explosions. Il soupçonnait depuis peu, disait-il, que l'air contenait une partie vitale qui était absorbée et corrompue tant par les combustions que par la respiration des hommes. Il suggérait que, pour la santé des mineurs, une ventilation efficace soit réalisée. Mon émotion fut à son comble quand, se tournant vers moi, il suggéra qu'on y réfléchisse aussi pour les hôpitaux et les entreponts où vivaient et dormaient les équipages.

 

Ce voyage souterrain dura trois interminables heures. La remontée vers la lumière sur des échelles aux barreaux humides ne se fit pas sans difficultés et la solide collation qui nous attendait à la sortie fut accueillie avec un plaisir non dissimulé. Profitant de ce moment de complicité, le Chevalier de Boufflers voulut interroger Lavoisier sur les impressions qu'il avait retenues de son passage à Brest quelques jours plus tôt.

 

"J'ai eu sous les yeux le spectacle de la plus grande partie des forces maritimes de la France", lui répondit-il.

 

"Vingt cinq vaisseaux de ligne étaient en rade, deux étaient prêts à sortir du port, cinq ou six autres seront prêts à la fin de la campagne, m'a-t-on dit. Chaque jour la flotte fait des évolutions dans la rade et on fait détonner force salpêtre.

 

Je ne  suis pas dans le secret mais il se dit que, outre cette flotte, il y aurait une chaîne de frégates depuis le port de Brest juqu'aux côtes d'Angleterre. Elles y seraient en observation afin que par une communication de signaux on sache tout ce qui se passe en Angleterre. 

 

On saurait ainsi que l'amiral Keppel n'est pas sorti, que l'amiral Biron qui était sorti de Porsmouth est rentré à Plymouth peu de jours après."

 

Le Chevalier me confia, plus tard, que ces propos confirmaient ses craintes :

" on donnait à Brest le spectacle de la guerre mais on ne s'y préparait pas".

 

Après le froid humide de la mine, la chaleur irradiante des fours était au programme du lendemain. Cette deuxième visite donna lieu à des échanges très techniques entre le comte d'Arcy et Monsieur de Lavoisier. Il y était question de phlogistique. Le mot ne m'était pas inconnu. Il était évoqué dans les démonstrations de chimie auxquelles j'avais assisté au Jardin des Plantes pendant mon séjour parisien. Il désignait un «feu matériel» qui s'échapperait des corps en combustion.

Suivant la théorie alors admise, les minerais ne seraient que des métaux ayant perdu leur phlogistique. L'opérations métallurgique consistait alors à le leur restituer pour retrouver le métal. Cette fonction était dévolue au charbon de bois, riche en phlogistique, que l'on devait disposer avec art dans les fours pour parvenir au résultat souhaité.

Un court débat s'engagea à cette occasion entre d'Arcy et Lavoisier, ce dernier soupçonnant une autre mécanisme faisant intervenir cette partie vitale de l'air, nécessaire aux respirations et aux combustions, dont il nous avait déjà entretenus. On sentait, sous le débat courtois, un sujet brûlant entre initiés.

Peu attiré par ces échanges scientifiques et souhaitant se montrer à l'écoute de l'agitation sociale qui se développait dans le royaume, et dont il était soupçonné vouloir tirer bénéfice, le duc de Chartres avait voulu être instruit de tout ce qui concernait la police et l'administration des mines, les lois particulières qui y étaient appliquées et les dispositions faites pour maintenir l'ordre parmi les douze ou quinze cents hommes qu'elles occupaient. Il interrogea également les propriétaires sur les dispositions prises pour assurer aux ouvriers et à leurs veuves une subsistance honnête dans les cas de vieillesse, d'infirmité ou d'accident. Les réponses faites par ceux-ci ne pouvaient pas manquer de répondre au souhait "d'humanité éclairée" affiché par le Duc.

 

Ecoutant ce discours à distance je ne pouvais oublier le spectacle que j'avais observé lors de précédentes visites dans quelques hameaux du voisinage. J'y avais trouvé des habitants au teint blême, affectés de coliques provoquées par le plomb dissout dans l'eau des puits et des ruisseaux, souffrant de la faim après avoir abandonné leurs cultures pour le maigre salaire de la mine. Les anciens, me disaient-ils dans leur breton des montagnes, se souviennent du temps où les rivières du pays étaient poissonneuses.

 

Le plus hardi s'adressait avec une véhémence contenue à l'homme des villes responsables de son malheur, et que j'étais supposé représenter :

 

- Les brochets, les saumons, les dards, les brèmes, les perches foisonnaient dans les ruisseaux et les étangs. Les écoulements des mines ont tout détruit. Tout meurt, même les arbres jusqu'à cinquante pieds des rives. Ils ont perdu leur feuilles et sont brûlés jusqu'au cœur. Les troupeaux meurent de l'herbe empoisonnée !

 

J'avais entendu les mêmes plaintes de la part des riverains de l'Elorn dans les périodes du rouissage de lin pendant lesquelles la riviére et ses affluents devenaient de véritables cloaques. Fort heureusement, pour ces derniers, les pluies d'hiver ramenaient la vie dans la rivière. Il n'en va pas de même autour des mines et tout laisse à penser que l'eau y véhiculera du plomb pendant des dizaines d'années et peut-être même des siècles.

 

Le Duc de Chartres quitterait le pays en ignorant tout de cette réalité. Pour témoigner de sa satisfaction il avait fait présent de deux tabatières d'or, l'une au sieur Grévin inspecteur général des mines, l'autre au sieur Gérard, inspecteur des fontes. Seuls quelques ouvriers, choisis par les dirigeants de l'exploitation, reçurent de sa part les preuves de sa libéralité. Le peuple, quant à lui, fut invité à de plus générales réjouissances.

 

Le comte d'Arcy, familier de nos habitudes bretonnes avait fait publier dans toute la région qu'à l'occasion de la venue du Prince des jeux seraient organisés et avait fait annoncer des prix qui consistaient en moutons, en veaux, en jeunes bœufs et en différents autres objets relatifs au goût et aux besoins des habitants de la campagne. Ces jeux qui consistent principalement dans des luttes, où se développent à la fois la force et l'adresse, furent célébrés en présence du Prince, et les prix décernés le furent à son jugement, sur les conseils éclairés du comte, bon connaisseur des règles de la lutte telle qu'elle est pratiquée chez nous. Plus de trois mille personnes s'étaient rassemblées pour la fête. On reconnaissait à leurs costumes les différentes guises du pays. De Saint Thégonnec à Pleyben, de Chateaulin à Carhaix, et même depuis Quimper, on avait cheminé toute une journée pour ne pas manquer l'évènement. Comme l'enceinte de l'arène où se tenaient les luttes était trop resserrée pour les contenir, une partie du public s'était répandue dans la prairie voisine où s'exécutaient, au son des cornemuses et des bombardes, des danses à la manière des différents pays, celles de la montagne d'Arrée étant les plus applaudies.

 

Monsieur de Lavoisier semblait fasciné par le spectacle. M'ayant vu intéressé par ses propos sur la ventilation des mines et ses idées concernant les combustions, il s'était rapproché de moi. Il me confia que ce spectacle retraçait pour lui le tableau des mœurs antiques tels que ceux que nous décrit Homère. Craignant qu'il ne m'attribue une naïve crédulité, je n'ai pas osé lui parler de la légende transmise de génération en génération selon laquelle le peuple breton du roi Arthur et de l'enchanteur Merlin serait l'héritier direct de celui des Troyens arrivés jusqu'à nos rives en suivant Enée dans son exil.

 

Luttes bretonnes; "moeurs antiques tels ceux que nous décrit Homère".

 

Le retour a Landerneau nous sembla se faire avec une extraordinaire rapidité tant les commentaires sur les journées passées à Poullaouen et Huelgoat allaient bon train. Au fur et à mesure que nous nous rapprochions de Landerneau, la guerre retrouvait sa place dans l'esprit de de Boufflers. L'amertume était sensible dans ses propos.

 

  • La guerre paraît s'allumer de tous les côtés mais j'ai encore bien de la peine à y croire. Il me semble que personne n'est assez fort pour l'entreprendre, ni assez faible pour y être forcé. Si elle a lieu, mon régiment devrait être embarqué avec le duc de Chartres pour une descente en Angleterre. Mais il me semble qu'on ne songe guère à une expédition de cette nature. On verrait beaucoup plus de mouvements de troupes, on rappellerait les soldats et officiers absents, on ferait des préparatifs de toute espèce… Mais, je le crains bien, nous n'irons point en Angleterre, et l'Angleterre ne viendra point ici. Nous passerons des années dans l'attente de ce qui n'arrivera pas, et plutôt avec l'air de craindre la guerre que de la préparer. Au lieu d'avoir la fièvre, nous aurons le frisson, ce qui n'est point du tout héroïque. Il n'y a rien de pis que le prélude de guerre que nous faisons. Mon régiment souffrirait moins en campagne. Il est fatigué, morcelé, ruiné, infecté de scorbut, de gale... Il ne nous manque plus que la peste que j'attends. La guerre en personne serait bien moins fâcheuse que tout cela. Elle offrirait au moins quelque dédommagement.

 

 

Pendant qu'il se morfondait à Landerneau, loin de le dame de ses pensées, les officiers des autres régiments goûtaient, me confiait-il, aux plaisirs de la capitale.

 

  • Les tristes colonels de l'armée de Bretagne se flattent de revenir au mois de juin, mais je n'en crois rien. Il trouvent bien plus de raisons pour rester à Paris que pour revenir à Brest.

 

La guerre. Il fallait que j'y pense à mon tour. Plusieurs de ces hommes que je soignais au couvent des Ursulines m'avaient pris en amitié et m'avaient offert de ces figurines sculptées et autres objets que confectionnent les soldats en campagne. Je m'obligeais alors à oublier qu'en rétablissant leur santé je les préparais à affronter la mort ou les terribles mutilations des combats à revenir.

 

Il me fallait regarder la réalité en face. J'étais un chirurgien de la Marine Royale et la santé que je dispensais n'avait pour objet final que la souffrance et la mort. Celle de nos soldats ou celle de leurs ennemis. Fort heureusement, le pessimisme du Chevalier de Boufflers, redoutant que la guerre n'ait pas lieu, me donnait l'espoir de ne pas avoir trop rapidement à utiliser la scie et les tourniquets de ma trousse d'amputation.

 

Un superbe soleil couchant nous attendait à l'arrivée à Landerneau. Mieux valait, pour le moment, jouir des beautés de la Nature et garder en mémoire les rares moments vécus à Poullaouen, en particulier les quelques mots échangés avec Monsieur de Lavoisier qui, je le sentais, m'ouvraient de nouveaux horizons.

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Pour aller plus loin voir :

Lavoisier en Bretagne : visite aux mines de plomb argentifère de Poullaouen.

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Gérard Borvon - dans Romans
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