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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 10:09

La théorie des quatre éléments d'Aristote aurait-elle eu la même postérité si, avec Hippocrate (IVème siècle avant notre ère) et Galien (IIème siècle) elle n'avait eu son équivalent dans la médecine.

Hippocrate et Galien (crypte de la cathédrale d'Anagni)

En publiant en 2017, sous le simple titre "Hippocrate", les 700 pages d'un livre consacré à celui qui est encore considéré comme le "Père de la médecine", Jacques Jouanna, spécialiste reconnu de littérature et civilisation grecque, nous prouve que le médecin, originaire de la ville de Cos, est toujours d'actualité. Son oeuvre, écrit-il en conclusion "reste et restera l'un des monuments les plus riches et les plus impressionnants de l'éveil de l'esprit scientifique en Grèce et dans le monde occidental".

Pour qui veut en savoir plus sur Hippocrate, il faut lire le livre de Jacques Jouanna. Il allie la rigueur scientifique à une forme narrative d'une extrême fluidité, ce  qui permet à chacune et chacun d'y trouver son compte.  Rappelons que Hippocrate est contemporain de Platon dont la théorie des quatre éléments a été plus tard reprise, modifiée et complétée par Aristote. Le médecin aurait-il été l'un de leur inspirateur ?  En effet, on a traditionnellement retenu d'Hippocrate la théorie des quatre "humeurs". Humeurs, au sens primitif de liquides (humide), qui sont supposées circuler dans l'organisme humain. Chacune se verra attribuer par la suite les qualités de l'un des éléments d'Aristote :

  • la bile jaune, chaude et sèche comme le feu.

  • la bile noire (encore appelée mélancolie ou atrabile), froide et sèche comme la terre.

  • le flegme (pituite ou lymphe), froid et humide comme l'eau.

  • le sang chaud et humide comme l'air.

 

Leur équilibre est la condition d'une bonne santé. L'excès de l'une d'entre elles induit quatre "tempéraments" : colérique (bile jaune), mélancolique (bile noire), flegmatique (flegme) ou sanguin (sang).

Des remèdes découlent du modèle. Au "sanguin" on déconseillera la chaleur du vin, surtout pendant l'été, saison pendant laquelle domine le caractère cholérique de la bile jaune*. Au mélancolique froid et sec, de caractère terrestre, on conseillera des aliments chauds et humides, de caractère aérien, dont le choix dépendra de l'inspiration et de la notoriété du prescripteur. En effet, les plantes, elles-mêmes n'échappent pas aux quatre éléments. L'orge, humide et froide, est la base de nombreux régimes alimentaires. Dans les épices le feu dominera, l'oignon aura le caractère aérien, chaud et humide, le melon tiendra de l'eau, la betterave de la terre...

Se diffuse ainsi une diététique des quatre éléments, ignorant glucides, lipides, protides et vitamines mais dont le principe, "l'aliment est le premier des médicaments", retrouve une certaine vigueur aujourd'hui. Même si l'observation pertinente pouvait accompagner une bonne pratique, c'est la chimie du carbone qui pourra cependant, bien des siècles plus tard, donner une base rationnelle à la fonction des aliments.

Si un bon régime alimentaire est la base d'une bonne santé, celui-ci n'exclut pas la maladie. Celle-ci étant supposée résulter d'un déséquilibre des humeurs il importait de le rétablir. La méthode la plus simple consiste à évacuer les humeurs excédentaires. Purger par le haut et par le bas. Pratiquer des saignées. Le remède étant, hélas, souvent pire que le mal.

La doctrine et ses méthodes, qui se sont pourtant imposées des siècles durant, s'est diffusée largement à partir du deuxième siècle par l'intermédiaire de Galien, né à Pergame, ville d'Asie Mineure dont Jacques Jouanna nous rappelle qu'elle était un haut lieu de la médecine non seulement à cause de sa bibliothèque, riche en particulier des écrits hippocratiques, mais aussi de son temple consacré au dieu de la médecine Asclépios (Esculape). La ville attirait des foules de malades et de médecins. Instruit dans sa ville, Galien va poursuivre sa formation dans les principaux centres médicaux du monde antique, en particulier à Alexandrie. A partir l'année 168, il exercera à Rome pendant une trentaine d'année. Son oeuvre et celle d'Hippocrate se répandent ensuite par différentes voies.

En Occident elles se diffusent en traduction latine. En Orient, à Alexandrie, Pergame, Constantinople, elles ont continué a être lues en grec avant d'être traduites en syriaque et en arabe. Ce sont par ces traductions qu'elles nous reviennent, en particulier par le creuset du monde Andalous. Deux noms méritent d'être associés à la diffusion de la pensée hippocratique : Avicenne (Ibn Sina) et Averroes (Ibn Rochd). Le Courrier de l'Unesco, ce bel outil de communication entre les cultures et les peuples, leur a consacré deux remarquables numéros que l'on peut retrouver aujourd'hui numérisés sur internet.

Hippocrate premier écologiste ?

La doctrine a perdu sa valeur médicale. Elle a cependant laissé des traces. Dans notre vocabulaire contemporain, le mot "tempérament" désigne une tendance psychologique. Le mot "humeur", ne désigne plus un liquide mais l'état psychique du moment. Se "faire une bile noire", avoir un comportement "flegmatique", ou encore se sentir "mélancolique", sont un héritage de l'ancienne doctrine.

Dürer. La Mélancolie. 1514. Un condensé de symbolisme pythagoricien, platonicien, hippocratique, alchimique…

S'il ne reste des "quatre humeurs" qu'un vocabulaire éloigné de son sens initial, Jacques Jouanna nous montre par contre que la médecine hippocratique retrouve une actualité. Témoin, le traité des Airs, eaux, lieux qui, refusant de voir les humains soumis aux caprices des dieux, les montrent, pour la première fois, dépendants de leur environnement. Ainsi, à chaque cité correspondra un type de femme et d'homme. Les cités orientées au levant sont les plus saines, les habitants y ont " de belles couleurs et un teint fleuri" ainsi que "la voix claire".  Dans les cités regardant vers le couchant les habitants ont le teint décoloré, la voix grave et enrouée, la santé fragile. Les habitants des cités exposées au vent du Nord ont le caractère "plutôt farouche que doux". Ceux dont les cités regardent l'orient "sont supérieurs par le caractère et l'intelligence". 

Les saisons elles-mêmes influent sur la santé et le caractère, "le phlegme, froid et humide, prédomine en hiver, saison froide et humide ; le sang, humide et chaud, prédomine au printemps, saison humide et chaude ; la bile jaune, sèche et chaude prédomine en été, saison sèche et chaude ; la bile noire, sèche et froide, prédomine en automne, saison également sèche et froide". Le régime alimentaire de chacun et le diagnostic du médecin devront en tenir compte. De même pour le climat. Celui le plus sain est celui pour lequel, ni le chaud ni le froid, ni le sec ni l'humide, ne sont en excès. 

Ainsi, par le rôle donné à l'environnement, l'auteur hippocratique, nous dit Jacques Jouanna, "établit les bases premières d'une science qui est redevenue à l'honneur dans les temps modernes sous le nom d'écologie".

Voir aussi :

L'homme et les quatre éléments, par Jacques Jouanna

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