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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 13:43

Hier, préoccupé par la fièvre d'un soldat du régiment de Chartres qu'aucun de mes remèdes ne semblait vouloir guérir, j'ai porté la main sur un manuel si souvent ouvert : La pharmacopée des pauvres, accompagnée d'observations sur chaque formule par le docteur W**, membre du Collège Royal des Médecins de Londres. Ce livre, dont la reliure commençe à bailler, est un cadeau de mon oncle Guillaume. Emporté par une rapide maladie il y a trois ans, il a été le tuteur de ma jeunesse. Son absence me pèse encore.

 

Ce livre m'est doublement important. Par son contenu d'abord mais aussi par le fait que, même si son nom ne figure pas sur l'ouvrage, le traducteur du texte, initialement écrit en anglais, est mon oncle lui-même. Il a été publié en France, il y a environ vingt ans et a inspiré depuis nombre d'ouvrages similaires. Il demeure une référence.

 

L'ouvrage, travail collectif des médecins des collèges de Londres et de Edimbourg, se propose de regrouper les remèdes les plus simples, les plus efficaces et, surtout, les moins chers, testés dans leurs hôpitaux et dans ceux des armées anglaises. Je relis toujours avec tendresse certaines phrases de l'introduction dans lesquelles je reconnais le solide pragmatisme de mon oncle allié à une permanente recherche de la rigueur scientifique  :

 

« Parmi les avantages que la Pharmacie peut retirer de cet ouvrage, il en est un sur lequel on ne saurait trop insister : c'est la simplicité qui règne dans les formules. Cette épargne judicieuse, cette économie savante, a exigé plus de lumières que n'en fournit la pesante érudition des Commentateurs d’Hippocrate. Il est en effet plus difficile de suivre les traces de la simple nature que le torrent d'un Système imaginaire ou d'une explication hasardée »

 

A les relire, ces propos me mettent toujours en joie. Tellement justifiés, mais révolutionnaires pour leur temps, ils ne pouvaient manquer de provoquer la fureur des médecins de l'Académie. D'ailleurs, habile et provocateur à la fois, mon oncle anticipait leurs réactions :

 

« sensibles au bien de l'humanité, nous recevrons avec plaisir les avis de ceux qui auront le courage de perfectionner cette méthode et nous plaindrons, sans nous en offenser, ceux qui la contrediront. »

 

Guillaume Mazéas, mon oncle, le frère de ma mère, est né à Landerneau, dans la paroisse de Saint Houardon, en 1720. Son père, mon grand-père, que j'ai peu connu, était notaire et Procureur Royal dans cette ville. Après des études au collège des jésuites à Quimper, il a rejoint le collège de Navarre à Paris où son aîné de sept ans, Jean-Mathurin, enseignait déjà les mathématiques après y avoir lui-même été élève. Le collège de Navarre… Comment oublier les années que j'y ai moi-même passées, suivant ainsi leur exemple après, je dois le reconnaître sans honte, avoir bénéficié de leur part de recommandations que je me suis efforcé d'honorer.

 

Mon oncle Jean-Mathurin, déjà célèbre auteur d'un manuel de mathématiques réputé, m'intimidais. Malgré la bienveillance qu'il me manifestait et la qualité de ses cours, je n'ai pas été déçu d'avoir pour professeur l'un de ses collègues.

 

Pendant mes années parisiennes mon oncle Guillaume était revenu en Bretagne et, plus précisément, à Vannes où il occupait la fonction de chanoine de la cathédrale. Il continuait à y être très actif dans le domaine scientifique, étant régulièrement sollicité pour des sujets concernant la région. C'est ainsi qu'il perfectionna l'usage de la soude extraite des cendres de varech où encore qu'il mit au point une méthode pour la la teinture des indiennes, ces toiles importées des Indes par le port de Lorient. Je continuais à le voir lors de ses séjours répétés à Paris et surtout j'entretenais avec lui une correspondance régulière.

 

Il partageait son extraordinaire érudition avec ceux de ses contemporains qu'il avait rencontrés à l'occasion des multiples voyages que ses fonctions avaient engendrés.

 

A sa sortie du Collège de Navarre, il fut d’abord employé comme secrétaire, à Rome, à l’ambassade française auprès du Vatican. A cette occasion il s’intéressa aux antiquités romaines et rencontra des savants étrangers ayant les mêmes curiosités que lui. En particulier il devint le correspondant de Stephen Hales, scientifique anglais de grand renom et membre de la Société Royale des Sciences d'Angleterre. Cette relation lui vaudra une bonne connaissance de l'anglais qu'il m'invita à pratiquer à mon tour. Il eut ainsi le suprême honneur, d'être nommé membre de la prestigieuse Royal Society. Il était par ailleurs membre correspondant de l'Académie des Sciences française qui publia nombre de ses mémoires. En confidence il me parla même de Voltaire, relation sulfureuse pour l'abbé qu'il était. Celui-ci le désignait sous le sobriquet "d'abbé électrisant" suite aux expériences concernant le paratonnerre auxquelles il avait participé.


 

Depuis 1751, de retour à Paris, il occupait la fonction de bibliothécaire du Duc de Noailles, amateur averti de tout ce qui touche aux sciences. C’est à ce moment qu’il vécu la période la plus exaltante de sa vie scientifique : la première expérimentation du paratonnerre imaginé par Franklin.


 

Combien de fois ne l'ai-je pas entendu me faire le récit de ces journées mémorables. J'en ai encore le détail.


 

Franklin avait déjà 40 ans, me disait-il alors, et était un autodidacte accompli qui animait une société philosophique à Philadelphie. C'est alors qu'il rencontra l’électricité. Un voyageur venu d’Angleterre avait apporté quelques livres et surtout du matériel de démonstrations électriques. On venait de découvrir le phénomène de la fameuse bouteille de Leyde que l'on charge d'électricité et qui provoque un choc violent à l'imprudent qui la manipule de façon malhabile.


 

La mode était alors de produire en public les expériences, déjà spectaculaires, que permettait l’électricité. Franklin, qui est d’une extrême habileté manuelle, avait amélioré ces expériences et fait de nouvelles observations. Parmi celles-ci, celle du pouvoir des pointes par lesquelles se décharge un corps électrisé, ce qui l’amena rapidement à imaginer la paratonnerre : une pointe conductrice dressée vers les nuages.


 

Franklin fit part de ses expériences dans une correspondance avec le citoyen britannique Peter Collinson. Celui-ci chercha à les faire publier par la "Royal Society", l’Académie des Sciences anglaise. Les scientifiques anglais ne voulurent pas reconnaître comme l’un des leurs cet amateur, qui plus est, des colonies d’Amérique. Ce fut un refus.


 

Persuadé de la valeur du contenu des lettres de Franklin, Peter Collinson ne voulut pas renoncer et les publia à son compte. Le livre arriva en France où il fut traduit et tomba entre les mains du naturaliste Buffon qui eut l’idée de faire réaliser en public les expériences de Franklin par son ami Dalibard, spécialisé dans ce domaine. Le succès fut foudroyant ! A tel point que feu notre précédent Roi désira assister à ces expériences. Une séance spéciale fut donc organisée pour Louis le Quinzième chez le Duc de Noailles à laquelle Guillaume Mazéas fut impliqué en tant que bibliothécaire.


 

Enhardi, Dalibard décida de tenter l'expérience du paratonnerre que personne, pas même Franklin, n’avait réalisée jusqu’à présent. Elle fut faite à Marly le 13 mai 1752. Une perche conductrice fut dressée au passage d’un nuage d’orage et le premier éclair fut reçu par le nommé Coiffier, un ancien dragon dont l'Histoire retiendra qu'il est le premier à avoir capté la foudre.


 

L'oncle Mazéas me décrivait avec humour la hâte du curé de Marly à tenter lui-même l'expérience avant d'en faire parvenir la narration à M. Delor. Il s'amusait de l'inquiétude du digne ecclésiastique quand on lui signala l'odeur de soufre qui le suivait depuis cette expérience : n'y aurait-il pas quelque chose de diabolique à défier ainsi le feu du ciel ?


 

Oubliant le danger, la frénésie s'empara alors des cabinets et salons parisiens. Chacun voulu tenter l’expérience. Mon Oncle Mazéas me raconte que, pris dans le feu de l'action et oubliant toute prudence, il avait dressé lui-même une tige de fer à son domicile et fait arriver un fil conducteur dans sa chambre pour pouvoir continuer ses observations, même la nuit sans quitter son lit, si un nuage arrivait. Le jeu consistait alors à approcher la main de l'extrémité du fil et à en recevoir la secousse électrique. Mon oncle se souvenait encore du jour où, les secousses étant accompagnées d'une insupportable douleur, la crainte qui s'était emparée des dames présentes l'obligea à démonter toute l'installation. Il fallait les en remercier, disait-il, car peu de temps après il devait apprendre la mort du physicien Richmann foudroyé dans des circonstances semblables.


 

Persuadé de l'importance de l'expérience, l'oncle Mazéas s'empressa d’informer la Royal Society du succès rencontré à Marly par une lettre adressée à Stephen Hales. C'est donc lui qui fera connaître à Franklin et à ses compatriotes le succès de l’expérience qu'il avait imaginée. C'est à cette occasion qu'il sera admis comme membre à part entière de la Royal Society, ce qui était une promotion inespérée pour un jeune homme de trente ans.


 

Mon oncle se plaisait à répéter que si l'idée du paratonnerre était venue d'Amérique, les premières expériences se sont faites en France. J'ai récemment trouvé à la bibliothèque de l'Académie de Marine le recueil des œuvres de Franklin publiées en France en 1773 dans une traduction de M. Barbeu Dubourg. Les lettres de mon oncle y figurent. Il les y avait certainement lues sans rien m'en dire.


 

Le destin lui a refusé le plaisir de rencontrer physiquement le savant et philosophe de Philadelphie. Le 3 décembre 1776, Benjamin Franklin débarquait du Reprisal, navire américain, dans le port de Saint-Goustan à Auray, près de Vannes. Mon oncle n'a pas eu la joie de l'y rencontrer avant qu'il rejoigne Paris pour y occuper la fonction d'ambassadeur des États d'Amériques. Une sévère maladie l'avait emporté peu de temps auparavant.


 

Alors que la guerre menace à nouveau je veux me rappeler que mon oncle considérait la collaboration entre scientifiques de différents pays comme une gage de paix. Rien, même les guerres, ne devait rompre cette chaîne. Constatant, en1755, que les relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre étaient au plus bas il écrivait à son correspondant Stephen Hales une lettre dont il avait conservé une copie que j'ai recopiée à mon tour.


 

«Je vois avec douleur, écrivait-il, que les deux nations sont à la veille d'une guerre, mais je puis vous assurer que ce châtiment de la Providence que les hommes s'attirent par leurs crimes et leur irréligion ne diminuera jamais en moi, ni l'estime que j'ai pour votre nation, ni la reconnaissance que je dois à votre amitié. Il est triste que deux nations qui s'estiment mutuellement travaillent à leur destruction. Quoi qu'il en soit, laissons cette affaire à nos souverains respectifs et travaillons toujours au bonheur des hommes».


 

Vingt ans se sont écoulés mais aucun des mots de mon oncle Guillaume ne m'est étranger. Comme chirurgien je voudrais n'avoir qu'un seul objectif, le bonheur et la santé des hommes. Bien que chirurgien militaire je ne peux considérer le peuple anglais, dont je comprends la langue, comme un peuple ennemi. Je sais que je soignerai avec autant de compassion le marin prisonnier que le blessé de nos rangs.


 

Mais revenons à notre Pharmacopée des Pauvres. Quel remède contre la fièvre qui me préoccupe ? Pourquoi pas la décoction à base d'écorce du quinquina et de Serpentaire de Virginie additionnée de sirop d’œillet rouge. Les composants existent à la pharmacie de l'hôpital. Je lis que « ce remède se donne avec un succès étonnant aux personnes attaquées de fièvre maligne connues depuis peu sous le nom de Fièvre d'Hôpital. Elle se gagne en respirant le mauvais air qu'exhalent des personnes mal-propres rassemblées dans un lieu fort étroit, soit que ce mauvais air provienne de la mal-propreté, soit de la putréfaction des haleines ». On me conseille d'y ajouter la prise d'un très bon vin. J'imagine que nos malades ne refuseront pas ma tisane si je leur promets de la faire suivre d'une mesure de l'un de ces vins que nous recevons de Bordeaux et dont la Marie-Jeanne, la goélette de l'armateur Gillard, vient de mettre à terre plusieurs fûts sur le quai de Landerneau.

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Voir aussi :

Jean-Mathurin et Guillaume Mazéas. Deux savants Landernéens au siècle des lumières.

 

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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