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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 08:18

Par Gérard Borvon.

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Après l'échec du Français Philippe Lebon dans sa tentative d'introduire, en France, l'éclairage au gaz issu de la distillation du bois, l'idée est reprise avec succès en Angleterre à partir du gaz de houille.

 

Les pionniers Britanniques.

 

William Murdoch (1754-1839) est un ingénieur écossais qui, après différents essais à son domicile, déposait, en 1798, un brevet pour l'éclairage au gaz issu de la distillation de la houille. Le succès répond à ses attentes quand il rencontre James Watt qui lui propose d'équiper son usine de Soho. Un autre employé de Watt, Samuel Clegg (1781-1861) perfectionne le procédé en mettant au point un système d'épuration des gaz consistant à les faire circuler à travers un lait de chaux. Les débuts sont lents, le gaz fait peur. L'accélération viendra d'Allemagne.

 

Frédéric-Albert Winsor (1763-1830), citoyen de Brunswick, a eu connaissance du mémoire de Philippe Lebon sur la thermolampe et, conscient de son intérêt, le traduit en allemand et en anglais. Il réalise alors un module de démonstration et parcourt l'Allemagne pour des représentations publiques et payantes dont l'une, réalisée devant le Duc de Brunswick et sa cour, ajoute à sa célébrité. A la recherche d'un public plus large, il se rend à Londres où il fait une démonstration de son procédé dans la vaste salle d'un théâtre réputé. Il y rencontre Murdoch, dont le procédé à la houille rencontre déjà le succès, et qui le fait participer à certains de ses travaux.

 

Ayant lui-même déposé un brevet, il publie en 1804, une publicité pour une "Compagnie Nationale pour la Lumière et la Chaleur" qui promettait monts et merveilles à ses souscripteurs mais n'a pas vraiment su répondre à leur attente.

 

Winsor est un homme obstiné qui a le sens de la mise en scène. Illuminer un immeuble, un théâtre, une rue, un pont et inviter la population à ce spectacle est le meilleur moyen de lever les craintes des éventuels utilisateurs et d'attirer les souscripteurs. Les déboires de l'entrepreneur s'accumulent jusqu'au 1er juillet 1816, date à laquelle le roi Georges III donne à son entreprise le statut de Compagnie Royale lui permettant, du même coup, une augmentation de son capital. Trois grands ateliers d'éclairage s'installent alors dans le quartier de Westminster et étendent des kilomètres de conduites de gaz sous les pavés de la ville. D'autres suivent dans les banlieues de Londres et dans plusieurs villes d'Angleterre. Le moment est alors venu, pour Winsor, de partir à la conquête de l'Europe continentale et d'y introduire la "gas-light", en commençant par la France, le pays dont le Français Lebon avait été à l'origine de sa vocation de gazier.

 

Dans le parc de Merrion Square à Dublin on peut observer une collection de becs de gaz restaurés qui fonctionnent encore  au gaz.

 

L'éclairage au gaz en France.

 

Winsor arrive à Paris en 1815. Mauvaise époque pour faire des affaires avec le retour de l'Empereur et les cents jours, surtout avec un milieu économique, et même scientifique, qui voit mal l'arrivée de ce concurrent d'Outre-Manche.

 

Caricature anti-gaz. Louis Figuier, les Merveilles de la science, 1870.

 

Une belle publicité lui est faite quand Louis XVIII lui demande d'équiper une salle de l'opéra de l'éclairage au gaz. Dès l'annonce du chantier, la rumeur publique véhicule des prédictions d'incendie, voire même d'explosion. La lumière trop crue donnerait aux belles spectatrices un visage blafard et ferait apparaître les rides sous le maquillage. Mais le soir de la première, "le gaz hydrogène fit merveille, nous dit Luis Figuier. La lumière ne parut pas trop vive ; ni la parure ni la beauté ne perdaient rien à cette illumination nouvelle. Pas une dame, en effet, ne se servit du store établi dans chaque loge, ou ne s'abrita derrière son éventail. Quant aux danseuses, comme la scène était mieux éclairée que jamais, elles trouvèrent que tout était pour le mieux".

 

L'expérience aurait pu quand même tourner court mais l'autorité municipale de Paris a confiance en l'avenir de l'éclairage au gaz. C'est ainsi que le 1er janvier 1819, les premiers becs de gaz viennent concurrencer les réverbères à huile de la place du Carrousel. Le lendemain ce sont douze autres qui éclairent le rue de Rivoli. Le contraste entre la lumière blanche qu'ils diffusent et la clarté rougeâtre des réverbères anciens emporte l'adhésion des nombreux spectateurs venus sur place. La cause est entendue.

 

L'équipement des rues s'intensifie sous l'influence du préfet de la Seine, prédécesseur de Hausmann, Claude-Philibert Barthelot, comte de Rambuteau. La ville comptait 69 becs de gaz quand il prend ses fonctions en 1833, elle en possède 8600 à la fin de son mandat en 1848. Pourtant les compagnies qui ont investi dans cette activité, en particulier celle de Winsor, ont du mal à survivre. Les liquidations se succèdent. Il faut attendre 1855 pour que les six compagnies existant alors à Paris fusionnent. La Compagnie Parisienne qui en résulte permet le développement de l'éclairage au gaz dans l'ensemble de la ville. Si le monopole dont elle dispose lui permet d'appliquer des tarifs qui procurent à ses actionnaires de confortables bénéfices, ceux-ci provoquent aussi les protestations répétées des Parisiens.

 

Cela n'empêche pas l'éclairage au gaz de gagner les grands magasins, les théâtres, les administrations, les logements bourgeois et, surtout, la rue.

 

Quand les "becs de gaz" investissent le paysage urbain.

 

Réverbères, becs de gaz… même au temps de l'électricité les mots sont restés dans le vocabulaire pour désigner les lampadaires qui éclairent nos rues.

 

Un mot d'abord sur les réverbères. Louis Figuier, dans son histoire de l'éclairage, rappelle les clauses imposées en 1769 par Antoine de Sartine, alors lieutenant-général de police sous Louis XV, au sieur Tourtille-Segrain pour l'exploitation de l'éclairage à Paris :

 

Louis Figuier, Les Merveilles de la science, 1870.

 

"Chaque bec de lampe aura un réverbère de cuivre argenté mat, de six feuilles d'argent, et chaque lanterne avec un grand réverbère placé horizontalement au-dessus des lumières, lequel entreprendra toute la grandeur de la lanterne, pour dissiper les ombres ; ce réverbère sera également de cuivre argenté mat, de six feuilles d'argent ; tous les réverbères auront un tiers de ligne d'épaisseur".

 

Ainsi le mot réverbère, qui désignait initialement le réflecteur installé à l'intérieur des lampes, et dont la fonction est de "réverbérer" la lumière, finira par désigner la lampe dans sa totalité. Le modèle de Sartine gagnera l'ensemble du territoire et on le retrouve encore à la fin du 19ème siècle dans de nombreuses communes rurales.

 

Allumeur de réverbère en Bretagne.

A. Robida, Le vingtième siècle, La vie électrique, 1890.

 

Pour en revenir aux "becs de gaz", deux modèles s'imposent à Paris : le modèle carré aux formes simples et le modèle conique se voulant plus aristocratique.

 

 

Louis Figuier, Les Merveilles de la science, 1870.

 

Les lanternes à gaz sont placées sur des consoles fixées aux murs ou montées sur des candélabres de fonte, artistiquement décorés dans le style surchargé du "Second Empire". Ces candélabres sont placés le long des rues ou sur les refuges pour piétons qui, nous dit Louis Figuier, "commencent à être établis dans les coins de Paris où la circulation est très active". Propos tenu, notons le, à un moment où la voiture automobile n'a pas encore fait son apparition sur le pavé parisien.

 

Le modèle adopté par la capitale ne tarde pas à gagner la France entière. Avec lui apparaît un personnage familier : l'allumeur de bec de gaz.

 

Une lectrice ou un lecteur, attentif à son environnement urbain, remarquera que des répliques exactes de ces lanternes à gaz parisiennes de la fin du 19ème siècle, équipées aujourd'hui de lampes électriques, se retrouvent dans nos rues à chaque fois que l'on veut évoquer un mode d'éclairage ancien. Ainsi, de façon étrange, on trouve ces répliques de bec de gaz dans des villages qui n'ont jamais connu l'éclairage au gaz. On les voit aussi éclairer des rues aux maisons médiévales dans lesquelles elles constituent un flagrant anachronisme.

 

Depuis que la fée électricité s'est imposée à la place des lampadaires à gaz, ce modernisme de la fin du 19ème siècle symbolise donc, à présent, "l'ancien".

 

Le gaz menacé par l'électricité.

 

Car les heures du gaz d'éclairage sont comptées. Alors qu'il est bien installé, une concurrente sévère s'est annoncée : l'électricité. Une date symbolise le début de la guerre qui va opposer ces deux modes d'éclairage : 1878.

 

L'exposition internationale qui se tient alors à Paris, est l'occasion d'une spectaculaire démonstration. Le 3 mai, vers huit heures du soir, trente deux globes de verre émaillé, placés le long de l'avenue de l'Opéra, étaient allumés à la fois projetant une clarté douce et blanche que les observateurs comparaient à celle d'un beau clair de lune.

 

Les plus anciens se souvenaient avoir ressenti le même choc quand, soixante ans plus tôt, les premiers réverbères fonctionnant au gaz d'éclairage avaient été allumés sur la place du Carrousel pour remplacer les réverbères à huile. Aujourd'hui, c'est leur lumière qui, à son tour, paraissait rougeâtre et fumeuse. Les rues proches de l'Opéra, qu'ils éclairaient, semblaient bien sombres comparées à la clarté de l'Avenue voisine. Moderne au début du siècle, l'éclairage au gaz de ville semblait soudain dépassé.

 

Eclairage à Londres en 1878

La Nature.1879.

 

La démonstration réalisée à l'exposition internationale de 1878, avait porté ses fruits. Des ateliers, plusieurs places ou rues, des gares, l'hippodrome, adoptèrent le procédé. Les grands magasins en particulier y trouvèrent la solution aux incendies qui avaient ravagé plusieurs d'entre eux pour cause d'éclairage au gaz. Les grandes villes d'Europe et d'Amérique suivirent le même mouvement.

 

Notons, cependant, que le système donnait un bon éclairage mais qu'il n'était pas sans danger. Les hautes tensions mises en jeu demandaient des câbles bien isolés et des précautions d'usage qui en limitaient la généralisation. De plus la lumière était intense et ne s'adaptait qu'aux grands espaces. Il était hors de question de l'utiliser, à la place de l'éclairage au gaz, dans les appartements. L'Exposition Internationale de l'Electricité organisée à Paris en 1881 devait apporter une solution à ces problèmes, en particulier à celui de l'éclairage domestique : les lampes à incandescence.

 

Des lampes adaptées à chaque usage, qui peuvent fonctionner pendant plusieurs centaines d'heures, que l'on allume ou que l'on éteint en actionnant un simple commutateur, qui utilisent des tensions relativement basses… que rêver de mieux. Les lampes Edison, Maxim, Swan … sont une des attractions de l'exposition.

 

Elles reposent toutes sur le même principe qui fait intervenir une propriété récemment découverte du carbone et déjà utilisée dans les lampes à arc : sa conductivité électrique. C'est, en effet, un filament de carbone qui est enfermé dans une ampoule où on a réalisé le vide. Il s'échauffe jusqu'à devenir lumineux quand il est traversé par un courant électrique. On peut utiliser ces lampes isolément ou en équiper des lustres. Elles conviennent également pour l'éclairage des rues. En effet, une génératrice à courant continu ou alternatif est bien moins compliquée à installer qu'une "usine à gaz" dans une commune qui voudrait s'en équiper. Elle sera surtout bien plus économe si on dispose d'une source d'énergie gratuite comme une chute d'eau ou le bief d'un moulin.

 

Les premières à s'équiper d'un éclairage électrique sont de petites communes. "C’est la ville de Châteaulin, nous dit Anne Guillou (sociologue, auteure de "Enfin... la nuit devint lumière"), qui, utilisant la chute d’eau de l’écluse à Coatigrac’h, sera la première cité finistérienne (la troisième en France) à s’éclairer aux ampoules électriques. Dès 1886, une première usine hydro-électrique fut construite à 3km de la ville par l'ingénieur Ernest Lamy".( la première place étant revendiquée par La Roche-sur-Foron en Haute-Savoie)

La lumière électrique à Châteaulin quand Paris l’attend encore. Beau symbole !

De façon paradoxale, ce sont les villes les plus importantes qui devront attendre, parfois plus de 30 ans, avant de pouvoir éclairer leurs rues à l'électricité. La raison ? La durée des contrats signés avec les entreprises gazières auxquelles elles avaient délégué ce soin, bien des années en amont, et dont certains pouvaient aller jusqu'au siècle. Il a fallu l'intervention d'un gouvernement favorable à l'électricité pour que ces contrats puissent être renégociés. C'est ainsi que de nombreuses communes n'ont reçu l'éclairage électrique que dans des années ultérieures à 1950.

 

Le gaz de houille n'a pas, pour autant, disparu des villes. Abandonné pour l'éclairage il a alimenté les gazinières, équipement devenu indispensable dans les cuisines urbaines de la deuxième moitié du 20ème siècle, avant d'être remplacé par le gaz naturel importé par gazoducs et navires méthaniers.

 

Au moment de quitter le chapitre de l'éclairage au gaz et le "gaz de ville", notons que ce produit n'est pas le seul intérêt de la distillation de la houille. En dehors du coke si, utile pour l'industrie et l'usage domestique, les goudrons se sont révélés, pour les chimistes, comme une extraordinaire source de découvertes scientifiques et d'applications industrielles.

 

 

Voir aussi :

Carbone et CO2. De l'origine de la vie au dérèglement climatique. Toute une histoire.

 

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Gérard Borvon - dans Chimie
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