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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 11:07

Perfectionner la langue des chimistes

pour perfectionner la chimie.

 

Guyton de Morveau (1737-1816). L'initiateur.

 

 

Louis-Bernard Guyton de Morveau est né à Dijon en 1737. Avocat au parlement de Dijon c'est un scientifique reconnu. Membre de l'Académie de sa ville il est le correspondant de plusieurs célèbres chimistes européens dont Scheele et Bergman avec lequel il partage la volonté de réformer le langage alors utilisé en chimie.

 

Guyton de Morveau. Pour une chimie européenne.

 

Dans le Journal de Physique de l'abbé Rozier de l'année 1782 (p370), il publie un mémoire remarqué "Sur les Dénominations Chymiques, la nécessité d'en perfectionner le système, & les règles pour y parvenir".

 

Les découvertes en chimie se sont multipliées, "Il y a moins de vingt ans qu'on ne connaissait que six acides, qu'on ne distinguait que deux terres solubles, qu'on ne comptait que dix ou onze substances métalliques, qu'on ignorait même une partie des combinaisons des bases connues. Il était sans doute encore possible de loger dans sa mémoire les noms impropres d'une trentaine de sels, de les retenir à force de les relire, & de les entendre : mais aujourd'hui que la Chymie compte dix huit acides, dont l'action et les produits sont différents ; qu'elle a nouvellement acquis deux terres, plusieurs demi-métaux ; qu'on examine avec soin l'action de tant de matières les unes sur les autres, soit simples, soit dans l'état de composition, il devient indispensable d'adopter un système de dénominations, pour en indiquer sans confusion les résultats".

 

Le constat est simple : cette science qui a enfin réussi à s'imposer dans les Académies utilise une langue à peine sortie des grimoires alchimistes. "Il n'est point de science, regrette-t-il, qui exige plus de clarté, plus de précision, & on est d'accord qu'il n'en est point dont la langue soit aussi barbare, aussi vague, aussi incohérente".

 

La liste de ces barbarismes dont il souligne "l'impropriété révoltante" est effectivement édifiante. On y rencontre de l'huile de vitriol, de la crème de chaux, du beurre d'arsenic, du foie de soufre, du safran de Mars, de la lune cornée, des éthiops, des kermès, ainsi qu'une profusion de corps désignés par les noms de leurs inventeurs réels ou supposés : "teinture de Stahl, de Ludovic, de Paracelse, de Mynsicht, poudre d'Algoroth, liqueur de Libavius, sel de Glauber, de Seignette, de Takenius, de Segner, &c. &c. &c."

 

Alors, réformer le langage chimique ? Oui, mais comment ? Guyton de Morveau énonce cinq principes :

 

Premier Principe : "Une phrase n'est point un nom ; les êtres & les produits chymiques doivent avoir leurs noms qui les indiquent dans toutes les occasions, sans qu'il soit besoin de recourir à des circonlocutions". Comment désigner la "liqueur alkaline saturée de la matière colorante du bleu de Prusse" ? Le terme, proposé, "d'alkali Prussien", ne nous parle pas beaucoup plus, aujourd'hui, que la longue phrase qu'il remplace, mais pour les chimistes du 18ème siècle, familiers de ce corps, il était éclairant.

 

Second Principe : "Les dénominations doivent être, autant qu'il est possible, conformes à la nature des choses". Ne pas appeler "huile de vitriol" un corps dont le caractère huileux est tout à fait étranger à cette substance. Lui préférer le nom "d'acide vitriolique" et appeler "vitriols" les sels issus de cet acide (on dirait aujourd'hui acide sulfurique et sulfates). Ainsi, en remplaçant "sel de Glauber" par "Vitriol de soude", on indiquera que ce sel est le résultat de l'action de l'acide vitriolique sur la soude.

 

La "Classe des vitriols" deviendra ainsi la première illustration du système proposé par Guyton de Morveau.

 

 

Troisième principe : "Lorsqu'on n'a pas une connaissance certaine du caractère qui doit principalement déterminer la dénomination, il faut préférer un nom qui n'exprime rien à un nom qui pourrait exprimer une idée fausse."

 

Bergman, par exemple, "conseille de ne désigner l'air essentiel à la respiration que par l'expression d'air sain, d'air pur, au lieu d'air déphlogistiqué, jusqu'à ce que l'on ait pleinement éclairci les faits qui semblent y annoncer la présence de phlogistique".

 

Sans doute Guyton de Morveau se souviendra-t-il de ce conseil, d'un chimiste qu'il vénère, au moment où il rencontrera Lavoisier et les chimistes parisiens, avec lesquels il construira une nouvelle nomenclature et devra choisir un nom définitif pour cet "air pur".

 

Quatrième Principe : "Dans le choix des dénominations à introduire, on doit préférer celles qui ont leurs racines dans les langues mortes les plus généralement répandues, afin que le mot soit facile à retrouver par le sens & le sens par le mot." ;

 

Depuis moins d'un siècle, les chimistes ont pris l'habitude de s'exprimer dans leur langue nationale. Certains à regret. Dans les années 1730, Pierre van Musschenbroek, physicien hollandais, était déjà célèbre. Il le deviendra encore plus après 1746 quand il aura "électrisé" l'Europe entière des savants et des badauds au moyen de la fameuse "bouteille de Leyde", le premier condensateur électrique.

 

Ses compatriotes lui ayant demandé d'écrire un ouvrage de Physique dans leur langue nationale, il finit par accepter, mais non sans réticence.

 

"Je veux bien avouer", écrit-il en introduction de son Essai de Physique publié à Leyde en 1739, "que je n'avais alors nulle envie d'entreprendre un travail si pénible, tant à cause de mes occupations académiques, que parce que je n'étais pas accoutumé d'écrire en hollandais mais seulement en latin.

 

J'étais d'ailleurs dans cette opinion, qu'il est plus avantageux pour les sciences d'écrire en latin, lorsqu'il est question d'enseigner et d'instruire, afin que n'ayant qu'une seule langue commune à apprendre, on eût plus de loisir pour en faciliter l'intelligence ; et cela d'autant plus que les sciences ne rencontrent déjà que trop d'obstacles, depuis que chaque nation a commencé d'en traiter dans sa propre langue.

 

Je ne sais si je me trompe à cet égard, mais du moins ne saurait-on disconvenir que la nécessité où l'on se trouve d'apprendre un si grand nombre de langues étrangères, nous donne des peines infinies et nous fait perdre un temps précieux, qui pourrait être employé plus utilement, si on n'écrivait qu'en Latin comme du temps de nos Pères."

 

Le message frappe par son caractère contemporain, l'anglais semblant, aujourd'hui, vouloir faire fonction de latin moderne.

 

Quarante ans se sont écoulés depuis la déclaration de Musschenbroek quand Guyton de Morveau commence son travail. Les lettrés européens pratiquent encore passablement le latin et le grec. Ce seront donc ces deux langues qui serviront a créer un nouveau dictionnaire chimique international. Ainsi proposera-t-il le nom d'acide lignique pour l'acide obtenu par distillation du bois (lignum) et celui de lignites pour ses composés. L'acide du vinaigre (acetum) sera l'acide acétique. L'acide oxalique proviendra du suc de l'oseille (oxalis). Tous ces noms font encore partie de notre vocabulaire chimique contemporain.

 

Cinquième principe : "Les dénominations doivent être assorties avec soin au génie de la langue pour laquelle elles sont formées."

 

L'Anglais et l'Allemand ont leur génie estime Guyton de Morveau. Ces langues "admettent facilement des mots formés de plusieurs mots assemblés sans liaison grammaticale, sans inflexion paragogique.

 

La langue française est bien plus réservée dans l'usage de ces composés, & ne reçoit même dans les Arts que des mots arrangés pour être au ton d'une douce articulation".

 

Le génie de la langue française, ce sont donc ses préfixes et suffixes qui permettent ce "ton d'une douce articulation". Un son s'y module en sonate, de même muriatique donnera muriate, Arsenical se déclinera en arséniate, phosphorique en phosphate.

 

Ces propositions, qui ne sont encore qu'une ébauche, seront reprises et développées quand Guyton de Morveau rencontrera Lavoisier et les Académiciens parisiens.

 

Ce premier essai d'une nomenclature est bien reçu par les correspondants européens de Guyton de Morveau et ajoute à sa notoriété. Elle reçoit, en particulier, un appui de poids. Celui de Torbern Olof Berman depuis la Suède :

 

"Le savant professeur d'Upsal n'a pas seulement adopté mon projet, écrit Guyton de Morveau, il m'a recommandé de l'exécuter avec courage : Ne faites grâce à aucune dénomination impropre, ceux qui savent déjà entendront toujours, ceux qui ne savent pas encore entendrons plus tôt. "

 

Tout aussi enthousiaste est le Français Macquer, même si le ton de sa lettre est légèrement désabusé :

 

" Votre nouvelle Nomenclature Chymique est excellente, & en mon particulier je suis tout prêt à l'adopter ; mais je ne puis vous répondre de tout le monde, car vous savez combien les hommes, même éclairés, sont des animaux d'habitude. Ce ne sera qu'avec le temps qu'on se familiarisera avec des noms dont la plupart paraîtront d'abord fort étranges et fort sauvages"

 

Guyton de Morveau croit à son projet. Depuis 1780 il est chargé de rédiger l'article Chymie de l'Encyclopédie Méthodique de Charles-Joseph Panckouke qui fait suite à l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert. Le premier article, dont il est l'auteur, avant d'être remplacé par Fourcroy, paraîtra en 1784.

 

Il a lu l'essentiel de ce qui a été publié par ses collègues européens. Cette lecture l'a conforté dans l'idée qu'un langage commun s'impose :

 

"Après avoir longtemps emprunté le secours de mes confrères, & et de quelques amateurs, qui ont bien voulu fouiller pour moi dans les langues étrangères, je suis parvenu à me les rendre assez familières pour y lire moi-même ce qui était écrit sur la Chymie. Il n'y a guère d'articles qui ne se trouvent enrichis de quelques observations puisées dans ces ouvrages, surtout dans ceux des Allemands, qui, depuis plusieurs années, semblent avoir pris à tâche de recueillir et de répandre, avec les travaux de leurs compatriotes, ceux des savants de tous les pays dans les sciences physiques. On serait tentés de croire qu'ils aspirent à rendre leur langue l'organe de la correspondance générale, & il n'est pas difficile de prédire qu'ils obtiendront à leur tour cet avantage, qu'il nous eût été si facile de conserver.

 

La science de la Nature est universelle comme la Nature, elle n'a point de type national, elle ne reçoit point de limites de la convention, elle est le même dans tous les climats ; ceux qui la cultivent sont autant de coopérateurs réunis par la même ambition, dispersés pour l'intérêt commun, mais qui ont besoin de s'entendre pour assurer leurs progrès ; et puisqu'ils ne peuvent passer leur vie à étudier toutes les langues, leur choix sera bientôt fait, dès qu'il y en aura une en possession de communiquer à tous tout ce qu'ils sont obligés de connaître."

 

Et si cette langue de communication entre chimistes était le français ? Telle semble être, en partie, l'ambition de Guyton de Morveau.

 

L'intervention des chimistes français.

 

En France, d'autres chimistes partagent le même objectif et une autre réforme du vocabulaire est en marche : celle de Lavoisier et de ses collègues académiciens qui s'appuient sur une base théorique, celle du principe oxygine, très différente de celle de Macquer, Bergman et Guyton de Morveau, tous partisans du phlogistique.

 

La concurrence est sévère. La théorie de Lavoisier semble même avoir des partisans parmi les collègues Bourguignons de Guyton de Morveau, mais cela ne l'empêche pas de se montrer circonspect :

 

"Les auteurs des éléments de Chymie de l'Académie de Dijon, assurés par les belles expériences de M. Lavoisier de la présence de l'air vital dans l'acide nitreux, & ayant de plus observé que le soufre et le phosphore absorbaient une quantité d'air en passant à l'état acide, commencèrent à soupçonner que ce fluide entrait comme partie constituante dans la composition de tous les acides (souligné dans le texte), qu'il était essentiel à leur état de combinaison aqueuse, en un mot qu'il pourrait bien être le vrai acide universel, l'élément acide, au lieu de l'acide du soufre qui n'existe pas lui-même tout formé dans le soufre.

 

M. Lavoisier a développé cette idée dans ses considérations générales sur la nature des acides, imprimées dans les mémoires de l'Académie royale des sciences pour 1778…

 

Nous aurons plus d'une fois occasion de dire, & particulièrement aux articles Acide Vitriolique, Acide Saccharin, Phlogistique, &c. &c. que nous sommes bien éloignés d'adopter en entier l'explication dans laquelle ce savant Chymiste croit pouvoir se passer absolument du Phlogistique" (Encyclopédie méthodique, article chymie, p 29).

 

Pourtant, trois ans plus tard, c'est avec Lavoisier qu'il présentera la Méthode de Nomenclature Chimique qui bannira le phlogistique de l'univers de la chimie.

 

Voir : La nomenclature : une révolution chimique.

 

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Pour l’ensemble de cette histoire voir :

 

Histoire de l’oxygène. De l’alchimie à la chimie.

Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.

 

Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.

 

À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.

 

feuilleter les premières pages

 

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Autres liens :

 

Guyton de Morveau. Chimie et révolution.

 

Un grand chimiste Dijonnais.

 

Deux lettres de Madame de Lavoisier à Guyton de Morveau.

 

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voir aussi :

 

Histoire du carbone et du CO2.

 

Un livre chez Vuibert.

 

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…, coupable : le dioxyde de carbone. Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone
et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une
chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole. Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?

 

Feuilleter les premières pages.

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Gérard Borvon - dans Chimie
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