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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 07:16

Le creuset d'Alexandrie.

 

Si on ne peut citer une date pour les débuts de l'alchimie, on peut citer un lieu : Alexandrie. La ville grecque d'Egypte, créée en –331 par Alexandre le Grand, occupée par les romains avant d'être conquise par les Arabes, est un creuset où fusionnent les traditions issues de l'Egypte, de la Mésopotamie, de l'Assyrie, de la Perse, de la Grèce, voire même de l'Inde et de la Chine.

 

Une tradition largement répandue indique que le nom même de l'alchimie serait d'origine égyptienne. Le mot kemi (terre noire) aurait donné le nom de kemet par lequel les Egyptiens désignaient leur pays. Transmise par les Arabes, la science de la "Terre Noire" serait devenue al-kemi.

 

Alexandrie est restée célèbre pour sa bibliothèque. Il se raconte que son premier bâtisseur, Ptolémée 1er (-367 ; -283), général d'Alexandre devenu pharaon d'Égypte, et ses successeurs, faisaient venir, de l'ensemble du monde connu par eux, tous les livres que les marins pouvaient leur apporter afin de les traduire en langue grecque. Au besoin, il se dit aussi qu'ils "empruntaient" pour les recopier tous ceux qu'ils trouvaient sur leurs bateaux. La bibliothèque aurait contenu jusqu'à 700.000 volumes au temps de la conquête de la ville par César.

 

Sa destruction laisse le champ libre à de multiples hypothèses. Le conflit entre César et Pompée, des troubles internes à la cité lors de conflits religieux, la conquête de la ville par les Arabes au milieu du septième siècle et son possible incendie… tous ces événements se partageraient la culpabilité de l'avoir réduite au rang de mythe.

 

Principaux accusés de cette destruction, ce sont pourtant les lettrés de langue arabe tel le Perse Avicenne (Ibn Sina ; 980-1037) ou l'Andalou Averroes (Ibn Rushd ; 1126-1198) , qui, en traduisant dans leur langue les textes rescapés, feront connaître ce qui avait pu être sauvé de l'héritage égyptien et grec. En particulier nombre de recettes artisanales, de modèles de la matière, de symboles astrologiques, de textes ésotériques ou religieux... qui alimenteront ce qui deviendra l'alchimie.

 

Ce n'est donc pas un hasard si c'est à l'arabe "al kemi" ou encore "al kimiya" qu'est attribuée l'origine du terme alchimie. En Europe, il apparaît dans le latin médiéval sous la forme alchimia ou chimia.

 

Chimie et alchimie, écrites encore Chymie et alchymie, seront longtemps synonymes. Les "chymistes" médiévaux n'utilisaient d'ailleurs pas couramment le terme et se décrivaient plutôt comme philosophes ou physiciens. Ce sont leurs successeurs du 18ème siècle qui, se déclarant seuls chimistes authentiques, choisiront de faire la promotion de leur discipline en faisant du mot alchimie le symbole de la confusion qu'ils attribueront, souvent injustement, à leurs prédécesseurs.

 

Parmi ceux-ci, le chimiste Pierre Joseph Macquer (1718-1784), auteur d'un "Dictionnaire de Chymie" plusieurs fois réédité et considéré comme l'un des "pères" de la chimie moderne. Attaché à défendre le statut académique de cette science, il choisit de mettre en évidence la façon dont elle a rompu avec les anciennes méthodes.

 

Il va même jusqu'à regretter le reste de filiation qui s'exprime dans ce nom de chimie ou "chymie" partagé par les deux disciplines. C'est un mal, écrit-il " pour une fille pleine d'esprit et de raison, mais fort peu connue, de porter le nom d'une mère fameuse pour ses inepties et ses extravagances".

 

Fort heureusement, poursuit-il, "le goût de la vraie physique a prévalu dans la Chymie, comme dans les autres sciences. Il s'est élevé de grands génies, des hommes assez généreux pour croire que leur savoir ne serait véritablement estimable qu'autant qu'il serait profitable à la société. Ils ont fait leurs efforts pour rendre publiques et utiles, tant de belles connaissances auparavant infructueuses ; ils ont tiré le voile qui couvrait la Chymie : et cette science en sortant des profondes ténèbres dans lesquelles elle était cachée depuis tant de siècles, n'a fait que gagner à se montrer au grand jour."

 

Rendre publiques et utiles, "tant de belles connaissances". L'aveu est de taille. Ces anciens chimistes seraient donc bien autre chose que de simples imposteurs ?

 

Transformer le plomb en or : tel est bien le rêve éveillé qui, encore à notre époque, marque la frontière entre alchimistes et chimistes et rejette les premiers dans les ténèbres de la magie. Pourtant, sous la plume de Macquer, comme sous celle de nombre de ses contemporains, la condamnation n'a pas la radicalité qu'on aurait pu attendre : cet objectif chimérique aurait même eu, nous dit Macquer, des aspects positifs !

 

"Comme les faits ne sont jamais inutiles en physique, il est arrivé que ces expériences, quoiqu'infructueuses à l'égard de l'objet pour lequel elles avaient été entreprises, ont été l'occasion de beaucoup d'autres découvertes curieuses et avantageuses."

 

Héritages alchimiques.

 

Outre son nom, l'origine arabe de l'alchimie se manifeste encore dans notre vocabulaire contemporain par quelques mots rescapés : alcool, élixir, alcalin, soude, ammoniaque, nitre, natron… et surtout le nom d'un instrument majeur : l'alambic. Car c'est d'abord un laboratoire que nous livre l'alchimie.

 

Plus d'un siècle plus tard le fourneau qui équipe la laboratoire de Lavoisier (1789) n'est pas très différent de celui de l'alchimiste Glauber (1659).

 

La recherche illusoire de la transmutation du plomb en or a certes discrédité les alchimistes qui s'y livraient, mais n'y aurait-il pas une certaine ingratitude à renier ces prédécesseurs qui ont transmis à leurs héritiers le mode préparatoire de la préparation d'une multitude de corps utiles, en particulier nombre d'acides essentiels pour la "dissolution" des corps et l'obtention de sels propres à de multiples usages. C'est à l'alchimiste d'origine Yéménite Geber (Jabir ibn Hayyan ; 721-815) qu'est attribuée la découverte de l'acide chlorhydrique (esprit de sel) et de l'acide nitrique (eau forte) dont le mélange donne "l'eau régale" capable de dissoudre l'or. 

 

Noter aussi, entre autres héritages, la doctrine qu'ils ont eux-mêmes largement utilisée, celle des quatre éléments, le Feu, l’Eau, la Terre, l’Air, en donnant à ceux-ci une représentation symbolique simplifiée à base de triangles équilatéraux.

 

 

Ces symboles seront conservés par les chimistes jusqu'à la fin du 18ème siècle. On les trouve même encore représentés dans la "Méthode de Nomenclature Chimique", nouvelle bible de la chimie moderne, publiée en 1787 par Guyton de Morveau, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy.

 

Méthode de nomenclature chimique ( Extraits, 1787)

 

La représentation des corps chimiques sous forme de symboles, est l'un des acquis de l'alchimie, même si nous sommes encore bien loin des formules introduites par le Suédois Jöns Jacob Berzelius au début du 19ème siècle, comme celle du gaz  qui est l'objet de notre enquête : le gaz carbonique (CO2).

 

Sur le chemin qui nous mène à ce gaz nous rencontrerons l'un de ces derniers alchimistes qui ont ouvert la voie aux chimistes, leurs successeurs : Jean-Baptiste Van Helmont.


 


 


 

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