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18 décembre 2023 1 18 /12 /décembre /2023 13:14

Platon (-428 ; -358), figure majeure de la philosophie antique, a choisi de mettre en scène sa pensée au travers de dialogues. Dans celui désigné sous le titre de Timée, il met en scène quatre personnages :  Socrate, Critias, Timée et Hermocrate. "L’intelligence est le partage des dieux, et, parmi les hommes, d’un bien petit nombre" déclare-t-il. A l’évidence ces quatre personnages font partie des heureux élus. En particulier Timée qu’il présente comme "citoyen de la république très policée de Locres en Italie, ne le cédant pour la fortune et la naissance à aucun de ses concitoyens" et plus encore ayant "été revêtu des plus hautes dignités de sa patrie" et étant parvenu "au point le plus élevé de la philosophie".


 

Écoutons donc Timée.

 

Rompant avec l'anarchie des anciens dieux réfugiés sur l'Olympe, il nous instruit d’abord de l’existence d’un Dieu unique auteur et père de de l’Univers. Quelle est sa nature ? "C’est une grande affaire que de le découvrir, dit-il, et après l’avoir découvert, il est impossible de le faire connaître à tous". Certainement ne chercherons-nous pas à faire partie des heureux élus appelés à cette connaissance, tant de brillants cerveaux s’étant employés, au fil des siècles, à décrypter le message de Timée. Retenons que ce Dieu de Platon, règne d'abord sur l'Univers des Idées inaccessibles à la pensée commune et dont le monde matériel ne révèle qu'une faible illustration. 

 

Dieu, donc, a créé le monde réel à partir des quatre briques élémentaires annoncées par Empédocle. Mais, nous prévient Platon, quand "Dieu entreprit d’organiser l’univers, le feu, l’eau, la terre et l’air offraient bien déjà quelques traces de leur propre forme,mais étaient pourtant dans l’état où doit être un objet duquel Dieu est absent. Les trouvant donc dans cet état naturel, la première chose qu’il fit, ce fut de les distinguer par les formes et les nombres".

 

Un dieu géomètre et mathématicien.

 

Le dieu de Platon est celui que nous avait déjà annoncé Pythagore. Il est géomètre et mathématicien. La légende veut que, au fronton l'Académie, l'école qu'il avait créée à Athènes, Platon ait fait inscrire la phrase " Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre".  Ce Dieu affectionnerait particulièrement les nombres et les figures géométriques.  Parmi celles-ci, le nombre 3 et le triangle qui sont, par ailleurs, des symboles forts dans de nombreuses cultures et religions. La beauté étant, avec le bonté, la caractéristique de Dieu, Parmi ces triangles Platon en désigne deux comme les plus beaux.

 

Le premier est le triangle rectangle isocèle. Angle droit, deux côté égaux, c’est aussi la figure d'un carré, autre belle figure, divisé par sa diagonale. Quant à l’autre : "nous jugeons que parmi cette multitude de triangles il y a une espèce plus belle que toutes les autres, et pour laquelle nous les laissons toutes de côté, savoir celle dont deux forment un troisième triangle qui est équilatéral". Le triangle équilatéral, avec ses trois côtés et ses trois angles égaux est certainement l’une des figures de triangle les plus remarquables. Divisé en deux par une de ses hauteurs, il se présente sous forme de deux triangles rectangles dont le grand côté, l'hypoténuse, est le double du plus petit des côtés de l'angle droit. C’est à ce triangle rectangle particulier et au triangle équilatéral que Platon attribue la beauté suprême.

 

Pourquoi ce choix ? "c’est ce qui serait trop long à dire" avoue Platon par la voix de Timée "mais si quelqu’un découvre et démontre que cette espèce n’a pas la supériorité, il peut compter sur une récompense amicale". Le pari a-t-il été relevé ? Quelqu'un a-t-il osé contester la suprême beauté d’un triangle rectangle isocèle ou celle d’un triangle équilatéral ? Pour Platon la cause est entendue : c’est à partir de ces belles figures que Dieu ne pouvait manquer de structurer le monde.

 

Un corps c'est d'abord un volume. Quels beaux volumes la géométrie nous offre-t-elle ? Pythagore,ses disciples et ses successeurs, ont déjà exploré ce territoire et fait connaître les polyèdres réguliers, c’est à dire ces volumes dont toutes les faces sont identiques. Ils sont au nombre de cinq.

 

Ce sont des triangles équilatéraux qui servent à construire les trois premiers. Le plus simple, le tétraèdre, est une pyramide à quatre faces. Vient ensuite l’octaèdre à huit faces puis l’icosaèdre à vingt faces.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Viennent ensuite le cube à six faces carrées et le dodécaèdres à douze faces pentagonales.

 

 

 

De ces solides, nous dit Timée, "celui qui a le moins grand nombre de bases doit nécessairement être le plus mobile, le plus tranchant et le plus aigu de tous et aussi le plus léger", c’est donc la forme du feu. Le second sera celle de l’air et le troisième celle de l’eau. En quatrième position vient le cube, ou hexaèdre, aux six bases carrées. "Donnons à la terre la figure cubique", propose Platon. "En effet, des quatre genres la terre est la plus stable, de tous les corps c’est le plus facile à modeler, et tel devait être nécessairement celui qui a les bases les plus sûres


 

Ainsi se présentent les quatre éléments qui constituent l'ensemble des corps. Pour répondre à qui prétendrait ne pas avoir observé ces différentes formes dans la nature, Il faut "se représenter tous ces corps comme tellement petits que chacune des parties de chaque genre, par sa petitesse,échappe à nos yeux, mais qu’en réunissant un grand nombre, leur masse devient visible" ajoute Timée/Platon.

 

Tout se transforme.

 

Il imagine aussi une transmutation possible entre ces différents corps. Ainsi, "lorsque le feu est renfermé dans de l’air, de l’eau ou de la terre, mais en petite quantité relativement à la masse qui le contient, si, entraîné par le mouvement de ces corps et vaincu malgré sa résistance, il se trouve rompu en morceaux, deux corps de feu peuvent se réunir en un seul corps d’air". L’arithmétique est respectée : les huit triangles équilatéraux issus des deux tétraèdres de feu peuvent se convertir en un octaèdre d’air. De même "si l’air est vaincu et brisé en petits fragments, de deux corps et demi d’air un corps entier d’eau peut être formé". Chacun peut vérifier que le compte en terme de triangles équilatéraux est respecté.

Il n'est pas interdit d'en sourire, même si l’observation du changement d’état des corps, l’eau s’évaporant et devenant "air" sous l’effet de le chaleur (du feu) puis se condensant à nouveau en eau pouvait s’accorder à une telle proposition. Soyons indulgents, notre science contemporaine, elle même, s’accorde parfois avec des images tout aussi osées qui feront sourire les générations à venir.

Comment ne pas sourire ensuite en lisant le discours sur la nourriture. Se nourrir, pour Platon, se résume en un conflit entre "triangles". Ceux de l'aliment et ceux du corps qui les absorbe. De l'issue de ce combat résulte la jeunesse ou la vieillesse et finalement la mort. "Quand la constitution de l'animal est récente encore, les triangles qui, venus du dehors se trouvent compris dans la masse du corps lui-même, sont vaincus et divisés par ces triangles neufs que le corps lui impose, et l'animal grandit, parce qu'il se nourrit de beaucoup de triangles semblables.

Mais quand la pointe de ces triangles s'émousse à cause de ces nombreux combats qu'ils ont soutenus pendant longtemps contre de nombreux triangles, ils ne peuvent plus diviser ceux de la nourriture qui entre et se les assimiler, tandis qu'eux-mêmes sont facilement divisés par ceux qui viennent du dehors. Alors l'animal vaincu dépérit tout entier et cet état se nomme la vieillesse.

Enfin, lorsque les liens qui unissent ensemble les triangles de la moelle, distendus par la fatigue, ne peuvent plus résister, ils laissent échapper à leur tour les liens de l'âme, et celle-ci, rendue à sa liberté naturelle, s'envole avec joie".

 

Platon géomètre ? La géométrie n'est-elle pas plus simplement pour lui le support d'un délire poétique ?

 

La cinquième essence.

 

Reste un cinquième polyèdre régulier, le dodécaèdre. Il a des propriétés mathématiques plus riches. Il comporte 12 faces comme le nombre des signes du zodiaque. Chacune étant un pentagone régulier, figure particulièrement symbolique avec sa variante, l’étoile à cinq branches.

 

 

Il est facile, au moyen d’une règle et d’un compas de construire un triangle équilatéral, un carré, un hexagone, un octogone. Tracer un pentagone régulier pose un tout autre problème et n’est à la portée que d’habiles géomètres. Disons, sans développer davantage, qu’il fait intervenir des rapports entre longueurs de segments laissant apparaître le "nombre d’Or", le nombre, supposé divin, tardivement attribué aux philosophes et bâtisseurs des temps antiques soit (1+51/2)/2 = 1,618... .

 

Le dodécaèdre est donc à lui seul un condensé de rapports magiques. Platon lui confie un rôle à la hauteur de ce statut : "il restait une seule et dernière combinaison, dieu s’en est servi pour tracer le plan de l’Univers". Derrière cette formule ambiguë certains voudront trouver l’esprit pensant, la force vitale, l’énergie motrice ou tout autre concept illustrant l’animation de la matière. On en fera aussi le symbole de la cinquième essence, la "quinte-essence" (quintessence), la substance qui, désignée encore sous le nom "d’éther", était supposée occuper l’univers des étoiles. Cet "éther", lumineux, électrique et même quantique, qui reviendra de façon cyclique dans le vocabulaire des physiciens quand il leur faudra, comme au temps des premiers philosophes, nommer l’inexplicable.

 

L’Héritage.

 

Même s’il n’ont rien apporté au développement des sciences de la matière, l’image des polyèdres de Platon aura durablement inscrit la théorie des quatre éléments dans la pensée occidentale. Leur "beauté" a particulièrement inspiré les artistes de la Renaissance, tel Léonard de Vinci. Le mystérieux dodécaèdre a, par ailleurs, été régulièrement soumis à une foule de doctrines ésotériques.

 

Le dodécaèdre de Léonard de Vinci.


 

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18 décembre 2023 1 18 /12 /décembre /2023 12:54

 

« Connais premièrement la quadruple racine de toute choses : Zeus aux feux lumineux, Héra mère de vie, et puis Aidônéus, Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s'abreuvent ». Ainsi parlait Empédocle.
 
Empédocle (-490 ; -430), né dans la ville grecque d'Agrigente en Sicile, ne peut laisser indifférent. D'abord par la forme poétique des fragments qui nous sont parvenus de ses paroles. Par leur contenu ensuite. Ernest Renan, visitant Agrigente, le décrit comme "Philosophe, savant, ingénieur, musicien, médecin, prophète, thaumaturge". La légende a surtout retenu sa mort. Il aurait choisi, dit-on, de s'immoler par le feu en se jetant dans l'Etna, ne laissant en témoignage, sur le bord du cratère, que ses sandales. Des sandales "d'airain" précise même la légende. Le mythe a alimenté une abondante littérature. Dans "La psychanalyse du feu", Bachelard, appelant la mythologie grecque à son secours ne pouvait manquer de rencontrer Empédocle.
 
Naissance des quatre éléments.
 
Revenons à Empédocle. Connais,  nous dit-t-il, Zeus, Héra, Aidônéus, Nestis, dépositaires des "quadruples racines de toutes choses". Faut-il, afin d'obéir à cette si poétique injonction, nous engager dans le dédale des dieux grecs, de leur généalogie, de leur vie et de leurs pouvoirs  ? Fort heureusement, Empédocle a lui-même décrypté son message. "Écoute d'abord les quatre racines de toutes choses, le feu, l'eau, la terre et l'éther immensément haut ; c'est de là que provient tout ce qui a été, est et sera".

Tout a été dit. Platon, Aristote et la majorité des lettrés des siècles à venir ne feront que commenter, développer ou agrémenter la proposition. Seule modification, l'air remplaçant l'éther. Il se dit que, chez les anciens grecs, Ether était d'abord un dieu à la généalogie complexe qui, entre autres attributions personnifiait le ciel. Plus tard l'éther deviendra la matière emplissant les espaces, au delà de la lune, occupés par les astres et les dieux tandis que, dans les parties inférieures de l'univers, se trouvera l'air respiré par les mortels pour lesquels les "quatre racines de toute chose" deviendront alors : le feu, l'air, l'eau et la terre.
 
Mais Empédocle ne peut ignorer que, bien avant lui, Thalès de Millet (-625 ; -546) considérait l'eau comme premier et seul élément. Que pour Anaximène (-585 ; -525), cet unique élément était l'air et que pour Héraclite d'Ephèse (-544 ; -480) c'était le feu. Aussi en appelle-t-il aux dieux et aux muses pour trancher le différent entre lui et ces autres prétendants. "Détournez, ô dieux, cette folie de ma langue, faites couler une source pure de mes lèvres sanctifiées. Et toi, vierge au bras blanc, Muse que poursuivent tant de prétendants, je ne demande que ce qu'il est permis d'entendre aux éphémères humains. Prends les rênes du char sous les auspices de la piété. Le désir des fleurs brillantes de la gloire, que je pourrais cueillir auprès des mortels, ne me fera pas dire ce qui est défendu".

 

Pas de naissance, pas de fin, mélange et dissociation.
 
 
Empédocle ne peut en douter : les dieux et les muses l'ont jugé seul digne de recevoir leur message. Et ce message est : "Il n'y a pas de naissance d'aucune des choses mortelles, il n'y a pas de fin par la mort funeste, il n'y a que mélange et dissociation de mélange". Pas de naissance, pas de fin, seulement mélange et dissociation... Rien ne se crée, rien ne disparaît, tout se transforme...

 

Isolés par la Haine, réunis par l'Amour.

 

Et pour être plus précis sur le mécanisme de ces transformations : "Allons, considère ce qui confirma mes premières paroles, vois s'il y a, dans ce que j'ai dit, quelque forme omise : le soleil, brillant source de toute chaleur, L'éther épandu que baignent les blanches lueurs, la pluie, sombre et froide entre toutes choses, la terre d'où provient tout ce qui est solide et pesant. Dans la Haine, ils sont tous isolés et défigurés, mais l'Amour les réunit par un désir réciproque. C'est d'eux que se forme tout ce qui a été, est ou sera jamais, que poussent les arbres, les hommes et les femmes, les bêtes, les oiseaux, les poissons que l'eau nourrit, et les dieux à la longue vie, à qui appartiennent les suprêmes honneurs. Tous ces êtres sont ces mêmes choses, qui circulent au travers les unes des autres, apparaissent sous divers aspects, que la dissociation fait varier".
 
Ainsi en est il de la théorie des quatre éléments d'Empédocle. Plus de deux millénaires plus tard elle inspire encore les philosophes, les poètes, les artistes et même parfois même les scientifiques. Elle a surtout inspiré ses successeurs. Et parmi les premiers, Platon et Aristote.

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18 décembre 2023 1 18 /12 /décembre /2023 12:32

Après une histoire de l'oxygène, une histoire du carbone et du CO2, deux éléments chimiques régulièrement mis en lumière dans notre paysage environnemental, proposons ici la fin d'une trilogie avec cette histoire de l'eau.

 

L'eau des philosophes de la Grèce antique.

L'eau, le troisième des quatre éléments d'Empédocle.

L'eau. L'octaèdre de Platon.

L'eau humide et froide d'Aristote.

L'eau des Quatre Humeurs d'Hippocrate.

 

L'eau des alchimistes.

Les eaux fortes des alambics alchimistes.

Van Helmont (1579-1644), l'Eau et le Gas Silvestre.

 

Quand naissent l'hydrogène et l'oxygène.

 

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17 décembre 2023 7 17 /12 /décembre /2023 19:03
 
 
Avec le changement climatique, un tiers de la population mondiale devrait se retrouver confrontée à la raréfaction de la ressource en eau. Cela ne va pas sans susciter des tensions croissantes, à l’international comme à l’échelle locale, et interroge la façon dont nous gérons et utilisons la ressource en eau.

 

Début octobre 2023, le président français Emmanuel Macron était en visite d’État de deux jours en Suisse, avec à son agenda une négociation d’un genre particulier : le chef d’État venait demander très officiellement d’augmenter le débit du Rhône, dont le « robinet » se trouve en Suisse et est contrôlé par le barrage du Seujet, en plein cœur de Genève. « Le débit du Rhône est un sujet extrêmement sensible, car une bonne partie de la chaîne hydronucléaire de la France en dépend », explique Stéphane Ghiotti, géographe au laboratoire Acteurs, ressources et territoires dans le développement1 de Montpellier. Outre le transport fluvial, l’irrigation des cultures et l’alimentation en eau potable de grandes villes comme Lyon, la France a en effet besoin de l’eau du Rhône pour refroidir ses quatre centrales nucléaires présentes le long du fleuve et alimenter une vingtaine de centrales hydroélectriques… et ce alors que le niveau du Rhône baisse de manière préoccupante, notamment durant la période estivale.

 

 

Voir :

https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-guerre-de-leau-aura-t-elle-lieu?utm_source=pocket-newtab-fr-fr

 

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14 décembre 2023 4 14 /12 /décembre /2023 14:23
 


Y a-t-il de l’eau dans le cosmos ? Y a-t-il de l’eau dans le système solaire ailleurs que sur Terre ? D’où vient l’eau présente sur Terre ? Était-elle déjà là lors de la formation de notre planète ?

Toutes ces questions passionnent depuis longtemps nombre de scientifiques : des astrophysiciens et des astronomes, qui scrutent avec des instruments toujours plus puissants les confins de l’espace afin d’élaborer des théories cohérentes expliquant la genèse et l’évolution de l’Univers ; des géologues également, qui n’ont de cesse de faire parler les roches de toutes provenances, terrestre ou extraterrestre.

L’eau est présente dans tout le cosmos, sous forme de glace ou de vapeur. Elle est même relativement courante à l’état de vapeur. Mais d’eau liquide, point, en dehors du système solaire où notre chère planète est la seule à jouir, au grand jour, du charme de l’eau liquide.









 


L’eau dans le cosmos

L’eau dans le système solaire

   
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30 novembre 2023 4 30 /11 /novembre /2023 19:15

https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/crise-climatique/cop28-douze-ministres-environnement-racontent-40-ans-de-tergiversations-tout-le-monde-se-foutait-du-climat.html#premiers_pas_de_ecologie

 

 

"On me disait que c'était complètement exagéré"

 

"L'écologie était secondaire par rapport à l'économie"

"J'étais la cinquième roue du carrosse"

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récit

Douze ministres de l'Ecologie racontent 40 ans de tergiversations face à la crise climatique

Par Marie-Adélaïde Scigacz, Thomas Baïetto, Thibaud Le Meneec, Clément Parrot

 

Pour cet article, franceinfo a sollicité dix-sept anciens ministres de l'Environnement ou de l'Ecologie, restés plus de six mois en poste. Douze ont accepté de répondre et cinq ont décliné : Huguette Bouchardeau, Ségolène Royal, Nathalie Kosciusko-Morizet, Delphine Batho et Nicolas Hulot.

 

"Notre maison brûle et nous regardons ailleurs", disait Jacques Chirac en 2002. Deux décennies plus tard, de nombreux records de chaleur ont été battus à travers le monde et "garantir un avenir vivable et durable pour tous", comme le demande le dernier rapport du Giec (document PDF), paraît de plus en plus difficile. Mais qu'ont fait nos dirigeants politiques depuis que la menace climatique est connue ? Alors que s'ouvre, jeudi 30 novembre, la COP28 à Dubaï, destinée à dresser le bilan des engagements pris lors de l'Accord de Paris, franceinfo donne la parole à celles et ceux qui, au sein du gouvernement, ont tenté de porter l'enjeu de lutter contre la crise climatique : les ministres de l'Environnement. Ils nous racontent l'émergence progressive du problème, les blocages, mais aussi les réussites de ce ministère atypique depuis plus de quarante ans.

 

1970-1992

"Ce n’était la préoccupation de personne"

 

Les balbutiements de l’écologie en politique

 

Nous sommes le 28 février 1970. Dans un discours prononcé à Chicago, Georges Pompidou met en garde l'humanité : "L'emprise de l’homme sur la nature est devenue telle qu’elle comporte le risque de destruction de la nature elle-même." Le président de la République crée, l'année suivante, le tout premier ministère de l'Environnement et le confie à Robert Poujade. "C'est une tâche nouvelle et très nécessaire", réagit dans sa première interview celui que l'on bombarde "ministre délégué chargé de la Protection de la nature et de l'Environnement". "Mon problème, c'est celui des moyens qu'il faudra trouver et dégager, et ce ne sera pas facile", anticipe-t-il. Plus tard, dans un livre, il surnommera son portefeuille "le ministère de l'impossible". Déjà.

 

Tandis qu'aux Etats-Unis, en 1979, le président Jimmy Carter reçoit sur son bureau un rapport (document PDF) qui fera date sur les conséquences des activités humaines sur les températures, en France, la question de la menace climatique n'approche guère le perron du pouvoir. Ce sont la lutte contre la pollution et l'amélioration globale du cadre de vie des Français qui animent le jeune ministère. Pourtant, à la télévision, le volcanologue Haroun Tazieff alerte : le gaz carbonique rejeté par nos voitures, nos chaudières et nos industries "risque de faire de l'atmosphère une espèce de serre". "Vous êtes en train de paniquer les populations, là", rétorque au scientifique le journaliste d'Antenne 2, perplexe.

 

Le vulcanologue Haroun Tazieff désigne l'Antarctique sur un globe terrestre, le 1er novembre 1978, dans sa maison à Mirmande (Drôme).
Le vulcanologue Haroun Tazieff désigne l'Antarctique sur un globe terrestre, le 1er novembre 1978, dans sa maison à Mirmande (Drôme).

 

"Quand Tazieff faisait ses déclarations sur le réchauffement, il était considéré comme un hurluberlu. (...) Ses thèses étaient très marginales et très contestées", confirme Alain Carignon, ministre délégué à l'Environnement qui entre dans le gouvernement Chirac en 1986. Cette année-là, la catastrophe de Tchernobyl met les risques naturels et technologiques tout en haut de la pile des dossiers prioritaires. "Les politiques sont quand même prisonniers de leur époque", regrette Alain Carignon. Le climat "n'est alors la préoccupation de personne, affirme-t-il. Les associations environnementales et écologistes étaient très puissantes. Mais aucune n'est venue se battre sur cet impératif." Toutefois, il remarque – et déplore – que, déjà, "l'écologie était secondaire par rapport aux préoccupations économiques".

 

En mai 1988, l'élu du RPR quitte son poste et il est remplacé par Brice Lalonde, qui intègre le gouvernement Rocard comme secrétaire d'Etat chargé de l'Environnement. Qu'en est-il de l'état des connaissances à ce moment-là ? "Les scientifiques font déjà le lien entre la consommation des énergies fossiles et le réchauffement. On savait tout, il n'y a pas de problème", évacue l'écologiste. Mais ce savoir reste confidentiel. Le Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) naît de ce constat. Dès 1990, l'organisme publie son premier rapport (document PDF) alertant sur des vagues de chaleur plus nombreuses et "des conséquences sur tous les secteurs d'activité".

 

Brice Lalonde dans la centrale nucléaire de Gravelines (Nord) lors du tournage d'une émission de TF1, le 10 juin 1991. (FISTER / TF1 / SIPA)
Brice Lalonde dans la centrale nucléaire de Gravelines (Nord) lors du tournage d'une émission de TF1, le 10 juin 1991. (FISTER / TF1 / SIPA)

 

En France, Michel Rocard prend l’initiative de lancer l’appel de La Haye, signé par 24 pays en 1989, prémices de la diplomatie environnementale. "Les conditions mêmes de la vie sur notre planète sont aujourd’hui menacées", alerte le texte. Pour autant, l'heure n'est pas encore aux mesures concrètes. Devenu ministre, Brice Lalonde a beau être convaincu de la menace, sa marge de manœuvre est limitée.

 

"Ministre de l'Environnement, à l'époque, c'était quand même la cinquième roue du carrosse. (...) Le changement climatique n'avait pas le même degré de gravité et d'urgence qu'aujourd'hui."

 

Brice Lalonde à franceinfo

 

Le ministre se "bagarre" tout de même contre le plomb dans l'essence et "pour des pots catalytiques", présente un "plan pour l'environnement" (jugé alors décevant par les militants écologistes) et convainc ses collègues de créer une mission interministérielle de l'effet de serre. "J'ai essayé d'être un écolo de gouvernement. C'est toute une affaire d'avancer, d'accepter des compromis, d'avoir des étapes… La tâche est énorme." Ni les politiques, ni les Français ne le savent, mais le début des années 1990 marque un tournant. Si les émissions de gaz à effet de serre commencent à se stabiliser en France, elles vont encore exploser au niveau de la planète, portées par une consommation d'énergies fossiles qui s'emballe dans le monde entier.

 

1992-2003

 

"Certains ont tout fait pour qu’on n’agisse pas"

 

En 1992, les grandes nations de ce monde organisent un sommet de la Terre et accouchent du document à l'origine des COP, ces conférences qui rythment la vie de la diplomatie climatique tous les ans. "La première pensée globale est là", assure Michel Barnier, en poste au ministère de mars 1993 à mai 1995.

 

Michel Barnier, entouré par des enfants, plante un arbre, le 25 novembre 1993, à Saint-Fulgent (Vendée).
Michel Barnier, entouré par des enfants, plante un arbre, le 25 novembre 1993, à Saint-Fulgent (Vendée). (FRANK PERRY / AFP)

 

Le ministre RPR tente de faire émerger une écologie de droite, où se conjuguent défense de l'environnement et capitalisme. Il lance un débat sur le mix énergétique français, dominé par le nucléaire, mais à la traîne en matière de renouvelable. Il doit composer avec des collègues pas franchement coopératifs : "Le ministère de l'Environnement n'agit qu'en embêtant, pour rester poli, les autres", résume-t-il. Un enquiquineur qui plus est éphémère : "Nous ne sommes que le maillon d'une chaîne. Vous n'êtes que le successeur d'un ministre et le prédécesseur d'un autre."

 

Corinne Lepage, qui lui succède en 1995, est plus critique. Pour elle, les historiens regarderont les responsables politiques de son époque comme des "égoïstes incroyables", voire des "criminels, pour ceux qui étaient conscients et qui ont tout fait pour qu'on n'agisse pas." Le problème, pour l'avocate, réside dans une prise de conscience très limitée du changement climatique quand elle était au ministère. "Franchement, j'étais une Martienne. (...) On me disait que c'était complètement exagéré, que c'était ridicule. Quand vous parliez de notre responsabilité à l'égard des générations futures, tout le monde s'en foutait et, en fait, on a commencé à s'intéresser au climat quand notre génération a été concernée."

 

 

Corinne Lepage dans le bureau de son cabinet d'avocat, le 9 mai 2023, à Paris.

 

Si les politiques publiques tardent à se saisir du sujet de l'écologie, en dehors de la loi Barnier sur la protection de l'environnement et de la loi Laure sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie, les connaissances dans ce domaine progressent : le Giec dévoile un nouveau rapport en 1995, insistant toujours plus sur le rôle de l'effet de serre dans le réchauffement de la planète. Un phénomène naturel que peu comprennent. "J'en parlais régulièrement dans mes discours. Je l'avais instauré comme un élément de langage incontournable. Sauf que ça n'entrait pas du tout, ça n'imprimait pas", se souvient avec amertume Corinne Lepage.

 

"On en parle peu", confirme Dominique Voynet, qui prend sa suite en 1997. Et ce désintérêt ne concerne pas que les politiques. En arrivant au sommet de Kyoto, la ministre écologiste se rend compte "qu'il y a des dizaines de journalistes allemands, anglais, américains, chinois, etc. Il doit y avoir deux journalistes français. Ce n'est pas un sujet grand public". C'est pourtant au Japon que le monde se fixe, pour la toute première fois, des quotas de limitation des émissions de gaz à effet de serre.

 

L'indifférence vis-à-vis des mesures prises à l'international se mue en méfiance, dès lors qu'elles doivent se concrétiser en France. Dans le gouvernement de gauche plurielle dirigé par Lionel Jospin, Dominique Voynet doit ferrailler avec le ministère de l'Economie au sujet d'une taxe sur les activités polluantes des entreprises. Ce projet d'"écotaxe" est "activement torpillé" par Bercy et Laurent Fabius, enrage encore aujourd'hui l'écologiste. Elle finit par jeter l'éponge et quitte le gouvernement en juillet 2001, après quatre ans aux responsabilités. Sur son bilan, l'ancienne candidate des Verts se dit "super critique" : "On n'était pas prêts", lâche-t-elle, en raillant les mesures de l’époque.

 

Dominique Voynet dans les locaux de France Télévisions, le 17 mai 2023, à Paris.

 

L'année de son départ, le Giec publie un troisième rapport (document PDF) et les Etats-Unis de George W. Bush piétinent une décennie de négociations climatiques en sortant du protocole de Kyoto. Si elle veut le respecter, la France dispose d'une dizaine d'années. Objectif : stabiliser ses émissions de gaz à effet de serre au niveau de 1990. Mais "pour Jacques Chirac ou pour Lionel Jospin, c'est la moindre des préoccupations", juge l'écologiste Yves Cochet, en poste de juillet 2001 à mai 2002.

 

Yves Cochet, le 8 octobre 2001, lors d'une conférence de presse devant l'usine d'engrais AZF
Yves Cochet, le 8 octobre 2001, lors d'une conférence de presse devant l'usine d'engrais AZF du Grand-Quevilly (Seine-Maritime). (MEHDI FEDOUACH / AFP)

 

Aux résistances rencontrées au sein de l'exécutif s'ajoutent, selon lui, les pressions des lobbies, notamment nucléaire et agricole. "Tout de suite, ils vous prennent à la gorge", décrit-il. Et l'actualité fait passer la cause écologique au second plan. En septembre 2001, l'explosion de l'usine AZF à Toulouse fait 31 morts et près de 2 500 blessés. "C'était le risque technologique qui primait", se souvient aujourd'hui Yves Cochet.

 

"Avec les suites d'AZF, je n'ai pas su, ou pas pu, m'occuper, par exemple, des dérèglements climatiques ou de la biodiversité."

 

Yves Cochet à franceinfo

 

Après la cohabitation puis l'élection présidentielle de 2002, l'exécutif dirigé par Jacques Chirac s'ancre de nouveau à droite, et Roselyne Bachelot décroche le portefeuille de l'Ecologie. Mais c'est le chef de l'Etat qui restera dans l'histoire avec cette phrase, prononcée en 2002, au sommet de la Terre de Johannesbourg (Afrique du Sud) : "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs."

 

"J'ai eu l'impression qu'il s'était presque converti, s'amuse Roselyne Bachelot. Après tout, la foi des convertis est bien plus forte que celle de la plupart de ceux qui ont baigné dans cela depuis la naissance." La réalité des faits est moins reluisante. "On était à l'époque, à l'Ecologie, l'avant-dernier budget ministériel", soupire-t-elle. Côté thermomètre : 40°C à Lyon, 41°C à Carcassonne, 42°C à Orange… La longue canicule de l'été 2003 et ses 15 000 morts concrétisent, en ce début de siècle, la menace du réchauffement climatique, et révèlent que la France n'est pas préparée à affronter ses conséquences.

 

2003-2015

 

"J’ai eu le sentiment d’une grande inutilité"

 

Cette vague de chaleur est-elle un électrochoc dans l'esprit des politiques ? Saisissent-ils le lien entre flambée des températures et activités humaines ? Pas vraiment. "Ce qui va emporter l'intérêt, et c'est dommage, c'est la question sanitaire. On parle de l'effet plutôt que de la cause", regrette Roselyne Bachelot, deux décennies plus tard. "Quand, après la canicule, je dis [dans une interview au Monde] qu'à la fin du siècle, l'été 2003 paraîtra frais, il faut voir les injures et les moqueries que j'ai reçues, de la part des journalistes et des politiques." Les années suivantes vont pourtant lui donner raison.

 

Roselyne Bachelot observe une carte sur un écran du Service central d'hydrométéorologie
Roselyne Bachelot observe une carte sur un écran du Service central d'hydrométéorologie et d'appui à la prévision des inondations, le 5 septembre 2003, à Toulouse. (ERIC CABANIS / AFP)

 

Au niveau international, les COP se succèdent et, sans les Etats-Unis, consacrent une forme d'impuissance collective. Cinq ans après l'élan de Kyoto, "j'ai eu le sentiment d'une grande inutilité", confie Roselyne Bachelot.

 

"Franchement, à ces COP, les gens étaient atones, on avait l'impression de vivre une queue de comète."

 

Roselyne Bachelot à franceinfo

 

A Paris, la préoccupation climatique n'est plus une boussole politique pour le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. "A l'automne 2003, raconte la ministre, Jacques Chirac me dit : 'Tu sais, il faut arrêter de parler d'écologie, ça emmerde tout le monde'. Et là, je me dis 'mes jours sont comptés'", raconte celle qui est à l'origine de la Charte de l'environnement. Adossé à la Constitution, ce texte consacre le "principe de précaution" et "le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé".

 

Serge Lepeltier la remplace en mars 2004 et fait de ce sujet, qu'il connaît bien, sa priorité. L'auteur du tout premier rapport parlementaire sur le changement climatique achève, dès son arrivée, le Plan national santé environnement (PNSE) qu'avait élaboré sa prédécesseure. "J’ai été celui qui a lancé la multiplication des biocarburants, des quotas [sur les émissions de gaz] à effet de serre pour l’industrie et la recherche de voitures propres", se targue aujourd'hui l'ancien ministre.

 

Serge Lepeltier s'apprête à plonger dans la réserve sous-marine de Banyuls-sur-Mer
Serge Lepeltier s'apprête à plonger dans la réserve sous-marine de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), le 5 juillet 2004, pour observer les conséquences du réchauffement climatique sur le milieu marin. (RAYMOND ROIG / AFP)

 

Dans les faits, les échecs ne manquent pas. Son projet de "bonus-malus", un dispositif fiscal sur l'achat de véhicules neufs, reste au point mort : des députés de son propre camp auront la peau de la mesure. La stratégie nationale de développement durable, dont il est chargé, prend également du retard. "Pour des raisons politiques – le risque de perdre certains électeurs – on a fait en sorte qu’il n’y ait plus une mobilisation générale sur ce thème", explique l'ancien ministre, parti en 2005.

 

Il lance toutefois un tout premier Plan climat (lien vers un fichier pdf), calqué sur l'ambition française établie à Kyoto. Habitat, transports, "Etat exemplaire", industrie, agriculture… Le document ne fait pas mystère des leviers à activer pour faire baisser les émissions. A mesure que se rapproche l'élection présidentielle de 2007, le sujet revient sur le devant de la scène, à la faveur de la sortie du documentaire Une vérité qui dérange, où l'ancien vice-président américain Al Gore alerte sur l'imminence d'une catastrophe climatique. Au même moment, un certain Nicolas Hulot fait signer aux douze candidats à la présidentielle un Pacte écologique, pour que chacun s'engage à appliquer "cinq propositions concrètes" et "dix objectifs" pour la planète.

 

Sitôt installé à l'Elysée, Nicolas Sarkozy reprend une des idées de ce Pacte : créer un super-ministère de l'Ecologie, du Développement et de l'Aménagement durables. Jean-Louis Borloo récupère ce portefeuille inédit, dont l'ambition s'incarne dans le déploiement d'une "machine de guerre" : le Grenelle de l'environnement. Grâce à un périmètre étendu, le rapport de force de Jean-Louis Borloo avec le ministère de l’Economie va tourner à son avantage.

 

Jean-Louis Borloo dans son bureau, le 30 mai 2023, à Paris.

(JEAN-MARIE LEQUERTIER / FRANCE TELEVISIONS)

 

Pour la première fois, de juillet à octobre 2007, un ministre français met autour de la table les syndicats, les ONG, les collectivités locales et l'Etat pour discuter publiquement de biodiversité, d'alimentation, d'énergie et de transports, en vue d'inscrire dans la loi la baisse des émissions de gaz à effet de serre. "La nation le voulait, il y avait une prise de conscience très, très forte, se souvient l'intéressé. On avait les moyens, on avait une puissance incomparable en Occident, et on a eu, au fond, assez peu de résistances."

 

Une nuit, Jean-Louis Borloo est attendu à Bruxelles, où se négocie en parallèle un ambitieux "paquet énergie-climat". A l'Assemblée nationale, l'opposition défend ses amendements sur le Grenelle. "Je leur dis : 'Ecoutez, ça serait tellement simple que j'arrive à Bruxelles en disant qu'on a voté la loi Grenelle.' Ils ont retiré tous leurs amendements, qui étaient, au fond, secondaires." La loi est votée à la quasi-unanimité, gauche comprise, avec 526 voix pour et seulement quatre contre. "L'ambiance est euphorique, dans les territoires, entre les ONG et les agriculteurs, les syndicats…" Cet élan fait espérer de grandes avancées à la COP15 de Copenhague (Danemark) en 2009. Au lieu de cela, les négociations achoppent sur la répartition des efforts, et le rendez-vous sera présenté comme un échec. Jean-Louis Borloo, à la table des négociations, relativise : "La France a fait tout ce qu'il fallait pour qu'il y ait un engagement des pays riches à l'égard des pays pauvres."

 

La dynamique du Grenelle s'essouffle aussi en France. "Une politique comme celle-là a besoin d'évaluation et de suivi permanent", analyse le ministre d'alors. En plein essor, une partie du secteur des énergies renouvelables va ainsi subir "un coup d'arrêt" dans les années suivantes. Jean-Louis Borloo cite l'exemple de l'énergie solaire, d'abord encouragée financièrement par l'Etat, puis freinée par un moratoire en 2010, après l'arrivée de Nathalie Kosciusko-Morizet au ministère de l'Ecologie. Victimes de leur succès, les subventions sont abandonnées face au risque de plomber les comptes de l'Etat. S'il "comprend" cette décision budgétaire, Jean-Louis Borloo considère que "ça a démoralisé complètement le secteur photovoltaïque".

 

Jean-Louis Borloo dans son bureau, le 30 mai 2023, à Paris.

 

L'élection de François Hollande à l'Elysée, en 2012, ne marque pas une rupture. Rapidement, l'écologiste Delphine Batho torpille le "mauvais" budget de son portefeuille ; elle est limogée en juillet 2013 et remplacée par Philippe Martin. Pour conserver le soutien d'écologistes échaudés, l'ancien député du Gers annonce une "contribution climat-énergie", la fameuse "écotaxe". L'idée de faire payer les pollueurs, déjà défendue par Dominique Voynet, refait surface.

 

Cette fois, l'initiative se heurte directement à la colère de certains Français, inquiets pour leur portefeuille. L'automne suivant, la protestation violente des "bonnets rouges", en Bretagne, fait reculer le gouvernement. "Il y a eu un défaut d'explication, de pédagogie, de compensation peut-être, aussi, pour les plus modestes", reconnaît aujourd'hui Philippe Martin. "Vous savez, les gens sont aussi sur le court terme. Il y a l'idée de ne pas avoir d'engagement au-delà de sa propre vie, en quelque sorte. Et ça, c'est un vrai danger." De son passage éphémère au gouvernement, il retient que le ministre de l'Ecologie idéal, "c'est un homme ou une femme qui se fait élire à la présidence de la République". François Hollande n'est peut-être pas ce président-là, mais il se laisse convaincre d'organiser une COP cruciale à Paris.

 

2015-2023

 

"L’idée y est, la réalité non"

 

La COP21 fait basculer le ministère de l'Ecologie, occupé par Ségolène Royal, dans une autre dimension. La préparation de l'événement donne au sujet un poids inédit au sein de tout le gouvernement. Même face à Bercy, champion toute catégorie des bras de fer ministériels, l'Environnement arrache des arbitrages, comme l'interdiction des passoires thermiques ou l'objectif de rénover 500 000 logements par an. Ceux-ci viennent muscler sa future loi "sur la transition écologique et pour la croissance verte". "Comment j’ai fait ? COP21 ! COP21 ! COP21 ! Il fallait que l’on soit à la hauteur de la COP21", se souvient la ministre au cours d'une audition devant le Sénat. "L’idée était d’être exemplaire et d’anticiper les conclusions de la COP dans notre propre stratégie." Attendue au tournant, la France inscrit dans la loi son objectif de diviser par quatre ses émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2050. Elle se dote également d'une feuille de route pour y parvenir : la stratégie nationale bas-carbone.

 

La ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal, salue le président des Etats-Unis, Barack Obama
La ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal, salue le président des Etats-Unis, Barack Obama, le 30 novembre 2015, à la COP21 au Bourget (Seine-Saint-Denis), aux côtés de Laurent Fabius, François Hollande, Ban Ki-moon et Christiana Figueres. (MUSTAFA YALCIN / ANADOLU AGENCY / AFP)

 

L'Accord de Paris consacre dans la liesse un nouvel objectif : "Contenir la hausse des températures nettement en dessous de 2°C" d'ici à la fin du siècle. Tout juste élu, en 2017, Emmanuel Macron choisit, pour incarner cet "esprit de Paris", une figure médiatique, le très populaire Nicolas Hulot. Son plan climat doit "mobiliser l’ensemble du gouvernement sur les mois et années à venir pour faire de l’Accord de Paris une réalité". Mais l'ancien animateur claque la porte onze mois plus tard en dénonçant "les petits pas" de la France sur le sujet.

 

En cette année 2018, les Français sont plus que jamais au fait de la menace climatique. La COP21 est passée par là, mais aussi les ouragans Irma et Maria, qui ont balayé les Antilles. Dans les lycées et dans la rue, des adolescents appellent à l'action, galvanisés par la jeune militante suédoise Greta Thunberg, reçue à l'Assemblée nationale. Mais les Français ne sont pas prêts à tout accepter au nom du climat. Dans un contexte de hausse des prix du carburant et de pouvoir d'achat en berne, une augmentation de la taxe carbone, décidée de longue date, votée par les parlementaires et défendue par l'exécutif, déclenche le mouvement des "gilets jaunes", qui investissent rues et ronds-points.

 

"J'ai eu le sentiment que les ‘ministres budgétaires’ – on va les appeler comme ça – ont un peu oublié de défendre la taxe carbone, qu'ils avaient pourtant fait augmenter fortement", grince François de Rugy, qui succède à l'animateur. La politique climatique doit désormais s'expliquer. "Certains se sont un peu planqués", lâche-t-il à l'intention d'anciens collègues. La mesure est si impopulaire que même les défenseurs de cette fiscalité, des ONG aux écologistes, prennent leur distance avec la proposition. Elle est abandonnée en 2019.

 

"Il y a des gens qui poussent, qui disent qu'on n'en fait pas assez. Et puis, le jour où il y a des résistances dans la population, eh bien, ils n'assument pas devant les citoyens en colère."

 

François de Rugy à franceinfo

 

Et l'ex-ministre de reprendre à son compte l'antienne du tout premier ministre de l'Ecologie. "Ce n'est pas que c'est le 'ministère de l'impossible' : c'est le ministère des contradictions, entre une aspiration à faire plus, plus vite, plus fort, et une résistance au changement, qui est sans doute un peu en chacun de nous", résume-t-il.

 

François de Rugy dans les locaux de France Télévisions, le 15 mai 2023, à Paris.

 

Réconcilier les Français en colère et l'écologie, mission impossible ? Alors que les pouvoirs publics sont sommés de redoubler d'efforts, le "ministère des contradictions" sous-traite l'impossible à un panel de Français, réunis dans la Convention citoyenne pour le climat. "On leur a donné comme mission, au départ, de changer du tout au tout notre politique économique, sociale, politique, fiscale, etc. Bref, de changer de monde", résume Barbara Pompili, qui hérite en juillet 2020 du suivi de cette réflexion inédite, menée par 150 citoyens tirés au sort.

 

Cette mission tentaculaire se traduit par 150 propositions, qu'elle a pour objectif d'inscrire dans un texte de loi. "Dès les premières rencontres, j'ai dit aux membres de la Convention citoyenne : 'Je vais vous décevoir, c'est sûr.'" Et pour cause, certaines de ces mesures "sont d'ordre réglementaire ou international", constate Barbara Pompili, invitée par son Premier ministre à travailler plus étroitement avec ses autres collègues. Elle se casse encore les dents : "Jean Castex avait quand même dit que tous les ministères devaient s'investir dans la transition, et pas seulement le ministère de la Transition écologique. L'idée y était. La réalité, non."

 

"J'avais le plus souvent en face de moi des gens qui voulaient abaisser l'ambition plutôt que d'essayer de trouver des moyens d'y arriver."

 

Barbara Pompili à franceinfo

 

Les industriels ont beau être invités à la table des discussions, ils n'hésitent pas à "s'émouvoir auprès de divers ministères" pour tuer dans l'œuf les mesures de sobriété nées de la Convention citoyenne, continue-t-elle. Elle cite l'idée d'un malus sur le poids des véhicules, écrasée par un secteur automobile qui pèse lourd sur les décisions. "J'aurais aimé aller plus vite, pouvoir faire plus de choses, casser plus de barrières", assure Barbara Pompili, qui se décrit en "éternelle frustrée". "Mais je suis arrivée en sachant où je mettais les pieds. Je savais que ce serait dur, qu'il y aurait plein de lobbies."

 

Barbara Pompili visite une exploitation agricole qui cherche à réduire son impact environnemental
Barbara Pompili visite une exploitation agricole qui cherche à réduire son impact environnemental, le 25 octobre 2021, à Eole-en-Beauce (Eure-et-Loir). (PATRICK GELY / SIPA)

 

Ces dernières années voient le climat s'inviter dans tous les cercles, tous les débats. Elles voient aussi une première baisse, spectaculaire, des émissions de gaz à effet de serre quand le monde entier se confine, au printemps 2020, pour tenter d'enrayer la pandémie de Covid-19. Mais le "monde d'après" tant attendu ne survit pas à cette parenthèse, et les émissions mondiales de gaz à effet de serre flambent. Le défi est désormais "effectivement colossal", reconnaît Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique depuis mai 2022, à quelques jours de la présentation du nouveau plan du gouvernement. Celui qui doit permettre, une nouvelle fois, de diviser par deux les émissions de la France d'ici à 2030... quatre fois plus rapidement qu'avant.

 

De cinquième roue du carrosse, l'écologie va devenir le moteur du véhicule gouvernemental, promet le chef de l'Etat, en campagne pour sa réélection. "Nous devons réconcilier le pays par un changement de paradigme, par une ambition nouvelle" sur l'environnement, clame le président-candidat. Une fois réélu, Emmanuel Macron revoit l'attribution du dossier climatique en chargeant la Première ministre, Elisabeth Borne, de porter la planification écologique, avec un secrétariat général dédié. A ses côtés, un binôme se partage la Transition écologique et la Transition énergétique. Impensable en effet, au regard des urgences, de laisser l'enjeu climatique au seul "ministère de l'impossible". Cette énième nouvelle méthode changera-t-elle la donne ? La "maison" continue de brûler, en France comme ailleurs. Nous regardons désormais les flammes, mais le défi reste d'éteindre l'incendie.

Crédits

 

  • Rédaction : Marie-Adélaïde Scigacz, Thomas Baïetto, Thibaud Le Meneec, Clément Parrot
  • Vidéos et montage : Mathieu Dreujou, Jean-Marie Lequertier, Billie Comte
  • Conception et design : Maxime Loisel
  • Développement : Grégoire Humbert
  • Illustration : Pauline Le Nours
  • Relecture : Louis Boy
  • Supervision éditoriale : Ilan Caro, Simon Gourmellet, Julie Rasplus

 

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30 novembre 2023 4 30 /11 /novembre /2023 12:40

Les pieds sur terre.

 

Balade sur l'île de Sein aux côtés de Léa, Justine et Lili Rose, les trois seules collégiennes de ce petit caillou du Finistère d’un demi-kilomètre carré. On y rencontre Julien et Camille, leurs professeurs, et Loïc, un pêcheur. Par Fabienne Laumonier.

 

En chemin avec les trois collégiennes de l’île, on espère apercevoir le dauphin Randy, qui longe les côtes bretonnes. Là, on s’arrête devant le monument qui rend hommage aux marins de l’île qui ont rejoint la résistance les premiers, juste après avoir écouté l’appel du 18 juin. Plus loin, on constate tristement les arbres arrachés par la dernière tempête.

"C'est un peu compliqué à expliquer, mais j'aime bien l'atmosphère qui règne sur l'île"

 

On évoque leurs inquiétudes quant à l’avenir de l’île : “Je pense que l'île de Sein va disparaître avec la montée des eaux et le réchauffement climatique. C'est ma maison. Je l'aime beaucoup”. Difficile de contenir ses émotions : “Il y a de la tristesse, un peu de colère et une émotion que je n'arrive pas à décrire.”

 

Julien, professeur au collège des îles du Ponant depuis vingt ans, partage leur angoisse : “Depuis 20 ans, il y a déjà des morceaux de l’île qui sont tombés à l'eau. C'est inexorable, et toujours un peu douloureux d’y songer.  La mer est puissante, l'île est fragile, comme une crêpe sur la mer.”

 

Il se rend à Sein tous les vendredis, si la météo le permet : “Je vais entamer ma 20ᵉ année sur l'île de Sein. Je connais ces enfants depuis qu’ils sont bébés”. En très petits effectifs, les élèves ne peuvent ni tricher, ni se planquer. Il ne cache rien, à la grande joie de leur professeur : “Je me souviens de la manifestation de l’émerveillement d’une élève qui venait d’avoir compris quelque chose. C'est sacrément précieux.”

 
Les Pieds sur terre
29 min

"Ici, on enseigne d'une autre manière"

 

Autre particularité : la flexibilité nécessaire pour s’adapter aux conditions météo et naviguer d’une matière à l’autre : “Je m'occupe de l'art plastique, de la science de la vie et de la terre et de l'éducation physique et sportive. Faire des ponts entre les disciplines, décloisonner les savoirs, je trouve ça très intéressant d'un point de vue professionnel et personnel. Ça me demande de me tenir au courant, d'être créatif”

 

Camille, jeune institutrice installée à Sein depuis la rentrée scolaire, apprécie l’ambiance chaleureuse qui y règne et est fière d’avoir obtenu ce poste : “Je crois que l'État se doit d'apporter le service public dans ces endroits-là, où il n'y a pas beaucoup de gens”. La vie insulaire rend humble : “Ce n'est ni envahissant, ni étouffant, mais ça fait vraiment se sentir petit. Quand même, c'est fort, d'être un petit être humain sur un bout de caillou.”

 

Au détour du port, on rencontre Loïc, un pêcheur, qui aime rappeler : “On est une des seules communes en France à avoir le droit de déterrer et d’enterrer nos morts. Depuis que je suis tout petit, je fais des trous au cimetière. Ça fait partie de la vie de l’île. L’île de Sein ne t’appartient pas, c’est toi qui appartient à l’île.”

 
La Fabrique de l'Histoire
52 min
  • Reportage : Fabienne Laumonier
  • Réalisation : Agnès Cathou
  • Mixage : Alexandre Dang

 

Merci à Léa, Justine et Lili Rose. Merci à Julien, à Camille et aux élèves de l’école primaire. Merci à Cathy, Loïc, à Thomas, Carla et à l’équipe de Longueur d’ondes. Enfin merci à la DRAC Bretagne et au fond Territoire Numérique Éducatif.

Pour aller plus loin

 

Sur d’autres îles…
Kristos est l’unique et le dernier élève de l'école d'Arki, une île du Dodécanèse grec. Va-t-il quitter sa famille et sa terre pour aller au collège ? Une chronique délicate et touchante d'un adieu à l'enfance, à retrouver en intégralité ici.
Timothée dirige la seule école de l’île d’Ouessant, un choix qu’il ne regrette pas. Portrait d’un professeur atypique juste là.

Musique de fin : Nantes, Beirut - Album : The Flying Club Cup (2007)

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29 novembre 2023 3 29 /11 /novembre /2023 19:28

 Nous apprenons avec tristesse le décès de Michèle Rivasi ce 29 novembre 2023.

Elle fut fondatrice et présidente de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) créée en 1986 après l’accident nucléaire de Tchernobyl.

 

https://twitter.com/i/status/1729840261834981664

 

"C'était un roc, on n'imagine pas qu'une femme comme elle puisse décéder un jour. Elle ne baissait jamais la garde".

Un témoignage de ses amis d'Auvergne-Rhône Alpes.

 

Ses amies et amis de la CRIRAD se souviennent de Michèle Rivasi.

 

La France en Vrai - Grand Est

Écologie, la méthode Rivasi

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17 novembre 2023 5 17 /11 /novembre /2023 16:03

Un livre qui a guidé bien des scientifiques en herbe.

 

https://archive.org/details/ThuillierPSI

 

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16 novembre 2023 4 16 /11 /novembre /2023 12:38

Dans une lettre ouverte, 1 240 étudiants issus d’universités et de grandes écoles (AgroParisTech, Ecole polytechnique, HEC…) s’engagent à ne pas rejoindre les rangs de la banque française en raison de son soutien à de nouveaux projets d’extraction de pétrole et de gaz.
 

Publié le 15 novembre 2023.

Nous sommes étudiant·es et jeunes diplômé·es d’universités et d’écoles françaises (AgroParisTech, CentraleSupelec, Ecole polytechnique, Sciences-Po, HEC…). Nous constatons que BNP Paribas tente d’instrumentaliser nos craintes et nos convictions et cible notre génération avec son greenwashing, dans sa publicité et sur nos campus (stands vantant ses offres bancaires et jobs à impact, par exemple).

 

Nous ne sommes pas dupes. Nous prenons ici l’engagement de ne pas travailler pour des banques qui, comme BNP Paribas, refusent de regarder la vérité climatique en face et continuent de financer des entreprises qui prévoient de nouveaux projets d’énergies fossiles. Ces bombes climatiques menacent directement notre futur, et nous affirmons haut et fort que nous ne participerons pas à une telle destruction.
 

La science est sans appel

 

Le consensus scientifique ne laisse aucune place au débat : les énergies fossiles doivent appartenir au passé.

 

Le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (Giec) et l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) sont formel·les sur la nécessité d’arrêter de développer de nouveaux champs pétroliers et gaziers pour respecter l’Accord de Paris et limiter le réchauffement à 1,5 °C. Alors que nous nous éloignons chaque jour un peu plus de cet objectif, il faut prendre des mesures radicales à la hauteur des enjeux.
 

Enquête sur le « climato-je-m’en-foutisme » qui règne au sommet de l’Etat

Cet impératif absolu doit dessiner une ligne rouge claire pour les banques, comme le répétait récemment le secrétaire général des Nations unies, António Guterres :
 

"« Les institutions financières doivent s’engager à mettre fin à leurs financements et investissements dans l’exploration et l’expansion de nouveaux gisements de pétrole et gaz. »"

 

C’est la demande qui a été adressée à plusieurs reprises par 600 scientifiques, dont des membres du Giec, au conseil d’administration de BNP Paribas, sans trouver à ce jour une réponse satisfaisante.
 

Des activités lourdes de conséquences

 

Après avoir financé pendant des décennies un monde carboné devenu insoutenable, les banques ont le pouvoir et la responsabilité de nous sortir de notre dépendance aux énergies fossiles, en réorientant leurs financements vers une transition écologique juste. Ce n’est malheureusement pas le cas des principales banques françaises : Crédit agricole, Société générale, Banque populaire Caisse d’épargne et, en tête du classement, BNP Paribas.

Les chiffres en attestent. Au cours des sept années qui ont suivi l’adoption de l’Accord de Paris, BNP Paribas a accordé 165 milliards de dollars aux énergies fossiles. Son rôle est majeur : elle a été entre 2016 et 2022 le premier financeur européen et le quatrième au niveau mondial du développement des énergies fossiles.
 

Climat : ce qu’il faut retenir du rapport de synthèse du Giec

 

Ces activités ont déjà de lourdes conséquences climatiques : l’empreinte carbone de BNP Paribas en 2020 est à elle seule supérieure à celle du territoire français. Les annonces faites en mai dernier par BNP Paribas ne changent pas cette donne : la banque n’a mis fin qu’à une part très restreinte de ses nombreux soutiens à l’industrie fossile. Ainsi, ses décisions financières actuelles contraignent encore nos vies futures.

 

Cela lui a valu d’être assignée en justice cette année pour non-respect de son devoir de vigilance en matière climatique par trois ONG (Les Amis de la Terre France, Notre Affaire à Tous et Oxfam France).
 

Premier financeur des majors du pétrole

 

Face à une jeunesse déterminée devant les périls climatiques, BNP Paribas expérimente des difficultés de recrutement. La banque explique qu’elle a changé et qu’elle œuvre pour le climat et promet de merveilleux « jobs à impact ». Mais comment la croire ?

 

Entre 2016 et 2022, la banque française a été le premier financeur des neuf majors du pétrole et du gaz, parmi lesquelles la française Total Energies. Ainsi, quand BNP Paribas annonçait d’une main ne pas financer directement le tristement célèbre projet Tilenga-EACOP en Ouganda et Tanzanie, elle continuait de l’autre à accorder de larges soutiens à Total Energies. BNP Paribas, dont le président siège au conseil d’administration de Total Energies, ne peut ignorer la stratégie dangereuse menée par son client.
 

Climat : trois ONG assignent BNP Paribas en justice pour manquement à son devoir de vigilance

 

La banque est également l’un des principaux financeurs du mastodonte Saudi Aramco, l’entreprise qui prévoit le plus de nouveaux projets de pétrole et de gaz de la planète. A ce titre, elle a reçu, en cet été de tous les records caniculaires, une alerte sans précédent des Nations unies : ses financements pourraient constituer une atteinte aux droits humains.
Notre décision est prise

 

Il est pourtant possible d’en finir avec ces soutiens toxiques. La Banque postale l’a fait, elle n’octroie désormais des financements qu’aux entreprises qui ont un plan de sortie des énergies fossiles d’ici à 2040 et ne développent plus de nouveaux projets dans ce domaine. BNP a le devoir de se désolidariser radicalement des géants pétro-gaziers.

 

Pour l’heure, la banque choisit pourtant de nous condamner : tout déni ou toute omission équivalent à un soutien clair à la destruction des conditions d’habitabilité de notre monde.

 

Face à la violence des dérèglements climatiques qui frappent déjà nos quotidiens, nous ne pouvons imaginer un avenir professionnel autrement que mis au service d’une transformation rapide et juste de nos sociétés. Nos compétences et nos vocations sont prêtes à nourrir les prochaines stratégies climatiques, à condition que celles-ci soient à la hauteur de l’urgence.

 

Notre décision est prise, c’est désormais aux dirigeant·es de BNP Paribas de choisir : incarner le sursaut dont nous avons besoin ou nous maintenir sur l’autoroute de l’enfer climatique. La banque d’un monde qui change, en bien ou en mal.

 

Cette tribune a été signée par plus de 1 240 étudiants. La liste complète des signataires peut être trouvée ici.

 

Premiers signataires :

 

Victoria Constantini (Mines de Paris), Anastasia Léauté (université Paris Cité), Hermès Couturier (CentraleSupélec), Louis Fidel (HEC), Anaïs Vansteene (Paris Nanterre), Salma Chaoui (université Paris Dauphine PSL), Noémie Elgrably (ESSEC), Marion Vittet (ESCP Busines School), Lucie Sarthre (Ecole des Ponts et Chaussées), Philémon Matray (Ecole polytechnique), Mathis Fidaire (Dauphine PSL), Clara Bolac (AgroParisTech), Auriane Meiller (AgroParisTech), Tiphaine Langlois (Sciences-Po Paris)

 

Par Un collectif d'étudiants

 

Voir aussi : « Lycéens, nous sommes en grève contre l’A69 »

 

 

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  • : Le blog d'histoire des sciences
  • : Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine. La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.
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