Il y a moins d'une semaine, je visitais la mine de Poullaouenoù j'avais eu le bonheur de rencontrer Monsieur de Lavoisier. J'y avais accompagné le Chevalier de Boufflers, colonel du régiment de Chartres cantonné à Landerneau, qui assurait la protection du duc, cousin du roi, en visite en ces lieux. Le Chevalier attendait la guerre avec impatience alors que je l'espérais lointaine. Nous ne savions pas encore que les dés avaient déjà été jetés. Aujourd'hui je chevauche auprès d'un convoi de charrettes où, sur des lits de paille, gémissent, hurlent de douleur, ou déjà agonisent, les marins et soldats de la Belle-Poule qui a subi les premiers coups de l'ennemi.
Hier, 18 Juin, peu de temps après que la cloche de l'église de Saint Houardon ait sonné les douze coups de minuit, un sergent du régiment de Chartres est venu frapper à la porte de notre domicile sur le quai du Léon. Il me fallait, me dit-il, me rendre d'urgence auprès du Chevalier de Boufflers en emportant avec moi quelques vêtements en état d'affronter les intempéries ainsi que mes instruments de chirurgie.
Rapidement je rejoignais le Chevaler à son logement de la rue des boucheries. Je le trouvais dans un inhabituel état d'excitation. Nous avons la guerre me dit-il,
- Un messager vient de me faire savoir que je dois me rendre d'urgence avec un fort détachement de troupes sur le rivage de Plouescat où nos navires ont engagé le combat avec la flotte anglaise. Nos équipages ont subi de lourdes pertes. Nous devrons leur porter secours et convoyer les blessés jusqu'à l'hôpital de la marine installé au Folgoët, près de Lesneven.
Finis les doutes. La seule chose qui, pour moi, comptait à présent était de soulager les souffrances et d'arracher à la mort le plus d’hommes possibles, fussent-ils nos ennemis si le hasard des combats en avait fait nos prisonniers. J'essayais surtout d'être attentif à la route empruntée afin de ne pas laisser aller mon imagination.
Fort heureusement le Chevalier ne me laissait pas le temps de penser. Il m'expliquait ce qu'il croyait savoir de l’événement tel que l'un de ses lieutenants, en poste à Brest, le lui avait rapporté.
N'étant pas marin il savait seulement qu'une frégate du nom de La Belle Poule et portant 30 canons avait été attaquée par un navire de la flotte anglaise au large de Plouescat. Il semblait qu'elle était particulièrement visée car en avril de l'année précédente elle avait déjà été prise en chasse par un navire anglais qui la soupçonnait d'être un corsaire américain, ceux-ci s'abritant parfois sous le pavillon français. A nouveau, en janvier de cette année, elle avait été interceptée par deux navires anglais de 74 canons exigeant de la visiter. On répétait à Brest la réponse de son capitaine, Charles de Bernard de Marigny : «Je suis la Belle-Poule, frégate du Roi de France. Je viens de la mer et je vais à la mer. Les bâtiments du Roi, mon maître, ne se laissent jamais visiter.»
Le panache de la réponse avait-il été suffisant ? Les Anglais le laissaient poursuivre sa route sans savoir qu'il avait à son bord un représentant important des insurgents qui devait s'embarquer à Brest pour un retour aux Amériques. La rumeur s'était même répandue que ce personnage était Franklin en personne. Les espions anglais n'étant pas inactifs à Brest, la nouvelle de cet échec avait dû filtrer jusqu'à Londres et tout laisse à penser que les officiers de la flotte anglaise, responsables de cet échec, avaient dû subir de sévères remontrances et que leur désir de revanche était à la mesure de l'affront subi.
Et voilà que, le 15 juin la Belle-Poule revient faire flotter le pavillon français dans la Manche. Le comte d'Orvilliers, commandant de l'armée navale, avait chargé le capitaine Chadeau de La Clocheterie de l'y mener pour une mission de surveillance. Elle y était accompagnée par trois autres navires de moindre puissance.
Le mercredi 17 Juin, elle avait été attaquée et avait dû livrer bataille contre une frégate anglaise envoyée par l'amiral Keppel dont la flotte croisait au large. La rumeur faisait déjà état de la glorieuse victoire du navire français.
Quand nous avons retrouvé la frégate, elle était en réalité en pitoyable état et en très mauvaise position. De prétendus pilotes locaux, qui disaient connaître la côte, l'avaient menée dans un endroit parsemé de roches où elle avait talonné. A portée étaient mouillés quatre bâtiments anglais dont on pouvait craindre qu'ils n'envoient des chaloupes pour l'attaquer ou l'incendier. Le Chevalier de Boufflers, dont le bataillon avait reçu le soutien d'une centaine de soldats d'un autre régiment, fit immédiatement rechercher des chaloupes dans tout le pays environnant afin d'amener des troupes à bord de la frégate et s'opposer à un éventuel débarquement anglais. La nuit étant venue il fit allumer de nombreux feux tout le long de la côte pour simuler les bivouacs d'une troupe importante.
Au matin, les vaisseaux anglais avaient levé le siège et le Chevalier semblait déçu de voir à nouveau la guerre s'éloigner sans avoir pu échanger quelques salves. Pourtant le spectacle de la guerre était bien devant nous.
Nous avions rejoint M. de la Clocheterie à son bord. Il était très affecté par les pertes subies. Il avait à déplorer la mort d'une trentaine de ses hommes et en particulier celle de son capitaine en second, M. Le Grain de Saint-Marceau. Une centaine d'autres étaient sévèrement blessés. Bien que blessé lui-même, il ne pensait qu'à mobiliser tout ce qui restait de son équipage pour remettre son navire en mesure de naviguer et de combattre. Il ne lui restait plus que la moitié de ses matelots mais ceux-ci ne prenaient aucun repos, négligeant même de manger. Ils se savaient victorieux. La frégate Arethusa qui les avait attaqués avait dû rompre le combat après la perte d'un mât. Cela décuplait leurs forces.
Je ne pouvais détacher mes yeux des blessés couchés sur la paille des charrettes qui allaient les amener jusqu'à l'hôpital du Folgoët. L'un avait un bras arraché, l'autre une jambe. Un autre avait eu les deux jambes emportées au niveau des cuisses. Sans les premiers soins qui leur avaient été donnés par le chirurgien du bord, ils se seraient déjà vidés de leur sang. Plusieurs avaient des membres hachés par la mitraille et les éclats de bois arrachés aux gréements par les boulets ennemis. Je savais déjà que sans une amputation rapide la gangrène les emporterait dans d'atroces souffrances.
Devant leurs officiers chacun faisait assaut de courage, refusant de se plaindre et ne pensant qu'à partager la gloire de la victoire. Je n'ignorais pas que, le temps passant, leurs corps, pour le moment encore anesthésiés, sentiraient monter des douleurs que même le laudanum que je pourrais leur faire absorber ne calmerait pas. Je savais aussi que, pour ceux qui survivraient, le plus dur serait d'affronter la nouvelle vie qu'ils n'imaginent pas encore.
Le Chevalier étant resté sur place dans le but d'accompagner par la côte le retour de la Belle-Poule jusqu'à Brest, je partais seul avec le convoi de blessés vers l'hôpital du Folgoët.
20 juin.
L'hôpital est un ancien couvent d'Ursulines, vaste mais sans l'architecture qui conviendrait à un tel édifice. Destiné à y soigner les blessés de la marine, on se demande pourquoi il est si loin de Brest et pourquoi le port ne dispose pas d'un hôpital assez vaste pour y recevoir tous les malades et blessés de la flotte. Combien de matelots ne sont-ils pas morts sur les charrettes qui les amenaient au Folgoët ?
L'hôpital comprend treize salles, vastes et bien aérées, et environ cinq cents lits. Si l'eau y était plus abondante, ce serait un très bon établissement. Elle fait pourtant défaut en un moment où il faudrait pouvoir laver à grandes eaux les tables et les sols imprégnés d'un sang poisseux.
Depuis hier un étrange phénomène s'est produit. Pour sauver les hommes que l'on m'apporte je fais abstraction de la pitié qu'ils m'inspirent. Seuls les gestes techniques comptent. La science qui m'a été enseignée est devenue un rempart contre l'émotion.
Le combat de la Belle-Poule au large de Plouescat.
Fragments du journal de Sébastien le Braz, jeune chirurgien de marine, trouvés dans le grenier d'une antique maison du quai du Léon à Landerneau, au temps où la France soutenait la guerre d'indépendance des États d'Amérique.
Noter : Sébastien le Braz, le narrateur de ce récit est fictif. Les personnages qu'il rencontre, en particulier le Chevalier de Boufflers, et les évènements qu'ils vivent, sont, par contre, totalement réels. Le texte se présente comme une une chronique des débuts, à Brest et sa région, de la guerre menée contre l'Angleterre en soutien aux insurgés américains. Il est aussi l'occasion, par le choix d'un narrateur chirurgien de marine, d'un état des lieux des sciences et des techniques, particulièrement développées à la pointe de Bretagne, à la fin du 18ème siècle. Les sources sont généralement indiquées dans le cours de chaque chapitre.
C'est une étrange expérience que celle que je viens de vivre dans les salons de madame de S* où je me suis trouvé à l’invitation d’un étonnant personnage rencontré quelques semaines plus tôt.
Il m’arrive assez régulièrement de prendre mes repas à l’Auberge du Tourmentin, rue de Siam, où le père Morgat nous rassasie d’un plat confortable pour un prix raisonnable. A une table voisine je remarquais depuis quelques jours un homme sensiblement de mon âge dont le costume, sombre mais soigné, pouvait laisser penser à l’un de ces employés de l’Administration de la Marine Royale si nombreux à Brest. Généralement nous n’échangions qu’un bonjour courtois. Pour une première fois il m’adressa la parole sous le prétexte de m’interroger, en ma qualité de chirurgien de bord dont témoignait mon uniforme, sur la santé des équipages des navires de l’escadre rassemblée à Brest. Lui même me faisait savoir qu’il revenait de lointains voyages sur mer qui l’avaient mené du port de Lorient vers Saint Domingue ou Pondichéry pour le compte de la Compagnie des Indes. Il n’était, me disait-il, de retour en Bretagne que pour une courte escale en attendant de nouveaux embarquements.
Quelques jours plus tard, étant ensemble à nouveau dans le même établissement, il me proposa de partager la même table afin de prolonger notre conversation précédente. Rapidement je constatais qu’il avait surtout le désir de me convertir à une nouvelle médecine importée d’Allemagne par un certain Franz Anton Mesmer. Cet homme, disait-il, aurait révélé à l’Humanité l’existence d’un fluide universel dont tous les autres, lumière, électricité, attraction universelle, ne seraient que de différents aspects de sa manifestation. Nous serions porteurs d'une variance de ce fluide qui serait la source même de notre éveil à la vie. Pour que nous soyons maintenus dans l'état de santé, ce « magnétisme animal », car tel est son nom, doit être libre de circuler chez chacun d’entre nous. La maladie résulterait d'un obstacle à cette libre circulation. Certaines personnes qui ont reçu le « don de magnétiser » peuvent rétablir cet équilibre. Telle est la doctrine dont il m’a longuement abreuvé me donnant force détails, que j’ai rapidement oubliés, sur la façon de procéder des « magnétiseurs » au moyen d'attouchements sur différentes parties du corps.
Plus étonnant encore, il existe une méthode collective, me dit-il. On y procède au moyen d’un « baquet ». Celui-ci est une cuve de bois dur de un pied et demi de profondeur sur quatre pieds et demi de diamètre. Il semblerait, à l’entendre, que les proportions aient une importance à ne pas négliger. Cette cuve est couverte de planches bien jointives dont la circonférence est percée d’une série de trous par lesquels sortent autant de barres fer coudées à angle droit qu’il y a de participants autour du baquet. On dirige ainsi l’extrémité de cette barre sur la partie affectée du malade. Pour que l’action magnétique soit plus forte les participants sont même invités à constituer une chaîne en se tenant par la main. Que contient ce baquet ? Je ne retiens seulement que la présence d’une série de bouteilles disposées verticalement en son fond et dans le col desquelles entrent les barres de fer. Précision : ces bouteilles ont été préalablement "magnétisées" par le magnétiseur. Comment ? Je n'en saurai pas plus.
Par simple politesse, et le temps ne m’étant pas compté en ce moment, je l’écoutais. Son discours me rappelait cet abbé Bertholonde l’Académie de Montpellier qui était venu nous présenter au Collège de Navarre la théorie qu’il avait élaborée. Cette fois il était question « d'électricité animale ». Chacun en serait imprégné. Témoin, disait-il, ces étincelles, visibles dans le noir, sortant de nos corps quand nous enlevons le dernier de nos vêtements. Ou encore celles qui sortent des cheveux des femmes quand elles se peignent par temps de gelée. Inutile alors de lui faire remarquer que ce phénomène était tout simplement celui observé en frottant d’une main rugueuse le tube de verre de nos expériences classiques. Insensible à nos remarques, il multipliait les témoignages les plus spectaculaires pour nous convaincre de la vérité de sa théorie.
Naturellement la santé de chacun ne pouvait résulter que d’un bon état d’équilibre de cette « électricité animale ». La maladie ne résultant que de son excès ou son défaut dans le corps, il importait d’en rétablir l’équilibre par différents moyens seuls connus de l'abbé. Quand l’orateur nous a quittés, notre groupe d’étudiants n'a pas manqué de commenter, avec force éclats de rire, les préconisations en matière de mariage qu’il avait énoncées dans sa conclusion. Deux personnes de charge électrique identique ne pourraient, selon lui, que s’opposer. Il est donc nécessaire que dans un couple l’un possède une charge électrique de nature positive tandis que l’autre n'en possède qu'une négative. Il en irait même de la prospérité du royaume affirmait-il. « Indépendamment de la santé que les individus acquièrent réciproquement par ce croisement électrique des races, l’état y gagne une population plus nombreuse et plus vigoureuse ». Avis aux célibataires que nous étions tous !
Ma rêverie a sans doute été perçue par mon interlocuteur, aussi m’a-t-il quitté assez froidement en me proposant de venir constater bientôt, par moi-même, la preuve de ses propos. C’est ainsi que quelques jours plus tard, sans même prendre le temps de notre commande au père Morgat, il m’invitait à une réunion dans les salons de Madame de S*. Charles Deslon, médecin du comte d’Artois, est de passage à Brest, m’annonça-t-il. Instruit dans la doctrine et la pratique de Mesmer, il tient cabinet de magnétiseur à Paris. Parmi ses patients se trouvent de nombreux officiers, et leurs épouses, en ce moment à Brest en raison des préparatifs de la guerre avec l’Angleterre. A leur invitation il est donc présent dans notre ville où il a déjà pratiqué plusieurs séances de « médecine magnétique ». Il se disait que le Duc de Chartres, lui même, avait assisté à l’une d’entre elles. La prochaine sera organisée chez Madame de S* dont il a obtenu l’autorisation que je l’accompagne. Refuser aurait été peu courtois et d’autre part comment résister à la curiosité provoquée par une telle proposition. J’acceptais donc. Mais à peine m’avait-il quitté que je me souvenais qu’à aucun moment il ne s’était présenté. Ce fut le père Morgat qui m’appris qu’il s’appelait Jacques Cambry et qu’il était le fils d’un constructeur des navires de la Compagnie des Indes à Lorient.
Au jour dit, ce compagnon m’introduisait dans les salons de cette noble personne où je n’aurais jamais imaginé pouvoir être reçu. La séance semblait avoir commencé. D’emblée je remarquais le fameux baquet autour duquel se tenaient par la main quatre femmes d’une rare élégance et deux hommes, dont un officier de marine. Bientôt une étrange musique se fit entendre. Elle provenait d’un instrument constitué de demi-globes de verre, de taille décroissante, enfilés par leur centre sur un axe horizontal. L’instrumentiste le mettait en mouvement de rotation autour de cet axe par un système de pédalier tout en frottant le bord des verres d’un doigt qu’il humectait régulièrement. Voyant mon air interrogatif mon compagnon me fit savoir que cet instrument avait été inventé, et diffusé à Paris sous le nom d’Armonica, par le célèbre Benjamin Franklin.
Il en sortait une mélodie envoûtante que même l’orgue de l’église Saint-Louis ne saurait produire. Ses vibrations semblaient nous envahir, le corps et l'esprit. Les personnes entourant le baquet se mirent à osciller à son rythme. Bientôt un homme, sans aucun doute le fameux docteur Deslon, se dirigea vers la plus jeune des dames présentes et lui toucha la nuque de la pointe d'une tige de fer. Immédiatement celle-ci lâcha les mains de ses compagnes et fut prise d’affreuses convulsions, qui lui tordaient le corps et le visage, avant d’être emportée dans une pièce voisine par un homme qui semblait être un assistant du docteur.
Le malaise qui me pris à ce moment, à la vue d'un spectacle aussi déplaisant, me fit prendre congé rapidement sous le prétexte de mon service à l’hôpital. Au retour je m’interrogeais sur la mise en scène à laquelle j’avais assisté. De quel mal pouvait souffrir cette jeune personne que j’avais vue si alerte au début de la séance et en a-t-elle été guérie ? Je me souvenais alors avoir assisté à une séance, qui pouvait sembler de la même nature, au cœur des Monts d’Arrée.
J’y faisais une tournée de collecte d’herbes médicinales auprès de mes habituels fournisseurs quand l’un d’entre eux me fit savoir que dans son village une jeune femme allait être exorcisée par le curé de Botmeur. Celui-ci était réputé être seul capable d’arracher au diable les âmes qu'il s’apprêtait à emporter vers le Youdic, l’une des entrées supposées de l’enfer, située dans le marais proche du Yeun Elez. J’étais familier de ce village et, peut-être sous le couvert de me faire valoir toute sa science, le vieux prêtre accepta de m’y faire assister. Dans la modeste chaumière de sa famille une jeune femme prostrée dévidait sans s’interrompre, et depuis plusieurs jours aux dires de des proches, une litanie dans une langue inconnue de tous qui ne pouvait provenir que des enfers. Le prêtre, revêtu d’une étole qu’il ne portait qu’en cette occasion et dont l’ornement était lui même peu ordinaire, s’approcha d’elle en prononçant des paroles qui ne me semblaient issues ni du latin de messe ni du breton local. A peine avait-il approché son crucifix du front de la malheureuse que celle-ci fut prise de convulsions pendant qu’elle émettait des cris d’une rare violence. Satan résiste, me dit le prêtre, mais bientôt il devra bien quitter ce corps. Effectivement, c’est une toute autre personne qui apparu bientôt, redressée et souriante.
Réfléchissant plus tard à cette « guérison » à laquelle j’avais assisté j’étais fermement persuadé que la religion n’avait eu aucune part dans cette opération. Je savais d’ailleurs que l’évêché était fortement hostile à de telles pratiques sans pouvoir pour autant les faire cesser. Dans nos campagnes, et en particulier dans ce lieu désolé des Mont d’Arrée, les enfants étaient abreuvés, dès le plus jeune âge, de ces légendes de korrigans qui les feraient danser toute la nuit jusqu’à la mort si jamais ils entraient au logis après les douze coups de minuit sonnés à l’église proche. Ou encore de ces lavandières de la nuit, les "Kannerezed Noz", chargées de laver leur linceul jusqu'à ce qu’une autre personne ne les remplace au purgatoire. Il ne fallait surtout pas les écouter quand elles vous demandaient de les aider à tordre le drap qu’elle vous tendaient. Plus terrifiant encore, l’Ankou, le serviteur de la mort, dont le bruit grinçant de la charrette annonçait une mort proche, peut-être la vôtre, dans le village. Comment ne pas créer de telles terreurs et de tels dérèglements chez des esprits sensibles. La seule force de l'imagination ne suffirait-elle pas, à elle seule, à provoquer l'état dans lequel nous avions trouvé cette jeune personne et, de même, ne serait-elle pas responsable de cette "guérison" provoquée par l'impressionnant cérémonial de l’exorcisme.
Reste une question. Comment comprendre que, au moment même où les idées de Diderot, Voltaire, Rousseau se diffusent dans la société, les superstitions que l'on dénonce dans nos campagnes renaissent sous une autre forme dans les salons de la noblesse et de la riche bourgeoisie.
C'est une étrange expérience que celle que je viens de vivre dans les salons de madame de S* où je me suis trouvé à l’invitation d’un étonnant personnage rencontré quelques semaines plus tôt.
Il m’arrive assez régulièrement de prendre mes repas à l’Auberge du Tourmentin, rue de Siam, où le père Morgat nous rassasie d’un plat confortable pour un prix raisonnable. A une table voisine je remarquais depuis quelques jours un homme sensiblement de mon âge dont le costume, sombre mais soigné, pouvait laisser penser à l’un de ces employés de l’Administration de la Marine Royale si nombreux à Brest. Généralement nous n’échangions qu’un bonjour courtois. Pour une première fois il m’adressa la parole sous le prétexte de m’interroger, en ma qualité de chirurgien de bord dont témoignait mon uniforme, sur la santé des équipages des navires de l’escadre rassemblée à Brest. Lui même me faisait savoir qu’il revenait de lointains voyages sur mer qui l’avaient mené du port de Lorient vers Saint Domingue ou Pondichéry pour le compte de la Compagnie des Indes. Il n’était, me disait-il, de retour en Bretagne que pour une courte escale en attendant de nouveaux embarquements.
Quelques jours plus tard, étant ensemble à nouveau dans le même établissement, il me proposa de partager la même table afin de prolonger notre conversation précédente. Rapidement je constatais qu’il avait surtout le désir de me convertir à une nouvelle médecine importée d’Allemagne par un certain Franz Anton Mesmer. Cet homme, disait-il, aurait révélé à l’Humanité l’existence d’un fluide universel dont tous les autres, lumière, électricité, attraction universelle, ne seraient que de différents aspects de sa manifestation. Nous serions porteurs d'une variance de ce fluide qui serait la source même de notre éveil à la vie. Pour que nous soyons maintenus dans l'état de santé, ce « magnétisme animal », car tel est son nom, doit être libre de circuler chez chacun d’entre nous. La maladie résulterait d'un obstacle à cette libre circulation. Certaines personnes qui ont reçu le « don de magnétiser » peuvent rétablir cet équilibre. Telle est la doctrine dont il m’a longuement abreuvé me donnant force détails, que j’ai rapidement oubliés, sur la façon de procéder des « magnétiseurs » au moyen d'attouchements sur différentes parties du corps.
Plus étonnant encore, il existe une méthode collective, me dit-il. On y procède au moyen d’un « baquet ». Celui-ci est une cuve de bois dur de un pied et demi de profondeur sur quatre pieds et demi de diamètre. Il semblerait, à l’entendre, que les proportions aient une importance à ne pas négliger. Cette cuve est couverte de planches bien jointives dont la circonférence est percée d’une série de trous par lesquels sortent autant de barres fer coudées à angle droit qu’il y a de participants autour du baquet. On dirige ainsi l’extrémité de cette barre sur la partie affectée du malade. Pour que l’action magnétique soit plus forte les participants sont même invités à constituer une chaîne en se tenant par la main. Que contient ce baquet ? Je ne retiens seulement que la présence d’une série de bouteilles disposées verticalement en son fond et dans le col desquelles entrent les barres de fer. Précision : ces bouteilles ont été préalablement "magnétisées" par le magnétiseur. Comment ? Je n'en saurai pas plus.
Par simple politesse, et le temps ne m’étant pas compté en ce moment, je l’écoutais. Son discours me rappelait cet abbé Bertholonde l’Académie de Montpellier qui était venu nous présenter au Collège de Navarre la théorie qu’il avait élaborée. Cette fois il était question « d'électricité animale ». Chacun en serait imprégné. Témoin, disait-il, ces étincelles, visibles dans le noir, sortant de nos corps quand nous enlevons le dernier de nos vêtements. Ou encore celles qui sortent des cheveux des femmes quand elles se peignent par temps de gelée. Inutile alors de lui faire remarquer que ce phénomène était tout simplement celui observé en frottant d’une main rugueuse le tube de verre de nos expériences classiques. Insensible à nos remarques, il multipliait les témoignages les plus spectaculaires pour nous convaincre de la vérité de sa théorie.
Naturellement la santé de chacun ne pouvait résulter que d’un bon état d’équilibre de cette « électricité animale ». La maladie ne résultant que de son excès ou son défaut dans le corps, il importait d’en rétablir l’équilibre par différents moyens seuls connus de l'abbé. Quand l’orateur nous a quittés, notre groupe d’étudiants n'a pas manqué de commenter, avec force éclats de rire, les préconisations en matière de mariage qu’il avait énoncées dans sa conclusion. Deux personnes de charge électrique identique ne pourraient, selon lui, que s’opposer. Il est donc nécessaire que dans un couple l’un possède une charge électrique de nature positive tandis que l’autre n'en possède qu'une négative. Il en irait même de la prospérité du royaume affirmait-il. « Indépendamment de la santé que les individus acquièrent réciproquement par ce croisement électrique des races, l’état y gagne une population plus nombreuse et plus vigoureuse ». Avis aux célibataires que nous étions tous !
Ma rêverie a sans doute été perçue par mon interlocuteur, aussi m’a-t-il quitté assez froidement en me proposant de venir constater bientôt, par moi-même, la preuve de ses propos. C’est ainsi que quelques jours plus tard, sans même prendre le temps de notre commande au père Morgat, il m’invitait à une réunion dans les salons de Madame de S*. Charles Deslon, médecin du comte d’Artois, est de passage à Brest, m’annonça-t-il. Instruit dans la doctrine et la pratique de Mesmer, il tient cabinet de magnétiseur à Paris. Parmi ses patients se trouvent de nombreux officiers, et leurs épouses, en ce moment à Brest en raison des préparatifs de la guerre avec l’Angleterre. A leur invitation il est donc présent dans notre ville où il a déjà pratiqué plusieurs séances de « médecine magnétique ». Il se disait que le Duc de Chartres, lui même, avait assisté à l’une d’entre elles. La prochaine sera organisée chez Madame de S* dont il a obtenu l’autorisation que je l’accompagne. Refuser aurait été peu courtois et d’autre part comment résister à la curiosité provoquée par une telle proposition. J’acceptais donc. Mais à peine m’avait-il quitté que je me souvenais qu’à aucun moment il ne s’était présenté. Ce fut le père Morgat qui m’appris qu’il s’appelait Jacques Cambry et qu’il était le fils d’un constructeur des navires de la Compagnie des Indes à Lorient.
Au jour dit, ce compagnon m’introduisait dans les salons de cette noble personne où je n’aurais jamais imaginé pouvoir être reçu. La séance semblait avoir commencé. D’emblée je remarquais le fameux baquet autour duquel se tenaient par la main quatre femmes d’une rare élégance et deux hommes, dont un officier de marine. Bientôt une étrange musique se fit entendre. Elle provenait d’un instrument constitué de demi-globes de verre, de taille décroissante, enfilés par leur centre sur un axe horizontal. L’instrumentiste le mettait en mouvement de rotation autour de cet axe par un système de pédalier tout en frottant le bord des verres d’un doigt qu’il humectait régulièrement. Voyant mon air interrogatif mon compagnon me fit savoir que cet instrument avait été inventé, et diffusé à Paris sous le nom d’Armonica, par le célèbre Benjamin Franklin.
Il en sortait une mélodie envoûtante que même l’orgue de l’église Saint-Louis ne saurait produire. Ses vibrations semblaient nous envahir, le corps et l'esprit. Les personnes entourant le baquet se mirent à osciller à son rythme. Bientôt un homme, sans aucun doute le fameux docteur Deslon, se dirigea vers la plus jeune des dames présentes et lui toucha la nuque de la pointe d'une tige de fer. Immédiatement celle-ci lâcha les mains de ses compagnes et fut prise d’affreuses convulsions, qui lui tordaient le corps et le visage, avant d’être emportée dans une pièce voisine par un homme qui semblait être un assistant du docteur.
Le malaise qui me pris à ce moment, à la vue d'un spectacle aussi déplaisant, me fit prendre congé rapidement sous le prétexte de mon service à l’hôpital. Au retour je m’interrogeais sur la mise en scène à laquelle j’avais assisté. De quel mal pouvait souffrir cette jeune personne que j’avais vue si alerte au début de la séance et en a-t-elle été guérie ? Je me souvenais alors avoir assisté à une séance, qui pouvait sembler de la même nature, au cœur des Monts d’Arrée.
J’y faisais une tournée de collecte d’herbes médicinales auprès de mes habituels fournisseurs quand l’un d’entre eux me fit savoir que dans son village une jeune femme allait être exorcisée par le curé de Botmeur. Celui-ci était réputé être seul capable d’arracher au diable les âmes qu'il s’apprêtait à emporter vers le Youdic, l’une des entrées supposées de l’enfer, située dans le marais proche du Yeun Elez. J’étais familier de ce village et, peut-être sous le couvert de me faire valoir toute sa science, le vieux prêtre accepta de m’y faire assister. Dans la modeste chaumière de sa famille une jeune femme prostrée dévidait sans s’interrompre, et depuis plusieurs jours aux dires de des proches, une litanie dans une langue inconnue de tous qui ne pouvait provenir que des enfers. Le prêtre, revêtu d’une étole qu’il ne portait qu’en cette occasion et dont l’ornement était lui même peu ordinaire, s’approcha d’elle en prononçant des paroles qui ne me semblaient issues ni du latin de messe ni du breton local. A peine avait-il approché son crucifix du front de la malheureuse que celle-ci fut prise de convulsions pendant qu’elle émettait des cris d’une rare violence. Satan résiste, me dit le prêtre, mais bientôt il devra bien quitter ce corps. Effectivement, c’est une toute autre personne qui apparu bientôt, redressée et souriante.
Réfléchissant plus tard à cette « guérison » à laquelle j’avais assisté j’étais fermement persuadé que la religion n’avait eu aucune part dans cette opération. Je savais d’ailleurs que l’évêché était fortement hostile à de telles pratiques sans pouvoir pour autant les faire cesser. Dans nos campagnes, et en particulier dans ce lieu désolé des Mont d’Arrée, les enfants étaient abreuvés, dès le plus jeune âge, de ces légendes de korrigans qui les feraient danser toute la nuit jusqu’à la mort si jamais ils entraient au logis après les douze coups de minuit sonnés à l’église proche. Ou encore de ces lavandières de la nuit, les "Kannerezed Noz", chargées de laver leur linceul jusqu'à ce qu’une autre personne ne les remplace au purgatoire. Il ne fallait surtout pas les écouter quand elles vous demandaient de les aider à tordre le drap qu’elle vous tendaient. Plus terrifiant encore, l’Ankou, le serviteur de la mort, dont le bruit grinçant de la charrette annonçait une mort proche, peut-être la vôtre, dans le village. Comment ne pas créer de telles terreurs et de tels dérèglements chez des esprits sensibles. La seule force de l'imagination ne suffirait-elle pas, à elle seule, à provoquer l'état dans lequel nous avions trouvé cette jeune personne et, de même, ne serait-elle pas responsable de cette "guérison" provoquée par l'impressionnant cérémonial de l’exorcisme.
Reste une question. Comment comprendre que, au moment même où les idées de Diderot, Voltaire, Rousseau se diffusent dans la société, les superstitions que l'on dénonce dans nos campagnes renaissent sous une autre forme dans les salons de la noblesse et de la riche bourgeoisie.
La canicule réveille tous les dirigeants, du privé comme du public, qui semblent découvrir la réalité du dérèglement climatique. Grands discours et gestion de crise comme à chaque fois, qui montrent la vacuité de leurs engagements pourtant répétés depuis des années.
J'ai trouvé pire que la chaleur pour m'épuiser : l'hypocrisie de nos décideurs.
Qu'est devenue la science électrique à l'orée du 19ème siècle ? Conducteur, isolant, fluides électriques positifs et négatifs, sont devenus des concepts bien établis. Des machines électriques ont été perfectionnées, alimentant des batteries de bouteilles de Leyde. Dans les foires, dans les "cabinets de curiosités", elles ont attiré des foules de badauds. On connaît la nature électrique de la foudre et on sait s'en protéger.
Pourtant, après ces premiers succès spectaculaires, l'électricité semble, à nouveau, être venue se réfugier dans le cabinet du médecin. Le seul endroit où elle paraisse utile. Même si la bouteille de Leyde n'a pas répondu aux attentes des paralytiques, un bon "choc électrique" donnera encore l'illusion d'une thérapie efficace.
Plus sérieusement cependant, un biologiste curieux peut vouloir comprendre l'influence de l'électricité sur les corps animés et en particulier sur les muscles. Parmi ceux-ci, Galvani.
Galvani et les grenouilles.
Aloysius Galvani (1737-1798) est professeur d'anatomie à l'université de Bologne. Comme beaucoup de ses confrères physiologistes, il possède une solide formation de chimiste et de physicien. Concernant l'électricité, il y voit l'un des moteurs de la vie animale. Le fluide nerveux ne serait-il pas un fluide électrique ? Galvani, chercheur méthodique, étudie plus généralement les facteurs susceptibles d'exciter les nerfs et de provoquer une contraction musculaire. La grenouille devient dès lors son partenaire principal.
dessin extrait d'unebande dessinée de Laëtitia B. 1ère S du lycée de l’Elorn à Landerneau. Année 1991-92
En débarrassant une grenouille fraîchement tuée de sa peau et en sectionnant son arrière-train, on libère facilement les nerfs qui commandent les muscles de ses cuisses (les nerfs cruraux). Ces nerfs peuvent alors faire l'objet de stimulations diverses, mécaniques, thermiques, chimiques... électriques.
Depuis 1772, Galvani fait régulièrement parvenir le résultat de ses recherches à l'Académie de Bologne. Comptes-rendus sages jusqu'à ce soir de l'année 1780 où le hasard se mêle à la partie. Galvani se trouve alors dans son laboratoire où il répète, avec quelques élèves, certaines des expériences sur l'excitation des muscles de grenouille. Une grenouille a été sacrifiée et son arrière-train repose sur la table du laboratoire.
A distance respectable, une machine électrique se trouve sur la même table. Un assistant est justement occupé à l'actionner pour des expériences de physique. En ces années 1780, les machines électriques sont déjà puissantes. Celle conçue par Van Marum, physicien hollandais, utilise un disque de verre frotté, associé à de volumineuses bouteilles de Leyde. Elle autorise la production d'étincelles qui prennent la forme de véritables arcs électriques.
Revenons à la cuisse de grenouille. N'a-t-elle pas encore été totalement apprêtée ? Toujours est-il qu'un assistant touche, de la pointe de son scalpel, l'extrémité du nerf qui a été dégagé. Au même moment il observe une exceptionnelle contraction des membres de l'animal comme "pris de convulsions tétaniques".
Plus que la violence des contractions, les circonstances de leur production sont extraordinaires. Combien de grenouilles n'a-t-on pas déjà disséquées et combien de fois n'a-t-on pas porté le scalpel sur un nerf sans qu'aucun effet notable ne s'en suive ?
Expérience de Galvani
(Les Merveilles de la Science)
Fort heureusement, à distance, se trouve une personne attentive : la tradition désigne madame Lucia Galvani. Elle ne serait pas dans le laboratoire par hasard, c'est une collaboratrice constante de son mari et elle est rompue aux observations scientifiques. C'est donc elle qui aurait su voir que, le scalpel touchant le nerf, les contractions n'apparaissent qu'au moment exact où une étincelle éclate à la machine !
"Une personne qui était là présente [.] crut remarquer que le phénomène ne se produisait que lorsque l'on tirait une étincelle du conducteur" note Galvani, "Emerveillée de la nouveauté du fait, elle vint aussitôt m'en faire part. J'étais alors préoccupé de toute autre chose ; mais pour de semblables recherches, mon zèle est sans bornes, et je voulus répéter par moi-même l'expérience et mettre au jour ce qu'elle pouvait présenter d'obscur. J'approchais donc moi-même la pointe de mon scalpel tantôt de l'un, tantôt de l'autre des nerfs cruraux, tandis que l'une des personnes présentes tirait des étincelles de la machine. Le phénomène se produisit exactement de la même manière : au moment même où l'étincelle jaillissait, des contractions violentes se manifestaient dans chacun des muscles de la jambe, absolument comme si ma grenouille préparée avait été prise de tétanos". (mémoire en latin adressé en 1790 à l'académie de Bologne - traduction par Louis Figuier - Merveilles de la Science - tome I - page 604).
L'histoire devient rapidement légende. Dans l'une des versions les plus répandues, madame Galvani est réduite au rôle d'une brave ménagère venue apporter un bouillon de cuisses de grenouilles à son mari enrhumé. Le siècle admet difficilement que des femmes, Madame Lavoisier ou Madame Galvani, puissent avoir joué un quelconque rôle dans le domaine des sciences. Louis Figuier, remarquable vulgarisateur de la fin du 19ème siècle, rapporte que, déjà étant élève de terminale de son lycée, il avait relevé, dans les manuels en usage, 21 versions différentes de cette histoire. Même Alibert dans son "éloge historique de Galvani"et Arago, dans son "éloge historique de Volta"n'échapperont pas à la mode.
Il serait certainement amusant de rechercher les nouvelles fantaisies dont la liste aurait pu s'enrichir dans le siècle qui a suivi.
La légende de Mme Galvani.(Laëtitia B).
Emerveillé lui-même, Galvani consacrera six longues années à étudier le phénomène. Deux éléments entrent en jeu dans l'excitation du nerf : l'étincelle électrique et le corps étranger touchant l'extrémité du nerf.
Les premières expériences portent sur le corps étranger. Après avoir multiplié les tests, Galvani constate qu'il doit simplement être conducteur. On ne s'étonnera pas de ce résultat aujourd'hui où nos toits sont hérissés d'antennes conductrices, captant et transformant en courants électriques les ondes électromagnétiques diffusées à distances par des émetteurs divers (ce rôle étant joué ici par la machine produisant des étincelles, le scalpel tenant lieu d'antenne).
La seconde série d'expériences porte sur la nature de l'étincelle. Qu'elle soit issue d'une machine ou d'une bouteille de Leyde. Qu'elle soit extraite d'un corps chargé positivement ou négativement, le résultat est le même.
Poussant sa recherche jusqu'à l'extrême, Galvani imagine de ne pas cantonner son observation à la modeste étincelle produite par une machine mais, à l'image de Franklin, de tester la foudre. Galvani fait élever une pointe de fer au-dessus de sa maison, un fil métallique partant de cette tige est amené dans son laboratoire jusqu'au crochet soutenant l'arrière train d'une grenouille. Galvani sait-il qu'en 1753, un tel montage a foudroyé le physicien Richmann ? On peut le penser, mais la curiosité scientifique fait bien souvent oublier la prudence. La tentative en valait d'ailleurs la peine car le succès est au rendez-vous. Quand un orage approche, la chute, à distance, d'un éclair, même modeste, provoque la contraction du muscle de grenouille.
Il semble, même, que de faibles variations de l'état électrique de l'atmosphère puisse avoir de l'influence. Pour s'en assurer Galvani se propose un montage simple : il consiste à suspendre, par un crochet (qui se trouve être de cuivre), une cuisse de grenouille à la balustrade de fer de son logement. Le 20 septembre 1786, le ciel est résolument bleu et rien ne se passe. Pourtant, dans la vie de Galvani, tout bascule.
Galvani teste l'électricité atmosphérique.
(Les Merveilles de la Science)
la tradition rapporte que, lassé d'observations sans succès et prêt à renoncer, Galvani frotte le cuivre du crochet contre le fer du balcon, dans le but, semble-t-il, de rendre le contact plus efficace. Aussitôt les pattes de la grenouille se contractent. Il en est ainsi à l'occasion de chaque nouveau contact. Le phénomène se reproduit également dans le laboratoire avec une plaque de fer et un crochet de cuivre bien décapés.
Sur le balcon de Galvani. (Laëtitia B).
Aucun besoin d'une machine électrique, inutile d'attendre un éclair d'orage ! L'électricité responsable de la contraction peut donc également ne résulter que d'une cause interne au montage utilisé. Une cuisse de grenouille, un crochet de cuivre, une plaque de fer se suffisent à eux mêmes !
Pour Galvani, physiologiste à la recherche de la nature de l'influx neveux, le doute n'est pas permis. Seul le muscle de la grenouille est capable de produire cette électricité. L'expérimentateur s'est contenté de découvrir le dispositif le plus favorable à sa circulation. Et ce dispositif est simple : il suffit de constituer un arc conducteur entre le nerf et l'extérieur du muscle. Le fer et le cuivre, pense Galvani, n'ont pas d'autre rôle que celui de fermer le circuit. Un simple et unique fil métallique semble d'ailleurs convenir même si son efficacité est très faible. Le meilleur résultat, cependant, demande un montage complexe : il faut entourer l'extrémité du nerf d'une feuille d'étain, les muscles d'une feuille d'argent et relier ces métaux par un fil de cuivre. Nous le savons aujourd'hui, Galvani réalise ainsi une superbe "pile" du type de celle qui nous agace quand nous touchons l'or d'une couronne dentaire avec la pointe d'une fourchette d'acier.
Mais Galvani suit son idée et ne cherche pas à tirer parti de l'observation qu'il fait de la meilleure efficacité d'une chaîne de métaux différents. Le muscle et le nerf, seuls, l'intéressent et l'interprétation lui semble évidente : le muscle est une "bouteille de Leyde" dont le nerf serait en relation avec l'armature interne et dont la surface serait l'armature externe. "Il y a une telle identité apparente de causes, dit-il, entre la décharge de la bouteille de Leyde et nos contractions musculaires, que je ne puis détourner mon esprit de cette hypothèse". Le "muscle - bouteille de Leyde", se chargerait par un processus biologique pour se décharger brutalement après l'établissement d'un circuit conducteur externe. Ce courant de décharge étant à l'origine de la contraction musculaire.
L'idée d'une électricité d'origine biologique n'est pas nouvelle. Dès la découverte de la bouteille de Leyde, plusieurs physiciens, dont Musschenbroek lui-même, en avaient comparé les effets à ceux de la "Torpille". Depuis l'Antiquité on connaît ce poisson particulier de la famille des raies et dont le contact produit, sur ses victimes, un choc suivi d'une étrange "torpeur". On sait aujourd'hui que, même si les tensions mises en jeu sont inférieures aux dizaines de milliers de volts de la bouteille de Leyde, elles sont cependant de l'ordre de 500 volts. Tension suffisante pour secouer un homme adulte et pour assommer le menu fretin d'une pêche électrique garantie "biologique".
L'idée d'un "muscle - bouteille de Leyde" n'est pas, non plus, totalement fausse. On sait aujourd'hui qu'il existe bien une différence de potentiel entre l'intérieur et l'extérieur d'un muscle au repos. Mais elle est, au plus de quelques dizaines de millivolts et ne peut procurer les contractions observées.
Galvani fait connaître l'ensemble de ses travaux dans les "Mémoires de l'Académie de Bologne" publiés en l'année 1791. A cette occasion il énonce l'hypothèse d'une "électricité animale" responsable des phénomènes vitaux. La théorie est séduisante. Elle rencontre l'adhésion des physiologistes qui, déjà, soupçonnent l'importance des phénomènes électriques dans le fonctionnement des organismes animaux. Elle fait le bonheur des médecins qui imaginent pouvoir justifier, avec plus de force, la présence de machines électriques dans leur cabinet. Peut-être, un jour, l'électricité fera-t-elle réellement marcher des paralytiques, peut-être soulagera-t-elle un cœur fatigué, peut-être rendra-t-elle l'audition aux sourds et la vue aux aveugles ?
L'hypothèse se heurte, aussi, à de solides oppositions. Surtout de la part des physiciens. Dans le couple "métal/muscle", leur spécialité les amène à privilégier les métaux plutôt que les tissus vivants.
Parmi ceux-ci, un confrère italien de Galvani : Alexandre Volta (1745-1827).
Volta et la pile électrique.
Volta est un professeur de physique qui enseigne d'abord à Côme puis à Pavie. C'est un scientifique "voyageur". On le trouve en Suisse où il rencontre Voltaire, en hollande où Van Marum lui présente sa célèbre "machine électrique", en Angleterre où il est reçu par Priestley, à Paris où il travaille avec Lavoisier.
Il est aussi l'auteur d'une abondante correspondance académique qui lui vaut un succès d'estime dès ses premiers travaux. Son "pistolet électrique" est particulièrement célèbre. Conçu vers 1777, il est constitué d'un tube traversé par deux électrodes et fermé par un bouchon à l'intérieur duquel on emprisonne un mélange d'air "inflammable" (hydrogène) et d'air "vital" (oxygène). Quand une étincelle est provoquée entre les deux électrodes, une explosion se produit qui expulse le bouchon avec violence. Plus tard ce dispositif prendra la forme plus sage d'un "eudiomètre" permettant la mesure des volumes gazeux intervenant dans ces réactions explosives. Volta l'utilisera ainsi pour étudier la combustion du "gaz des marais", c'est à dire du méthane recueilli dans le fond vaseux des marécages.
Volta, comme tous ses confrères européens, est fasciné par les observations de Galvani et son hypothèse de l'électricité animale. Après vérification, il adopte dans un premier temps les vues de son collègue de Bologne. Pourtant, rapidement, sa formation de physicien reprend le dessus. Là où Galvani voyait de "l'électricité animale", il trouvera de "l'électricité métallique. "Lorsque deux métaux sont en contact l'un avec l'autre, par suite de ce contact, par l'effet de cette hétérogénéité de nature, il y a développement d'électricité", estime-t-il.
Nous ne donnerons pas ici le détail de la lutte acharnée entre Galvani, Volta et leurs disciples respectifs. Si Volta vérifie la production d'électricité métallique en testant la série la plus étendue possible de couples métalliques, Galvani lui répond en obtenant la contraction d'une cuisse de grenouille tout simplement en recourbant le nerf et en l'appliquant sur la partie externe du muscle. Aucun besoin d'un métal : match nul !
Pourtant la victoire finira par tomber de façon éclatante dans le camp de Volta le jour où il imaginera la "pile" qui le rendra célèbre.
Mais avant d'aller plus loin, évoquons deux "inventions" de l'habile expérimentateur qu'est Volta. D'abord l'électromètre à brin de paille : deux brins de pailles sont suspendus ensemble dans un flacon bien sec à une tige conductrice. Celle-ci traverse le bouchon et supporte un plateau métallique. Quand on touche le plateau d'un corps chargé d'électricité, les deux pailles s'écartent. Amélioré, ce montage, déjà très sensible, deviendra électromètre à feuilles d'or.
Citons ensuite l'électrophore qui deviendra "condensateur", nom attribué par Volta à deux disques de laiton soigneusement poli et recouverts d'un vernis isolant, placés l'un sur l'autre, face isolante en regard. Sans entrer dans le détail de son fonctionnement, disons que le "condensateur" permet de charger plusieurs fois de suite l'un de ses plateaux par l'action à distance d'un corps électrisé sans avoir à décharger celui-ci. Associé à un électroscope, il permet de multiplier et donc de mieux observer les effets d'une infime charge électrique.
Muni de ces deux appareils, Volta est donc bien armé pour explorer le délicat mécanisme mis en jeu dans l'expérience de Galvani. C'est ainsi qu'il affirme constater que deux métaux différents, mis simplement en contact, se trouvent chargés l'un négativement, l'autre positivement, quand on les sépare.
Explication ? Volta imagine que les métaux sont non seulement conducteurs du fluide électrique mais encore "moteurs" de ce fluide. Ce fluide est, pour Volta, le fluide unique de Franklin. Pour le faire circuler, inutile de s'encombrer d'une machine : le simple contact entre deux métaux différents suffit à le faire passer de l'un à l'autre. Tous les couples n'ont d'ailleurs pas la même efficacité. Parmi ceux testés par Volta le couple Argent/Zinc lui semble le plus efficace. Quand on associe ces deux métaux le fluide électrique "passe de l'Argent au Zinc" de telle sorte qu'une "tension électrique" positive se crée dans le zinc pendant qu'une "tension" négative apparaît dans l'argent.
Une "tension " : un mot nouveau vient enrichir le vocabulaire électrique en même temps que le terme de "électromoteur", par lequel Volta désigne le couple des deux métaux siège d'une "force électromotrice".
Les choses se passent-elles vraiment si simplement ? En réalité, pour observer les tensions positives ou négatives des métaux de ses couples, Volta est bien souvent obligé d'user d'un artifice : une rondelle de carton ou de feutre humide entre le métal et la plaque de cuivre de l'électroscope.
Ce simple conducteur n'influe en rien sur le phénomène, affirme Volta, mais a uniquement pour rôle de renforcer le contact électrique.
L'usage de ce "conducteur" humide permet aussi d'associer en série plusieurs couples métalliques en intercalant une rondelle imbibée de liquide entre deux couples successifs. Avec 2,3 ou 4 couples ont augmente les tensions entre les métaux extrêmes dans les mêmes proportions. Et pourquoi s'arrêter à quatre ?
Posez, dit Volta, une pièce d'argent sur une pièce de zinc, puis une rondelle de carton ou de feutre humide sur le zinc et poursuivez par couches successives jusqu'à vingt ou plus de couples. Vous obtenez ainsi une "colonne" formée d'éléments empilés. Une "pile" dira-t-on bientôt en France.
La "pile" de Volta. (Laëtitia B).
Si cette colonne, nous dit Volta, "parvient à contenir environ vingt de ces étages ou couples de métaux, elle sera déjà capable, non seulement de faire donner des signes à l'électromètre de Cavallo, aidé du condensateur au-delà de dix ou quinze degrés, de charger ce condensateur au point de lui faire donner une étincelle, mais aussi de frapper les doigts avec lesquels on vient toucher ses deux extrémités."
C'est par une lettre adressée le 20 mars 1800 à Joseph Banks, président de la Royal Society de Londres, que Volta fait part au monde des électriciens de la naissance de ce nouvel enfant de la science électrique. Dès les premiers mots Volta soigne sa mise en scène :
" Après un long silence dont je ne chercherai pas à m'excuser, j'ai le plaisir de vous communiquer, Monsieur, et par votre moyen à la société royale, quelques résultats frappants auxquels je suis arrivé en poursuivant mes recherches sur l'électricité excitée par le simple contact des métaux de différentes espèces...
Le principal de ces résultats, et qui comprend à peu près tous les autres, est la construction d'un appareil qui ressemble par ses effets (c'est-à-dire pour les commotions qu'il est capable de faire éprouver dans les bras", etc.) aux bouteilles de Leyde, et mieux encore aux batteries électriques faiblement chargées, qui agiraient cependant sans cesse, et dont la charge, après chaque explosion, se rétablirait d'elle-même ; qui jouirait en un mot dune charge indéfectible, d'une action sur le fluide électrique , ou impulsion, perpétuelle...
Oui, l'appareil dont je vous parle, et qui vous étonnera sans doute, n'est qu'un assemblage de bons conducteurs de différentes espèces, arrangés d'une certaine manière. Vingt, quarante, soixante pièces de cuivre, ou mieux d'argent, appliquées chacune à une pièce d'étain, ou, ce qui est beaucoup mieux, de zinc et un nombre égal de couches d'eau ou de quelque autre humeur qui soit meilleur conducteur que l'eau simple, comme l'eau salée, la lessive, etc. ; ou des morceaux de carton, de peau, etc., bien imbibés de ces humeurs... "
Suit une description précise de l'appareil et de ses effets. L'empilement peut d'ailleurs être plus commodément remplacé par un autre dispositif comme le propose Volta lui-même dans ce qu'il nomme un "appareil à couronne de tasses". Nous présenterons, dans un prochain chapitre, quelques dispositifs de ce type. Cependant, le succès du mot "pile" est tel qu'il se maintiendra dans le vocabulaire électrique jusqu'à nos jours même si une "pile alcaline", une "pile à combustible" ou une "pile photovoltaïque" sont bien loin de correspondre à un quelconque empilement !
La lettre de volta est lue devant les membres de la Royal Society le 26 juin mais dès le mois d'avril son contenu était connu des membres de la société. On imagine facilement la perplexité des savants réunis et l'agitation de leurs laboratoires dans les jours qui ont suivi. Dès le mois de Juillet, le "Journal philosophique de Nicholson" publiait à la fois la lettre de Volta et le récit d'une multitude d'expériences aussitôt exécutées par ceux qui en avaient été informés.
En France, l'Académie des Sciences, institution royale, a été remplacée par l'Institut National des Sciences. Volta est invité à y présenter son mémoire en public. Cette lecture occupe trois séances consécutives les 16, 18 et 20 brumaires de l'an IX (Novembre 1800). Après chaque séance, Volta exécute les expériences décrites dans son mémoire. La seconde séance, à laquelle assiste Bonaparte provoque chez celui-ci un profond sentiment d'admiration pour le savant italien qu'il conservera toute sa vie. Au moyen d'une pile de quarante quatre couples, Volta produit de fortes commotions mais aussi des étincelles, la combustion d'un fil de fer et même la décomposition de l'eau.
Il fait également réaliser l'expérience du pistolet électrique, parfaitement adaptée au célèbre militaire auquel il s'adresse. Deux électrodes traversent la paroi d'une éprouvette à gaz, de la forme d'un pistolet, renfermant un mélange "tonnant" d'hydrogène et d'oxygène dans les proportions déterminées par Lavoisier. L'étincelle provoquant l'explosion, habituellement générée par une machine à friction, comme celle de Van Marum qui équipait le laboratoire de Lavoisier, est cette fois déclanchée par la pile. Le bruit de l'explosion et la violence avec laquelle fut expulsé le bouchon fermant le "pistolet" réveillèrent un auditoire qui n'était pas nécessairement uniquement composé de "savants".
La séance étant finie, Bonaparte, lui-même membre de l'Institut, propose de décerner à Volta une médaille d'or qui "servirait de monument" et marquerait l'époque de sa découverte. Il demande également qu'une commission soit nommée pour répéter toutes les expériences présentées par Volta. Parmi les membres de cette commission le "citoyen Coulomb" aura ainsi la chance de voir s'ouvrir une nouvelle branche de la science électrique au moment ou se termine sa propre carrière.
Le rapport de la commission est lu par Biot à la séance du 11 frimaire an IX (décembre 1800). L'exposé utilise, en particulier, les notions de "tension" et de "force électromotrice" introduites par Volta et qui survivront dans le vocabulaire électrique. Conformément au vœu de Bonaparte une médaille d'or de l'Institut est attribuée au savant italien ainsi qu'une somme de 6000 francs pour ses "frais de route".
Bonaparte enthousiaste. (Laëtitia B.)
Bonaparte, conscient de l'avenir de cette nouvelle science, souhaite accélérer son développement. Le 26 prairial an X (juin 1801), il adresse d'Italie à Chaptal, alors ministre de l'intérieur, une lettre dans laquelle il demande à l'Institut de créer un prix de 3000 francs "pour la meilleure expérience qui sera faite dans le cours de chaque année sur le fluide galvanique" ainsi qu'un prix de 60 000 francs "à celui qui, par ses expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme un pas comparable à celui qu'on fait faire à ces sciences Franklin et Volta".
Bonaparte, précise : "Les étrangers de toutes les nations seront également admis au concours".
Quelques dizaines de rondelles d'argent ou de cuivre, autant de rondelles de zinc, de carton ou de feutre, de l'eau, (de préférence acidulée), suffisent pour entrer dans ce nouveau monde encore jamais exploré du "courant continu" avec la certitude d'en rapporter quelques brillantes pépites..
C'est d'Angleterre que partiront les premiers aventuriers.
Arago : "l'immortelle découverte de la pile se rattache, de la manière la plus directe, à un léger rhume dont une dame bolonaise fut attaquée en 1790, et au bouillon aux grenouilles que le médecin prescrivit comme remède." (p24)
Enseignant les sciences physiques au lycée de l'Elorn à Landerneau, entre 1976 et 2003, il m'arrivait de proposer à mes élèves d'illustrer le cours par un texte ou tout autre support, comme un dessin par exemple. Après les bonhommes d'Ampère, la découverte de la pile électrique les a particulièrement inspiré(e)s.
Extraits d'une bande dessinée particulièrement riche
Enseignant les sciences physiques au lycée de l'Elorn à Landerneau, entre 1976 et 2003, il m'arrivait de proposer à mes élèves d'illustrer le cours par un texte ou tout autre support, comme un dessin par exemple. Après les bonhommes d'Ampère, la découverte de la pile électrique les a particulièrement inspiré(e)s.
Une bande dessinée particulièrement riche par Laëtitia B. (1991-92).
Les goémoniers bretons sont devenus un mythe qui se célèbre quand reviennent les touristes. Charles le Goffic (1863-1932), avec « Les faucheurs de la mer », nous fait connaître ce qu'était réellement la rude vie de ces hommes et de ces femmes.
De même le témoignage de Marie Riou (Tamie pour ses nièces et neveux, notée T), goémonière de Lilia, qui accompagnait son père, Stevan Riou, aux îles pour la coupe et le brûlage du goémon dans les années 1920-1930. Elle est ici interrogée par sa nièce Michèle (dite Michou, notée M), son neveu Gérard (noté G), sa sœur Jeanne (notée Je) et son beau-frère Julien (noté Ju).
Goémonières au repos devant le phare de l'Île Vierge ('Mathurin Méheut)
M : 17 janvier 1988, Tamie, je voudrais que tu nous racontes comment tu allais avec pépé aux îles à la pêche aux goémons, qui il y avait, comment vous voyagiez, où vous alliez.
T : Comment on voyageait ? En bateau.
M : Alors sur le bateau, combien il y avait de personnes, qui il y avait ?
T : Il y avait mon père, le mousse et puis moi.
M ; Et le bateau il faisait quelle longueur à peu près ?
T : Cinq mètres ?
G : Plus que ça peut-être, vous partiez avec la charrette.
Je : La civière, le grand râteau.
M : Mais tu avais le cheval ?
T ; Le cheval on le mettait au milieu Michou.
M : Et la charrette au bout ?
T : La charrette sur l’autre bord. Il y en avait un à bâbord et l’autre à tribord. Et nous autres on était à l’arrière pour guider le bateau. Tous les trois nous étions à l’arrière.
M : Au gouvernail ?
T : Papa au gouvernail et nous on assistait et quand il fallait hisser la voile ou baisser la voile, c’était moi ou c’est le mousse qui le faisaient. Il y avait le foc aussi qu’il fallait mettre quand il y avait du vent, alors c’était formidable. On n’avait pas à aller à la rame. C’était loin, on mettait parfois une journée.
G : Quand il n’y avait pas de vent il fallait aller à la rame ?
T : Tout à la rame oui.
M : Avec le cheval et tout ?
T : Oui et les vivres pour au moins quinze jours.
bateau goémonier de Lilia vers 1920.
M : Vous partiez pour quinze jours ?
T : On partait pour des mois mais tous les quinze jours on faisait le ravitaillement. Il y avait le courrier. Chacun avait son tour. Au début de l’année, avril, mars même. Avant la marée de mars on commençait jusqu’en septembre, à l’équinoxe quoi. Et tous les quinze jours il y avait une famille qui allait chercher la nourriture pour tout le monde, à la maison. Il y avait des sacs où on mettait le pain, un pot, le pot rouge pour le beurre. Un peu de lard bien sûr. Mais on faisait quand même la grande réserve de lard au départ. Et c’était notre seule nourriture. On n’avait jamais une goutte de lait. Café noir le matin, chicorée bien sur. Et puis pommes de terre au lard à midi et une soupe poireaux-pommes de terres, quand il y avait des poireaux, le soir.
M: donc tu partais six mois comme ça ?
T : On revenait pour Pâques, et pour la moisson aussi.
G : A quelle époque vous partiez ?
T : En mars.
M : Donc en mars et les pâques c’est avril.
T : Oui avril.
M : Vous reveniez pour Pâques et vous repartiez après ?
T : Pour le week-end oui.
M : Rien que le week-end de Pâques ?
T : Ah oui, on pouvait pas, il y avait la marée qui marchait tout le temps. Là bas on travaillait tout le temps, tout le temps. Avec la grande marée comme avec la marée mortes eaux.
G : Toit le monde revenait à Pâques ?
T : Oui, il fallait.
G : Alors toute la flottille revenait, tout le monde repartait ?
M : Et vous reveniez après pour la moisson ?
T : Pour la moisson. En juillet à peu près. En ce temps là il faisait plus beau que maintenant. Si on pouvait faire en huit jour. Papa avait pas le temps de manger et hop aller au champ et on repartait après.
G : Et qui avait travaillé la terre pendant ce temps là ?
T : Papa faisait le plus lourd avant de partir et puis moi. Puisque après il y avait tout le brûlage de goémon.
Je : Mais mon père n’y allait pas tous les ans.
T : C’est après quand maman a dit, y en a marre d’être séparés comme ça. On pouvait vivre. Jean avait fini ses études en étant militaire. Moi qui restait à la ferme. Et puis Michel à l’école à Lilia, ça coûtait pas cher je veux dire. Alors maintenant ça suffit et on sera ensemble.
M : Donc Tamie tu est partie et tu allais sur quelle île alors ?
T : Là c’était Balanec, à côté de Ouessant.
M : Alors il y avait quoi sur cette île ?
T : Il y avait une ferme. Je pensais que c’était madame Masson. Jeanne Masson qui était de Molène.
Je : Son père était maire de Molène.
T : Elle était là avec le "clochard" comme nous on disait. Elle avait quelques vaches.
M : Elle vivait pour elle quoi.
T : Ah oui.
M : Alors vous étiez là bas et comment vous viviez. Comment vous organisiez votre pêche.
T : Quand il y avait grande marée on faisait deux pêches par jour. Une le matin et le soir une autre. C'était formidable parce que c’était quand même le gagne pain. On coupait le goémon, on le ramassait, on faisait des grands tas quand c’était sec bien sûr. On brûlait tout ce goémon pour faire la soude. C’était bien quand on en avait beaucoup bien sûr et comme on était toujours mal payés. On gagnait pas grand-chose car il fallait nous envoyer toute la nourriture qu’on faisait là bas et on rentrait pas toujours dans son argent.
M : Comment vous faisiez alors Tamie. Vous aviez des faucilles ?
T : Des grandes faucilles.
M : Vous alliez dans l’eau jusque…
T : On restait dans le bateau. La mer s’était bien retirée, on allait le plus loin mais on avait encore six sept mètres de profondeur. Alors on voyait là, ta faucille était arrivée en bas et on était contents d’avoir eu les racines et de faire des paquets, des paquets. Et après toc toc toc tu remontais et hop dans le bateau. Il y avait un devant et l’autre sur le côté. On pouvait pêcher comme ça.
M : Côte à côte ?
T : Non, un de chaque côté.
G : Il n’y avait pas une fourche ou quelque chose comme ça pour attraper le goémon ?
T : C’était avec la guillotine. ("ar c'hilhotin" en breton, une faucille au bout d’un manche de 5 mètres)
La "guillotine "
M : Quel genre de goémons vous preniez.
T : Du Tali. On prenait que ça.
M : Cela se présentait comment alors ?
T: Des feuilles. Des longues feuilles.
M : Comme un pinceau ?
T : Non Michou, il y avait une queue qu’il fallait couper. Le Tali c’était le meilleur pour faire la soude. C’était plus riche tu comprends. La feuille c’était comme une toile cirée. Tu aurais pas pu le couper comme ça.
laminaires (Mathurin Méheut)
M : Donc vous attendiez que la bateau soit plein ?
T : On mettait un coup pour avoir le plus possible. Tant que la marée est base.
M : Et vous reveniez quand l’eau montait ?
T : Oui.
M : Et votre cheval il vous servait à quoi ?
T : A décharger le bateau. Quand le bateau était rentré au port il fallait descendre à terre, prendre le cheval et décharger le bateau.
M : Alors après vous le séchiez, vous l’étaliez sur les dunes ?
Je : Il y avait une chose qu’il fallait voir aussi. Le cheval, la charrette arrivant près du bateau. Quelque fois le cheval avait le ventre dans l’eau.
T : Toujours, toujours. Les chevaux étaient formidables. Intelligents...
G : D’où venaient les chevaux, où vous alliez les acheter ?
T : Chez nous, ils étaient élevés à la ferme.
G : Il y avait des juments qui…
T : Oui, nous c’était pas la grande ferme.
G : Mais il y avait des fermes à Lilia où il y avait des juments qui…
Je : Non il fallait aller à Plouguerneau. Il y avait des marchés à Landivisiau surtout.
G : Il fallait des chevaux spéciaux quand même c’étaient pas les gros chevaux de labour…
Ju : Non, beaucoup plus nerveux.
T : des chevaux ordinaires quoi.
Je : Mais chez nous Marie, il n’y a pas eu longtemps de cheval. Papa fournissait le bateau et le mousse fournissait le cheval.
T : Oui et chacun avait sa part à la fin de la marée.
Je : Les parts étaient divisées en deux et donc le mousse, on l’appelait le mousse parce que le patron c’était le propriétaire du bateau, et le mousse fournissait le cheval et la charrette.
Ju : Je vous ai entendu quand même parler de Guel.
T : Il restait toujours à la maison celui là. Il n’allait pas à la mer.
G : Mais le mousse était un agriculteur alors ?
Je : Non c’était un pêcheur. Tout Lilia était pêcheur.
G : Mais pourquoi celui là avait une charrette et un cheval. Parce qu’il n‘avait pas les moyens d’avoir un bateau ? Cela coûtait plus cher un bateau qu’un cheval et une charrette ?
T : Il était trop jeune pour avoir un bateau.
T : Michel Laurent, celui là a été un mousse formidable pour papa. Et Michel Hervé, il y avait deux ans entre eux. Il les a pris une année et papa a dit, il faut que ces gosses là ils aient un bateau neuf, que l’année prochaine soient patrons. L’année suivante il les a laissés se débrouiller seul tout en les surveillant. Et eux ils avaient la charrette le cheval et le bateau. Ses mousses étaient bien arrivés et Michel m’a dit, on n’a jamais oublié ce que papa leur a fait parce que quand ils allaient au mail il fallait engraisser toute la terre avant de partir. Alors on allait à Moguéran.
Je : Cela était au mois de mai Marie ?
T : Non c’était l’hiver, c’était tout l’hiver qu’on engraissait la terre. Il fallait chaumer la terre avant de partir. Le goémon épave. Pour pas que Michel et son frère tombent dans l’eau, que leurs pieds soient mouillés, papa enlevait ses sabots, retroussait son pantalon et les mettait sur le dos chacun son tour pour les envoyer tous les deux au frais. Pour que leurs sabots soient secs. Parce que dans leurs sabots il n’y avait que de la paille. Michel a dit, on n’oubliera jamais ce que ton père a fait pour nous.
G : Parce que il n’y avait pas de bottes en ce temps là ?
T : On avait toujours de la paille dans le « Tickette », on disait. la pointe du bateau, et on avait toujours de la paille là pour en changer parce que souvent on tombait dans l’eau.
M : Toi aussi tu avais que de la paille ?
T : Avec des bas en laine.
M : Ah tu avais des bas en laine.
G : Et des fois sur les sabots il n’y avait pas des espèces de guêtres ?
T : Non
Ju : Il y avait une façon de tortiller un bout de paille.
T : Du foin
M : Et après vous étaliez le goémon sur la plage ?
T : Sur les dunes, chacun sa place. Sur les mézous, chacun sa place. Quand c’était bon on mettait la récolte deux fois par jour. On étalais alors le premier pour qu’il soit bien sec et on faisait un tas énorme. Sur la base on mettait plein de cailloux et là on mettait la récolte. Et tous les jours on ajoutait là dessus. Dimanche comme jour de semaine. Tout le temps, tout le temps.
G : Alors le dimanche il y avait pas de messe ?
T : Quand la mer était basse on allait à la messe à Molène. C’était la rigolade pour nous. Et quand il n’y avait pas, il y avait Michel Laurent, notre copain là, il nous faisait passer en bateau. Quand la mer était basse on allait à pieds et on revenait à pieds. On chantait. Et le dimanche soir alors, on dansait et on chantait. Et on n’étais pas beaucoup de femmes et beaucoup d’hommes alors.
G : Quel genre de danses, des danses bretonnes ?
T : Le jabadao et on chantait « ma tontone », je me rappelle plus les paroles.
G : Vous dansiez et il y avait des personnes qui jouaient de la musique ?
T : Ah non
M : Autour du feu vous dansiez ?
T : Non Michou il n’y avait pas de bois Michou pour faire du feu, il fallait faire notre café déjà tu vois.
Ju : Et la maison comment c’était fait ?
T : On allait à la grève, on mettait une rangée de galets puis une rangée d’herbe avec plus de sable en plus. Une rangée de pierres, une rangée d’herbe et puis c’étaient les murs. Et le toit c’était quelques planches et encore herbe et sable et quand il y avait vraiment trop de vent on recevait le sable dans les hamacs.
M : Vous dormiez dans des hamacs ?
T : La cuisine c’était une cheminée dans un coin, on faisait du feu de bois bien sûr et il y avait un coffre. Le coffre de papa pour garder notre linge. Et une table, elle avait deux pieds et le reste dans le mur.
M : On faisait un trou pour passer la table ?
T : Oui et un coffre de chaque côté et on pouvait manger comme ça.
M : Et vous ameniez la table de Lilia ? Dans le bateau en partant ?
T : On laissait d’une année à l’autre et quand on changeait d’île parce que le mousse avait parfois une place payée à l’année. Papa il n’a jamais eu de place comme ça, définitive. Le mousse avait le cheval et la charrette, mon père n’avait que son bateau et on a fait beaucoup d’îles. Chacun amenait son coffre.
maison de goémonier à Molène.
Ju : A quelles îles vous êtes allés en fin de compte ?
T : Papa a commencé à Béniguet Jean n’est pas allé. Jean quand il a eu son certificat d’études il est allé brûler le goémon. Il hésitait un peu. Soit rester à la maison avec son père, papa comme ça n’aurait pas eu besoin de mousse. Papa qui se dévouait pour ses enfants disait toujours que je voudrais pas que mes enfants fassent un métier de crève-la-faim comme on fait nous autres. Quand jean a eu son certificat d’étude il a dit tu verras. Tu choisiras soit poursuivre à l’école soit choisir la pêche. Et il a choisi et il a bien fait de choisir de partir. Papa il s’est crevé plus car il aurait pu se décharger sur Jean.
Je : Heureusement c’est monsieur Le Goff qui un beau soir est venu chez nous et il a dit à mon père, allons monsieur Riou qu’est ce que vous allez faire de vos enfants ? Et bien comme moi ! Ah non ça c’est pas des enfants à faire goémoniers et c’est comme ça que nous sommes partis.
G : Et vous nous avez raconter aussi quand vous étiez toutes petites il y avait des enfants qui allaient à la plage pour faire les parts.
Je : Et ça c’était le goémon noir et ça se fait une fois par an au mois de mai. On nous réveillait à cinq heures du matin.
T : Ça c’était le goémon d’épave qu’on partageait sur la plage.
Je : Oui mais c’était quand même à la marée descendante car il fallait attendre que le phare de l’Île Vierge s’éteigne.
T : Ça c’était le goémon d’épave Jeanne
Je : On y allait avant d’aller à l’école, car on nous comptait. Il y aurait eu des bébés on les aurait comptés comme part.
T : Oui mais on coupait pas. Ça c’était encore nous avec des petites faucilles, les pêcheurs.
M : Gérard demandait pourquoi on amenait les jeunes sur la plage pour les compter. Il fallait que toute la famille soit là ?
T : Il fallait que le phare de l’Île Vierge s’éteigne pour qu’on nous dise combien on avait de parts et on allait à l’école après. On avait cinq parts.
G : Donc avant que le phare de l’Île Vierge s’éteigne vous étiez sur la plage. Et tout le monde faisait ça, tous les enfants pratiquement.
T et Je : ah oui, c’était comme ça.
M : Et tous les matins il fallait…
T : Oh non ça ne durait pas longtemps, un mois peut-être
Je : On n’avait pas le droit autrement.
G : et le pioka vous le ramassiez aussi ?
Je : moi je suis allée au pioka. Mais je sis allée au pioka du côté du Castelac’h. Entre le Castelac’h et l’Île Vierge. Je me rappelle à mi-marée à peu près on était jusqu’au ventre dans l’eau, moi j’avais peut-être 10 ans et on me donnais un sac de serpillière, mon frère avait douze ans
T : Un boutok aussi, on mettait dans un boutok aussi.
Je : Et on commençait dans l’eau avant que la mer soit retirée. Et quand elle était basse on prenait notre sac et on prenait le boutok à ce moment là. On arrachait le pioka des rochers à la main et on mettait ça dans le boutok, quand le boutok était plein… en général on était à deux mon frère et moi car on était jeunes… et on remplissait le sac. Et on était fiers quand on en avait beaucoup. Et à ce moment-là il fallait faire sécher et blanchir ce goémon là. Maintenant on le vend tout mouillé, les gens vont directement de la grève chez celui qui récolte le pioka. C’est à dire qui rassemble les sacs et qui paye. Tandis qu’à ce moment là il fallait étaler le pioka sur les dunes. On attendait un jour deux jours et on le remettait dans les sacs de serpillière, on allait le replonger dans l’eau, dans le sac quoi. On le remontait sur les dunes, on l’étalait à nouveau et on faisait ça à peu près trois fois pour qu’il soit blanc. Il devenait blanc comme la neige. On attendait qu’il soit sec et on le remettait dans des sacs et on allait chez, comment elle s’appelait celle là ? Qui avait un grand hangar, elle avait une grande bascule et on était payés suivant le poids. Il y en a qui font ça encore, les petits étudiants de Mesquéo ils font ça pendant les vacances, c’est comme ramasser des pommes de terre ou des fraises.
Ju : Mais ce pioka il servait à faire des gâteaux et des flans. Madeleine faisait ça à toutes les vacances.
G : Alors comment elle faisait ça Madeleine ?
Je : Elle faisait bouillir dans le lait et ça devenait gélatineux comme un flan.
T : Elle envoyait un sac pour sa mère à la Rochelle et un sac pour chez elle à Paris.
G : On pourrait faire ça maintenant.
T : Je vais le blanchir et je vous le donnerai.
G : Vos parents faisaient du flan aussi quelques fois, ou c’était plutôt les gens de la ville ?
T et Je : C’est plutôt les gens de la ville.
Je : Moi j’avais une tante qui le faisait, tante Perrine, parce qu’elle avait servi en ville.
Ge : Et alors ce goémon vous le brûliez sur l’île ?
T : On faisait des fours, ça ça restait toujours sur place, j’ai dans l’idée que ça y est toujours. Ça y a six cases.
G: Et combien de temps ça durait à brûler ?
T : On brûlait toute la journée pour que les pains soient épais.
Je : Et construire le four c’était quelque chose, d’abord on creusait un fossé. C’était pas rectangulaire, c’était plutôt un trapèze. On mettait des gravillons dessous, des plus gros cailloux après, des dalles, sur les côtés aussi et comme tu dis marie on faisait six cases, c’est vrai.
M : Et pourquoi on faisait six cases ?
T : Pour les sortir Michou, c’est lourd à soulever. Il fallait quatre homme pour soulever chaque pain.
M : Ça faisait des pains quand ça brûlait ?
T : Oui ça devenait dur, gris compact. Ça bout, ça bout, il fallait le tourner.
Ju : Avec le pifoun.
M : Quand il bouillait il fallait le tourner ?
T : Comme si tu faisais la bouillie un peu là.
G : La soude devenait liquide quoi.
M : Le goémon devenait liquide, vous ne mettiez rien avec ?
T : Ah rien du tout.
G : Avec quel outil vous faisiez cela ?
T : avec le pifoun. Une barre à mine avec un dégradé un peu, un peut comme une pelle au bout. Il y en a encore un à Lilia, vous pourriez le voir.
Ju : Ça devient comme un grand pain de ciment.
Je : J’ai vu mon père, dès le matin de bonne heure, il mettait plein de goémon dans son four, il l’allumait.
M : Avec une allumette ?
Ju : Il mettait quelque chose dessous quand même…
T : Du foin tressé dans chaque trou Jeanne.
Je : Et puis il fallait alimenter le four pendant toute la journée. On venait lui apporter à manger dans le grand pot rouge qu’il y a toujours à Lilia. On lui amenait de la soupe, du lard, son pain, du gros beurre, un peu de vin. Et en général ils étaient à deux.
T : Il fallait être à deux pour brûler le goémon parce que pendant que l’un mangeait l’autre travaillait.
Je : Mais il fallait aussi aller chercher les civières de goémon pour alimenter le four parce le goémon n’était pas à côté du four.
transport du goémon à la civière.
T : Parce qu’on mettait ce gros tas de goémon dans un coin où ça ne gênait pas les charrettes et ça ne diminuait pas la place pour sécher. On n’avait jamais trop de place.
Ju : En fin de compte, il n’y avait pas tellement de flammes, c’était toujours rougeoyant mais il n’y avait pas de flamme.
T : Il fallait pas qu’il y ait de la flamme.
Ju : A l’usine on leur a dit ne brûlez pas à trop grande chaleur parce que ça élimine l’iode.
T : Papa il ne faisait pas tu vois, c’est pour cette raison. C’est des gens qui ont appris leur métier seuls, sans être instruits.
Ju : Ce sont les ingénieurs de l’usine qui leur disait ça justement. Plus votre cuisson sera douce et plus votre soude conservera d’iode et mieux vous serez payé.
Je : Ils prenaient un échantillon. Je suis allée avec mon père parlementer …Ce qui est important c’est qu’ils commençaient à brûler leur goémon tous en même temps si bien que vous voyiez le Castelac’h, Lilia, il y avait des fours un peu partout et il y avait de la fumée qui sortait des fours partout. Moi je trouvais ça joli, je trouvais que ça vivait. Et on nous disait que la fumée était bénéfique et on nous disait de passer et repasser dans la fumée…
G : Vous tombiez jamais dans le four au moins.
Je : Les paysans étaient en colère quand on brûlait le goémon parce qu’ils disaient eux que la fumée était nocive pour leur plantes. A la fin de la journée le brûlage était terminé. C’est là qu’on travaillait le plus la matière en ébullition avec le pifoun et c’est à ce moment là qu’on allait chercher des brénics, on mettait sur la soude nos brénics la pointe en bas. On taillait un morceau de bois en pointe car on ne pouvait pas approcher. C’était bon, c’était bon.
Ju : avec du pain beurre sans doute.
Je : Oui bien sûr. Et bien pour revenir à la soude, petit à petit elle devenait grise, parce qu’elle était rouge au début quand elle était chaude, et mon père faisait à peu près six pains à la fois. Le lendemain on revenait quand c’était dur.
Ju : Comme du mâchefer à peu près d’épaisseur six centimètres…
T : Ça dépendait…
Je : Alors il mettait cela dans sa charrette et on allait à l’usine ; Soit à l’usine de l’Abervrac’h soit à l’usine de Plouescat. Parfois c’était le Conquet.
usine de goémon de l'Aberwrach.
M : Mais c’était loin, combien de temps il mettait pour aller là bas ?
Je : Il partait à cinq heurs de matin et il revenait tard le soir. A cheval, oui à cheval. Et je me rappelle qu’il m’avait dit un jour ils sont en train de nous voler. C’était au moment où la soude du Chili qui venait. C’était la concurrence qui commençait.
G : Ils avaient trouvé de l’iode dans les nitrates du Chili.
Je : Ils vont me raconter des histoires alors toi qui parle bien le français vient avec moi discuter. J’ai pris ma bicyclette, mon père était parti depuis le matin. J’ai pris ma bicyclette vers les huit heures et demi. Je suis allée à Plouescat. J’ai parlé comme je pouvais mais le directeur avait l’air de se fiche de moi. Qu’est-ce que c’est que cette fille qui n’y connaissait rien. Mais j’avais été voir le syndic de Saint Michel avent de partir, j’avais été me documenter auprès de lui mais le directeur ne m’avait pas pris au sérieux.
Ju : Je crois me souvenir de certains prix, 200, 300,400 francs la tonne suivant la qualité.
T : Parfois il y avait des voleurs, ils mettaient des pierres dans leur pain de soude mais ma foi c’était bien fait pour ces voleurs !
Le plan Langevin-Wallon est le nom donné au projet global de réforme de l’enseignement et du système éducatif français élaboré à la Libération conformément au programme de gouvernement du Conseil national de la Résistance (CNR) en date du 15 mars 1944.
Élaboré entre novembre 1944 et juin 1947 par une commission ministérielle présidée par le physicien Paul Langevin, puis, après la mort de ce dernier, par le psychologue Henri Wallon, le plan Langevin-Wallon, bien que n’ayant jamais été appliqué en tant que tel, reste, en France, depuis la Libération, l’un des textes de référence essentiels en matière d’éducation.
Une Journée est organisée le 15 septembre 2017 par l’Association des descendants et amis de l’historien et homme politique Henri-Alexandre WALLON (1812–1904) et l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris (ESPCI Paris). Elle se tiendra très symboliquement à l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris (ESPCI Paris) où les 19 membres de la commission se réunissaient régulièrement sous la présidence de Paul Langevin qui était alors directeur de l’Ecole.
L’objectif de cette journée est de favoriser la rencontre de tous ceux qui dans des domaines différents, de la recherche à l’éducation populaire, veulent aujourd’hui se nourrir de l’idéal républicain porté par ses auteurs.
Chacun pourra mesurer à sa lecture le gouffre qui sépare les objectifs généreux de ses auteurs des médiocres rafistolages opérés depuis par les ministres successifs en charge de l'éducation. Nous nous contenterons ici de son introduction.
PRINCIPES GÉNÉRAUX
La reconstruction complète de notre enseignement repose sur un petit nombre de principes dont toutes les mesures envisagées dans l'immédiat ou à plus longue échéance seront l'application.
Le premier principe, celui qui par sa valeur propre et l'ampleur de ses conséquences domine tous les autres est le principe de justice.
Il offre deux aspects non point opposés mais complémentaires : l'égalité et la diversité. Tous les enfants, quelles que soient leurs origines familiales, sociales, ethniques, ont un droit égal au développement maximum que leur personnalité comporte. Ils ne doivent trouver d'autre limitation que celle de leurs aptitudes. L'enseignement doit donc offrir à tous d'égales possibilités de développement, ouvrir à tous l'accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l'ensemble de la nation.
L'introduction de "la justice à l'école" par la démocratisation de l'enseignement mettra chacun à la place que lui assignent ses aptitudes, pour le plus grand bien de tous. La diversification des fonctions sera commandée non plus par la fortune ou la classe sociale mais par la capacité à remplir la fonction. La démocratisation de l'enseignement, conforme à la justice, assure une meilleure distribution des tâches sociales. Elle sert l'intérêt collectif en même temps que le bonheur individuel.
L'organisation actuelle de notre enseignement entretient dans notre société le préjugé antique d'une hiérarchie entre les tâches et les travailleurs. Le travail manuel, l'intelligence pratique sont encore trop souvent considérés comme de médiocre valeur. L'équité exige la reconnaissance de l'égale dignité de toutes les tâches sociales, de la haute valeur matérielle et morale des activités manuelles, de l'intelligence pratique, de la valeur technique. Ce reclassement des valeurs réelles est indispensable dans une société démocratique moderne dont le progrès et la vie même sont subordonnés à l'exacte utilisation des compétences.
La réforme de notre enseignement doit être l'affirmation dans nos institutions du droit des jeunes à un développement complet.
La législation d'une république démocratique se doit de proclamer et de protéger les droits des faibles, elle se doit de proclamer et de protéger le droit de tous les enfants, de tous les adolescents, à l'éducation. Celle-ci prendra pour base la connaissance de la psychologie des jeunes, l'étude objective de chaque individualité. Elle se fera dans le respect de la personnalité enfantine, afin de dégager et de développer en chacun les aptitudes originales. Le droit des jeunes à un développement complet implique la réalisation des conditions hygiéniques et éducatives les plus favorables. En particulier l'effectif des classes devra être tel que le maître puisse utilement s'occuper de chaque élève : il ne devra en aucun cas dépasser 25.
La mise en valeur des aptitudes individuelles en vue d'une utilisation plus exacte des compétences pose le principe de l'orientation. Orientation scolaire d'abord, puis orientation professionnelle doivent aboutir à mettre chaque travailleur, chaque citoyen au poste le mieux adapté à ses possibilités, le plus favorable à son rendement. A la sélection actuelle qui aboutit à détourner les plus doués de professions où ils pourraient rendre d'éminents services, doit se substituer un classement des travailleurs, fondé à la fois sur les aptitudes individuelles et les besoins sociaux.
C'est dire que l'enseignement doit comporter une part de culture spécialisée de plus en plus large à mesure que les aptitudes se dégagent et s'affirment. Mais la formation du travailleur ne doit en aucun cas nuire à la formation de l'homme. Elle doit apparaître comme une spécialisation complémentaire d'un large développement humain. "Nous concevons la culture générale, dit Paul Langevin, comme une initiation aux diverses formes de l'activité humaine, non seulement pour déterminer les aptitudes de l'individu, lui permettre de choisir à bon escient avant de s'engager dans une profession, mais aussi pour lui permettre de rester en liaison avec les autres hommes, de comprendre l'intérêt et d'apprécier les résultats d'activités autres que la sienne propre, de bien situer celle-ci par rapport à l'ensemble."
La culture générale représente ce qui rapproche et unit les hommes tandis que la profession représente trop souvent ce qui les sépare. Une culture générale solide doit donc servir de base à la spécialisation professionnelle et se poursuivre pendant l'apprentissage de telle sorte que la formation de l'homme ne soit pas limitée et entravée par celle du technicien. Dans un état démocratique, où tout travailleur est citoyen, il est indispensable que la spécialisation ne soit pas un obstacle à la compréhension de plus vastes problèmes et qu'une large et solide culture libère l'homme des étroites limitations du technicien.
C'est pourquoi le rôle de l'école ne doit pas se borner à éveiller le goût de la culture pendant la période de la scolarité obligatoire, quelle qu'en soit la durée. L'organisation nouvelle de l'enseignement doit permettre le perfectionnement continu du citoyen et du travailleur. En tout lieu, des immenses agglomérations urbaines jusqu'aux plus petits hameaux, l'école doit être un centre de diffusion de la culture. Par une adaptation exacte aux conditions régionales et aux besoins locaux, elle doit permettre à tous le perfectionnement de la culture. Dépositaire de la pensée, de l'art, de la civilisation passée, elle doit les transmettre en même temps qu'elle est l'agent actif du progrès et de la modernisation. Elle doit être le point de rencontre, l'élément de cohésion qui assure la continuité du passé et de l'avenir.
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Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine.
La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.