Qui aurait pu imaginer une si longue canicule associée à une sécheresse généralisée amenant à une crise de l'eau potable en Bretagne. Les scientifiques du GIEC ne sont pas surpris. Les associations écologistes qui se battent depuis des dizaines d'années pour la préservation de la ressource non plus. leur combat mérite d'être rappelé.
En Bretagne, plus de 135 captages d'eau potable ont été abandonnés ou fermés depuis 2010. Ces fermetures découlent principalement de la baisse de la qualité de l'eau brute, polluée par des taux trop élevés de nitrates, de pesticides ou plus récemment par des composés per- et polyfluoroalkylés (PFAS). Maintenir ces captages et les protéger a été le combat permanent des associations écologistes. Cela leur a valu des agressions à répétition des pollueurs qui refusaient toute mesure de protection des captages et poussaient à leur fermeture.
Qui est responsable ?
Protection des captages et Guerre de l’eau en Bretagne :
Qui aurait pu imaginer une si longue canicule associée à une sécheresse généralisée amenant à une crise de l'eau potable en Bretagne. Les scientifiques du GIEC ne sont pas surpris. Les associations écologistes qui se battent depuis des dizaines d'années pour la préservation de la ressource non plus. leur combat mérite d'être rappelé.
En Bretagne, plus de 135 captages d'eau potable ont été abandonnés ou fermés depuis 2010. Ces fermetures découlent principalement de la baisse de la qualité de l'eau brute, polluée par des taux trop élevés de nitrates, de pesticides ou plus récemment par des composés per- et polyfluoroalkylés (PFAS). Maintenir ces captages et les protéger a été le combat permanent des associations écologistes. Cela leur a valu des agressions à répétition des pollueurs qui refusaient toute mesure de protection des captages et poussaient à leur fermeture.
Pour échapper à l’amende européenne pour pollution de l’eau en Bretagne les ministres de l’agriculture et de l’environnement ont décidé de fermer un certain nombre de captages dont celui de l’Horn dans le Nord-Finistère. Où aller chercher l’eau ?
Chez le voisin de Landivisiau qui a abandonné ses propres captages pollués et qui pompe l’eau de l’Elorn à un endroit où elle est encore relativement propre.Celui-ci est prêt à leur en vendre les quantités nécessaires à condition de. pouvoir augmenter son prélèvement d’eau des 2/3. C’est à dire passer de 6000 mètres cubes par jour à 11000 mètres cubes par jour.
Encore une fois, les associations écologistes qui veulent le maintien et la protection des captages et refusent la marchandisation de l’eau, bien public, seront prises pour cibles.
Directrice de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, membre du Haut Conseil pour le climat, longtemps coprésidente d’un groupe de travail du Giec, la climatologue est une pédagogue inlassable. Démonstration sous la coupole de l’Institut de France.
JusteJuste après la canicule de l’été 2022, Valérie Masson-Delmotte fut invitée à expliquer le changement climatique lors d’un séminaire gouvernemental, en présence du président de la République. Quatre ans plus tard, au sortir d’une nouvelle « fournaise », comme elle appelle ces épisodes de chaleur extrême, elle réitère dans ce numéro de « L’échappée » ce travail pédagogique à l’attention du plus large public, alors que n’a cessé de se creuser « un écart monumental entre l’urgence et l’action publique ».
Cette pédagogie est d’autant plus nécessaire dans une époque où la science doit faire face à de nouveaux obscurantismes dont Donald Trump est le porte-parole mondial, n’hésitant pas, dans son discours à l’ONU de septembre 2025, à nier le changement climatique, « une escroquerie » forgée par des « personnes stupides ». Un « scienticide », affirme Valérie Masson-Delmotte à propos d’un autre négationniste, le président argentin Javier Milei, qui qualifie les dérèglements climatiques de « mensonge socialiste ».
« C’est bien la solidité des travaux scientifiques permettant d’établir les relations de responsabilité entre émissions, réchauffement, fréquence et intensité d’événements extrêmes, et coût des dommages, qui est perçue comme la plus grande menace pour certains intérêts », écrit la climatologue en préface à un ouvrage collectif récemment paru au Seuil sur ce « moment orwellien », où une coalition de pétro-États, de multinationales et d’oligarques, relayés par les médias qu’ils contrôlent et manipulent, s’efforce de tuer la vérité.
Ils sont « le dos au mur, donc très dangereux », affirme Valérie Masson-Delmotte, faisant écho au propos du livre récent de Stefan C. Aykut et Amy Dahan, La Mutation climatique. La guerre de désinformation climatique et la croisade contre les institutions démocratiques et scientifiques s’expliquent, selon les deux auteurs, par le « double choc qu’ont subi les autocraties fossiles dans les années 2010 : d’un côté, les revendications démocratiques résonnant du Maïdan à la place Tahrir ; de l’autre, l’impératif de décarbonation émanant de la COP21 de Paris ». D’où ce « backlash [ou retour de bâton] démocratique et écologique », qu’il nous faut collectivement et résolument affronter.
C’est la raison d’être de cette rencontre. Sous la coupole parisienne de l’Institut de France, qui accueille les assemblées des cinq académies, dont l’Académie des sciences, Valérie Masson-Delmotte, qui en est membre depuis 2025, explique avec autant de clarté que de fermeté et de tranquillité les enjeux vitaux, aussi bien démocratiques que sociétaux, portés par nos réponses à un changement climatique dont l’activité humaine est la première responsable.
Cet entretien s’est tenu alors qu’avec ses collègues du Haut Conseil pour le climat, elle finalisait leur rapport annuel, qui est rendu public le 6 juillet.
Existe-t-il une région où les anciens mythes de l’eau aient laissé plus de traces qu’en Bretagne ? Chaque commune possède son ensemble de fontaines, chacune abritée par un édifice de granit, généralement dédiée à un saint ou à une sainte, souvent dotée de vertus magiques.
Cette pointe du continent européen a été régulièrement visitée. Plusieurs civilisations ont laissé des traces somptueuses sur son sol. Les plus visibles d’abord : les menhirs isolés ou dressés en alignements, les cairns aux chambres gravées de signes que seule l’imagination peut charger de sens.
Dans les labours proches, parfois, on découvre une pierre luisante au tranchant encore net, hache, herminette ou soc de charrue. Au siècle dernier cette trouvaille était jour de chance. La pierre, réputée pour être une « pierre de foudre », rendait son propriétaire maître de la pluie. Les marais, les tourbières, domaines de l’eau dormante et entrées supposées du pays des morts des mythologies celtiques, livrent d’autres témoignages. Les hommes de l’âge du bronze leur ont confié leurs épées, imités en cela par les premiers celtes. Ces cadeaux somptueux sont la marque de l’importance attribuée aux divinités qui habitaient ces lieux.
L’eau a porté les vaisseaux de pierre des « saints » chrétiens aux noms barbares venus, d’Irlande et du Pays de Galles, convertir les habitants de l’Armorique. Autour des sources, des rivières, des marais et des baies maritimes ils ont rencontré et combattu les vieux cultes druidiques. La littérature médiévale en a gardé le souvenir. Celui de Viviane éduquant Lancelot dans son palais de verre au fond du lac de Brocéliande ou encore de Merlin faisant pleuvoir à la fontaine de Barenton. Celui de Dahut, fuyant la ville d’Ys submergée et maudissant la foi nouvelle apportée par l’ermite Gwenole.
Le combat était inégal, le culte des sources a résisté à l’Evangile. Simplement s’est-on contenté de les placer sous la surveillance d’un saint ou d’une sainte dont le nom, heureux hasard, rappelait quelque consonance payenne. Christianisées, elles n’en ont pas moins gardé leur ancienne vertu magique.
Il y a moins de trente ans les vieux rites, assagis, avaient encore cours. Sans doute n’était-on pas certain que l’épingle jetée dans la fontaine allait décider du mariage espéré mais on avait encore le plaisir de se prêter au jeu. Il arrivait même encore qu’on recherche l’aide de la fontaine pour obtenir une guérison. Personne n’était vraiment dupe et cela n’empêchait pas de faire confiance au médecin et aux médicaments remboursés par la sécurité sociale mais, sans doute, le geste théâtral gardait-il sa vertu apaisante.
Au moins l’eau des fontaines y gagnait-elle le respect. Si elle n’était plus guérisseuse elle restait nourricière. Régulièrement récurée, protégée des feuilles mortes et des animaux, la fontaine était le lieu où l’on savait pouvoir s’abreuver sans trop de risques. Bien commun, elle était placée sous la sauvegarde de chacun. Ses plus sévères gardiens étaient les habitants des campagnes contraints souvent d’éduquer les citadins dont les enfants auraient facilement transformé les sources en pataugeoires.
Est-il si lointain le temps où Bachelard pouvait témoigner de cette conscience du paysan face à ces « Attila des sources » qui trouvaient une joie sadique à en remuer la vase après y avoir bu :
« Mieux que tout autre, l’homme des champs connaît le prix d’une eau pure parce qu’il sait que c’est une pureté en danger » ( L’Eau et les Rêves, 1942).
L’incompréhension est donc totale, comment les héritiers de cette tradition, pour ne pas dire de ce culte, de l’eau sont-ils devenus ses premiers ennemis ?
Mortes fontaines
Cela a commencé avec le remembrement. Les talus arasés ont parfois servi à combler chemins et zones humides. Si une source se trouvait dans le passage elle pouvait disparaître sous plusieurs épaisseurs de terre. Puis sont venus les drainages. Pour gagner quelques hectares de maïs, de vastes espaces ont été asséchés. Des fontaines autrefois généreuses n’ont plus laissé filtrer qu’un mince filet d’eau. Les engrais, les pesticides et les lisiers ont achevé le travail. Peut-on encore reconnaître des sources dans ces eaux stagnantes envahies par les mousses et les algues pourrissantes ?
Un panneau près de la prestigieuse fontaine de Saint-Anne la Palud, lieu majeur des cultes bretons, avertit le touriste ou le pèlerin : eau non potable. La vieille mythologie celto-chrétienne n’avait prévu aucun saint pour protéger des nitrates et des pesticides ! Bientôt les fontaines disparaissent sous les ronces. Pourquoi entretenir ce qui ne sert plus à rien. Parfois on en démonte la niche qui va servir de décor dérisoire sur la pelouse d’une résidence secondaire ou d’une place municipale. Des associations se sont créées pour préserver ce patrimoine mais la tâche est gigantesque. A quoi bon d’ailleurs sauver les pierres, une fontaine c’est d’abord de l’eau pure.
Douleurs secrètes.
L’abandon ne s’est pas fait sans regrets. Sur les marchés où ils proposaient leurs services, les militants de « Analyses et Environnement » recueillaient les confidences. Cette source par exemple, aujourd’hui polluée, faisait jadis la fierté de son hameau.
« On ne l’avait jamais vue se tarir, été comme hiver son débit avait la même abondance. Ce n’était pas de l’eau ordinaire, c’était de « l’eau de roche ». On venait de loin pour s’y approvisionner, on ne trouvait pas mieux pour le café et le « Kig ha Farz », (le fameux pot-au-feu dans lequel cuit le far en sac du Léon). Même quand « l’eau d’usine » est arrivée au robinet, les gens ont continué à venir, surtout quand il y avait de la maladie dans le quartier. »
Le croira-t-on ? la personne qui tenait ces propos avait les larmes aux yeux.
Sur un ton moins dramatique ce breton expatrié avait la nostalgie de l’eau puisée à la fontaine de la ferme familiale :
« C’était notre premier geste pour reprendre pieds au pays : boire un grand coup d’eau fraîche de la source où ma mère, et sa mère avant elle, allaient remplir leur seau. »
Ce faisant, il renouait avec une tradition ancienne : dans certaines régions de Bretagne, le fermier qui prenait possession d’une ferme scellait cette nouvelle alliance en buvant l’eau du puits qui trônait au milieu de la cour. Le puits, autant que le foyer était au centre de la vie des hommes et des animaux. La richesse et la fierté de son propriétaire pouvaient d’ailleurs y trouver un lieu où s’exposer : les puits sont souvent de superbes monuments. Ils le demeurent même quand ils n’abritent plus qu’une eau putride.
Beaucoup pourtant ne renoncent pas au rituel de la source. Certains qui ont un pied-à-terre ou de la famille dans les Monts d’Arrée, ou dans quelque autre lieu du Centre-Bretagne reviennent à la fin du week-end avec la provision d’eau pour la semaine.
Parfois telle source d’une zone polluée a gardé bonne réputation, on y rencontre des queues de personnes armées de bouteilles et de Jerricans. Certains viennent de très loin pour faire leur provision d’eau pure, une distance de cinquante kilomètres ne fait pas peur. Le comportement n’est pas très « écologique », l’eau consommée a coûté cher en essence brûlée et sa conservation pendant une semaine n’est pas garantie mais cette eau puisée à la source est un des derniers vrai contact avec la nature.
Il arrive pourtant souvent qu’une rapide analyse révèle un taux de nitrates déjà élevé. La mise en garde, même si elle est indispensable, vient briser un rêve et le porteur de la mauvaise nouvelle fait souvent office de bouc émissaire. Parfois aussi l’analyse fait découvrir une source miraculeusement épargnée. A l’orée d’un bois près de Landerneau, un agriculteur connaissait l’existence dans l’un de ses champs d’une source d’excellente qualité. Prenant sa retraite il décida d’offrir à ses concitoyens la possibilité de s’y approvisionner et aménagea en bord de route un espace pour le stationnement de une ou deux voitures. Le succès devait dépasser ses espérances, en semaine ou en week-end le défilé était continu. On y venait pour la cuisine, pour la boisson mais aussi pour l’eau des poissons rouges. Le lieu était mal adapté à une telle affluence, l’agriculteur a dû reconstruire une clôture au grand dépit des habitués.
Retour aux vieux mythes ?
Certains voudront voir dans ces comportements une nostalgie archaïque, voire même une fuite dans l’irrationnel et un retour aux vieux mythes.
Mais que proposent-ils ? Devons nous bannir tout rapport direct entre les hommes et leur milieu naturel ? Apprendre à nos enfants que la nature est définitivement dangereuse, que l’eau de cette fontaine peut au mieux leur servir à laver leur voiture, que ce fruit cueilli sur l’arbre garde les traces du dernier traitement, que ce coquillage ramassé à la plage est gavé de pesticides et empoisonné par les algues vénéneuses, que les mûres sur ce roncier apporteront dans les confitures les produits de traitement des maïs voisins, que ces champignons, ce thym, ont concentré les retombées radioactives des derniers Tchernobyl de la planète ?
Faut-il leur laisser croire que seul mérite la confiance ce qui est manufacturé, aseptisé, génétiquement manipulé, emballé, étiqueté et que les épisodes de la « vache folle » ou des poulets à la dioxine et aux boues de stations d’épuration ne sont que de banals accidents collatéraux de la guerre alimentaire menée par les multinationales.
Le mythe le plus dangereux n’est-il pas au contraire celui d’un monde totalement soumis à la technique. Les « sorciers » aujourd’hui ont des laboratoires. Ils manipulent molécules et gènes et acceptent le risque d’introduire dans la nature des mutations incontrôlables. Déjà ils donnent la vie à des êtres qu’aucune évolution n’a sélectionnés. On craint le maïs transgénique, il peut y avoir pire :
« Il est probable qu’on produit déjà en Thaïlande, en Israël, des dorades ou des saumons auxquels un gène de croissance prélevé sur le porc ou le bœuf permet d’atteindre des poids de plusieurs dizaines de kilos. Même la frontière entre espèces végétales et animales est crevée. Pour renforcer leur résistance au froid hivernal, on a fourni à des tomates des gènes de Flet, un poisson capable de synthétiser une forme d’antigel. Certaines pommes de terre contiennent maintenant des gènes de poulet. Des gènes de... luciole ont été introduits dans des variétés de maïs. Vous voulez pire ? Des chercheurs américains ont inséré dans le code génétique d’embryons de porc...le gène de l’hormone de croissance de l’homme ! Les animaux étaient monstrueux, velus, arthritiques et atteints de strabisme. » (Michel Treguer, Le Télégramme 4 Aout 1998) .
Aux apprentis sorciers qui veulent faire de la nature entière leur laboratoire, aux industriels guidés par la seule recherche du profit, il est important d’opposer des convictions simples.
Comme celle, par exemple, qu’il faut respecter l’eau.
"Les perspectives d'avenir de la race humaine sont plus sombres que jamais. L'humanité est mise devant une alternative claire : soit nous avançons tous vers la mort, soit nous devrons acquérir un minimum de bon sens. Il sera nécessaire de développer une nouvelle pensée politique si nous voulons éviter un désastre absolu."
Un phrase qui, à nouveau, nous dresse le tableau de l'alternative devant laquelle se trouve l'humanité face au dérèglement climatique ?
Elle a été prononcée par le mathématicien et philosophe Bertrand Russel le 18 août 1945, le jour du bombardement de Nagasaki, après qu'il ait appris le bombardement d'Hiroshima.
Au cours des années qui suivent, Bertrand Russell et JosephRotblat écrivent ce qui est devenu le manifeste Russell-Einstein rendu public à Londres le 9 juillet 1955. Cette déclaration appelle les principaux dirigeants du monde à rechercher des solutions pacifiques aux conflits internationaux et à renoncer à l'arme nucléaire. Elle est signée par onze intellectuels et scientifiques de premier plan, parmi lesquels Albert Einstein qui le signe en (quelques jours avant sa mort).
Depuis cette date les mobilisations se sont succédées en faveur du désarmement nucléaire mondial. Même si la menace nucléaire est toujours présente, et toujours agitée par les responsables politiques des pays qui la détiennent, aucun d'entre eux, face à la pression publique, n'a encore osé à la mettre en œuvre. De même,seule la mobilisation des peuples du monde les obligera à renoncer à la poursuite de la boulimie d'énergie fossiles qui amène, elle aussi, l'humanité "au désastre absolu".
Un article, dont l'actualité est brûlante, publié par le Courrier de l'Unesco en 1958, à l'occasion de la remise, à Bertrand Russell, du Prix Kalinga de vulgarisation scientifique.
Il fut un temps où les savants considéraient avec dédain ceux qui tentaient de rendre leurs travaux accessibles à un large public. Mais, dans le monde actuel, une telle attitude n'est plus possible. Les découvertes de la science moderne ont mis entre les mains des gouvernements une puissance sans précédent dont ils peuvent user pour le bien ou pour le mal. Si les hommes d'Etat qui détiennent cette puissance n'ont pas au moins une notion élémentaire de sa nature, il n'est guère probable qu'ils sauront l'utiliser avec sagesse. Et, dans les pays démocratiques, une certaine formation scientifique est nécessaire, non seulement aux hommes d'Etat, mais aussi au grand public.
Faire acquérir cette formation au plus grand nombre n'est pas chose facile. Ceux qui savent effectivement servir de trait d'union entre les techniciens et le public accomplissent une tâche qui est nécessaire non seulement pour le bien-être de l'homme, mais simplement pour sa survie. Je crois que l'on devrait faire beaucoup plus dans ce sens, pour assurer l'éducation de ceux qui ne se destinent pas à devenir des spécialistes scientifiques. Le Prix Kalinga rend un immense service à la société, en encourageant ceux qui s'attaquent à cette entreprise difficile.
Dans mon pays, et, à un moindre degré, dans d'autres pays de l'Occident, on considère en général par suite d'un regrettable appauvrissement de la tradition de la Renaissance que la « culture » est essentiellement littéraire, historique et artistique. Un homme n'est pas considéré comme inculte s'il ignore tout de l’œuvre de Galilée, de Descartes et de leurs successeurs. Je suis convaincu que tout le programme d'enseignement général devrait comprendre un cour d'histoire de la science du XVII° siècle à nos jours, et donner un aperçu des connaissances scientifiques modernes, dans la mesure où celles-ci peuvent être exposées sans faire appel à des notions techniques. Tant que ces connaissances sont réservées aux spécialistes, il n'est guère possible aux nations de diriger leurs affaires avec sagesse.
Il existe deux façons très différentes .d'évaluer les réalisations humaines : on peut les évaluer d'après ce que l'on considère comme leur excellence intrinsèque ; on peut aussi les évaluer en fonction de leur efficacité en tant que facteurs d'une transformation de la vie et des institutions humaines. Je ne prétends pas que l'un de ces procédés d'évaluation soit préférable à l'autre.
Je veux seulement faire remarquer qu'ils donnent des échelles de valeur très différentes. Si Homère et Eschyle n'avaient pas existé, si Dante et Shakespeare n'avaient pas écrit un seul vers, si Bach et Beethoven étaient restés silencieux, la vie quotidienne de la plupart de nos contemporains serait à peu près ce qu'elle est. Mais, si Pythagore, Galilée et James Watt n'avaient pas existé, la vie quotidienne, non seulement des Américains et des Européens de l'Ouest, mais aussi des paysans indiens, russes et chinois serait profondément différente. Or, ces transformations profondes ne font que commencer. Elles affecteront certainement l'avenir encore plus qu'elles n'affectent le présent.
Actuellement, la technique scientifique progresse à la façon d'une vague de chars d'assaut qui auraient perdu leurs conducteurs : aveuglément, impitoyablement, sans idée, ni objectif. La principale raison en est que les hommes qui se préoccupent des valeurs humaines, qui cherchent à rendre la vie digne d'être vécue, vivent encore en imagination dans le vieux monde pré-industriel, ce monde qui nous a été rendu familier et aimable par la littérature de la Grèce et par les chefs-d’œuvre que nous admirons à juste titre des poètes, des artistes et des compositeurs, de l'ère pré-industrielle.
Ce divorce entre la science et la « culture », est un phénomène moderne. Platon et Aristote avaient un profond respect pour ce que de leurs temps on connaissait de la science. Le Renaissance s'est autant préoccupée de rénover la science que l'art et la littérature. Léonard de Vinci a consacré plus d'énergie à la science qu'à la peinture. C'est aux architectes de la Renaissance que l'on doit la théorie géométrique de la perspective. Pendant tout le XVIII° siècle, de grands efforts ont été entrepris pour faire connaître au public les travaux de Newton et de ses contemporains. Mais à partir du début du XIX° siècle, les concepts et les méthodes scientifiques deviennent de plus en plus abstrus, et toute tentative pour les rendre intelligibles au plus grand nombre apparaît de plus en plus illusoire. La théorie et la pratique de la physique nucléaire moderne ont révélé brutalement qu'une ignorance totale du monde de la science n'est plus compatible avec la survie de l'humanité.
50 ans plus tard : Un phénomène toujours de notre temps.
2007: "Les élites dirigeantes sont incultes. Formées en économie, en ingénierie, en politique, elles sont souvent ignorantes en sciences et quasi toujours dépourvues de la moindre notion d'écologie." (Hervé Kempf, Comment les riches détruisent: la Planète, Seuil, 2007.)
Il y a moins d'une semaine, je visitais la mine de Poullaouenoù j'avais eu le bonheur de rencontrer Monsieur de Lavoisier. J'y avais accompagné le Chevalier de Boufflers, colonel du régiment de Chartres cantonné à Landerneau, qui assurait la protection du duc, cousin du roi, en visite en ces lieux. Le Chevalier attendait la guerre avec impatience alors que je l'espérais lointaine. Nous ne savions pas encore que les dés avaient déjà été jetés. Aujourd'hui je chevauche auprès d'un convoi de charrettes où, sur des lits de paille, gémissent, hurlent de douleur, ou déjà agonisent, les marins et soldats de la Belle-Poule qui a subi les premiers coups de l'ennemi.
Hier, 18 Juin, peu de temps après que la cloche de l'église de Saint Houardon ait sonné les douze coups de minuit, un sergent du régiment de Chartres est venu frapper à la porte de notre domicile sur le quai du Léon. Il me fallait, me dit-il, me rendre d'urgence auprès du Chevalier de Boufflers en emportant avec moi quelques vêtements en état d'affronter les intempéries ainsi que mes instruments de chirurgie.
Rapidement je rejoignais le Chevaler à son logement de la rue des boucheries. Je le trouvais dans un inhabituel état d'excitation. Nous avons la guerre me dit-il,
- Un messager vient de me faire savoir que je dois me rendre d'urgence avec un fort détachement de troupes sur le rivage de Plouescat où nos navires ont engagé le combat avec la flotte anglaise. Nos équipages ont subi de lourdes pertes. Nous devrons leur porter secours et convoyer les blessés jusqu'à l'hôpital de la marine installé au Folgoët, près de Lesneven.
Finis les doutes. La seule chose qui, pour moi, comptait à présent était de soulager les souffrances et d'arracher à la mort le plus d’hommes possibles, fussent-ils nos ennemis si le hasard des combats en avait fait nos prisonniers. J'essayais surtout d'être attentif à la route empruntée afin de ne pas laisser aller mon imagination.
Fort heureusement le Chevalier ne me laissait pas le temps de penser. Il m'expliquait ce qu'il croyait savoir de l’événement tel que l'un de ses lieutenants, en poste à Brest, le lui avait rapporté.
N'étant pas marin il savait seulement qu'une frégate du nom de La Belle Poule et portant 30 canons avait été attaquée par un navire de la flotte anglaise au large de Plouescat. Il semblait qu'elle était particulièrement visée car en avril de l'année précédente elle avait déjà été prise en chasse par un navire anglais qui la soupçonnait d'être un corsaire américain, ceux-ci s'abritant parfois sous le pavillon français. A nouveau, en janvier de cette année, elle avait été interceptée par deux navires anglais de 74 canons exigeant de la visiter. On répétait à Brest la réponse de son capitaine, Charles de Bernard de Marigny : «Je suis la Belle-Poule, frégate du Roi de France. Je viens de la mer et je vais à la mer. Les bâtiments du Roi, mon maître, ne se laissent jamais visiter.»
Le panache de la réponse avait-il été suffisant ? Les Anglais le laissaient poursuivre sa route sans savoir qu'il avait à son bord un représentant important des insurgents qui devait s'embarquer à Brest pour un retour aux Amériques. La rumeur s'était même répandue que ce personnage était Franklin en personne. Les espions anglais n'étant pas inactifs à Brest, la nouvelle de cet échec avait dû filtrer jusqu'à Londres et tout laisse à penser que les officiers de la flotte anglaise, responsables de cet échec, avaient dû subir de sévères remontrances et que leur désir de revanche était à la mesure de l'affront subi.
Et voilà que, le 15 juin la Belle-Poule revient faire flotter le pavillon français dans la Manche. Le comte d'Orvilliers, commandant de l'armée navale, avait chargé le capitaine Chadeau de La Clocheterie de l'y mener pour une mission de surveillance. Elle y était accompagnée par trois autres navires de moindre puissance.
Le mercredi 17 Juin, elle avait été attaquée et avait dû livrer bataille contre une frégate anglaise envoyée par l'amiral Keppel dont la flotte croisait au large. La rumeur faisait déjà état de la glorieuse victoire du navire français.
Quand nous avons retrouvé la frégate, elle était en réalité en pitoyable état et en très mauvaise position. De prétendus pilotes locaux, qui disaient connaître la côte, l'avaient menée dans un endroit parsemé de roches où elle avait talonné. A portée étaient mouillés quatre bâtiments anglais dont on pouvait craindre qu'ils n'envoient des chaloupes pour l'attaquer ou l'incendier. Le Chevalier de Boufflers, dont le bataillon avait reçu le soutien d'une centaine de soldats d'un autre régiment, fit immédiatement rechercher des chaloupes dans tout le pays environnant afin d'amener des troupes à bord de la frégate et s'opposer à un éventuel débarquement anglais. La nuit étant venue il fit allumer de nombreux feux tout le long de la côte pour simuler les bivouacs d'une troupe importante.
Au matin, les vaisseaux anglais avaient levé le siège et le Chevalier semblait déçu de voir à nouveau la guerre s'éloigner sans avoir pu échanger quelques salves. Pourtant le spectacle de la guerre était bien devant nous.
Nous avions rejoint M. de la Clocheterie à son bord. Il était très affecté par les pertes subies. Il avait à déplorer la mort d'une trentaine de ses hommes et en particulier celle de son capitaine en second, M. Le Grain de Saint-Marceau. Une centaine d'autres étaient sévèrement blessés. Bien que blessé lui-même, il ne pensait qu'à mobiliser tout ce qui restait de son équipage pour remettre son navire en mesure de naviguer et de combattre. Il ne lui restait plus que la moitié de ses matelots mais ceux-ci ne prenaient aucun repos, négligeant même de manger. Ils se savaient victorieux. La frégate Arethusa qui les avait attaqués avait dû rompre le combat après la perte d'un mât. Cela décuplait leurs forces.
Je ne pouvais détacher mes yeux des blessés couchés sur la paille des charrettes qui allaient les amener jusqu'à l'hôpital du Folgoët. L'un avait un bras arraché, l'autre une jambe. Un autre avait eu les deux jambes emportées au niveau des cuisses. Sans les premiers soins qui leur avaient été donnés par le chirurgien du bord, ils se seraient déjà vidés de leur sang. Plusieurs avaient des membres hachés par la mitraille et les éclats de bois arrachés aux gréements par les boulets ennemis. Je savais déjà que sans une amputation rapide la gangrène les emporterait dans d'atroces souffrances.
Devant leurs officiers chacun faisait assaut de courage, refusant de se plaindre et ne pensant qu'à partager la gloire de la victoire. Je n'ignorais pas que, le temps passant, leurs corps, pour le moment encore anesthésiés, sentiraient monter des douleurs que même le laudanum que je pourrais leur faire absorber ne calmerait pas. Je savais aussi que, pour ceux qui survivraient, le plus dur serait d'affronter la nouvelle vie qu'ils n'imaginent pas encore.
Le Chevalier étant resté sur place dans le but d'accompagner par la côte le retour de la Belle-Poule jusqu'à Brest, je partais seul avec le convoi de blessés vers l'hôpital du Folgoët.
20 juin.
L'hôpital est un ancien couvent d'Ursulines, vaste mais sans l'architecture qui conviendrait à un tel édifice. Destiné à y soigner les blessés de la marine, on se demande pourquoi il est si loin de Brest et pourquoi le port ne dispose pas d'un hôpital assez vaste pour y recevoir tous les malades et blessés de la flotte. Combien de matelots ne sont-ils pas morts sur les charrettes qui les amenaient au Folgoët ?
L'hôpital comprend treize salles, vastes et bien aérées, et environ cinq cents lits. Si l'eau y était plus abondante, ce serait un très bon établissement. Elle fait pourtant défaut en un moment où il faudrait pouvoir laver à grandes eaux les tables et les sols imprégnés d'un sang poisseux.
Depuis hier un étrange phénomène s'est produit. Pour sauver les hommes que l'on m'apporte je fais abstraction de la pitié qu'ils m'inspirent. Seuls les gestes techniques comptent. La science qui m'a été enseignée est devenue un rempart contre l'émotion.
Le combat de la Belle-Poule au large de Plouescat.
Fragments du journal de Sébastien le Braz, jeune chirurgien de marine, trouvés dans le grenier d'une antique maison du quai du Léon à Landerneau, au temps où la France soutenait la guerre d'indépendance des États d'Amérique.
Noter : Sébastien le Braz, le narrateur de ce récit est fictif. Les personnages qu'il rencontre, en particulier le Chevalier de Boufflers, et les évènements qu'ils vivent, sont, par contre, totalement réels. Le texte se présente comme une une chronique des débuts, à Brest et sa région, de la guerre menée contre l'Angleterre en soutien aux insurgés américains. Il est aussi l'occasion, par le choix d'un narrateur chirurgien de marine, d'un état des lieux des sciences et des techniques, particulièrement développées à la pointe de Bretagne, à la fin du 18ème siècle. Les sources sont généralement indiquées dans le cours de chaque chapitre.
C'est une étrange expérience que celle que je viens de vivre dans les salons de madame de S* où je me suis trouvé à l’invitation d’un étonnant personnage rencontré quelques semaines plus tôt.
Il m’arrive assez régulièrement de prendre mes repas à l’Auberge du Tourmentin, rue de Siam, où le père Morgat nous rassasie d’un plat confortable pour un prix raisonnable. A une table voisine je remarquais depuis quelques jours un homme sensiblement de mon âge dont le costume, sombre mais soigné, pouvait laisser penser à l’un de ces employés de l’Administration de la Marine Royale si nombreux à Brest. Généralement nous n’échangions qu’un bonjour courtois. Pour une première fois il m’adressa la parole sous le prétexte de m’interroger, en ma qualité de chirurgien de bord dont témoignait mon uniforme, sur la santé des équipages des navires de l’escadre rassemblée à Brest. Lui même me faisait savoir qu’il revenait de lointains voyages sur mer qui l’avaient mené du port de Lorient vers Saint Domingue ou Pondichéry pour le compte de la Compagnie des Indes. Il n’était, me disait-il, de retour en Bretagne que pour une courte escale en attendant de nouveaux embarquements.
Quelques jours plus tard, étant ensemble à nouveau dans le même établissement, il me proposa de partager la même table afin de prolonger notre conversation précédente. Rapidement je constatais qu’il avait surtout le désir de me convertir à une nouvelle médecine importée d’Allemagne par un certain Franz Anton Mesmer. Cet homme, disait-il, aurait révélé à l’Humanité l’existence d’un fluide universel dont tous les autres, lumière, électricité, attraction universelle, ne seraient que de différents aspects de sa manifestation. Nous serions porteurs d'une variance de ce fluide qui serait la source même de notre éveil à la vie. Pour que nous soyons maintenus dans l'état de santé, ce « magnétisme animal », car tel est son nom, doit être libre de circuler chez chacun d’entre nous. La maladie résulterait d'un obstacle à cette libre circulation. Certaines personnes qui ont reçu le « don de magnétiser » peuvent rétablir cet équilibre. Telle est la doctrine dont il m’a longuement abreuvé me donnant force détails, que j’ai rapidement oubliés, sur la façon de procéder des « magnétiseurs » au moyen d'attouchements sur différentes parties du corps.
Plus étonnant encore, il existe une méthode collective, me dit-il. On y procède au moyen d’un « baquet ». Celui-ci est une cuve de bois dur de un pied et demi de profondeur sur quatre pieds et demi de diamètre. Il semblerait, à l’entendre, que les proportions aient une importance à ne pas négliger. Cette cuve est couverte de planches bien jointives dont la circonférence est percée d’une série de trous par lesquels sortent autant de barres fer coudées à angle droit qu’il y a de participants autour du baquet. On dirige ainsi l’extrémité de cette barre sur la partie affectée du malade. Pour que l’action magnétique soit plus forte les participants sont même invités à constituer une chaîne en se tenant par la main. Que contient ce baquet ? Je ne retiens seulement que la présence d’une série de bouteilles disposées verticalement en son fond et dans le col desquelles entrent les barres de fer. Précision : ces bouteilles ont été préalablement "magnétisées" par le magnétiseur. Comment ? Je n'en saurai pas plus.
Par simple politesse, et le temps ne m’étant pas compté en ce moment, je l’écoutais. Son discours me rappelait cet abbé Bertholonde l’Académie de Montpellier qui était venu nous présenter au Collège de Navarre la théorie qu’il avait élaborée. Cette fois il était question « d'électricité animale ». Chacun en serait imprégné. Témoin, disait-il, ces étincelles, visibles dans le noir, sortant de nos corps quand nous enlevons le dernier de nos vêtements. Ou encore celles qui sortent des cheveux des femmes quand elles se peignent par temps de gelée. Inutile alors de lui faire remarquer que ce phénomène était tout simplement celui observé en frottant d’une main rugueuse le tube de verre de nos expériences classiques. Insensible à nos remarques, il multipliait les témoignages les plus spectaculaires pour nous convaincre de la vérité de sa théorie.
Naturellement la santé de chacun ne pouvait résulter que d’un bon état d’équilibre de cette « électricité animale ». La maladie ne résultant que de son excès ou son défaut dans le corps, il importait d’en rétablir l’équilibre par différents moyens seuls connus de l'abbé. Quand l’orateur nous a quittés, notre groupe d’étudiants n'a pas manqué de commenter, avec force éclats de rire, les préconisations en matière de mariage qu’il avait énoncées dans sa conclusion. Deux personnes de charge électrique identique ne pourraient, selon lui, que s’opposer. Il est donc nécessaire que dans un couple l’un possède une charge électrique de nature positive tandis que l’autre n'en possède qu'une négative. Il en irait même de la prospérité du royaume affirmait-il. « Indépendamment de la santé que les individus acquièrent réciproquement par ce croisement électrique des races, l’état y gagne une population plus nombreuse et plus vigoureuse ». Avis aux célibataires que nous étions tous !
Ma rêverie a sans doute été perçue par mon interlocuteur, aussi m’a-t-il quitté assez froidement en me proposant de venir constater bientôt, par moi-même, la preuve de ses propos. C’est ainsi que quelques jours plus tard, sans même prendre le temps de notre commande au père Morgat, il m’invitait à une réunion dans les salons de Madame de S*. Charles Deslon, médecin du comte d’Artois, est de passage à Brest, m’annonça-t-il. Instruit dans la doctrine et la pratique de Mesmer, il tient cabinet de magnétiseur à Paris. Parmi ses patients se trouvent de nombreux officiers, et leurs épouses, en ce moment à Brest en raison des préparatifs de la guerre avec l’Angleterre. A leur invitation il est donc présent dans notre ville où il a déjà pratiqué plusieurs séances de « médecine magnétique ». Il se disait que le Duc de Chartres, lui même, avait assisté à l’une d’entre elles. La prochaine sera organisée chez Madame de S* dont il a obtenu l’autorisation que je l’accompagne. Refuser aurait été peu courtois et d’autre part comment résister à la curiosité provoquée par une telle proposition. J’acceptais donc. Mais à peine m’avait-il quitté que je me souvenais qu’à aucun moment il ne s’était présenté. Ce fut le père Morgat qui m’appris qu’il s’appelait Jacques Cambry et qu’il était le fils d’un constructeur des navires de la Compagnie des Indes à Lorient.
Au jour dit, ce compagnon m’introduisait dans les salons de cette noble personne où je n’aurais jamais imaginé pouvoir être reçu. La séance semblait avoir commencé. D’emblée je remarquais le fameux baquet autour duquel se tenaient par la main quatre femmes d’une rare élégance et deux hommes, dont un officier de marine. Bientôt une étrange musique se fit entendre. Elle provenait d’un instrument constitué de demi-globes de verre, de taille décroissante, enfilés par leur centre sur un axe horizontal. L’instrumentiste le mettait en mouvement de rotation autour de cet axe par un système de pédalier tout en frottant le bord des verres d’un doigt qu’il humectait régulièrement. Voyant mon air interrogatif mon compagnon me fit savoir que cet instrument avait été inventé, et diffusé à Paris sous le nom d’Armonica, par le célèbre Benjamin Franklin.
Il en sortait une mélodie envoûtante que même l’orgue de l’église Saint-Louis ne saurait produire. Ses vibrations semblaient nous envahir, le corps et l'esprit. Les personnes entourant le baquet se mirent à osciller à son rythme. Bientôt un homme, sans aucun doute le fameux docteur Deslon, se dirigea vers la plus jeune des dames présentes et lui toucha la nuque de la pointe d'une tige de fer. Immédiatement celle-ci lâcha les mains de ses compagnes et fut prise d’affreuses convulsions, qui lui tordaient le corps et le visage, avant d’être emportée dans une pièce voisine par un homme qui semblait être un assistant du docteur.
Le malaise qui me pris à ce moment, à la vue d'un spectacle aussi déplaisant, me fit prendre congé rapidement sous le prétexte de mon service à l’hôpital. Au retour je m’interrogeais sur la mise en scène à laquelle j’avais assisté. De quel mal pouvait souffrir cette jeune personne que j’avais vue si alerte au début de la séance et en a-t-elle été guérie ? Je me souvenais alors avoir assisté à une séance, qui pouvait sembler de la même nature, au cœur des Monts d’Arrée.
J’y faisais une tournée de collecte d’herbes médicinales auprès de mes habituels fournisseurs quand l’un d’entre eux me fit savoir que dans son village une jeune femme allait être exorcisée par le curé de Botmeur. Celui-ci était réputé être seul capable d’arracher au diable les âmes qu'il s’apprêtait à emporter vers le Youdic, l’une des entrées supposées de l’enfer, située dans le marais proche du Yeun Elez. J’étais familier de ce village et, peut-être sous le couvert de me faire valoir toute sa science, le vieux prêtre accepta de m’y faire assister. Dans la modeste chaumière de sa famille une jeune femme prostrée dévidait sans s’interrompre, et depuis plusieurs jours aux dires de des proches, une litanie dans une langue inconnue de tous qui ne pouvait provenir que des enfers. Le prêtre, revêtu d’une étole qu’il ne portait qu’en cette occasion et dont l’ornement était lui même peu ordinaire, s’approcha d’elle en prononçant des paroles qui ne me semblaient issues ni du latin de messe ni du breton local. A peine avait-il approché son crucifix du front de la malheureuse que celle-ci fut prise de convulsions pendant qu’elle émettait des cris d’une rare violence. Satan résiste, me dit le prêtre, mais bientôt il devra bien quitter ce corps. Effectivement, c’est une toute autre personne qui apparu bientôt, redressée et souriante.
Réfléchissant plus tard à cette « guérison » à laquelle j’avais assisté j’étais fermement persuadé que la religion n’avait eu aucune part dans cette opération. Je savais d’ailleurs que l’évêché était fortement hostile à de telles pratiques sans pouvoir pour autant les faire cesser. Dans nos campagnes, et en particulier dans ce lieu désolé des Mont d’Arrée, les enfants étaient abreuvés, dès le plus jeune âge, de ces légendes de korrigans qui les feraient danser toute la nuit jusqu’à la mort si jamais ils entraient au logis après les douze coups de minuit sonnés à l’église proche. Ou encore de ces lavandières de la nuit, les "Kannerezed Noz", chargées de laver leur linceul jusqu'à ce qu’une autre personne ne les remplace au purgatoire. Il ne fallait surtout pas les écouter quand elles vous demandaient de les aider à tordre le drap qu’elle vous tendaient. Plus terrifiant encore, l’Ankou, le serviteur de la mort, dont le bruit grinçant de la charrette annonçait une mort proche, peut-être la vôtre, dans le village. Comment ne pas créer de telles terreurs et de tels dérèglements chez des esprits sensibles. La seule force de l'imagination ne suffirait-elle pas, à elle seule, à provoquer l'état dans lequel nous avions trouvé cette jeune personne et, de même, ne serait-elle pas responsable de cette "guérison" provoquée par l'impressionnant cérémonial de l’exorcisme.
Reste une question. Comment comprendre que, au moment même où les idées de Diderot, Voltaire, Rousseau se diffusent dans la société, les superstitions que l'on dénonce dans nos campagnes renaissent sous une autre forme dans les salons de la noblesse et de la riche bourgeoisie.
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Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine.
La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.