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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 12:45

Retrouvons cette émission télévisée, décidément très riche, de Public-Sénat. Dans le débat qui suit le reportage réalisé aux Antilles, Benoît Duquesne a invité, entre autres, le professeur Narbonne, toxicologue. Pour répondre à l'avocat des associations guadeloupéennes qui déclarait que "si ça s'était passé en Bretagne, les choses n'auraient pas évolué de la même façon", il répondait : "il y a la même contamination en Bretagne. Il y a la même étude qui se fait en Bretagne aujourd'hui sur les femmes enceintes pour regarder les effets de l'exposition aux pesticides puisque la Bretagne est un pays agricole qui a beaucoup utilisé de pesticides. On a vu là aussi les problèmes d'élevage avec les proliférations d'algues, les résidus d'antibiotiques dans l'eau et donc la Bretagne est extrêmement polluée".

 

Et à Benoît Duquesne qui remarquait que dans le film "il y a quelqu'un qui dit regardez ce qui se passe en Bretagne, il suffit qu'il y ait quelques algues vertes, un cheval qui meurt et c'est une affaire nationale! ", il répondait : "ce n'est pas un hasard si la même équipe d'épidémiologie qui est en train d'étudier ce qui se passe aux Antilles vient de Rennes, Donc ça veut dire que le cœur de l'épidémiologie des effets des pesticides est en Bretagne et qu'on a délocalisé une équipe sur les Antilles".

 

Ainsi donc la Bretagne et les Antilles sont les sujets principaux des épidémiologistes qui étudient les effets de la pollution par les pesticides sur les femmes enceintes et leurs enfants. En Guadeloupe l'étude s'appelle Timoun, un joli mot du créole guadeloupéen signifiant enfant. En Bretagne elle s'appelle Pélagie. Pélagie comme la déesse de la mer ? Non, Pélagie comme "Perturbateurs Endocriniens : Étude Longitudinale sur les Anomalies de la Grossesse, l’Infertilité et l’Enfance"! C'est moins poétique mais c'est beaucoup plus parlant.

 

Timoun, grossesse et chlordécone aux Antilles.

 

L'étude Timoun a été menée sur une "cohorte mères-enfants" incluant 1068 femmes (ne pas s'effrayer, la "cohorte" est ici un terme scientifique bien pacifique). Ces futures mères ont été vues en consultation en fin de grossesse dans les maternités de Guadeloupe entre 2004 et 2007. Les données sociodémographiques, médicales et celles concernant l’alimentation pendant la grossesse ont été recueillies par questionnaire et dans les dossiers médicaux. La concentration de chlordécone a été mesurée dans le sang maternel recueilli à l’accouchement.


 

Conclusion : "Nos résultats suggèrent un impact possible de l’exposition chronique par le chlordécone sur une diminution de la durée de gestation. Elle est plausible compte tenu de l’action du chlordécone sur les récepteurs aux œstrogènes et/ou à la progestérone in vitro et in vivo, lesquels jouent un rôle déterminant dans le déclenchement de l’accouchement. Cette association est observée après prise en compte des autres facteurs de risque de prématurité et ce risque, s’il est avéré, est susceptible de contribuer au taux de prématurité élevé présent dans cette population. Des recommandations ont été mises en place depuis plusieurs années en vue de réduire les apports alimentaires en chlordécone et donc l’imprégnation globale de la population".

 

Et les nouveaux nés ?

 

Sur le site de l'Inserm un article de septembre 2012 indique que 153 nourrissons, garçons et filles, ont fait l’objet d’un suivi à l’âge de 7 mois. La conclusion mérite d'être citée :


 

"L’exposition prénatale au chlordécone a été estimée par son dosage sanguin dans le sang du cordon. L’exposition post-natale a, quant à elle, été estimée par son dosage dans le lait maternel ainsi que par la fréquence de consommation par les nourrissons de denrées alimentaires susceptibles d’être contaminées par le chlordécone. Puis, la mémoire visuelle, l’acuité visuelle et le développement moteur des nourrissons ont été testés."

Les scientifiques notent un lien entre exposition prénatale au chlordécone et perturbations de l'attention et de la motricité du nouveau né. L’exposition postnatale, quant à elle, a été retrouvée associée à des troubles de la mémoire visuelle et de la capacité d'attention.


 

"En conclusion, l’exposition prénatale au chlordécone ou postnatale via la consommation alimentaire est associée à l’âge de 7 mois a des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons".


 

Les chercheurs rapprochent ces troubles de certaines particularités décrites dans le passé chez des adultes exposés professionnellement au chlordécone et caractérisées par un appauvrissement de la mémoire à court terme. Ils et elles s’interrogent aussi sur la possibilité que ces observations, faites chez les nourrissons à l’âge de 7 mois, puissent annoncer de troubles permanents à un âge plus avancé. Pour Sylvaine Cordier et Luc Multigner, "seul le suivi des enfants au cours des années à venir permettra de répondre à ces interrogations". Les enfants de la cohorte Timoun font l’objet actuellement d’un suivi à l’âge de 7 ans.


 

Pélagie, grossesse et Atrazine en Bretagne.


 

C'est un article du journal Ouest-France du 9 décembre 2009 qui alerte ses lecteurs. Son titre : "Pesticides durant la grosses, bébé trinque". Le titre, accrocheur, est évidemment de la rédaction. Il résume bien, cependant, les propos tenus par les deux scientifiques de l'Inserm qui sont interrogées.

 

Leur étude consistait à évaluer le niveau d'exposition aux pesticides des femmes enceintes et à en mesurer l'impact sur la grossesse et le développement de l'enfant. Entre 2002 et 2006, elles ont suivi 3400 femmes résidant en Ille-et-Vilaine, Côtes-d'Armor et Finistère.

 

Dans les urines de six cents femmes elles ont trouvé deux pesticides potentiellement toxiques pour la reproduction et le développement neuropsychologique. 95% des analyses montraient des traces d'insecticides organophosphorés, 30 à 40% de traces d'herbicides de la famille des triazines, dont le modèle est l'Atrazine, utilisés dans la culture du maïs, interdits depuis 2003, mais toujours présents dans l'environnement et l'eau.

 

La question vient naturellement : quel impact sur la grossesse et le nourrisson ?

 

Réponse : "Même à des niveaux faibles, la présence de triazines augmente les risques d'anomalie de croissance dans l'utérus, avec un faible poids de naissance, qui peut être un handicap pour le développement du bébé, et un périmètre crânien plus petit, ce qui n'est pas bon pour le système nerveux central."

 

Autre question : d'où viennent les pesticides ?

 

Réponse : "Avec Air Breizh, nous avons mesuré la quantité de pesticide largué dans l'air après usage agricole. Nous avons établi un lien entre le problème de croissance du foetus et la quantité de pesticide dans l'air. On pense souvent que l'exposition aux pesticides est professionnelle ou alimentaire. Or, vivre à proximité d'une zone agricole n'est pas anodin".

 

La contamination par l'air ! Pour la première fois une étude, publiée en France, en fait clairement état. Et ces propos ne sont pas "paroles en l'air". Il est dommage que la publication rédigée en anglais, sous le titre "Environmental determinants of the urinary concentrations of herbicides during pregnancy: the PELAGIE mother-child cohort (France)" ne soit pas disponible en français. Un rapide survol montre cependant l'usage que les deux scientifiques ont fait des images par satellites pour localiser les volontaires participant à l'enquête ainsi que les champs plantés en céréales. On y voit également comment elles ont utilisé les données météo pour intégrer la direction et la vitesse du vent dans leurs mesures. Le lecteur, incapable de comprendre les formules savantes dans lesquelles les scientifiques font entrer leurs données, constate au moins qu'elles ne s'avancent pas sans de solides arguments quand elles affirment que "vivre à proximité d'une zone agricole n'est pas anodin".

 

Quant aux mères testées de la "PELAGIE mother-child cohort", n'ont-elles été informées du résultat de l'enquête que par ce seul article du journal Ouest-France ? Ont-elles été personnellement alertées sur un possible "handicap pour le développement" de leur enfant et conseillées sur la façon dont elles peuvent y remédier ? Ou, n'étant rien de plus qu'un numéro anonyme dans une statistique, sont-elles maintenues dans une ignorance habillée du secret médical ?

 

Une chose est certaine : les pouvoirs publics, administrations, élus(e)s régionaux et nationaux, de même que les lobbies industriels et agricoles ne peuvent plus, quant à eux, ignorer cette réalité. Dès lors l'inaction devient criminelle.

 

Interdire les épandages ?

 

Début mai 2014, une vingtaine d'enfants et une enseignante d'une école primaire de Gironde avaient été pris de malaises après l'épandage d'un fongicide sur des vignes situées à proximité de leur établissement. Dès la fin du mois, la ministre de l'Environnement Ségolène Royal annonçait fin mai qu'elle présenterait "très prochainement", avec son collègue de l'Agriculture, une interdiction des épandages de produits phytosanitaires à moins de 200 mètres des écoles.

 

Mobilisation immédiate de la FNSEA qui annonce une manifestation pour la fin juin et premier bémol du ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll : "Il s'agit d'avoir des mesures pour protéger des lieux publics, en particulier des écoles, des hôpitaux voire des maisons de retraite, et ça restera cet objectif-là", déclare-t-il au micro d'Europe 1."Jamais il n'a été question d'interdire à 200 m de toutes les habitations". Une maison isolée ou un lotissement n'étant pas un lieu "public" on pourra donc continuer à intoxiquer les enfants, mais seulement chez eux !

 

Pourtant, protéger les seuls lieux publics c'est encore trop demander. De conciliabules en conciliabules dans les couloirs ministériels l'amendement encadrant l’épandage de pesticides près des lieux "sensibles" a été bien édulcoré quand il arrive à l’examen de la commission ad hoc puis quand il passe au parlement.


 

11 septembre 2014.


 

L'Assemblée Nationale adopte la "petite loi" d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt. Son article L.253-7-1 est ainsi rédigé :


 

"À l’exclusion des produits à faible risque ou dont le classement ne présente que certaines phases de risque déterminées par l’autorité administrative :


 

1° L’utilisation des produits mentionnés à l’article L.253-1 est interdite dans les cours de récréation et espaces habituellement fréquentés par les élèves dans l’enceinte des établissements scolaires, dans les espaces habituellement fréquentés par les enfants dans l’enceinte des crèches, des haltes-garderies et des centres de loisirs ainsi que dans les aires de jeux destinées aux enfants dans les parcs, jardins et espaces verts ouverts au public."


 

La loi Labbé de février 2014 avait déjà interdit, à partir de 2020, l'usage des pesticides "pour l'entretien des espaces verts, des forêts ou des promenades accessibles ou ouverts au public et relevant de leur domaine public ou privé". L'interdiction d'utiliser des pesticides dans les cours de récréation, les crèches, les haltes-garderies, les aires de jeux, n'est donc qu'un rappel des règlements déjà existants ou à échéance proche. Mais pour ce qui est de l'autre côté du grillage, là où se font les épandages, voyons ce que dit la suite de ce nouvel article L.253-7-1 :


 

"2° L’utilisation des produits mentionnés au même article L.253-1 à proximité des lieux mentionnés au 1° du présent article ainsi qu’à proximité des centres hospitaliers et hôpitaux, des établissements de santé privés, des maisons de santé, des maisons de réadaptation fonctionnelle, des établissements qui accueillent ou hébergent des personnes âgées et des établissements qui accueillent des personnes adultes handicapées ou des personnes atteintes de pathologie grave est subordonnée à la mise en place de mesures de protection adaptées telles que des haies, des équipements pour le traitement ou des dates et horaires de traitement permettant d’éviter la présence de personnes vulnérables lors du traitement.

Lorsque de telles mesures ne peuvent pas être mises en place, l’autorité administrative détermine une distance minimale adaptée en deçà de laquelle il est interdit d’utiliser ces produits à proximité de ces lieux."

 

Oubliés donc les 200m. En cas de danger immédiat, c'est encore "l'autorité administrative", à savoir le préfet ou l'un de ses subalternes, qui devra prendre la décision de déterminer "une distance minimale adaptée en deçà de laquelle il est interdit d’utiliser" des pesticides. Quel est le kamikaze qui prendra ainsi le risque de voir sa préfecture noyée dans le lisier ou le centre des impôts local partir en feu de joie, comme on a encore pu le voir il n'y a pas si longtemps.

 

Parlons maintenant des "protections adaptées" supposées protéger les "personnes vulnérables". Qui peut imaginer qu'une simple haie puisse être un écran efficace contre un nuage de pesticides quand on sait qu'on peut en trouver les retombées à des kilomètres. N'oublions pas les consignes de sécurité données à celui qui, l'autre côté de la haie, s'active à épandre du glyphosate :

 

  • Bien regarder les prévisions météo: températures extérieures comprises entre 15°C et 25°C, éviter les temps secs mais aussi les temps humides, pas de pluies prévues dans les 6 heures après l’application, vérifier la direction du vent, pas d'application par vent supérieur à 18km/h.

     

  • Porter des équipements de protection individuelle (EPI), c'est à dire combinaison, gants et chaussures imperméables, lunettes, masque avec filtre adapté, veiller à entretenir et à renouveler régulièrement les EPI. Exécuter parfaitement les procédures d’habillages et de déshabillage. Ne jamais stocker les EPI avec les pesticides. Prendre une douche après chaque application de pesticides. Attendre six heures avant d'entrer dans la parcelle traitée.

 

De plus n'oublions pas que la haie protectrice n'est considérée comme nécessaire que dans des cas bien limités : écoles, aires de jeux, centres de santé, hébergements pour personnes âgées... Habitations individuelles pas concernées. Votre enfant sera supposé être protégé tant qu'il sera en classe mais chez vous...

 

Stéphane le Foll l'avait bien dit : "Jamais il n'a été question d'interdire à 200 m de toutes les habitations". Par contre il est prévu d'empêcher de construire des établissements "sensibles" à proximité des champs où du pesticide est épandu.

 

En effet l'article L.253-7-1 se termine par : "En cas de nouvelle construction d’un établissement mentionné au présent article à proximité d’exploitations agricoles, le porteur de projet prend en compte la nécessité de mettre en place des mesures de protection physique". En clair : pas de permis de construire si le "porteur du projet" ne peut garantir qu'il a pris toutes les mesures pour que pas une molécule de pesticide ne parvienne à franchir la "protection physique" qu'il aura mis en place. Bon courage aux maires qui auraient à instruire le dossier d'implantation d'une école, d'un jardin public, ou d'un lieu de santé en milieu rural !

 

Quant à un nouveau lotissement, n'en parlons pas. En résumé : un article de loi supposé protéger les populations sensibles, se transforme en un article qui protège les pollueurs !

 

Quant aux personnes isolées, qu'elles ne comptent pas sur la loi pour les protéger. Témoin, l'histoire de la "famille assiégée par les pesticides" rapportée par Médiapart. En juillet 2004 cette famille fait l’acquisition d’une maison dans un village de l’Eure-et-Loir, aux confins du Perche, afin d’offrir à leurs deux jeunes enfants de l’air pur et le contact avec la nature. Ils pensent avoir gagné "un petit coin de paradis". Au printemps de l'année suivante, alors qu’ils fêtent l’anniversaire de l’un de leurs enfants dans le jardin, où se trouvent une vingtaine de personnes, surgit l’énorme tracteur d'un voisin agriculteur, qui commence à épandre un nuage de pesticides à l’odeur nauséabonde sur le champ qui entoure leur maison. Le tracteur roule à un mètre de la haie, et la rampe d’épandage déborde carrément au-dessus de la haie du jardin. C'est le début d'un long combat de la famille pour défendre son droit à respirer d'autant plus que l'un des enfants, âgé de trois ans, tombe rapidement malade. Famille ostracisée et même menacée, indifférence et complicité des pouvoirs publics vis à vis des pollueurs... en 2010 la famille renonce et déménage. Combien de familles, ne disposant pas de la possibilité de changer de domicile, sont contraintes à subir cette pollution sans même oser protester par peur de représailles.

 

Les deux scientifiques de l'Inserm de Rennes qui ont mené l'étude Pélagie des effets des pesticides sur les femmes enceintes et leurs nouveaux-nés ont bien des raisons de l'affirmer : "vivre à proximité d'une zone agricole n'est pas anodin".

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