Overblog Tous les blogs Top blogs Technologie & Science Tous les blogs Technologie & Science
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
15 juin 2026 1 15 /06 /juin /2026 09:20

De Galvani à Volta.

La découverte de la pile électrique.

par Gérard Borvon

 

         Qu'est devenue la science électrique à l'orée du 19ème siècle ? Conducteur, isolant, fluides électriques positifs et négatifs, sont devenus des concepts bien établis. Des machines électriques ont été perfectionnées, alimentant des batteries de bouteilles de Leyde. Dans les foires, dans les "cabinets de curiosités", elles ont attiré des foules de badauds. On connaît la nature électrique de la foudre et on sait s'en protéger.

 

Pourtant, après ces premiers succès spectaculaires, l'électricité semble, à nouveau, être venue se réfugier dans le cabinet du médecin. Le seul endroit où elle paraisse utile. Même si la bouteille de Leyde n'a pas répondu aux attentes des paralytiques, un bon "choc électrique" donnera encore l'illusion d'une thérapie efficace.

 

Plus sérieusement cependant, un biologiste curieux peut vouloir comprendre l'influence de l'électricité sur les corps animés et en particulier sur les muscles. Parmi ceux-ci, Galvani.

 

 

Galvani et les grenouilles.

 

         Aloysius Galvani (1737-1798) est professeur d'anatomie à l'université de Bologne. Comme beaucoup de ses confrères physiologistes, il possède une solide formation de chimiste et de physicien. Concernant l'électricité, il y voit l'un des moteurs de la vie animale. Le fluide nerveux ne serait-il pas un fluide électrique ? Galvani, chercheur méthodique, étudie plus généralement les facteurs susceptibles d'exciter les nerfs et de provoquer une contraction musculaire. La grenouille devient dès lors son partenaire principal.

 


 

dessin extrait d'une bande dessinée de Laëtitia B. 1ère S du lycée de l’Elorn à Landerneau. Année 1991-92
 


 

         En débarrassant une grenouille fraîchement tuée de sa peau et en sectionnant son arrière-train, on libère facilement les nerfs qui commandent les muscles de ses cuisses (les nerfs cruraux). Ces nerfs peuvent alors faire l'objet de stimulations diverses, mécaniques, thermiques, chimiques... électriques.

 

         Depuis 1772, Galvani fait régulièrement parvenir le résultat de ses recherches à l'Académie de Bologne. Comptes-rendus sages jusqu'à ce soir de l'année 1780 où le hasard se mêle à la partie. Galvani se trouve alors dans son laboratoire où il répète, avec quelques élèves, certaines des expériences sur l'excitation des muscles de grenouille. Une grenouille a été sacrifiée et son arrière-train repose sur la table du laboratoire.

 

A distance respectable, une machine électrique se trouve sur la même table. Un assistant est justement occupé à l'actionner pour des expériences de physique. En ces années 1780, les machines électriques sont déjà puissantes. Celle conçue par Van Marum, physicien hollandais, utilise un disque de verre frotté, associé à de volumineuses bouteilles de Leyde. Elle autorise la production d'étincelles qui prennent la forme de véritables arcs électriques.

 

Revenons à la cuisse de grenouille. N'a-t-elle pas encore été totalement apprêtée ? Toujours est-il qu'un assistant touche, de la pointe de son scalpel, l'extrémité du nerf qui a été dégagé. Au même moment il observe une exceptionnelle contraction des membres de l'animal comme "pris de convulsions tétaniques".

 

Plus que la violence des contractions, les circonstances de leur production sont extraordinaires. Combien de grenouilles n'a-t-on pas déjà disséquées et combien de fois n'a-t-on pas porté le scalpel sur un nerf sans qu'aucun effet notable ne s'en suive ?

 

 

Expérience de Galvani

(Les Merveilles de la Science)

 

Fort heureusement, à distance, se trouve une personne attentive : la tradition désigne madame Lucia Galvani. Elle ne serait pas dans le laboratoire par hasard, c'est une collaboratrice constante de son mari et elle est rompue aux observations scientifiques. C'est donc elle qui aurait su voir que, le scalpel touchant le nerf, les contractions n'apparaissent qu'au moment exact où une étincelle éclate à la machine !

 

"Une personne qui était là présente [.] crut remarquer que le phénomène ne se produisait que lorsque l'on tirait une étincelle du conducteur" note Galvani, "Emerveillée de la nouveauté du fait, elle vint aussitôt m'en faire part. J'étais alors préoccupé de toute autre chose ; mais pour de semblables recherches, mon zèle est sans bornes, et je voulus répéter par moi-même l'expérience et mettre au jour ce qu'elle pouvait présenter d'obscur. J'approchais donc moi-même la pointe de mon scalpel tantôt de l'un, tantôt de l'autre des nerfs cruraux, tandis que l'une des personnes présentes tirait des étincelles de la machine. Le phénomène se produisit exactement de la même manière : au moment même où l'étincelle jaillissait, des contractions violentes se manifestaient dans chacun des muscles de la jambe, absolument comme si ma grenouille préparée avait été prise de tétanos". (mémoire en latin adressé en 1790 à l'académie de Bologne - traduction par Louis Figuier - Merveilles de la Science - tome I -  page 604).

 

L'histoire devient rapidement légende. Dans l'une des versions les plus répandues, madame Galvani est réduite au rôle d'une brave ménagère venue apporter un bouillon de cuisses de grenouilles à son mari enrhumé. Le siècle admet difficilement que des femmes, Madame Lavoisier ou Madame Galvani, puissent avoir joué un quelconque rôle dans le domaine des sciences. Louis Figuier, remarquable vulgarisateur de la fin du 19ème siècle, rapporte que, déjà étant élève de terminale de son lycée, il avait relevé, dans les manuels en usage, 21 versions différentes de cette histoire. Même Alibert dans son "éloge historique de Galvani"   et Arago, dans son "éloge historique de Volta" n'échapperont pas à la mode.

 

 

Il serait certainement amusant de rechercher les nouvelles fantaisies dont la liste aurait pu s'enrichir dans le siècle qui a suivi.

 



La légende de Mme Galvani.(Laëtitia B).


 

Emerveillé lui-même, Galvani consacrera six longues années à étudier le phénomène. Deux éléments entrent en jeu dans l'excitation du nerf : l'étincelle électrique et le corps étranger touchant l'extrémité du nerf.

 

Les premières expériences portent sur le corps étranger. Après avoir multiplié les tests, Galvani constate qu'il doit simplement être conducteur. On ne s'étonnera pas de ce résultat aujourd'hui où nos toits sont hérissés d'antennes conductrices, captant et transformant en courants électriques les ondes électromagnétiques diffusées à distances par des émetteurs divers (ce rôle étant joué ici par la machine produisant des étincelles, le scalpel tenant lieu d'antenne).

 

La seconde série d'expériences porte sur la nature de l'étincelle. Qu'elle soit issue d'une machine ou d'une bouteille de Leyde. Qu'elle soit extraite d'un corps chargé positivement ou négativement, le résultat est le même.

 

Poussant sa recherche jusqu'à l'extrême, Galvani imagine de ne pas cantonner son observation à la modeste étincelle produite par une machine mais, à l'image de Franklin, de tester la foudre. Galvani fait élever une pointe de fer au-dessus de sa maison, un fil métallique partant de cette tige est amené dans son laboratoire jusqu'au crochet soutenant l'arrière train d'une grenouille. Galvani sait-il qu'en 1753, un tel montage a foudroyé le physicien Richmann ? On peut le penser, mais la curiosité scientifique fait bien souvent oublier la prudence. La tentative en valait d'ailleurs la peine car le succès est au rendez-vous. Quand un orage approche, la chute, à distance, d'un éclair, même modeste, provoque la contraction du muscle de grenouille.

 

Il semble, même, que de faibles variations de l'état électrique de l'atmosphère puisse avoir de l'influence. Pour s'en assurer Galvani se propose un montage simple : il consiste à suspendre, par un crochet (qui se trouve être de cuivre), une cuisse de grenouille à la balustrade de fer de son logement. Le 20 septembre 1786, le ciel est résolument bleu et rien ne se passe. Pourtant, dans la vie de Galvani, tout bascule.

 

 

 

Galvani teste l'électricité atmosphérique.

(Les Merveilles de la Science)

 

la tradition rapporte que, lassé d'observations sans succès et prêt à renoncer, Galvani frotte le cuivre du crochet contre le fer du balcon, dans le but, semble-t-il, de rendre le contact plus efficace. Aussitôt les pattes de la grenouille se contractent. Il en est ainsi à l'occasion de chaque nouveau contact. Le phénomène se reproduit également dans le laboratoire avec une plaque de fer et un crochet de cuivre bien décapés.

 

Sur le balcon de Galvani. (Laëtitia B).

 

Aucun besoin d'une machine électrique, inutile d'attendre un éclair d'orage ! L'électricité responsable de la contraction peut donc également ne résulter que d'une cause interne au montage utilisé. Une cuisse de grenouille, un crochet de cuivre, une plaque de fer se suffisent à eux mêmes !

 

Pour Galvani, physiologiste à la recherche de la nature de l'influx neveux, le doute n'est pas permis. Seul le muscle de la grenouille est capable de produire cette électricité. L'expérimentateur s'est contenté de découvrir le dispositif le plus favorable à sa circulation. Et ce dispositif est simple : il suffit de constituer un arc conducteur entre le nerf et l'extérieur du muscle. Le fer et le cuivre, pense Galvani, n'ont pas d'autre rôle que celui de fermer le circuit. Un simple et unique fil métallique semble d'ailleurs convenir même si son efficacité est très faible. Le meilleur résultat, cependant, demande un montage complexe : il faut entourer l'extrémité du nerf d'une feuille d'étain, les muscles d'une feuille d'argent et relier ces métaux par un fil de cuivre. Nous le savons aujourd'hui, Galvani réalise ainsi une superbe "pile" du type de celle qui nous agace quand nous touchons l'or d'une couronne dentaire avec la pointe d'une fourchette d'acier.

 

Mais Galvani suit son idée et ne cherche pas à tirer parti de l'observation qu'il fait de la meilleure efficacité d'une chaîne de métaux différents. Le muscle et le nerf, seuls, l'intéressent et l'interprétation lui semble évidente : le muscle est une "bouteille de Leyde" dont le nerf serait en relation avec l'armature interne et dont la surface serait l'armature externe. "Il y a une telle identité apparente de causes, dit-il, entre la décharge de la bouteille de Leyde et nos contractions musculaires, que je ne puis détourner mon esprit de cette hypothèse". Le "muscle - bouteille de Leyde", se chargerait par un processus biologique pour se décharger brutalement après l'établissement d'un circuit conducteur externe. Ce courant de décharge étant à l'origine de la contraction musculaire.

 

L'idée d'une électricité d'origine biologique n'est pas nouvelle. Dès la découverte de la bouteille de Leyde, plusieurs physiciens, dont Musschenbroek lui-même, en avaient comparé les effets à ceux de la "Torpille". Depuis l'Antiquité on connaît ce poisson particulier de la famille des raies et dont le contact produit, sur ses victimes, un choc suivi d'une étrange "torpeur". On sait aujourd'hui que, même si les tensions mises en jeu sont inférieures aux dizaines de milliers de volts de la bouteille de Leyde, elles sont cependant de l'ordre de 500 volts. Tension suffisante pour secouer un homme adulte et pour assommer le menu fretin d'une pêche électrique  garantie "biologique".

 

L'idée d'un "muscle - bouteille de Leyde" n'est pas, non plus, totalement fausse. On sait aujourd'hui qu'il existe bien une différence de potentiel entre l'intérieur et l'extérieur d'un muscle au repos. Mais elle est, au plus de quelques dizaines de millivolts et ne peut procurer les contractions observées.

 

Galvani fait connaître l'ensemble de ses travaux dans les "Mémoires de l'Académie de Bologne" publiés en l'année 1791. A cette occasion il énonce l'hypothèse d'une "électricité animale" responsable des phénomènes vitaux. La théorie est séduisante. Elle rencontre l'adhésion des physiologistes qui, déjà, soupçonnent l'importance des phénomènes électriques dans le fonctionnement des organismes animaux. Elle fait le bonheur des médecins qui imaginent pouvoir justifier, avec plus de force, la présence de machines électriques dans leur cabinet. Peut-être, un jour, l'électricité fera-t-elle réellement marcher des paralytiques, peut-être soulagera-t-elle un cœur fatigué, peut-être rendra-t-elle l'audition aux sourds et la vue aux aveugles ?

 

L'hypothèse se heurte, aussi,  à de solides oppositions. Surtout de la part des physiciens. Dans le couple "métal/muscle", leur spécialité les amène à privilégier les métaux plutôt que les tissus vivants.

 

Parmi ceux-ci, un confrère italien de Galvani : Alexandre Volta (1745-1827).

 

Volta et la pile électrique.

 

Volta est un professeur de physique qui enseigne d'abord à Côme puis à Pavie. C'est un scientifique "voyageur". On le trouve en Suisse où il rencontre Voltaire, en hollande où Van Marum lui présente sa célèbre "machine électrique", en Angleterre où il est reçu par Priestley, à Paris où il travaille avec Lavoisier.

 

Il est aussi l'auteur d'une abondante correspondance académique qui lui vaut un succès d'estime dès ses premiers travaux. Son "pistolet électrique" est particulièrement célèbre. Conçu vers 1777, il est constitué d'un tube traversé par deux électrodes et fermé par un bouchon à l'intérieur duquel on emprisonne un mélange d'air "inflammable" (hydrogène) et d'air "vital" (oxygène). Quand une étincelle est provoquée entre les deux électrodes, une explosion se produit qui expulse le bouchon avec violence. Plus tard ce dispositif prendra la forme plus sage d'un "eudiomètre" permettant la mesure des volumes gazeux intervenant dans ces réactions explosives. Volta l'utilisera ainsi pour étudier la combustion du "gaz des marais", c'est à dire du méthane recueilli dans le fond vaseux des marécages.

 

Volta, comme tous ses confrères européens, est fasciné par les observations de Galvani et son hypothèse de l'électricité animale. Après vérification, il adopte dans un premier temps les vues de son collègue de Bologne. Pourtant, rapidement, sa formation de physicien reprend le dessus. Là où Galvani voyait de "l'électricité animale", il trouvera de "l'électricité métallique. "Lorsque deux métaux sont en contact l'un avec l'autre, par suite de ce contact, par l'effet de cette hétérogénéité de nature, il y a développement d'électricité", estime-t-il.

 

Nous ne donnerons pas ici le détail de la lutte acharnée entre Galvani, Volta et leurs disciples respectifs. Si Volta vérifie la production d'électricité métallique en testant la série la plus étendue possible de couples métalliques, Galvani lui répond en obtenant la contraction d'une cuisse de grenouille tout simplement en recourbant le nerf et en l'appliquant sur la partie externe du muscle. Aucun besoin d'un métal : match nul !

 

Pourtant la victoire finira par tomber de façon éclatante dans le camp de Volta le jour où il imaginera la "pile" qui le rendra célèbre.

 

Mais avant d'aller plus loin, évoquons deux "inventions" de l'habile expérimentateur qu'est Volta. D'abord l'électromètre à brin de paille : deux brins de pailles sont suspendus ensemble dans un flacon bien sec à une tige conductrice. Celle-ci traverse le bouchon et supporte un plateau métallique. Quand on touche le plateau d'un corps chargé d'électricité, les deux pailles s'écartent. Amélioré, ce montage, déjà très sensible, deviendra électromètre à feuilles d'or.

 

Citons ensuite l'électrophore qui deviendra "condensateur", nom attribué par Volta à deux disques de laiton soigneusement poli et recouverts d'un vernis isolant, placés l'un sur l'autre, face isolante en regard. Sans entrer dans le détail de son fonctionnement, disons que le "condensateur" permet de charger plusieurs fois de suite l'un de ses plateaux par l'action à distance d'un corps électrisé sans avoir à décharger celui-ci. Associé à un électroscope, il permet de multiplier et donc de mieux observer les effets d'une infime charge électrique.

 

Muni de ces deux appareils, Volta est donc bien armé pour explorer le délicat mécanisme mis en jeu dans l'expérience de Galvani. C'est ainsi qu'il affirme constater que deux métaux différents, mis simplement en contact, se trouvent chargés l'un négativement, l'autre positivement, quand on les sépare.

 

Explication ? Volta imagine que les métaux sont non seulement conducteurs du fluide électrique mais encore "moteurs" de ce fluide. Ce fluide est, pour Volta, le fluide unique de Franklin. Pour le faire circuler, inutile de s'encombrer d'une machine : le simple contact entre deux métaux différents suffit à le faire passer de l'un à l'autre. Tous les couples n'ont d'ailleurs pas la même efficacité. Parmi ceux testés par Volta le couple Argent/Zinc lui semble le plus efficace. Quand on associe ces deux métaux le fluide électrique "passe de l'Argent au Zinc"  de telle sorte qu'une "tension électrique" positive se crée dans le zinc pendant qu'une "tension" négative apparaît dans l'argent.

 

Une "tension " : un mot nouveau vient enrichir le vocabulaire électrique en même temps que le terme de "électromoteur", par lequel Volta désigne le couple des deux métaux siège d'une "force électromotrice".

 

Les choses se passent-elles vraiment si simplement ? En réalité, pour observer les tensions positives ou négatives des métaux de ses couples, Volta est bien souvent obligé d'user d'un artifice : une rondelle de carton ou de feutre humide entre le métal et la plaque de cuivre de l'électroscope.

 

Ce simple conducteur n'influe en rien sur le phénomène, affirme Volta, mais a uniquement pour rôle de renforcer le contact électrique.

 

L'usage de ce "conducteur" humide permet aussi d'associer en série plusieurs couples métalliques en intercalant une rondelle imbibée de liquide entre deux couples successifs. Avec 2,3 ou 4 couples ont augmente les tensions entre les métaux extrêmes dans les mêmes proportions. Et pourquoi s'arrêter à quatre ?

 

Posez, dit Volta, une pièce d'argent sur une pièce de zinc, puis une rondelle de carton ou de feutre humide sur le zinc et poursuivez par couches successives jusqu'à vingt ou plus de couples. Vous obtenez ainsi une "colonne" formée d'éléments empilés. Une "pile" dira-t-on bientôt en France.

 


La "pile" de Volta. (Laëtitia B).

 

Si cette colonne, nous dit Volta, "parvient à contenir environ vingt de ces étages ou couples de métaux, elle sera déjà capable, non seulement de faire donner des signes à l'électromètre de Cavallo, aidé du condensateur au-delà de dix ou quinze degrés, de charger ce condensateur au point de lui faire donner une étincelle, mais aussi de frapper les doigts avec lesquels on vient toucher ses deux extrémités."

 

C'est par une lettre adressée le 20 mars 1800 à Joseph Banks, président de la Royal Society de Londres, que Volta fait part au monde des électriciens de la naissance de ce nouvel enfant de la science électrique. Dès les premiers mots Volta soigne sa mise en scène :

 

La pile de Volta

(Les Merveilles de la Science, y lire aussi la lettre de Volta)

 

" Après un long silence dont je ne chercherai pas à m'excuser, j'ai le plaisir de vous communiquer, Monsieur, et par votre moyen à la société royale, quelques résultats frappants auxquels je suis arrivé en poursuivant mes recherches sur l'électricité excitée par le simple contact des métaux de différentes espèces...

 

Le principal de ces résultats, et qui comprend à peu près tous les autres, est la construction d'un appareil qui ressemble par ses effets (c'est-à-dire pour les commotions qu'il est capable de faire éprouver dans les bras", etc.) aux bouteilles de Leyde, et mieux encore aux batteries électriques faiblement chargées, qui agiraient cependant sans cesse, et dont la charge, après chaque explosion, se rétablirait d'elle-même ; qui jouirait en un mot dune charge indéfectible, d'une action sur le fluide électrique , ou impulsion, perpétuelle...

 

Oui, l'appareil dont je vous parle, et qui vous étonnera sans doute, n'est qu'un assemblage de bons conducteurs de différentes espèces, arrangés d'une certaine manière. Vingt, quarante, soixante pièces de cuivre, ou mieux d'argent, appliquées chacune à une pièce d'étain, ou, ce qui est beaucoup mieux, de zinc et un nombre égal de couches  d'eau ou de quelque autre humeur qui soit meilleur conducteur que l'eau simple, comme l'eau salée, la lessive, etc. ; ou des morceaux de carton, de peau, etc., bien imbibés de ces humeurs... "

 

Suit une description précise de l'appareil et de ses effets. L'empilement peut d'ailleurs être plus commodément remplacé par un autre dispositif comme le propose Volta lui-même dans ce qu'il nomme un "appareil à couronne de tasses". Nous présenterons, dans un prochain chapitre, quelques dispositifs de ce type. Cependant, le succès du mot "pile" est tel qu'il se maintiendra dans le vocabulaire électrique jusqu'à nos jours même si une "pile alcaline", une "pile à combustible" ou une "pile photovoltaïque" sont bien loin de correspondre à un quelconque empilement !

 

La lettre de volta est lue devant les membres de la Royal Society le 26 juin mais dès le mois d'avril son contenu était connu des membres de la société. On imagine facilement la perplexité des savants réunis et l'agitation de leurs laboratoires dans les jours qui ont suivi. Dès le mois de Juillet, le "Journal philosophique de Nicholson" publiait à la fois la lettre de Volta et le récit d'une multitude d'expériences aussitôt exécutées par ceux qui en avaient été informés.

 

En France, l'Académie des Sciences, institution royale, a été remplacée par l'Institut National des Sciences. Volta est invité à y présenter son mémoire  en public. Cette lecture occupe trois séances consécutives les 16, 18 et 20 brumaires de l'an IX (Novembre 1800). Après chaque séance, Volta exécute les expériences décrites dans son mémoire. La seconde séance, à laquelle assiste Bonaparte provoque chez celui-ci un profond sentiment d'admiration pour le savant italien qu'il conservera toute sa vie. Au moyen d'une pile de quarante quatre couples, Volta produit de fortes commotions mais aussi des étincelles, la combustion d'un fil de fer et même la décomposition de l'eau.

 

Il fait également réaliser l'expérience du pistolet électrique, parfaitement adaptée au célèbre militaire auquel il s'adresse. Deux électrodes traversent la paroi d'une éprouvette à gaz, de la forme d'un pistolet, renfermant un mélange "tonnant" d'hydrogène et d'oxygène dans les proportions déterminées par Lavoisier. L'étincelle provoquant l'explosion, habituellement générée par une machine à friction, comme celle de Van Marum qui équipait le laboratoire de Lavoisier, est cette fois déclanchée par la pile. Le bruit de l'explosion et la violence avec laquelle fut expulsé le bouchon fermant le "pistolet" réveillèrent un auditoire qui n'était pas nécessairement uniquement composé de "savants".

 

Les appareils de Volta (Revue "La Nature", 1881)

 

La séance étant finie, Bonaparte, lui-même membre de l'Institut, propose de décerner à Volta une médaille d'or qui "servirait de monument" et marquerait l'époque de sa découverte. Il demande également qu'une commission soit nommée pour répéter toutes les expériences présentées par Volta. Parmi les membres de cette commission le "citoyen Coulomb" aura ainsi la chance de voir s'ouvrir une nouvelle branche de la science électrique au moment ou se termine sa propre carrière.

 

Le rapport de la commission est lu par Biot à la séance du 11 frimaire an IX (décembre 1800). L'exposé utilise, en particulier, les notions de "tension" et de "force électromotrice" introduites par Volta et qui survivront dans le vocabulaire électrique. Conformément au vœu de Bonaparte une médaille d'or de l'Institut est attribuée au savant italien ainsi qu'une somme de 6000 francs pour ses "frais de route".

 

 


Bonaparte enthousiaste. (Laëtitia B.)

 

Bonaparte, conscient de l'avenir de cette nouvelle science, souhaite accélérer son développement. Le 26 prairial an X (juin 1801), il adresse d'Italie à Chaptal, alors ministre de l'intérieur, une lettre dans laquelle il demande à l'Institut de créer un prix de 3000 francs "pour la meilleure expérience qui sera faite dans le cours de chaque année sur le fluide galvanique" ainsi qu'un prix de 60 000 francs "à celui qui, par ses expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme un pas comparable à celui qu'on fait faire à ces sciences Franklin et Volta".

 

Bonaparte, précise : "Les étrangers de toutes les nations seront également admis au concours".

 

Quelques dizaines de rondelles d'argent ou de cuivre, autant de rondelles de zinc, de carton ou de feutre, de l'eau, (de préférence acidulée), suffisent pour entrer dans ce nouveau monde encore jamais exploré du "courant continu" avec la certitude d'en rapporter quelques brillantes pépites..

 

C'est d'Angleterre que partiront les premiers aventuriers.

 

__________________________________________________________

La Légende de Madame Galvani : 

 

 

La pile électrique, toute une histoire, par Hélène Bernicot.

 

  Eloge de Volta par Arago

Arago  : "l'immortelle découverte de la pile se rattache, de la manière la plus directe, à un léger rhume dont une dame bolonaise fut attaquée en 1790, et au bouillon aux grenouilles que le médecin prescrivit comme remède." (p24)

 

Alibert : "éloge historique de Galvani" 

 

Cet article est extrait d'un ouvrage paru chez Vuibert en juin 2009.

 

 

 

_____________________________________________________

 

 

Pour aller plus loin sur Galvani voir le  site Ampère-CNRS

 

 

Partager cet article
Repost0
10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 14:49

 

Enseignant les sciences physiques au lycée de l'Elorn à Landerneau, entre 1976 et 2003, il m'arrivait de proposer à mes élèves d'illustrer le cours par un texte ou tout autre support, comme un dessin par exemple. Après les bonhommes d'Ampère, la découverte de la pile électrique les a particulièrement inspiré(e)s.

 

 

Extraits d'une bande dessinée particulièrement riche

par Laëtitia B. (1991-92).

 

 

 

 

 

 

Pour la compréhension de ces dessins voir :

 

De Galvani à Volta. La découverte de la pile électrique.

 

 

XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin.

De Galvani à Volta. La découverte de la pile électrique.

 

 

Partager cet article
Repost0
10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 14:41

Enseignant les sciences physiques au lycée de l'Elorn à Landerneau, entre 1976 et 2003, il m'arrivait de proposer à mes élèves d'illustrer le cours par un texte ou tout autre support, comme un dessin par exemple. Après les bonhommes d'Ampère, la découverte de la pile électrique les a particulièrement inspiré(e)s.

 

 

Une bande dessinée particulièrement riche par Laëtitia B. (1991-92).

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin.

De Galvani à Volta. La découverte de la pile électrique.

Partager cet article
Repost0
7 juin 2026 7 07 /06 /juin /2026 18:00

 

Les goémoniers bretons sont devenus un mythe qui se célèbre quand reviennent les touristes. Charles le Goffic (1863-1932), avec « Les faucheurs de la mer », nous fait connaître ce qu'était réellement la rude vie de ces hommes et de ces femmes.

 

 

De même le témoignage de Marie Riou (Tamie pour ses nièces et neveux, notée T), goémonière de Lilia, qui accompagnait son père, Stevan Riou, aux îles pour la coupe et le brûlage du goémon dans les années 1920-1930. Elle est ici interrogée par sa nièce Michèle (dite Michou, notée M), son neveu Gérard (noté G), sa sœur Jeanne (notée Je) et son beau-frère Julien (noté Ju).

 

Goémonières au repos devant le phare de l'Île Vierge ('Mathurin Méheut)

 

M : 17 janvier 1988, Tamie, je voudrais que tu nous racontes comment tu allais avec pépé aux îles à la pêche aux goémons, qui il y avait, comment vous voyagiez, où vous alliez.

 

T : Comment on voyageait ? En bateau.

 

M : Alors sur le bateau, combien il y avait de personnes, qui il y avait ?

 

T : Il y avait mon père, le mousse et puis moi.

 

M ; Et le bateau il faisait quelle longueur à peu près ?

 

T : Cinq mètres ?

 

G : Plus que ça peut-être, vous partiez avec la charrette.

 

Je : La civière, le grand râteau.

 

M : Mais tu avais le cheval ?

 

T ; Le cheval on le mettait au milieu Michou.

 

M : Et la charrette au bout ?

 

T : La charrette sur l’autre bord. Il y en avait un à bâbord et l’autre à tribord. Et nous autres on était à l’arrière pour guider le bateau. Tous les trois nous étions à l’arrière.

 

M : Au gouvernail ?

 

T : Papa au gouvernail et nous on assistait et quand il fallait hisser la voile ou baisser la voile, c’était moi ou c’est le mousse qui le faisaient. Il y avait le foc aussi qu’il fallait mettre quand il y avait du vent, alors c’était formidable. On n’avait pas à aller à la rame. C’était loin, on mettait parfois une journée.

 

G : Quand il n’y avait pas de vent il fallait aller à la rame ?

 

T : Tout à la rame oui.

 

M : Avec le cheval et tout ?

 

T : Oui et les vivres pour au moins quinze jours.

 

bateau goémonier de Lilia vers 1920.

 

M : Vous partiez pour quinze jours ?

 

T : On partait pour des mois mais tous les quinze jours on faisait le ravitaillement. Il y avait le courrier. Chacun avait son tour. Au début de l’année, avril, mars même. Avant la marée de mars on commençait jusqu’en septembre, à l’équinoxe quoi. Et tous les quinze jours il y avait une famille qui allait chercher la nourriture pour tout le monde, à la maison. Il y avait des sacs où on mettait le pain, un pot, le pot rouge pour le beurre. Un peu de lard bien sûr. Mais on faisait quand même la grande réserve de lard au départ. Et c’était notre seule nourriture. On n’avait jamais une goutte de lait. Café noir le matin, chicorée bien sur. Et puis pommes de terre au lard à midi et une soupe poireaux-pommes de terres, quand il y avait des poireaux, le soir.

 

M: donc tu partais six mois comme ça ?

 

T : On revenait pour Pâques, et pour la moisson aussi.

 

G : A quelle époque vous partiez ?

 

T : En mars.

 

M : Donc en mars et les pâques c’est avril.

 

T : Oui avril.

 

M : Vous reveniez pour Pâques et vous repartiez après ?

 

T : Pour le week-end oui.

 

M : Rien que le week-end de Pâques ?

 

T : Ah oui, on pouvait pas, il y avait la marée qui marchait tout le temps. Là bas on travaillait tout le temps, tout le temps. Avec la grande marée comme avec la marée mortes eaux.

 

G : Toit le monde revenait à Pâques ?

 

T : Oui, il fallait.

 

G : Alors toute la flottille revenait, tout le monde repartait ?

 

M : Et vous reveniez après pour la moisson ?

 

T : Pour la moisson. En juillet à peu près. En ce temps là il faisait plus beau que maintenant. Si on pouvait faire en huit jour. Papa avait pas le temps de manger et hop aller au champ et on repartait après.

 

G : Et qui avait travaillé la terre pendant ce temps là ?

 

T : Papa faisait le plus lourd avant de partir et puis moi. Puisque après il y avait tout le brûlage de goémon.

 

Je : Mais mon père n’y allait pas tous les ans.

 

T : C’est après quand maman a dit, y en a marre d’être séparés comme ça. On pouvait vivre. Jean avait fini ses études en étant militaire. Moi qui restait à la ferme. Et puis Michel à l’école à Lilia, ça coûtait pas cher je veux dire. Alors maintenant ça suffit et on sera ensemble.

 

M : Donc Tamie tu est partie et tu allais sur quelle île alors ?

 

T : Là c’était Balanec, à côté de Ouessant.

 

M : Alors il y avait quoi sur cette île ?

 

T : Il y avait une ferme. Je pensais que c’était madame Masson. Jeanne Masson qui était de Molène.

 

Je : Son père était maire de Molène.

 

T : Elle était là avec le "clochard" comme nous on disait. Elle avait quelques vaches.

 

M : Elle vivait pour elle quoi.

 

T : Ah oui.

 

M : Alors vous étiez là bas et comment vous viviez. Comment vous organisiez votre pêche.

 

T : Quand il y avait grande marée on faisait deux pêches par jour. Une le matin et le soir une autre. C'était formidable parce que c’était quand même le gagne pain. On coupait le goémon, on le ramassait, on faisait des grands tas quand c’était sec bien sûr. On brûlait tout ce goémon pour faire la soude. C’était bien quand on en avait beaucoup bien sûr et comme on était toujours mal payés. On gagnait pas grand-chose car il fallait nous envoyer toute la nourriture qu’on faisait là bas et on rentrait pas toujours dans son argent.

 

M : Comment vous faisiez alors Tamie. Vous aviez des faucilles ?

 

T : Des grandes faucilles.

 

M : Vous alliez dans l’eau jusque…

 

T : On restait dans le bateau. La mer s’était bien retirée, on allait le plus loin mais on avait encore six sept mètres de profondeur. Alors on voyait là, ta faucille était arrivée en bas et on était contents d’avoir eu les racines et de faire des paquets, des paquets. Et après toc toc toc tu remontais et hop dans le bateau. Il y avait un devant et l’autre sur le côté. On pouvait pêcher comme ça.

 

M : Côte à côte ?

 

T : Non, un de chaque côté.

 

G : Il n’y avait pas une fourche ou quelque chose comme ça pour attraper le goémon ?

 

T : C’était avec la guillotine. ("ar c'hilhotin" en breton, une faucille au bout d’un manche de 5 mètres)

 

La "guillotine "

 

M : Quel genre de goémons vous preniez.

 

T : Du Tali. On prenait que ça.

 

M : Cela se présentait comment alors ?

 

T: Des feuilles. Des longues feuilles.

 

M : Comme un pinceau ?

 

T : Non Michou, il y avait une queue qu’il fallait couper. Le Tali c’était le meilleur pour faire la soude. C’était plus riche tu comprends. La feuille c’était comme une toile cirée. Tu aurais pas pu le couper comme ça.

 

laminaires (Mathurin Méheut)

 

M : Donc vous attendiez que la bateau soit plein ?

 

T : On mettait un coup pour avoir le plus possible. Tant que la marée est base.

 

M : Et vous reveniez quand l’eau montait ?

 

T : Oui.

 

M : Et votre cheval il vous servait à quoi ?

 

T : A décharger le bateau. Quand le bateau était rentré au port il fallait descendre à terre, prendre le cheval et décharger le bateau.

 

M : Alors après vous le séchiez, vous l’étaliez sur les dunes ?

 

Je : Il y avait une chose qu’il fallait voir aussi. Le cheval, la charrette arrivant près du bateau. Quelque fois le cheval avait le ventre dans l’eau.

 

T : Toujours, toujours. Les chevaux étaient formidables. Intelligents...

 

 

G : D’où venaient les chevaux, où vous alliez les acheter ?

 

T : Chez nous, ils étaient élevés à la ferme.

 

G : Il y avait des juments qui…

 

T : Oui, nous c’était pas la grande ferme.

 

G : Mais il y avait des fermes à Lilia où il y avait des juments qui…

 

Je : Non il fallait aller à Plouguerneau. Il y avait des marchés à Landivisiau surtout.

 

G : Il fallait des chevaux spéciaux quand même c’étaient pas les gros chevaux de labour…

 

Ju : Non, beaucoup plus nerveux.

 

T : des chevaux ordinaires quoi.

 

Je : Mais chez nous Marie, il n’y a pas eu longtemps de cheval. Papa fournissait le bateau et le mousse fournissait le cheval.

 

T : Oui et chacun avait sa part à la fin de la marée.

 

Je : Les parts étaient divisées en deux et donc le mousse, on l’appelait le mousse parce que le patron c’était le propriétaire du bateau, et le mousse fournissait le cheval et la charrette.

 

Ju : Je vous ai entendu quand même parler de Guel.

 

T : Il restait toujours à la maison celui là. Il n’allait pas à la mer.

 

G : Mais le mousse était un agriculteur alors ?

 

Je : Non c’était un pêcheur. Tout Lilia était pêcheur.

 

G : Mais pourquoi celui là avait une charrette et un cheval. Parce qu’il n‘avait pas les moyens d’avoir un bateau ? Cela coûtait plus cher un bateau qu’un cheval et une charrette ?

 

T : Il était trop jeune pour avoir un bateau.

 

T : Michel Laurent, celui là a été un mousse formidable pour papa. Et Michel Hervé, il y avait deux ans entre eux. Il les a pris une année et papa a dit, il faut que ces gosses là ils aient un bateau neuf, que l’année prochaine soient patrons. L’année suivante il les a laissés se débrouiller seul tout en les surveillant. Et eux ils avaient la charrette le cheval et le bateau. Ses mousses étaient bien arrivés et Michel m’a dit, on n’a jamais oublié ce que papa leur a fait parce que quand ils allaient au mail il fallait engraisser toute la terre avant de partir. Alors on allait à Moguéran.

 

Je : Cela était au mois de mai Marie ?

 

T : Non c’était l’hiver, c’était tout l’hiver qu’on engraissait la terre. Il fallait chaumer la terre avant de partir. Le goémon épave. Pour pas que Michel et son frère tombent dans l’eau, que leurs pieds soient mouillés, papa enlevait ses sabots, retroussait son pantalon et les mettait sur le dos chacun son tour pour les envoyer tous les deux au frais. Pour que leurs sabots soient secs. Parce que dans leurs sabots il n’y avait que de la paille. Michel a dit, on n’oubliera jamais ce que ton père a fait pour nous.

 

G : Parce que il n’y avait pas de bottes en ce temps là ?

 

T : On avait toujours de la paille dans le « Tickette », on disait. la pointe du bateau, et on avait toujours de la paille là pour en changer parce que souvent on tombait dans l’eau.

 

M : Toi aussi tu avais que de la paille ?

 

T : Avec des bas en laine.

 

M : Ah tu avais des bas en laine.

 

G : Et des fois sur les sabots il n’y avait pas des espèces de guêtres ?

 

T : Non

 

Ju : Il y avait une façon de tortiller un bout de paille.

 

T : Du foin

 

M : Et après vous étaliez le goémon sur la plage ?

 

T : Sur les dunes, chacun sa place. Sur les mézous, chacun sa place. Quand c’était bon on mettait la récolte deux fois par jour. On étalais alors le premier pour qu’il soit bien sec et on faisait un tas énorme. Sur la base on mettait plein de cailloux et là on mettait la récolte. Et tous les jours on ajoutait là dessus. Dimanche comme jour de semaine. Tout le temps, tout le temps.

 

G : Alors le dimanche il y avait pas de messe ?

 

T : Quand la mer était basse on allait à la messe à Molène. C’était la rigolade pour nous. Et quand il n’y avait pas, il y avait Michel Laurent, notre copain là, il nous faisait passer en bateau. Quand la mer était basse on allait à pieds et on revenait à pieds. On chantait. Et le dimanche soir alors, on dansait et on chantait. Et on n’étais pas beaucoup de femmes et beaucoup d’hommes alors.

 

G : Quel genre de danses, des danses bretonnes ?

 

T : Le jabadao et on chantait « ma tontone », je me rappelle plus les paroles.

 

G : Vous dansiez et il y avait des personnes qui jouaient de la musique ?

 

T : Ah non

 

M : Autour du feu vous dansiez ?

 

T : Non Michou il n’y avait pas de bois Michou pour faire du feu, il fallait faire notre café déjà tu vois.

 

Ju : Et la maison comment c’était fait ?

 

T : On allait à la grève, on mettait une rangée de galets puis une rangée d’herbe avec plus de sable en plus. Une rangée de pierres, une rangée d’herbe et puis c’étaient les murs. Et le toit c’était quelques planches et encore herbe et sable et quand il y avait vraiment trop de vent on recevait le sable dans les hamacs.

 

M : Vous dormiez dans des hamacs ?

 

T : La cuisine c’était une cheminée dans un coin, on faisait du feu de bois bien sûr et il y avait un coffre. Le coffre de papa pour garder notre linge. Et une table, elle avait deux pieds et le reste dans le mur.

 

M : On faisait un trou pour passer la table ?

 

T : Oui et un coffre de chaque côté et on pouvait manger comme ça.

 

M : Et vous ameniez la table de Lilia ? Dans le bateau en partant ?

 

T : On laissait d’une année à l’autre et quand on changeait d’île parce que le mousse avait parfois une place payée à l’année. Papa il n’a jamais eu de place comme ça, définitive. Le mousse avait le cheval et la charrette, mon père n’avait que son bateau et on a fait beaucoup d’îles. Chacun amenait son coffre.

 

maison de goémonier à Molène.

 

Ju : A quelles îles vous êtes allés en fin de compte ?

 

T : Papa a commencé à Béniguet Jean n’est pas allé. Jean quand il a eu son certificat d’études il est allé brûler le goémon. Il hésitait un peu. Soit rester à la maison avec son père, papa comme ça n’aurait pas eu besoin de mousse. Papa qui se dévouait pour ses enfants disait toujours que je voudrais pas que mes enfants fassent un métier de crève-la-faim comme on fait nous autres. Quand jean a eu son certificat d’étude il a dit tu verras. Tu choisiras soit poursuivre à l’école soit choisir la pêche. Et il a choisi et il a bien fait de choisir de partir. Papa il s’est crevé plus car il aurait pu se décharger sur Jean.

 

Je : Heureusement c’est monsieur Le Goff qui un beau soir est venu chez nous et il a dit à mon père, allons monsieur Riou qu’est ce que vous allez faire de vos enfants ? Et bien comme moi ! Ah non ça c’est pas des enfants à faire goémoniers et c’est comme ça que nous sommes partis.

 

G : Et vous nous avez raconter aussi quand vous étiez toutes petites il y avait des enfants qui allaient à la plage pour faire les parts.

 

Je : Et ça c’était le goémon noir et ça se fait une fois par an au mois de mai. On nous réveillait à cinq heures du matin.

 

T : Ça c’était le goémon d’épave qu’on partageait sur la plage.

 

Je : Oui mais c’était quand même à la marée descendante car il fallait attendre que le phare de l’Île Vierge s’éteigne.

 

T : Ça c’était le goémon d’épave Jeanne

 

Je : On y allait avant d’aller à l’école, car on nous comptait. Il y aurait eu des bébés on les aurait comptés comme part.

 

T : Oui mais on coupait pas. Ça c’était encore nous avec des petites faucilles, les pêcheurs.

 

M : Gérard demandait pourquoi on amenait les jeunes sur la plage pour les compter. Il fallait que toute la famille soit là ?

 

T : Il fallait que le phare de l’Île Vierge s’éteigne pour qu’on nous dise combien on avait de parts et on allait à l’école après. On avait cinq parts.

 

G : Donc avant que le phare de l’Île Vierge s’éteigne vous étiez sur la plage. Et tout le monde faisait ça, tous les enfants pratiquement.

 

T et Je : ah oui, c’était comme ça.

 

M : Et tous les matins il fallait…

 

T : Oh non ça ne durait pas longtemps, un mois peut-être

 

Je : On n’avait pas le droit autrement.

 

G : et le pioka vous le ramassiez aussi ?

 

Je : moi je suis allée au pioka. Mais je sis allée au pioka du côté du Castelac’h. Entre le Castelac’h et l’Île Vierge. Je me rappelle à mi-marée à peu près on était jusqu’au ventre dans l’eau, moi j’avais peut-être 10 ans et on me donnais un sac de serpillière, mon frère avait douze ans

 

T : Un boutok aussi, on mettait dans un boutok aussi.

 

Je : Et on commençait dans l’eau avant que la mer soit retirée. Et quand elle était basse on prenait notre sac et on prenait le boutok à ce moment là. On arrachait le pioka des rochers à la main et on mettait ça dans le boutok, quand le boutok était plein… en général on était à deux mon frère et moi car on était jeunes… et on remplissait le sac. Et on était fiers quand on en avait beaucoup. Et à ce moment-là il fallait faire sécher et blanchir ce goémon là. Maintenant on le vend tout mouillé, les gens vont directement de la grève chez celui qui récolte le pioka. C’est à dire qui rassemble les sacs et qui paye. Tandis qu’à ce moment là il fallait étaler le pioka sur les dunes. On attendait un jour deux jours et on le remettait dans les sacs de serpillière, on allait le replonger dans l’eau, dans le sac quoi. On le remontait sur les dunes, on l’étalait à nouveau et on faisait ça à peu près trois fois pour qu’il soit blanc. Il devenait blanc comme la neige. On attendait qu’il soit sec et on le remettait dans des sacs et on allait chez, comment elle s’appelait celle là ? Qui avait un grand hangar, elle avait une grande bascule et on était payés suivant le poids. Il y en a qui font ça encore, les petits étudiants de Mesquéo ils font ça pendant les vacances, c’est comme ramasser des pommes de terre ou des fraises.

 

Ju : Mais ce pioka il servait à faire des gâteaux et des flans. Madeleine faisait ça à toutes les vacances.

 

G : Alors comment elle faisait ça Madeleine ?

 

Je : Elle faisait bouillir dans le lait et ça devenait gélatineux comme un flan.

 

T : Elle envoyait un sac pour sa mère à la Rochelle et un sac pour chez elle à Paris.

 

G : On pourrait faire ça maintenant.

 

T : Je vais le blanchir et je vous le donnerai.

 

G : Vos parents faisaient du flan aussi quelques fois, ou c’était plutôt les gens de la ville ?

 

T et Je : C’est plutôt les gens de la ville.

 

Je : Moi j’avais une tante qui le faisait, tante Perrine, parce qu’elle avait servi en ville.

 

Ge : Et alors ce goémon vous le brûliez sur l’île ?

 

T : On faisait des fours, ça ça restait toujours sur place, j’ai dans l’idée que ça y est toujours. Ça y a six cases.

 

G: Et combien de temps ça durait à brûler ?

 

T : On brûlait toute la journée pour que les pains soient épais.

 

Je : Et construire le four c’était quelque chose, d’abord on creusait un fossé. C’était pas rectangulaire, c’était plutôt un trapèze. On mettait des gravillons dessous, des plus gros cailloux après, des dalles, sur les côtés aussi et comme tu dis marie on faisait six cases, c’est vrai.

 

 

M : Et pourquoi on faisait six cases ?

 

T : Pour les sortir Michou, c’est lourd à soulever. Il fallait quatre homme pour soulever chaque pain.

 

M : Ça faisait des pains quand ça brûlait ?

 

T : Oui ça devenait dur, gris compact. Ça bout, ça bout, il fallait le tourner.

 

Ju : Avec le pifoun.

 

M : Quand il bouillait il fallait le tourner ?

 

T : Comme si tu faisais la bouillie un peu là.

 

G : La soude devenait liquide quoi.

 

M : Le goémon devenait liquide, vous ne mettiez rien avec ?

 

T : Ah rien du tout.

 

G : Avec quel outil vous faisiez cela ?

 

T : avec le pifoun. Une barre à mine avec un dégradé un peu, un peut comme une pelle au bout. Il y en a encore un à Lilia, vous pourriez le voir.

 

Ju : Ça devient comme un grand pain de ciment.

 

Je : J’ai vu mon père, dès le matin de bonne heure, il mettait plein de goémon dans son four, il l’allumait.

 

M : Avec une allumette ?

 

Ju : Il mettait quelque chose dessous quand même…

 

T : Du foin tressé dans chaque trou Jeanne.

 

Je : Et puis il fallait alimenter le four pendant toute la journée. On venait lui apporter à manger dans le grand pot rouge qu’il y a toujours à Lilia. On lui amenait de la soupe, du lard, son pain, du gros beurre, un peu de vin. Et en général ils étaient à deux.

 

T : Il fallait être à deux pour brûler le goémon parce que pendant que l’un mangeait l’autre travaillait.

 

Je : Mais il fallait aussi aller chercher les civières de goémon pour alimenter le four parce le goémon n’était pas à côté du four.

 

transport du goémon à la civière.

 

T : Parce qu’on mettait ce gros tas de goémon dans un coin où ça ne gênait pas les charrettes et ça ne diminuait pas la place pour sécher. On n’avait jamais trop de place.

 

Ju : En fin de compte, il n’y avait pas tellement de flammes, c’était toujours rougeoyant mais il n’y avait pas de flamme.

 

T : Il fallait pas qu’il y ait de la flamme.

 

Ju : A l’usine on leur a dit ne brûlez pas à trop grande chaleur parce que ça élimine l’iode.

 

T : Papa il ne faisait pas tu vois, c’est pour cette raison. C’est des gens qui ont appris leur métier seuls, sans être instruits.

 

Ju : Ce sont les ingénieurs de l’usine qui leur disait ça justement. Plus votre cuisson sera douce et plus votre soude conservera d’iode et mieux vous serez payé.

 

Je : Ils prenaient un échantillon. Je suis allée avec mon père parlementer …Ce qui est important c’est qu’ils commençaient à brûler leur goémon tous en même temps si bien que vous voyiez le Castelac’h, Lilia, il y avait des fours un peu partout et il y avait de la fumée qui sortait des fours partout. Moi je trouvais ça joli, je trouvais que ça vivait. Et on nous disait que la fumée était bénéfique et on nous disait de passer et repasser dans la fumée…

 

G : Vous tombiez jamais dans le four au moins.

 

Je : Les paysans étaient en colère quand on brûlait le goémon parce qu’ils disaient eux que la fumée était nocive pour leur plantes. A la fin de la journée le brûlage était terminé. C’est là qu’on travaillait le plus la matière en ébullition avec le pifoun et c’est à ce moment là qu’on allait chercher des brénics, on mettait sur la soude nos brénics la pointe en bas. On taillait un morceau de bois en pointe car on ne pouvait pas approcher. C’était bon, c’était bon.

 

Ju : avec du pain beurre sans doute.

 

Je : Oui bien sûr. Et bien pour revenir à la soude, petit à petit elle devenait grise, parce qu’elle était rouge au début quand elle était chaude, et mon père faisait à peu près six pains à la fois. Le lendemain on revenait quand c’était dur.

 

Ju : Comme du mâchefer à peu près d’épaisseur six centimètres…

 

T : Ça dépendait…

 

Je : Alors il mettait cela dans sa charrette et on allait à l’usine ; Soit à l’usine de l’Abervrac’h soit à l’usine de Plouescat. Parfois c’était le Conquet.

 

usine de goémon de l'Aberwrach.

 

M : Mais c’était loin, combien de temps il mettait pour aller là bas ?

 

Je : Il partait à cinq heurs de matin et il revenait tard le soir. A cheval, oui à cheval. Et je me rappelle qu’il m’avait dit un jour ils sont en train de nous voler. C’était au moment où la soude du Chili qui venait. C’était la concurrence qui commençait.

 

G : Ils avaient trouvé de l’iode dans les nitrates du Chili.

 

Je : Ils vont me raconter des histoires alors toi qui parle bien le français vient avec moi discuter. J’ai pris ma bicyclette, mon père était parti depuis le matin. J’ai pris ma bicyclette vers les huit heures et demi. Je suis allée à Plouescat. J’ai parlé comme je pouvais mais le directeur avait l’air de se fiche de moi. Qu’est-ce que c’est que cette fille qui n’y connaissait rien. Mais j’avais été voir le syndic de Saint Michel avent de partir, j’avais été me documenter auprès de lui mais le directeur ne m’avait pas pris au sérieux.

 

Ju : Je crois me souvenir de certains prix, 200, 300,400 francs la tonne suivant la qualité.

 

T : Parfois il y avait des voleurs, ils mettaient des pierres dans leur pain de soude mais ma foi c’était bien fait pour ces voleurs !

 

 

Pour aller plus loin.

 

Histoire de la chimie des algues en Bretagne.

De la soude à l'iode jusqu'aux alginates.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
2 juin 2026 2 02 /06 /juin /2026 17:14

 

Le plan Langevin-Wallon est le nom donné au projet global de réforme de l’enseignement et du système éducatif français élaboré à la Libération conformément au programme de gouvernement du Conseil national de la Résistance (CNR) en date du 15 mars 1944.

 

Élaboré entre novembre 1944 et juin 1947 par une commission ministérielle présidée par le physicien Paul Langevin, puis, après la mort de ce dernier, par le psychologue Henri Wallon, le plan Langevin-Wallon, bien que n’ayant jamais été appliqué en tant que tel, reste, en France, depuis la Libération, l’un des textes de référence essentiels en matière d’éducation.

 

Une Journée est organisée le 15 septembre 2017 par l’Association des descendants et amis de l’historien et homme politique Henri-Alexandre WALLON (1812–1904) et l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris (ESPCI Paris). Elle se tiendra très symboliquement à l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris (ESPCI Paris) où les 19 membres de la commission se réunissaient régulièrement sous la présidence de Paul Langevin qui était alors directeur de l’Ecole.

 

L’objectif de cette journée est de favoriser la rencontre de tous ceux qui dans des domaines différents, de la recherche à l’éducation populaire, veulent aujourd’hui se nourrir de l’idéal républicain porté par ses auteurs.

 

L'ensemble du plan mérite la lecture. Voir 

 

Chacun pourra mesurer à sa lecture le gouffre qui sépare les objectifs généreux de ses auteurs des médiocres rafistolages opérés depuis par les ministres successifs en charge de l'éducation. Nous nous contenterons ici de son introduction.

 

PRINCIPES GÉNÉRAUX

 

La reconstruction complète de notre enseignement repose sur un petit nombre de principes dont toutes les mesures envisagées dans l'immédiat ou à plus longue échéance seront l'application.

 

Le premier principe, celui qui par sa valeur propre et l'ampleur de ses conséquences domine tous les autres est le principe de justice.

 

Il offre deux aspects non point opposés mais complémentaires : l'égalité et la diversité. Tous les enfants, quelles que soient leurs origines familiales, sociales, ethniques, ont un droit égal au développement maximum que leur personnalité comporte. Ils ne doivent trouver d'autre limitation que celle de leurs aptitudes. L'enseignement doit donc offrir à tous d'égales possibilités de développement, ouvrir à tous l'accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l'ensemble de la nation.

 

L'introduction de "la justice à l'école" par la démocratisation de l'enseignement mettra chacun à la place que lui assignent ses aptitudes, pour le plus grand bien de tous. La diversification des fonctions sera commandée non plus par la fortune ou la classe sociale mais par la capacité à remplir la fonction. La démocratisation de l'enseignement, conforme à la justice, assure une meilleure distribution des tâches sociales. Elle sert l'intérêt collectif en même temps que le bonheur individuel.

 

L'organisation actuelle de notre enseignement entretient dans notre société le préjugé antique d'une hiérarchie entre les tâches et les travailleurs. Le travail manuel, l'intelligence pratique sont encore trop souvent considérés comme de médiocre valeur. L'équité exige la reconnaissance de l'égale dignité de toutes les tâches sociales, de la haute valeur matérielle et morale des activités manuelles, de l'intelligence pratique, de la valeur technique. Ce reclassement des valeurs réelles est indispensable dans une société démocratique moderne dont le progrès et la vie même sont subordonnés à l'exacte utilisation des compétences.

 

La réforme de notre enseignement doit être l'affirmation dans nos institutions du droit des jeunes à un développement complet.

 

La législation d'une république démocratique se doit de proclamer et de protéger les droits des faibles, elle se doit de proclamer et de protéger le droit de tous les enfants, de tous les adolescents, à l'éducation. Celle-ci prendra pour base la connaissance de la psychologie des jeunes, l'étude objective de chaque individualité. Elle se fera dans le respect de la personnalité enfantine, afin de dégager et de développer en chacun les aptitudes originales. Le droit des jeunes à un développement complet implique la réalisation des conditions hygiéniques et éducatives les plus favorables. En particulier l'effectif des classes devra être tel que le maître puisse utilement s'occuper de chaque élève : il ne devra en aucun cas dépasser 25.

 

La mise en valeur des aptitudes individuelles en vue d'une utilisation plus exacte des compétences pose le principe de l'orientation. Orientation scolaire d'abord, puis orientation professionnelle doivent aboutir à mettre chaque travailleur, chaque citoyen au poste le mieux adapté à ses possibilités, le plus favorable à son rendement. A la sélection actuelle qui aboutit à détourner les plus doués de professions où ils pourraient rendre d'éminents services, doit se substituer un classement des travailleurs, fondé à la fois sur les aptitudes individuelles et les besoins sociaux.

 

C'est dire que l'enseignement doit comporter une part de culture spécialisée de plus en plus large à mesure que les aptitudes se dégagent et s'affirment. Mais la formation du travailleur ne doit en aucun cas nuire à la formation de l'homme. Elle doit apparaître comme une spécialisation complémentaire d'un large développement humain. "Nous concevons la culture générale, dit Paul Langevin, comme une initiation aux diverses formes de l'activité humaine, non seulement pour déterminer les aptitudes de l'individu, lui permettre de choisir à bon escient avant de s'engager dans une profession, mais aussi pour lui permettre de rester en liaison avec les autres hommes, de comprendre l'intérêt et d'apprécier les résultats d'activités autres que la sienne propre, de bien situer celle-ci par rapport à l'ensemble."

 

La culture générale représente ce qui rapproche et unit les hommes tandis que la profession représente trop souvent ce qui les sépare. Une culture générale solide doit donc servir de base à la spécialisation professionnelle et se poursuivre pendant l'apprentissage de telle sorte que la formation de l'homme ne soit pas limitée et entravée par celle du technicien. Dans un état démocratique, où tout travailleur est citoyen, il est indispensable que la spécialisation ne soit pas un obstacle à la compréhension de plus vastes problèmes et qu'une large et solide culture libère l'homme des étroites limitations du technicien.

 

C'est pourquoi le rôle de l'école ne doit pas se borner à éveiller le goût de la culture pendant la période de la scolarité obligatoire, quelle qu'en soit la durée. L'organisation nouvelle de l'enseignement doit permettre le perfectionnement continu du citoyen et du travailleur. En tout lieu, des immenses agglomérations urbaines jusqu'aux plus petits hameaux, l'école doit être un centre de diffusion de la culture. Par une adaptation exacte aux conditions régionales et aux besoins locaux, elle doit permettre à tous le perfectionnement de la culture. Dépositaire de la pensée, de l'art, de la civilisation passée, elle doit les transmettre en même temps qu'elle est l'agent actif du progrès et de la modernisation. Elle doit être le point de rencontre, l'élément de cohésion qui assure la continuité du passé et de l'avenir.

 

Voir aussi :

 

6° Education morale et civique ; formation de l'homme et du citoyen

 

__________________________________________________________________________

 

Sur Langevin on peut lire encore : 

 

Paul Langevin et l'histoire des sciences pour enseigner les sciences.

 

__________________________________________________________________________

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 mai 2026 1 25 /05 /mai /2026 16:34

Les goémoniers bretons sont devenus un mythe qui se célèbre quand reviennent les touristes. Cet extrait de l’ouvrage de Charles le Goffic (1963-1932), « Les faucheurs de la mer », nous fait connaître ce qu'était réellement la rude vie de ces hommes et de ces femmes.

 

Mathurin Méheut. Goémoniers devant l'Île Vierge.

 

Les étrangers qui visitent le littoral du Bas-Léon n’aperçoivent pas sans étonnement, par les beaux temps clairs de juillet et d’août, de grandes traînées de fumée jaune épandues sur la côte à la manière d’un brouillard. Tout le paysage est comme passé au soufre. Il n’est pourtant fait mention d’aucune solfatare à cet endroit. Et l’on pourrait croire, malgré tout, à un oubli des géographes, si des jets de flamme, çà et là, perçant l’opaque rideau safrané, ne décelaient sur les hauteurs la présence de centaines de foyers incandescents. De vagues ressouvenirs romantiques, des phrases de Chateaubriand et de Marchangy remontent spontanément à la mémoire : on rêve, malgré soi, de quelque grand holocauste mystérieux ; on se demande quel encens perpétuel font fumer sur ces promontoires de la mer cimmérienne des Aurinias et des Vellédas insoupçonnées.

 

La réalité est beaucoup moins poétique, et cet encens prétendu risquerait de réjouir médiocrement les narines du dieu Lug, tant il est âcre et pénétrant. Aussi bien n’a-t-il point cette ambition ; étranger à toute préoccupation métaphysique, il s’exhale, comme la première fumée d’usine venue, des fours en plein air creusés pour la fabrication des pains de soude : c’est simplement de la fumée de goémon.

 

Tout ce pays n’est que dunes : le sable, en marche vers la terre, s’y étend déjà sur une zone neutre et profondément ravinée de près d’un kilomètre de large. Quelques graminées, des fougères, la soldanelle, la chélidoine à fleurs jaunes nommée aussi pavot cornu, une certaine variété d’élyme, s’accommodent seules de cette poussière minérale, dont les myriades et les myriades de grains sont comme l’imperceptible et enveloppante cavalerie légère que l’Océan lance à l’assaut des côtes dont il médite l’annexion. Au pied des dunes, dans les sillons que le vent et les eaux d’hiver creusent entre leurs vagues momifiées, de misérables chaumes se pelotonnent, le dos tourné à la mer, rasés comme des lièvres au gîte, dont ils ont le pelage et l’attitude apeurée : il faut être devant eux pour discerner que ce sont des maisons, tout au contraire des meules de varech alignées sur la crête de la dune et qui rappellent à s’y méprendre les paillotes des villages africains.

 

Villages éphémères, dont la durée n’excède jamais plus de trois ou quatre mois. Leurs cases rondes et brunes attendent là depuis mai ou juin, peut-être depuis ce matin d’avril où un goémonier de l’Abervrac'h me prit à son bord pour me déposer en passant sur la terrasse de l’Île-Vierge, au pied du phare gigantesque dont on achevait la construction. Il faisait jour à peine. Des golfes de nacre et d’émeraude s’ouvraient dans les falaises du ciel. Mais, vers l’Est, comme appuyée sur la mer, il y avait une menaçante ligne de nuages noirs immobiles qui ne se décidaient pas à lever l’ancre. Ils bloquaient tout l’horizon. Enfin, de légers flocons gris se détachèrent de la masse : évoluant comme des avisos dans les parties éclairées du ciel, ils semblaient porter les ordres avant l’appareillage de l’escadre. Et celle-ci s’ébranla à son tour, se mit en marche vers l’Occident…

 

Sous voiles, avec le courant de dérive, nous devions être en une heure à l’Île-Vierge. Toute la flottille de l’Abervrac'h avait quitté le port en même temps que nous et des criques les plus proches, de Plouguerneau, de la baie des Anges, de Cézon, d’autres bateaux prenaient le large, goémoniers pour la plupart comme le nôtre, reconnaissables à leur gabarit rudimentaire. Au total, il y avait bien céans près de deux cent cinquante de ces frustes embarcations, marcheuses fort médiocres de surcroît, mais très propres, par leur coque plate et l’évasement de leurs bordages, à naviguer entre les roches et à porter de gros fardeaux. Les goémoniers de l’Aber se hasardent rarement en pleine mer, d’ailleurs, même pour mouiller leurs casiers à homards et à langoustes, quand chôme la pêche du goémon… Je les vois déjà autour de Stagadon qui, dans les chenaux, les étroits couloirs de l’archipel, se livrent à leur occupation favorite.

 

Ils sont en partie rassemblés autour de l’Île-Vierge et, de la terrasse du phare, je puis suivre encore à l’œil nu leurs manœuvres peu compliquées : les voiles sont abattues près d’une « basse »; un des hommes, couché à l’avant, promène sur la basse sa longue gaffe armée d’une faucille. D’un coup sec, la faucille tranche le goémon de fond, laminaires ou himanthalies, d’autant plus recherché qu’il donne une « bouillie » excellente. Ses stipes épais, gros souvent comme le poing, sont par bonheur assez mous. Le goémon fauché remonte aussitôt à la surface où des grappins le recueillent. Deux heures de marée, quand les hommes sont prestes et les fonds abondants, suffisent pour charger une barque. Au premier flot, on hisse la voile et on gouverne vers quelque grève voisine où l’équipage dispose d’un petit carré de dune qui lui appartient en propre ou qu’il loue aux fermiers du littoral contre une minime redevance annuelle. Déchargé par les femmes et les enfants à l’aide de grandes civières faites avec des tiges de fer recourbées, le goémon est étendu à plat sur la dune ; il y demeure quelques jours ; puis on l’emmeule, en tas de 1 000 kilogrammes, sur une assise de pierres sèches haute de 35 centimètres environ. Il y achève de s’essorer et, après deux ou trois mois, peut être facilement incinéré.

 

 

C’est qu’en effet, à la différence de ce qui se passe sur les autres côtes, le goémon finistérien, — sauf le goémon d’épave utilisé tel quel par les cultivateurs de l’intérieur, — n’est vendu qu’aux usiniers de la région et après avoir été transformé en pains de soude. Il n’est pas rare d’ailleurs que le goémonier soit doublé lui-même d’un petit propriétaire ou d’un fermier, qui ajoute ainsi aux revenus de sa terre le casuel de la récolte du goémon. Stagadon, par exemple, la seule île habitée de l’Aber, est louée à un cultivateur qui paie son fermage avec les pains de soude qu’il fabrique. Tel était aussi le cas d’un autre goémonier du Vourc’h, petit hameau de huit ou dix feux blotti autour de la chapelle Sainte-Marguerite, dans l’ « Armor » de Portsall, où mon enquête m’avait entraîné un de ces étés derniers.

 

À vrai dire, je n’avais que le choix pour cette enquête : sur toutes les dunes, aux deux côtés de l’Aber, des fours brûlaient, voilaient de leurs lourdes fumées la mer et les îles. Dans les éclaircies de ce brouillard opaque, des ombres se démenaient, apparaissaient, disparaissaient ; des fourches luisaient… Inquiétante fantasmagorie ! Les dunes elles-mêmes n’avaient rien de très rassurant. Là où les foyers n’étaient pas allumés, elles ressemblaient à des cimetières dont on eût violé les fosses, brûlé, dispersé les ossements. Fosses singulières, longues de 8 à dix mètres sur 70 à 80 centimètres de large, dallées en dessous et sur les côtés, et séparées de mètre en mètre, comme pour des squelettes enfantins, par des traverses de pierre brute posées sur champ. Un je ne sais quoi de barbare et de très lointainement rétrospectif, avivé par le voisinage d’une douzaine de meules rondes et trapues, semblables à des huttes de nomades, émanait de ces déconcertants sarcophages. Plus loin, autour d’une haute gaffe à faucille plantée en terre et dont le croissant d’acier prenait sur le ciel une mystérieuse signification, des blocs noirs, rectangulaires, adossés les uns contre les autres, simulaient de grands cairns préhistoriques. On eût dit des blocs de lave, sans les efflorescences violâtres qui les étoilaient, ou encore les dalles funéraires de ces étranges fosses enfantines, d’abord aperçues sur la dune.

 

Il n’y faut voir, — on l’a deviné, — que des pains de soude en train de refroidir après avoir été retirés de leurs moules. Ces pains pèsent en moyenne 200 kilos. Leur forme, imposée par les usiniers de la région, varie peu d’une commune à l’autre. En quelques endroits pourtant, comme au Conquet, l’unité de vente est le tonneau, et nous savons qu’à Pleubian, jadis, c’était la tourte. Les pains de soude, d’ailleurs, ne ressemblent que très vaguement à des pains : mais leur préparation rappelle un peu les procédés des boulangers pour répartir le levain et brasser la pâte : d’où le nom qui leur a été donné…

 

Notre examen, qui dure depuis quelques minutes, est brusquement interrompu par la rabattée d’un coup de vent qui nous chasse dans la figure toute la fumée d’un four voisin en pleine incandescence. Nous faisons demi-tour pour prendre cette fumée à revers et nous arrivons devant un groupe de soudiers, composé d’un vieillard, d’un garçon et d’une jeune fille. Tous trois sont pieds nus et en corps de chemise. L’enfant n’a qu’un embryon de culotte ; la fille est une grande rousse aux yeux de jais, qui luisent étrangement sous le cintre de sa chalken, sorte de capote d’indienne dont les pans retombent comme une pèlerine sur l’épaule ; l’homme est coiffé d’un vieux bonnet phrygien d’où pendent ses mèches grises. Il s’appelle Rouzic. Propriétaire d’un petit « convenant » de quatre hectares, il vit au hameau du Vourc’h sous le même toit que sa femme, ses onze enfants, son gendre et la famille d’icelui. Ses quatre hectares de terres, dont un de dunes, lui rapportent 360 francs l’an. Revenu insuffisant, n’était l’appoint du goémon.

 

— Ah ! ma foi oui, je ne sais ce que nous deviendrions sans lui, confesse le brave homme, après avoir retiré pour me saluer la petite « bouffarde » noire fichée dans un creux de ses dents. Mais voilà, chaque année les prix baissent… J’ai vu qu’on se faisait 1500 francs l’an avec la soude. C’était du temps de l’usine de Granville, qui n’avait pas assez de goémon chez elle et qui en envoyait chercher ici par les caboteurs : Granville nous payait jusqu’à 120 francs les 1 000 kilos de soude ; une année même, en 73, je crois, où la concurrence avait été plus ardente, 126 francs. On brûlait tout à cette époque, goémon de fond, goémon de rive et goémon d’épave ; on faisait quelquefois jusqu’à trois fournées par jour. C’était le bon temps…

 

— Et maintenant ? dis-je au brave homme.

 

— Maintenant il n’y a plus d’usine à Granville et il faut s’estimer heureux quand on a retiré 6 ou 700 francs de toute sa récolte. Juste la moitié de ce qu’on en tirait autrefois !…

 

Il s’est remis à sa besogne tout en causant. L’enfant et la fille démolissent à coups de râteau une meule de goémon voisine, en chargent une civière et la portent à leur père. Celui-ci prend le goémon à petites poignées, le secoue vivement pour le débarrasser de son sable et des milliers de talitres et de petites mouches qui bruissent sur ses thalles racornis, craquants, aux colorations riches encore, malgré la teinte sombre qui commence à les envahir, puis le place en suspension sur le foyer de manière qu’il déborde des deux côtés de 50 centimètres environ. Une fumée âcre, épaisse, tirant sur l’orange, s’échappe de la fosse : le goémon, que l’homme rabat à mesure, s’enfle comme une voûte au-dessus de la coulée incandescente ; l’air circule, fait courant ; sous l’action du calorique, les cendres se liquéfient et s’agglutinent ; mais un malaxage spécial est nécessaire pour leur donner l’homogénéité requise. Je demande à Rouzic s’il compte procéder bientôt à cette dernière opération.

 

— Oh ! me dit-il, pas avant deux ou trois heures. Il faut d’abord que tout mon goémon soit consumé… Mais vous n’avez qu’à faire quelques pas sur la dune : ce serait bien extraordinaire si, à moins d’une portée de sifflet d’ici, vous ne trouviez pas ce que vous désirez.

 

Je suis le conseil du brave homme et, en effet, sur une dune voisine, je découvre un autre groupe de soudiers dont la récolte est complètement incinérée. Bateaux et civières ont fini leur tâche et c’est maintenant le tour des pifouns ou ringards, grosses barres de fer dont on travaille vigoureusement la cendre en fusion. Quelques minutes de malaxage, et la bouillie de soude, au bout de ce temps, a pris assez de consistance pour qu’on puisse lui donner la forme réglementaire ; on l’étalé soigneusement dans son moule ; on la tasse et on l’égalise au moyen d’une palette en bois et on la laisse refroidir toute la nuit. Le lendemain on la sort de son moule, convertie en blocs noirs rectangulaires, durs comme ciment, qu’on pose de champ sur la dune autour d’un mât de charge ou d’une gaffe à faucille. Quand le goémon est bien sec et le vent favorable, on peut faire ainsi jusqu’à 1 000 kilos de soude par jour.

 

— Soit 100 francs par fournée, dis-je à l’homme qui vient de me donner ces renseignements.

 

— 100 francs ! riposte ironiquement l’homme… Oui, c’est le prix du cours, le prix qu’on est censé nous payer les 4 000 kilogrammes. Seulement, quand on apporte à l’usine un chargement de pains de soude, l’usinier commence par y prélever un échantillon pour le soumettre à l’analyse et, je ne sais comment cela se fait, mais l’échantillon est toujours reconnu défectueux, ce qui permet de ne plus nous payer la fournée que 50 francs, 30 francs même quelquefois.

 

— Portez vos pains ailleurs, en ce cas.

 

— Il ne servirait de rien. Toutes les usines de la région sont syndiquées et l’on ne prend pas à Portsall les pains refusés à l’Aber…

 

Qu’y a-t-il de justifié dans ces doléances ? J’en ai voulu avoir le cœur net et me suis rendu chez divers usiniers de la région. Mais ces messieurs ne sont pas toujours d’un abord facile. À l’A…, par exemple, et bien qu’un ami m’ait servi de caution, je me suis heurté à une consigne sévère :

 

— Tous nos regrets, cher monsieur. Les étrangers ne sont pas admis à visiter l’usine.

 

Nous ne sommes pourtant plus au temps, déjà lointain (1811), où Courtois signalait pour la première fois la présence de l’iode dans les résidus des cendres de varech, et le traitement de la soude n’est aujourd’hui un secret pour personne. Aussi bien ai-je pu me convaincre, en visitant des usines moins ombrageuses, qu’il fallait chercher ailleurs la raison du mystère dont s’entourent certains fabricants : l’industrie française, guettée par les entrepreneurs de grève, suspecte aux représentants de l’autorité, se tient un peu partout sur la défensive, multiplie les précautions et ne souhaite rien tant que de passer inaperçue. Dans la branche qui nous occupe, par exemple, un observateur superficiel ou malintentionné pourrait tirer argument de la faiblesse des salaires ouvriers et n’oublierait que l’incertitude et la précarité du marché économique. Déjà, par l’effet de la concurrence péruvienne, chilienne, norvégienne, allemande, et même japonaise, le prix de l’iode, qui avait atteint 150 francs le kilogramme, est descendu à 25 francs. Mais il eût suffi, pour ouvrir la crise, des seuls nitrates bruts du Pérou et du Chili.

 

— Songez qu’ils contiennent assez d’iode pour approvisionner pendant cinquante ans le monde entier ! me disait M. L…, maire et usinier du C… C’est en 1873 qu’on les découvrit, mais leur entrée en scène ne date réellement que de 1880 : le krach fut immédiat. L’avilissement du prix de l’iode, qui tomba brusquement à 14 francs, faillit ruiner toutes les usines de France et d’Angleterre. De fait, beaucoup sombrèrent. Des dix-huit usines que comptait la France à cette époque, il n’en reste plus que neuf, dont cinq, les plus importantes, dans le Finistère. Cette guerre sans merci dura jusqu’en 1885. Pour peu qu’elle se fût prolongée, il en eût été de l’iode comme du brome, que nos prédécesseurs extrayaient aussi du varech et dont la fabrication exclusive appartient aujourd’hui à l’Allemagne. Les fameux gisements de Strassfurt le contiennent à l’état de bromure de magnésium, exactement comme les nitrates du Pérou contiennent l’iode à l’état d’iodate. Il s’y trouve seulement en bien plus faibles proportions ; mais, par suite de l’importance colossale du gisement, qui fournit à peu près tout le chlore et la potasse consommés sur le globe, ces faibles quantités de brome, concentrées et traitées presque sans frais, finissent encore par représenter un chiffre de 6 ou 700 tonnes. Résultat : on a dû renoncer en France à traiter les varechs et les eaux-mères des salines du Midi ; vous trouverez tant que vous voudrez, sur la place de Paris, du brome de Strassfurt à 5 francs le kilogramme, et le même produit revenait à 7 francs aux fabricants français !…

 

— Il fallait frapper le brome étranger d’un droit d’entrée suffisamment élevé, dis-je à M. L… L’iode étranger ne paie-t-il point à l’importation 5 francs par kilogramme ?

 

— Mais l’iode nous vient surtout d’Amérique, me répond M. L…, tandis que le brome, produit allemand, est couvert par le traité de Francfort. Puis, je n’ai qu’une foi médiocre dans l’efficacité du protectionnisme. Pour l’iode, par exemple, c’est moins le droit d’entrée qui nous sauve que le sens pratique de nos concurrents. Les fabricants américains ont vite reconnu qu’il était de leur intérêt de ne pas encombrer le marché des deux mondes et qu’à écouler leur stock d’iode petit à petit, ils en obtiendraient des prix plus rémunérateurs. Grâce à ces sages dispositions, nous pouvons lutter encore…

 

— Et même faire d’assez beaux bénéfices, si j’en crois le syndicat de pharmaciens qui a fondé l’usine de P… pour la fabrication de l’iode par endosmose ?…

 

M. L… sourit.

 

— Il faut laisser dire. Les pharmaciens dont vous parlez n’arrivaient point à comprendre qu’on leur demandât 25 francs d’un produit qu’ils revendent 200 francs au détail. Ils ont voulu fabriquer eux-mêmes leur iode. Je ne sais s’ils s’en trouvent bien, mais je puis vous garantir que nous ne nous en portons pas plus mal.

 

— Oui, vous êtes syndiqués, vous aussi.

 

— Il le faut bien. Comment aurions-nous pu sans cela résister à la concurrence américaine ? Et, d’ailleurs, notre syndicat laisse en dehors de lui trois ou quatre établissements.

 

— Vidons le sac pendant que nous y sommes : les soudiers vous reprochent encore, moins vos bas prix, que les réductions que vous faites subir aux prix établis. Est-il vrai que, de 400 francs les 1 000 kilogrammes, ces prix tombent quelquefois à 50, même à 30 francs ?

 

— Eh ! les soudiers n’ont que ce qu’ils méritent ! Quand on apporte à l’usine des pains de soude, il faut bien en faire le titrage scientifique. Autrement, nous serions volés. Les soudiers ne tiennent aucun compte de nos avis et mêlent indifféremment dans leurs fours toutes les espèces de goémons. Il s’ensuit que leurs pains sont plus ou moins riches en iode et en sels de potasse. Nous payons en conséquence, d’après le cours… Ils se plaignent, dites-vous ? Ils se plaindront bien davantage, quand nous ne serons plus là. Car, il faut bien l’avouer, monsieur, notre profession n’est plus qu’un anachronisme, une forme archaïque et surannée d’industrie appelée à disparaître tôt ou tard. Nous sommes à la merci des Américains : on ne consomme pas de l’iode comme du pain. Tant que le trust limitera volontairement sa production, nous tiendrons ; quand il ne la limitera plus, nous plierons bagage. Il y a comme une fatalité sur toutes les industries bretonnes. Elles agonisent l’une après l’autre, et nous éprouvons le sort qu’ont connu avant nous l’industrie textile et l’industrie minière et qui menace en ce moment même l’industrie des grandes pêches : le temps de la Bretagne industrielle est passé*.

 

*Noter : La Bretagne ne connaîtra pas le passage vers "l'industriel" mais le travail de l’iode des goémoniers durera encore un demi siècle et sera remplacé par la fabrication d'alginates et de produits cosmétiques ou alimentaires..

 

Yvonne Jean-Haffen. Déchargement du goémon à Lilia devant l'Île Vierge.

 

Pour aller plus loin : 

Histoire de la chimie des algues en Bretagne. De la soude à l'iode jusqu'aux alginates.

Partager cet article
Repost0
22 mai 2026 5 22 /05 /mai /2026 14:15

Gérard Borvon. Première mise en ligne août 2017.

 

Nous proposons ici un texte de Paul Langevin qu'il faudrait  présenter à tout futur enseignant en sciences pendant sa formation.

 

1926.

 

"Le sujet de cette conférence est quelque peu abstrait, et je m'en excuse, mais son choix a été dicté par le désir de vous communiquer quelques réflexions personnelles et de provoquer des observations sur l'enseignement des sciences {en particulier des sciences expérimentales qui sont spécialement de mon domaine), sur le rôle que peut et doit y jouer le point de vue historique et de son importance dans la préparation de ceux qui sont appelés à enseigner les sciences.

 

Il faut reconnaître tout d'abord que, dans cet enseignement, on néglige à peu près entièrement le point de vue historique, alors qu'il en est tenu grand compte dans d'autres branches comme la littérature et la philosophie. L'enseignement de la musique lui-même vient de voir son programme augmenté, dans les établissements secondaires, d'un aperçu des « grandes étapes » et des « grandes figures » de l'histoire de cet art. Or, dans l'enseignement des sciences, on ne saurait que gagner à introduire de même le point de vue historique." 

 

Ainsi s'exprimait Paul Langevin en introduction de sa conférence sur "la valeur éducative de l'histoire des sciences", en 1926. 

 

Extrait :  "Ce que nous proposerons ici sera de mettre en évidence tout ce que l'enseignement scientifique perd à être uniquement dogmatique, à négliger le point de vue historique.

 

En premier lieu il perd de l'intérêt. L'enseignement dogmatique est froid, statique, et aboutit à cette impression absolument fausse que la science est une chose morte et définitive. Personnellement, si j'en étais resté aux impressions éprouvées à la suite des premières leçons de sciences de mes professeurs - à qui je garde cependant le souvenir le plus reconnaissant - si je n'avais pris un contact ultérieur ou différent avec la réalité, j'aurais pu penser que la science était faite, qu'il ne restait plus rien à découvrir, alors que nous en sommes à peine aux premiers balbutiements dans la connaissance du monde extérieur. Croire qu'il n'y a plus que des conséquences à tirer de principes définitivement acquis est une idée absolument erronée et qui risque de faire perdre toute valeur éducative à l'Enseignement scientifique.

 

Ce défaut, général dans tous les pays, est encore plus sensible en France où, par une coquetterie déplacée, on hésite à introduire dans l'enseignement les notions nouvelles qui, à un degré plus ou moins grand, sont encore en état de développement. Seules les théories ayant fait, au moins en apparence, leurs preuves ont droit de cité dans nos livres classiques ; il en résulte qu'en réalité celles qui sont déjà périmées sont presque les seules qu'on puisse y rencontrer, tant est rapide encore le changement continuel de nos idées les plus fondamentales.

 

Or pour contribuer à la culture générale et tirer de l'enseignement des sciences tout ce qu'il peut donner pour la formation de l'esprit, rien ne saurait remplacer l'histoire des efforts passés, rendue vivante par le contact avec la vie des grands savants et la lente évolution des idées. Par ce moyen seulement on peut préparer ceux qui continueront "

 

Ce texte, constamment rappelé est resté une référence qu'il est intéressant de suivre dans le siècle qui a suivi avec chaque fois le même constat : l'histoire des sciences est absente de la formation des enseignants en sciences comme de celle des étudiants malgré son indéniable intérêt.

 

XXXXXXXXXXXXXXXX

 

1960.

 

La revue "La Nature" fait le compte rendu d'un colloque réuni à l'initiative de l'Association Paul Langevin" consacré à l'histoire des sciences dans l'enseignement et l'éducation.

 

 

 

 

Extrait : "Une discussion présidée par René Lucas, président de l'association, révéla le plein accord des nombreux spécialistes et enseignants en faveur de l'introduction de l'histoire des sciences dans l'enseignement secondaire et aussi, sous une forme anecdotique, dans l'enseignement primaire. Des professeurs d'histoire et de philosophie sont intervenus pour montrer combien leur enseignement gagnerait en intérêt et en profondeur si, en enseignant les sciences, on montrait non seulement l'évolution interne des idées, mais aussi l'influence des techniques et conditions historiques sur l'évolution de la pensée scientifique"

 

XXXXXXXXXXXXXXXXXXX

 

1989...1994.  Les journées Langevin à Brest.

 

De 1989 à 1994 sont organisées à la faculté des sciences à Brest, à l'initiative de Jean Rosmorduc professeur d'histoire des sciences à l'Université, des "Journées Langevin" consacrées à l'enseignement de l'histoire des sciences. Lors des deuxièmes journées Langevin en 1990. Enseignant au lycée de l'Elorn à Landerneau, j'ai eu l'occasion d'y exposer les "Exercices historiques en classe de sciences" que je m'efforçais de pratiquer dans mes cours et qui m'ont amené par la suite à occuper la fonction de formateur en histoire des sciences à l'Institut Universitaire de Formation des Maîtres (IUFM) de Bretagne.

 

" rien ne vaut d'aller aux sources, de se mettre en contact aussi fréquent et complet que possible avec ceux qui ont fait la science et qui en ont le mieux représenté l'aspect vivant "  écrivait Langevin.

 

Ces sources sont souvent facilement accessibles (ce qui est encore plus vrai avec le développement d'internet et leur numérisation)) il est donc possible de les utiliser en classe.

 

XXXXXXXXXXXXXXXXXXX

 

Tentatives de mise en oeuvre.

 

L'Histoire des Sciences, un outil pour la classe : quatre expériences pédagogiques.

 

L’histoire des sciences ne doit pas être un simple ornement. Utilisée comme un outil pour faire progresser le cours elle évite le piège du dogmatisme qui est à l’opposé de la démarche scientifique dans le même temps qu’elle inscrit les sciences comme une part entière de la culture humaine. On trouvera ici quelques expériences tentant de mettre en oeuvre cette conception.

 

 

Par exemple : des rayons X à la photographie et au cinéma.

 

 

 

 

XXXXXXXXXXXXXXXXXX

 

 

2005.

 

Le thème est repris par Bernadette Bensaude-Vincent, historienne des sciences, dans la revue d'histoire des sciences sous le titre : Paul Langevin : L'histoire des sciences comme remède à tout dogmatisme

 

Le texte, extrêmement riche, s'appuie sur la conférence de Paul Langevin "L'esprit de l'enseignement scientifique" de 1904. Il se conclut par une citation de Langevin extraite de sa conférence sur "La pensée et l'action" datée de 1946.

"S'il devait arriver que seuls quelques initiés puissent participer à la joie de comprendre et à la possibilité d'agir, notre humanité courrait un grand danger"

 

 
Un siècle après le discours de Paul Langevin.
 
L'humanité se trouve face à un nouveau défi : le dérèglement climatique et l'effondrement de la biodiversité. Alors que les scientifiques s'efforcent d'en informer l'ensemble de leurs concitoyennes et concitoyens et de leur proposer des solutions pour enrayer le phénomène, les puissances politiques et économiques qui règnent sur la Planète s'emploient à censurer ou dénaturer leurs propos dans des campagnes de désinformation mondialement organisées. Un regard sur l'histoire de leurs découvertes ne pourrait-il pas avoir une certaine utilité pour y répondre . 
 
 
 
 
 
 
Partager cet article
Repost0
29 avril 2026 3 29 /04 /avril /2026 14:31

 

Il fut un temps où les nouvelles de la science se lisaient comme un roman. Dans ce texte sur l'électricité daté de 1884, Louis Figuier (1819-1894) le revendique :

 

 

"On remarquera peut-être que dans le présent volume je me suis attaché à donner un certain développement à la partie anecdotique et littéraire des sujets que j'avais à traiter. je ne voudrais pas qu'une critique discourtoise prétende que les lauriers de M. Jules Verne m'empêche de dormir ; mais je reconnais que l'oeuvre de mon vénérable confrère a un peu déteint sur ma propre manière et que, plus qu'autrefois, j'ai cédé au désir de tenir en halène la curiosité du lecteur par l'imprévu et la variété de la narration, par la forme romanesque du récit, quand le sujet le permettait. j'ai tenté en un mot d'allier une oeuvre littéraire à un exposé scientifique. Si l'alliage est incohérent et sonne faux, que l'on pardonne à l’auteur, en faveur de l'intention, qui était bonne en soi, car il s'agissait de conquérir de nouveaux prosélytes à la science et à ses doctrines".

 

Luis Figuier a vu jute, son exposé se lit comme le roman d'une époque que la lectrice et le lecteur de notre 21ème siècle auront le plaisir de découvrir en cliquant sur le lien ci-dessous..

 

Les nouvelles conquêtes de la science. L'électricité / par Louis Figuier

L'extrait ci joint imagine l'avenir de l'électricité dans des termes qui pourraient rappeler notre actualité.

 

L'épuisement des gisements "fossiles" (charbon, pétrole, gaz) et le dérèglement climatique sont présentés aujourd'hui comme ouvrant la voie à une nouvelle ère : celle de l'électricité. Une "quintessence" produite, cette fois, de façon "renouvelable", en particulier par le solaire ou l'éolien.

Partager cet article
Repost0
26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 15:28

première mise en ligne 23 novembre 2013

 

Par Gérard Borvon

 

Thalès (625-547 av JC), grec de la ville de Milet, à la fois physicien, astronome et géomètre, est traditionnellement désigné comme le premier électricien. C’est par Aristote et Hippias que nous apprenons qu’il « communiquait la vie » aux choses inanimées au moyen de l’ambre jaune désigné sous le terme grec « ήlectron », êlektron, transcrit par le latin electrum et qui est à l’origine du mot électricité.

 

Communiquer la vie aux êtres inanimés…dès sa naissance l’électricité s’entoure de mystère.


 

L’ambre

 

 

Un rapide coup d’œil sur un dictionnaire contemporain nous apprend que l’ambre est une " résine dure et cassante, dont la couleur varie du jaune pâle au rouge et dont on fait des colliers, des articles pour fumeurs, etc.… ". La photographie qui accompagne ce texte nous montre un insecte prisonnier d’une pierre blonde à la transparence de cristal.

 

L’ambre, matière mythique de la Grèce antique, a conservé, encore aujourd’hui, une place importante dans l’artisanat du sud méditerranéen. Il alterne sur les colliers et les bracelets avec le corail et les perles d’argent filigrané. On pourrait croire ce minéral, comme la rose des sables, mûri au soleil du désert.

Pourtant l’ambre nous vient du froid.

 

Depuis des millénaires, les habitants des côtes de la Baltique recueillent ce don précieux de la mer, déposé sur le sable après chaque tempête. Son origine est-elle marine ou terrestre ? Depuis l’antiquité jusqu’à la fin du 18ème siècle, de longues controverses se succèdent avant qu’il soit admis que l’ambre est une résine fossilisée.

 

Il y a 40 à 50 millions d’années, dans une période que les géologues désignent par le nom d’Eocène, un climat tropical régnait sur l’Europe et la Scandinavie. Les pins producteurs de la résine, source de l’ambre, poussaient au milieu de palmiers dattiers, de séquoias, de thuyas, de cyprès, de cèdres et de la plupart des feuillus que nous trouvons encore dans nos contrées : chênes, hêtres, châtaigniers. Des nuées de moustiques, de mouches, de guêpes emplissaient l’air de leurs bourdonnements. Les fourmis, les scarabées, les scorpions grouillaient sous la mousse. Tout ce petit peuple venait s’engluer dans la résine encore fraîche. Au printemps, les magnolias et les rhododendrons fleurissaient au-dessus des tapis de genévriers et, même, de théiers qui poussaient là où le sol n’était pas inondé. L’eau, en effet, était partout présente. C’est elle qui a protégé la résine d’une oxydation qui l’aurait détruite. Cette eau alimentait des fleuves qui concentraient l’ambre à leurs embouchures, créant ainsi de riches dépôts.

 

Puis le climat s’est refroidi. Les glaciers qui ont recouvert l’Europe du Nord, ont transporté et déposé ces terres sédimentaires. L’ambre s’y trouve encore aujourd’hui. Quand, par chance, les gisements bordent les mers actuelles, l’érosion libère les blocs. La densité de l’ambre étant très peu supérieure à celle de l’eau de mer, les courants et les tempêtes l’amènent facilement sur les plages où il est commode de le pêcher.

Une matière attirante

 

Douce, chaude au toucher, écrin mystérieux d’insectes étranges, douée du don extraordinaire d’attraction à distance, cette pierre a certainement provoqué chez nos plus anciens ancêtres, la fascination qui est encore la nôtre.

 

Un morceau d’ambre perforé âgé de 30 000 ans, sans doute un talisman, est considéré comme le premier objet de cette matière associé à l’homme. Des ours, des chevaux sauvages, des sangliers, des élans y ont été façonnés par les hommes qui habitaient le Nord de l’Europe 7000 ans avant notre ère. Les agriculteurs du néolithique qui peuplaient les mêmes régions trois mille ans plus tard, se faisaient enterrer avec des colliers et des amulettes d’ambre. Durant les deux millénaires suivants, l’ambre se répand peu à peu dans toute l’Europe, jusqu’à la Méditerranée. Par les mêmes voies circulent le cuivre et l’étain qui feront s’épanouir les civilisations de l’âge du bronze.

 

A cette époque, de véritables routes commerciales sillonnent l’Europe.

 

Depuis le Jutland, elles prennent la route de l’Elbe ou celle du Rhin et du Rhône. De la Baltique orientale elles descendent l’Oder et la Vistule pour rejoindre la Méditerranée à travers la mer Noire. Une route maritime existe également qui descend de la Mer du Nord à travers la Manche et contourne l’Espagne pour rejoindre la Méditerranée.

 


Les routes de l’ambre. ( Voir la vidéo sur ARTE )


Les tombes sous Tumulus des princes et princesses de l’âge du bronze fouillées dans le sud de l’Angleterre et sur les rivages des côtes armoricaines nous ont transmis de fabuleux trésors. L’ambre s’y associe à l’or pour exalter la puissance de leurs propriétaires.

 

En Grèce, l’ambre de la Baltique arrive vers 1600-1500 avant J-C. Les tombes de cette époque trouvées à Mycènes en contiennent des centaines de perles qui semblent avoir été importées déjà taillées. Peu de temps après, on trouve ce même ambre en Egypte dans les tombeaux royaux. Ce commerce semble avoir été la spécialité des Phéniciens. Il a fallu attendre le 4ème siècle avant J-C pour que Pythéas, grec de la colonie de Marseille, nous donne le récit de son voyage vers les mers de la Baltique où il aurait lesté son navire par des blocs d’ambre.

Les larmes des Héliades.

 

Dans la mythologie grecque, l’ambre est de nature divine. Ce sont les rayons d’Hélios, dieu du soleil, pétrifiés quand l’astre s’enfonce dans les flots. Ce sont les larmes des Héliades, nymphes mortelles, qui pleurent, chaque soir, la mort de leur frère Phaéton.

 

Phaéton, fils d’Hélios, avait obtenu la permission de conduire le char du soleil. Hélas, il ne sut pas maîtriser les chevaux ailés de l’attelage. Celui ci se rapprocha de la terre. Des montagnes commencèrent à brûler, des incendies dévastèrent les forêts, la sécheresse gagna de vastes zones qui devinrent des déserts. Zeus, dans sa colère, lança sa foudre sur Phaéton et le fit s’abîmer dans les flots du fleuve Eridan (souvent associé au Pô, l’une des voies d’entrée de l’ambre mais désignant également les mers bordées par le pays des celtes et des germains). Accourues sur les rives du grand fleuve, les Héliades, sœurs de Phaéton, restèrent inconsolables. Les dieux, par compassion, les transformèrent en peupliers pour qu’elles puissent éternellement accompagner de leurs pleurs, la disparition du soleil couchant. Leurs larmes, figées en perles dorées, deviennent la plus belle parure des femmes grecques.

 


Rubens. Chute de Phaeton


Les noms de l’ambre.

 

"êlektron", tel est donc le nom qui nous vient des grecs. Pour désigner l’ambre, les latins nous ont transmis le terme de succin (succinum), dérivé de sucus (jus, sève). Le mot "ambre", quant à lui, pourrait provenir d’une suite de traductions malheureuses. Les Arabes désignaient par Haur roumi (peuplier romain) l’arbre dont ils considéraient la sève comme source du succin. Ce mot transformé en "avrum" par les traducteurs latins des auteurs arabes aurait été confondu avec "ambrum" qui désignait l’ambre gris, "anbar" en arabe. L’ambre gris, concrétion odorante qui se forme dans les intestins des cachalots et qui sert en parfumerie, n’a cependant rien de commun avec l’ambre jaune. Seul le nom les confond en français comme en espagnol (ambar) ou en anglais (amber).

 

L’allemand utilise le mot "bernstein" qui évoque une "pierre qui brûle". Les populations nordiques rencontrées par Pythéas étaient, en effet, réputées pour utiliser l’ambre comme combustible. Les slaves utilisent le mot gentar ou jantar signifiant amulette. Le mot « goularz » du breton armoricain pourrait évoquer la lumière (goulou) et serait, dans ce cas, proche du mythe grec.

 

Chaque langue exprime, ainsi, l’un des aspects du mythe de l’ambre : celui d’une pierre de soleil ou de lumière, celui d’une pierre qui attire, celui d’une pierre qui protège, celui d’une pierre qui guérit. L’ambre n’a laissé aucun peuple indifférent.

 

Mais que nous rapportent les auteurs grecs en dehors du mythe ? Peu de choses en vérité. Ils savent, au mieux, que l’ambre attire mais n’indiquent pas toujours qu’il faut d’abord le frotter.

 

Le phénomène reste donc très superficiellement étudié. Rien n’évoque le début d’une pratique ou d’une réflexion qui s’apparente à un comportement "scientifique". Contrairement à la chimie, qui peut se réclamer d’une tradition remontant aux origines mêmes des civilisations humaines, la science électrique n’a pas de véritable préhistoire.

Le long sommeil de l’ambre.

 

L’amélioration des transports, alliée à la richesse des gisements, fait perdre progressivement à l’ambre sa valeur marchande. Inévitablement, son caractère « magique » s’en trouve amoindri. Il se prolonge cependant sous la forme des propriétés médicinales qui lui sont attribuées.

 

Les colliers de perles d’ambre gardent particulièrement toute la faveur des guérisseurs. On trouve couramment dans la littérature académique du 18ème siècle, la mention de colliers portés pour guérir des migraines, des maladies des yeux ou de la gorge. Un ouvrage d’archéologie publié au début du 20ème siècle décrit ces colliers talismans portés par certaines familles bretonnes du Morbihan. L’auteur les imagine issus des tumulus, ces "roches aux fées" ou ces "cavernes du dragon" si souvent visitées par leurs ancêtres.

 

Un morceau d’ambre est, encore aujourd’hui, donné à mâcher aux enfants des rives de la Baltique pour les soulager des maux de dents. Notre siècle semble être celui où les vieux mythes sont réactivés. L’ambre est revenu au centre d’un commerce qui se pare des vertus de l’ésotérisme. On peut acheter sur internet les colliers qui feront courir aux bébés des risques d’accident que la simple sagesse devrait conduire à éviter.

De l’ambre au succin.

 

De façon plus académique, l’ambre, sous le nom de succin est à la base d’une foule de remèdes préparés par les apothicaires jusqu’à la fin du 18ème siècle et peut-être même au-delà. On peut l’utiliser sous forme de poudre mais aussi en solution. Témoin cette recette ramenée de Copenhague en 1673 par Thomas Bartholin, correspondant de l’Académie des Sciences de Paris : " faire brûler en cendres du sang et une peau de lièvre dans un vaisseau neuf, la lessive de ces cendres bien chaude dissout, dit-on, le succin qu’on y jette". Un remède préparé avec de tels raffinements devait nécessairement être efficace.

 

Si l’on en croit la liste des maux qu’il est supposé guérir, le succin serait effectivement une véritable panacée. Une telle universalité ne peut, cependant, qu’alerter un esprit critique. Des médecins scrupuleux la mettent en doute. Par exemple M.J Fothergill, du collège des médecins de Londres qui considère, dans un article publié en 1744, que seul le « préjugé » en a maintenu l’usage en médecine et plaide pour une entreprise d’assainissement de la science médicale : "Si des personnes habiles et expérimentées voulaient consacrer leurs loisirs à nous instruire de l’inefficacité des méthodes et des remèdes semblables à celui-ci, la Médecine serait renfermée dans des bornes plus étroites".

 

Même si on trouve, encore aujourd’hui, l’acide "succinique" dans la liste de nos produits pharmaceutiques, le succin a certainement un intérêt thérapeutique limité. Par chance, cependant, sa présence prolongée dans les officines des pharmaciens et dans les cabinets des médecins, aura eu le mérite de le sauver de l’oubli.

 

C’est donc un médecin, William Gilbert qui, au 17ème siècle, saura étudier les propriétés attractives de l’ambre avec le nouveau regard de la science naissante et pourra, mieux que Thalès, prétendre au titre de "premier électricien".

 

Voir : William Gibert, le premier électricien.


On peut trouver un développement de cet article dans ouvrage paru en septembre 2009 chez Vuibert : "Une histoire de l’électricité, de l’ambre à l’électron"

 

 

JPEGVoici un ouvrage à mettre entre toutes les mains, celles de nos élèves dès les classes de premières S et STI de nos lycées, et entre les mains de tous les futurs enseignants de sciences physiques et de physique appliquée (tant qu’il en reste encore !).

 

L’auteur est un collègue professeur de sciences physiques, formé à l’histoire des sciences, et formateur des enseignants en sciences dans l’académie de rennes. Bref quelqu’un qui a réfléchi tant à l’histoire de sa discipline qu’à son enseignement et sa didactique, et cela se sent. Le style est fluide et imagé, bref, plaisant au possible...

 

...voici donc un bon ouvrage permettant de se construire une culture scientifique sans l’âpreté des équations de la physique.

 

extrait du commentaire paru dans le Bulletin de l’Union des Physiciens.


Lire aussi :

 

Science et magie semblent deux adversaires irréconciliables. A y regarder de près elles peuvent aussi s’alimenter l’une et l’autre.

 

L’observation et l’analyse de pratiques magiques aboutit parfois à des découvertes scientifiques.

 

La magie se colore à son tour du vocabulaire et du prestige de la science pour renforcer et étendre son territoire.

 

Ce va-et-vient est particulièrement visible dans le domaine de l’électricité et du magnétisme. Nous essaierons de le mettre en lumière à différents moments du développement de ces sciences.

 

Premier exemple : l’ambre.

Partager cet article
Repost0
24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 18:20

Gérard Borvon

première mise en ligne 4 janvier 2022

 

 

L’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même.

 

Cette Phrase annonce la préface du premier tome de "L'homme et la terre" de Élisée Reclus publié en 1905 année de sa mort.

 

 

L'introduction de l'ouvrage est explicite.

 

"Il y a quelques années, après avoir écrit les dernières lignes d’un long ouvrage, la Nouvelle Géographie universelle, j’exprimais le vœu de pouvoir un jour étudier l’Homme dans la succession des âges comme je l’avais observé dans les diverses contrées du globe et d’établir les conclusions sociologiques auxquelles j’avais été conduit. Je dressai le plan d’un nouveau livre où seraient exposées les conditions du sol, du climat, de toute l’ambiance dans lesquelles les événements de l’histoire se sont accomplis, où se montrerait l’accord des Hommes et de la Terre, où les agissements des peuples s’expliqueraient, de cause à effet, par leur harmonie avec l’évolution de la planète.

Ce livre est celui que je présente actuellement au lecteur."

 

"accord des Hommes et de la Terre... harmonie avec l'évolution de la Planète...". On peut comprendre que la mouvance écologiste considère, à juste titre, Élisée Reclus comme l'un des premiers d'entre eux.

 

 

Elisée Reclus prononcerait-il encore la phrase aujourd'hui ?  La place de l'homme dans la nature est-elle si positive ?

 

Au moment où apparaît la notion d'Anthropocène, liée à la responsabilité de l'espèce humaine dans le dérèglement climatique et l'effondrement de la biodiversité, comment encore retenir l'idée, que l'espèce "Homo Sapiens" serait l'unique détentrice d'une "conscience"  qui serait celle de la Nature dans son ensemble ? Élisée Reclus prononcerait-il cette même phrase s'il pouvait constater, comme nous le faisons à présent, le rôle destructeur de l'activité humaine.

 

De Engels à Reclus.

 

Déjà avant Reclus, l'anarchiste, la même phrase avait été écrite, presque mot pour mot, par Friedrich Engels, le communiste, en introduction de sa "Dialectique de la Nature" rédigée vers 1875 (mais publiée après sa mort en 1925). 

 

Citant la publication de Copernic comme "l'acte révolutionnaire" par lequel la science de la Nature proclamait son indépendance vis à vis des religions, il constatait que le développement des sciences avait avancé dès lors à "pas de géant". Et il ajoutait : "Il fallait, semble-t-il, démontrer au monde que, désormais, le produit le plus élevé de la matière organique, l'esprit humain, obéissait à une loi du mouvement inverse de celle de la matière organique".

 

Et pour être plus précis :

 

"A partir des premiers animaux se sont développés essentiellement par différenciation continue, les innombrables classes, ordres, familles, genres et espèce d'animaux, pour aboutir à la forme où le système nerveux atteint son développement le plus complet, celle des vertébrés, et à son tour, en fin de compte, au vertébré dans lequel la nature arrive à la conscience d'elle même : l'homme".

 

De tels propos, aujourd'hui, vaudraient à son auteur d'être taxé d'adepte de la théorie du "dessein intelligent" diffusée par les cercles conservateurs chrétiens américains. Surtout quand Engels va jusqu'à affirmer l'immortalité de la conscience humaine. Après avoir évoqué l'inévitable fin du Soleil et de la Terre, si la Nature, écrivait-il "doit sur terre exterminer un jour, avec une nécessité d'airain, sa floraison suprême, l'esprit pensant, il faut avec la même nécessité que quelque part ailleurs et à une autre heure elle le reproduise". Sacraliser ainsi "l'esprit" humain est plutôt déroutant chez un théoricien du matérialisme dialectique.

 

Revenons à Élisée reclus : "L’Homme vraiment civilisé aide la terre au lieu de s’acharner brutalement contre elle ; il apprend aussi comme artiste, à donner aux paysages qui l’entourent plus de grâce, de charme ou de majesté. Devenu la conscience de la terre, l’homme digne de sa mission assume par cela même une part de responsabilité dans l’harmonie et la beauté de la nature environnante."

 

"L'Homme, conscience de la Terre et acteur de son harmonie et de sa beauté"? On ne peut que la souhaiter cette humanité devenue "civilisée" que le courant écologiste s'emploie à faire naître. Élisée Reclus, qui a ouvert la voie, voudrait-il, cependant, encore honorer "L'Homme" du titre de "conscience de la Nature" devant l'étendue des dégâts que "l'inconscience" de humains des pays industrialisés provoque dans l'ensemble du monde vivant depuis le début du 19ème siècle?

 

Voir encore sur "La terre au carré"

 

Penseur engagé, il prit part à tous les débats politiques et scientifiques du XIXe siècle, se liant aussi bien à Bakounine et Louise Michel qu’à Darwin. Il apporta aux luttes sociales de son temps une touche originale : la prise en compte de notre environnement naturel commun.

Elisée Reclus, histoire du géographe visionnaire, avec Roméo Bondon

 

 

_____________________________________________________________________

Une proposition de lecture : de l'homme et du microbe.

Quelle est la place de l'humain dans la Nature ? Marc André-Sélosse nous répond : il n'y est jamais seul.

"Au fil d’un récit foisonnant d’exemples et plein d’esprit, Marc-André Selosse nous conte cette véritable révolution scientifique. Détaillant d’abord de nombreuses symbioses qui associent microbes et plantes, il explore les propriétés nouvelles qui en émergent et modifient le fonctionnement de chaque partenaire. Il décrypte ensuite les extraordinaires adaptations symbiotiques des animaux, qu’ils soient terrestres ou sous-marins. Il décrit nos propres compagnons microbiens – le microbiote humain – et leurs contributions, omniprésentes et parfois inattendues.

 

Enfin, il démontre le rôle des symbioses microbiennes au niveau des écosystèmes, de l’évolution de la vie, et des pratiques culturelles et alimentaires qui ont forgé les civilisations."

_____________________________________________________________________

Une autre proposition de lecture.

 

Il faut lire de Claude Lorius et Laurent Carpentier : "Voyage dans l'anthropocène" pour y trouver la réelle place de l'humain dans la Nature.

 

"Nous avons cru que nous étions différents des autres, nous avons cru que nos divinités étaient plus fortes, nos bras plus solides, nos esprits imbattables.

 

Nous avons cru, péché mortel, que nous étions l'espèce élue. Pas le peuple élu, pas la race élue, non, bien mieux que ça : l'espèce élue !

 

C'est l'homme qui créa dieu à son image, et non l'inverse. C'est un homme qui créa l'arche où il amena tous les animaux pour les sauver du déluge. Plus fort que les lions,plus malin que les renards, plus organisé que les fourmis, plus bâtisseur que les castors, il était, tout au bout de la chaîne du vivant, l'objectif ultime de l'évolution. Juste avant l'ange. Il avait ainsi fini par oublier qu'il était mortel, en tant qu'individu, et en tant que civilisation.

 

Darwin n'a pas suffi. Même assis au bord du cimetière, nous croyons toujours en l'exception humaine. Comprendre d'une part que les espèces sont d'une façon ou d'une autre interreliées et que d'autre part l'homme n'est pas la finalité de la vie sur Terre, est un immense cheminement de la conscience qu'il est difficile, même aux plus éclairés, d'entreprendre."

 

Et en épilogue, après cette phrase d'Edgard Morin : "Le probable est la désintégration, l'improbable mais possible est la métamorphose...", ce dialogue entre Claude Lorius et Laurent Carpentier :

 

- J'ai monté du whisky. Pur malt. Pas le meilleur mais il me reste encore dans ma carrée des glaçons du glacier, spécial 100 000 ans d'âge...

 

- Mieux vaut en profiter tant qu'il en reste !

 

- A quoi buvons-nous ?

 

- A la santé du vieux monde. Qu'il en naisse un meilleur... Parce que si j'accepte d'être une virgule sur le fil du temps, crois bien que je refuse d'en être le point final."

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog d'histoire des sciences
  • : Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine. La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.
  • Contact

Recherche

Pages

Liens