"pour contribuer à la culture générale et tirer de l'enseignement des sciences tout ce qu'il peut donner pour la formation de l'esprit, rien ne saurait remplacer l'histoire des efforts passés, rendue vivante par le contact avec la vie des grands savants et la lente évolution des idées." (Paul Langevin)
"Souvenirs d'un prof de physique qui ne voulait pas s'ennuyer en classes".
Ce titre est repris de l'introduction de plusieurs articles de ce blog. Ne pas s'ennuyer en classe est un préalable à toute acquisition des connaissances de la part des élèves. Un enseignant peut-il atteindre pas cet objectif si lui même s'y ennuie ?
Enseigner la physique-chimie offre cette opportunité, en particulier avec les travaux pratiques. Enseignant la matière au lycée de l'Elorn à Landerneau puis formateur à l'IUFM de Bretagne, l'histoire des sciences m'a ouvert de nombreuses possibilités. J'en propose, à qui serait intéressé, quelques exemples dont le souvenir m'est resté vivant.
Ces séquences d'enseignement ont-elles évité un ennui prolongé en cours de physique-chimie ? Seuls et seules les élèves pourraient en témoigner. Une chose est certaine, le prof, lui, grâce à ses élèves particulièrement complices, ne s'est pas ennuyé. Qu'elles et ils en soient remerciés.
"L’histoire des sciences ne doit pas être un simple ornement. Utilisée comme un outil pour faire progresser le cours elle évite le piège du dogmatisme qui est à l’opposé de la démarche scientifique dans le même temps qu’elle inscrit les sciences comme une part entière de la culture humaine."
"Dans les dernières années de cette fin de 20ème siècle déjà lointain, j'accompagnais de façon régulière mes élèves du lycée de l'Elorn à Landerneau au centre des archives municipales voisin de l'établissement. Là, dans le reste de verdure d'un ancien parc, un manoir bourgeois, portant les marques de ses multiples remaniements, conservait les collections de revues de vulgarisation scientifique qui garnissaient l'ancienne bibliothèque. Elles avaient fait le bonheur des notables et lettrés landernéens de ce 19ème siècle où la ville était un prospère centre industriel. Elles allaient reprendre du service cent ans plus tard."
"Ce texte est le résultat d'une recherche à la fois historique et pédagogique menée avec des classes de seconde du lycée de Landerneau entre les années 1995 et 2000.
C'est un travail historique : il montre l'évolution et la permanence d'une industrie liée aux algues en Bretagne depuis le début du 18ème siècle.
C'est un travail pédagogique avec pour objectifs :
- de sortir l'enseignement des murs de l'école.
- de faire participer les élèves à la construction de leur savoir.
- d'étudier un programme dans le cadre d'un projet.
- de situer une science et une technique, comme toute activité humaine, dans l'histoire et en particulier celle d'une région."
"pour contribuer à la culture générale et tirer de l'enseignement des sciences tout ce qu'il peut donner pour la formation de l'esprit, rien ne saurait remplacer l'histoire des efforts passés, rendue vivante par le contact avec la vie des grands savants et la lente évolution des idées."
Les scientifiques, climatologues, biologistes, sont, comme les écologistes, victimes d'une véritable chasse aux sorcières. La préservation du climat ou de la biodiversité est un autre "champ de bataille" qui s'apparente à celui que nous décrit Nicolas Legendre.
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Voilà des mois que le contexte politique, en particulier le champ de bataille que sont devenues l'agriculture et l'écologie, me hante. Pour ne pas rester sans rien faire, j'ai écrit un texte qui, je l'espère, contribuera à éclairer les dynamiques fétides actuellement à l’œuvre. Merci d'avance pour vos partages.
En octobre dernier, un couple d’éleveurs bretons m’a raconté comment leur fille adolescente, durant ses études agricoles, a été moquée et dénigrée par des camarades de classe. Parce que ses parents sont des «bios», elle était, aux yeux de quelques-uns, la «sale pute d’écolo» (sic).
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Il y a quelques jours, le nouveau président de la Coordination rurale, deuxième syndicat agricole français, déclarait publiquement : «Les écolos, la décroissance veulent nous crever, nous devons leur faire la peau.»
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Début novembre, Mediapart et Libération révélaient des images filmées par les caméras-piétons des gendarmes lors de la manifestation organisée en mars 2023 contre l’implantation de méga-bassines à Sainte-Soline. «Je ne compte plus les mecs qu’on a éborgnés», se réjouit un militaire. «Faut qu’on les tue», s’exclame un autre. Les manifestants sont qualifiés en chœur de «pue-la-pisse», d’«enculés», de «chiens» ou de «résidus de capote».
L’aspect le plus notable, dans ce florilège, est selon moi la jubilation qui semble animer certains membres des forces de l’ordre à l’idée de briser, de violenter, d’anéantir, ceux d’en face.
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En mars 2025, une vidéo «humoristique» était diffusée lors de l’assemblée générale des Jeunes agriculteurs de la Manche, syndicat affilié à la FNSEA, en présence du préfet de département. On pouvait y voir un agriculteur excédé par la visite dans sa ferme d’un agent de l’«Office du complot de la biodiversité». Le fonctionnaire finissait assassiné à coup de pelle et enterré à la hâte.
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Début février 2025, l’ancien président de la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique s’en est pris violemment à une technicienne naturaliste venue effectuer des relevés dans une parcelle. «Les personnes comme toi méritent d’être égorgées», aurait notamment déclaré l’intéressé.
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Je pourrais multiplier les exemples. Chaque semaine charrie son lot de violences à l’encontre de celles et ceux qui, d’une façon ou d’une autre, se définissent comme «écologistes» ou sont identifiés comme tels.
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Pour certains, en France, les «écologistes» sont devenus des ennemis à abattre. Non pas seulement des adversaires politiques, mais des ennemis. Que l’on compare aux pires dictateurs sanguinaires (talibans, ayatollahs, khmers). Que l’on peut menacer. A qui l’on peut promettre la mort sans que cela déclenche l’activation de quelque cellule gouvernementale d’enquête et d’assistance. Sans que cela, non plus, suscite l’indignation des chroniqueurs les plus en vue.
Je rencontre depuis peu des hommes et femmes qui ont peur de revendiquer leur sensibilité «écologique». Je remarque, dans nos discussions, l’embarras, la honte, cette façon qu’ils ou elles ont de baisser le ton au moment d’évoquer leur «cause». Comme s’il s’agissait de criminalité organisée ! Comme s’ils pointaient chez Daech !
Entendons-nous bien : je ne parle même pas d’activistes pratiquant la désobéissance civile. Je parle de membres d’associations locales dédiées à la création d’un verger partagé. Je parle de bibliothécaires organisant des rencontres littéraires en lien avec le vivant. «Mais bon, disent-ils, nous, on n’est que des… écolos…»
Parfois même, ils utilisent, pour se désigner, l’insulte préférée de leurs détracteurs : «Ecolos-bobos.» Autant dire que les adversaires de l’écologie ont remporté la première bataille – peut-être la mère de toutes. Ils ont instillé le doute, l’effroi, la honte de soi.
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C’est ainsi que commencent les épurations – j’assume ce mot. C’est ainsi, du moins, que les épurations ont commencé, dans d’autres contextes. Le plat est indigeste, mais la recette est simple. Pour bien épurer, il faut d’abord essentialiser une catégorie sociale, ou ce qu’on considère comme tel.
Car «les écologistes», ça n’existe pas. L’écologie est un concept fourre-tout qui rassemble des citoyens sensibles à la faune, à la flore, à la fonge, aux paysages ou aux pollutions, ainsi que des scientifiques, des naturalistes, des membres de partis politiques (pas uniquement au sein du parti Les Ecologistes, puisqu’il y a des «écologistes» revendiqués ailleurs à gauche, de même qu’à droite et à l’extrême droite), mais aussi des militants (pacifistes ou non) ainsi que (c’est un comble)… bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices.
Pour bien épurer, il faut ensuite désigner cette catégorie comme responsable de maux en tous genres.
Éventuellement, tant qu’à faire, on peut la désigner comme responsable des maux contre lesquels se mobilisent une partie même des membres de cette catégorie : plus c’est gros, plus ça passe.
Une fois ces ingrédients réunis, il suffit de tirer à vue. Dans les discours, dans les médias, dans les livres : sulfater, cibler les nuisibles, nourrir leur honte d’être ce qu’ils sont, les laisser s’affaiblir eux-mêmes.
Alors, les dés sont jetés. Les hasards du temps et l’imprévisibilité des foules feront le reste.
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Je ne compare pas les époques. Je n’affirme pas qu’une épuration a lieu actuellement en France. Je constate simplement que des planètes sont en cours d’alignement. Que la mécanique s’enclenche. J’entends des éditorialistes, des élus, des décideurs, qui expliquent que les «écolos» sont la cause de tout et son contraire, alors même que lesdits «écolos» ne sont parvenus nulle part en Occident à imposer quelque transformation politique d’ampleur depuis que le concept d’écologie existe (tout au plus ont-ils enfoncé quelques coins dans la doxa productiviste et extractiviste).
L’épuration, si elle a lieu, ne prendra pas nécessairement la forme des purges hitlériennes ou staliniennes. Elle pourrait être totale ou partielle, judiciaire ou sociale, culturelle, politique, policière.... Cela pourrait demeurer strictement symbolique – c’est déjà beaucoup. Cela, aussi, pourrait s’achever en bain de sang.
Aux USA, le coup d’envoi a été donné. Donald Trump a fait licencier des milliers de fonctionnaires et de scientifiques chargés notamment d’étudier l’évolution du climat, quand il ne les a pas publiquement calomniés. Des météorologues, accusés de «créer» (oui !) les ouragans qui ont dévasté certaines régions du pays, ont été menacés de mort. Etc.
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Le processus s’est mis en place de façon insidieuse. Aucun lobby, aucune multinationale, aucun parti politique n’a publiquement déclaré la guerre à l’écologie. Évidemment que non. Ils auraient trop à perdre, notamment parce que la population mondiale se montre très concernée par ces questions. Selon le People’s Climate Vote 2024, la «plus vaste enquête d’opinion indépendante jamais réalisée sur le changement climatique», commanditée par les Nations unies, «80% des personnes dans le monde souhaitent que leur gouvernement mène une action plus forte face à la crise climatique.»
Dans ce contexte, les fossoyeurs de l’écologie ne peuvent qu’avancer à demi masqués.
Dans un double mouvement, ils bénéficient de l’inaction politique en même temps qu’ils l’encouragent. Cela crée de la confusion, qui nourrit des colères, qui elles-mêmes ajoutent à la confusion, le tout formant un magma lourd qui alimente la violence.
En France, l’agriculture et la ruralité sont devenues les terrains privilégiés de cette «expérience» sociale d’une grande explosivité.
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J’ai la chance d’évoluer entre ces deux mondes (qui, dans l’absolu, n’en forment qu’un) : écologie d’un côté, agriculture de l’autre. Fils d’éleveurs laitiers, j’ai conservé un lien fort à la terre et aux gens qui en vivent. Je réside dans une commune rurale de Bretagne.
En tant que journaliste, je suis amené à échanger presque quotidiennement avec des agriculteurs et agricultrices aux quatre coins du pays. Certains sont devenus des amis. Parfois, le dialogue est rude. La plupart du temps, y compris lorsque nos diagnostics divergent, nous parvenons à nous entendre et, accessoirement, à bien nous marrer.
De longue date, en tant que journaliste mais aussi en tant que citoyen et, plus simplement, en tant qu’humain, j’ai développé un intérêt pour le vivant en général et pour la façon dont nous interagissons avec lui. On pourrait me qualifier d’écologiste. J’assume.
Depuis ce poste d’observation, je vois le Piège qui se referme.
Nous sommes tombés dedans collectivement, fleur au fusil, naïveté en bandoulière.
Le Piège n’est pas le fruit du hasard. Il constitue l’aboutissement d’un processus engagé il y a plusieurs décennies, et qui a pris une nouvelle tournure depuis le début des années «affreuses, sales et méchantes», pour reprendre les mots du philosophe Dominique Bourg, autrement dit les années 2020.
Le Piège ne porte pas de nom. Des historiens se chargeront peut-être, dans les années à venir, de le définir avec précision.
En attendant, il est possible d’en identifier quelques rouages.
Les choses se sont déroulées, selon moi, en quatre temps :
*Multiplication des périls écologiques et prise de conscience citoyenne
*Début d’une prise en compte politique des questions écologiques
*Contre-offensive des principaux bénéficiaires du statu quo, incluant la désignation de boucs émissaires
*Reculs politiques, confusion et colère généralisées, blocages idéologiques, chasse aux sorcières
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Dans les années 2010, en France et en Europe, les vents soufflaient (timidement) en direction du changement. En matière d’agriculture, d’alimentation et plus globalement d’écologie, des prises de conscience avaient lieu. Les rapports de force évoluaient (un peu) en faveur d’une transformation de nos sociétés.
Ça n’était pas la révolution, ça n’était pas une rupture civilisationnelle, mais c’était suffisant pour faire vaciller le modèle agricole et alimentaire dominant, à savoir le productivisme agro-industriel, et ses principaux bénéficiaires, soit une partie de l’élite socio-économique au sein du monde agricole, ainsi que les multinationales de l’alimentation, des pesticides, des engrais, des semences et du machinisme.
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La partie émergée de l’iceberg était la montée en puissance de l’Agriculture biologique. Rappelons que le «bio» répond à beaucoup d’impasses techniques et écologiques actuelles en matière d’agriculture – je ne développerai pas cet aspect ici, mais les sources sont nombreuses. Et qu’il pourrait parfaitement, moyennant une planification, un accompagnement des acteurs, ainsi qu’une évolution globale de notre alimentation, «nourrir le monde». Il nourrit déjà, d’ailleurs, une bonne partie de la planète. De nombreuses études ont démontré cela et l’Organisation des Nations unies l’a écrit noir sur blanc.
Mais l’Agriculture biologique a un défaut majeur : elle suppose, en cas de généralisation et d’articulation à une approche agricole «économe-autonome» territorialisée, une remise à plat des structures de domination inhérentes à nos systèmes agricoles et alimentaires. Qui plus est, elle ne fait pas les affaires des fabricants d’engrais et de pesticides, des vendeurs de soja, ni celles, entre autres, des conseillers en agriculture hyperconnectée. C’est même tout l’inverse : elle pourrait, à terme, tuer leur business (tout en créant des emplois par ailleurs).
Alors, le vieux lion a rugi. Le système, dans un réflexe d’autodéfense, a fourbi ses anticorps. Ce fut un mouvement brutal et opportuniste, une offensive bigarrée, à l’échelle européenne, avec pour effet plus ou moins direct, entre autres, d’alimenter l’offensive contre l’écologie et les écologistes.
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En France, la FNSEA, comme à son habitude, a servi non pas de matrice, mais plutôt de ciment à cette contre-offensive. Par exemple en reprenant à son compte le concept d’agribashing, utilisé pour la première fois en 2016 par un consultant pro-agro-industrie.
L’agribashing était bien pratique : il permettait d’assimiler toute personne remettant en cause le système agro-industriel… à un ennemi des agriculteurs, voire de l’agriculture et, tant qu’on y était, de la ruralité dans son ensemble. Bien joué ! Les «écologistes», évidemment, faisaient partie des cibles.
A partir de 2019, le gouvernement français, fragilisé par la crise des Gilets jaunes, en mal de soutien dans le monde rural, s’est engouffré dans la brèche et a repris le narratif à son compte, allant jusqu’à créer… des observatoires départementaux de l’agribashing, sous l’égide des préfets.
Il a été démontré, quelques années plus tard, que lesdits observatoires n’avaient pas observé grand-chose, mais qu’importe. La manœuvre a permis à certains protagonistes d’entretenir la confusion, de calmer les ardeurs citoyennes et militantes et, ainsi, de GAGNER DU TEMPS.
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L’«agribashing» était une sorte de feu d’artifice inaugural. Il préfigurait les joyeusetés à venir, en France et en Europe.
Pour faire dérailler le train fragile de la transformation écologique, l’industrie a utilisé des armes rustiques mais redoutables, déjà déployées pour repêcher l’amiante, le tabac et les énergies fossiles : déni, mensonge, manipulation, instrumentalisation, désinformation, utilisation de «relais» pseudo-scientifiques ou pseudo-journalistiques, désignation de boucs émissaires.
On peut se faire une idée de la sidérante ampleur de cette contre-offensive en consultant les enquêtes que les ONG Corporate Europe et De Smog ont consacrées au torpillage du Pacte vert européen par les lobbies agro-industriels, alliés à la Copa-Cogeca, le principal syndicat des agriculteurs et coopératives du continent, dont la FNSEA constitue l’un des fers de lance.
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La stratégie de l’industrie a notamment consisté – vieille recette – à agiter le spectre de la famine. Il s’agissait de faire croire que si l’on changeait de modèle… nous allions mourir de faim.
C’était scientifiquement infondé, c’était gros, c’était dégoulinant d’opportunisme, mais ça faisait vibrer des cordes sensibles. C’était d’autant plus efficace que cela intervenait alors que des chocs géopolitiques de grande ampleur nous percutaient : épidémie de Covid, guerre en Ukraine, élection de Trump…
Ces chocs ont régulièrement été présentés comme les raisons pour lesquelles la transformation écologique, finalement, tout bien réfléchi, ne pouvait pas avoir lieu, ou bien pas aussi vite que prévu, pas aussi fort… Il me semble qu’en vérité, ils constituent des opportunités, des prétextes, permettant aux fossoyeurs de cette même transformation de sortir les bulldozers sans en donner l’air.
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Dans ce contexte, beaucoup de décideurs se sont retrouvés, au choix, galvanisés ou tétanisés. Conseillés plus moins directement par les lobbies, influencés par la petite musique «anti-écologie» ou confortés dans leur propre vision productiviste, ils et elles ont choisi la méthode la plus «simple» à court terme, mais aussi, à mon sens, la plus dangereuse à moyen et long terme : ne rien changer, s’appuyer sur les entités dominantes, caresser la si complexe corporation agricole dans ce qui est communément admis comme étant son «sens du poil» et, accessoirement, désigner des boucs émissaires pour flécher les colères.
C’est ainsi qu’est née la cellule de gendarmerie Demeter, chargée notamment d’opérer un «suivi des actions de nature idéologique» des militants écologistes. C’est ainsi que des manifestants ont pu être qualifiés par un ministre de l’intérieur d’«écoterroristes».
C’est ainsi que le concept de «souveraineté alimentaire» a été dévoyé pour servir, précisément, la cause inverse de celle qu’il sous-tendait à la base. C’est ainsi qu’un label sans ambition ni objectif clair, trompeusement baptisé «Haute valeur environnementale», a été créé par le gouvernement, rajoutant à la confusion.
C’est ainsi que l’Agriculture biologique, considérée par certains comme un simple «marché», et non comme un objectif stratégique, a été livrée en pâture à toutes les prétendues «mains invisibles» du libre-échange mondialisé, en plus d’être attaquée par des figures médiatiques complaisantes.
C’est ainsi, selon la Cour des comptes, que les aides publiques aux démarches agroécologiques n’ont jamais atteint le niveau des ambitions affichées en la matière.
C’est ainsi que la loi Duplomb, qui vise davantage au renforcement de la fuite en avant productiviste qu’à la résilience de notre agriculture par temps de crise, a pu être votée.
C’est ainsi qu’aucun objectif en matière de réduction des pesticides n’a été atteint, ces dernières années, et que l’indicateur chargé de quantifier leur utilisation a finalement été remplacé par un autre, considéré par l’Inrae comme défaillant.
C’est ainsi, surtout, que le volet agricole du Pacte vert européen, probablement la politique la plus modestement ambitieuse jamais élaborée sur notre continent en matière d’évolution des modes de production et de consommation, a été dézingué par les lobbies agro-industriels et leurs complaisants relais à Bruxelles, Paris, Berlin ou Rome…
C’est ainsi que «les tenants d’une écologie punitive et décroissante» ont été désignés, entre autres, par le premier ministre français Jean Castex, comme des freins à l’avènement d’une écologie «à la française».
Enfin, c’est ainsi qu’une journaliste du Point, connue pour ses prises de position pro-agro-industrie, a pu écrire dans un livre : «L’écologie politique est le courant de pensée faisant courir le plus de risques à notre pays.»
Mesurons bien le poids de ces mots : «Le plus de risques»...
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Bien entendu, les artilleurs de l’extrême droite, à commencer par les éditorialistes de l’empire Bolloré, ont participé à la mise au pilori. Plusieurs fois épinglée par l’Arcom pour avoir diffusé des propos climatosceptiques, la chaîne CNews est devenue le point de convergence d’un certain nombre de hurleurs qui, tels Pascal Praud, déplorent l’action de «toutes ces associations écologistes» qui «en permanence pointent du doigt ce monde agricole, veulent nous faire manger de l’herbe, du tofu et du quinoa, qui refusent tout».
Voilà l’«écologiste» assimilé à une sorte d’ennemi de l’intérieur. Un perturbateur qui voudrait imposer au peuple de devenir ce qu’il ne veut pas être, voire ce qu’il ne peut pas être.
Toute ressemblance avec d’autres catégories actuelles d’«ennemis de la Nation» n’est pas fortuite.
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Il faut dire que les «écologistes» ont un profil idéal.
Avant même que le Piège se referme, leur cote de popularité n’était pas partout au beau fixe.
Beaucoup d’entre eux prônent de longue date un changement radical de nos modes de vie. Si l’on en croit les données scientifiques disponibles, un tel projet s’avère plutôt lucide, pour la simple raison qu’il faudrait l’équivalent d’environ trois planètes si tous les Terriens vivaient comme des Français, et cinq planètes si nous vivions tous comme des Etats-Uniens.
NOUS NE POUVONS DONC PAS CONTINUER AINSI : c’est matériellement, biologiquement, impossible.
Faire accepter cette réalité nécessite cependant de déconstruire la religion de l’abondance, du matérialisme, du consumérisme et de l’anthropocentrisme qui imprègne nos sociétés, ce qui n’est pas une mince affaire.
Par ailleurs, cette réalité dissimule de très importantes disparités sociales et d’énormes différences d’empreinte écologique au sein même des États, ainsi que des rapports de force extrêmement inégaux entre ceux qui subissent les conséquences des impasses actuelles et ceux qui en bénéficient le plus.
Dès lors, la «stratégie des petits pas» et des «gestes individuels», portée par une partie des sphères écologistes, a braqué beaucoup de citoyens, parmi lesquels des agriculteurs et agricultrices, qui y ont vu une approche injuste et inefficace.
Qui plus est, un certain nombre d’élus et de militants écologistes ont, par méconnaissance des réalités agricoles et rurales et/ou par manque de vision globale, eu le don d’utiliser des formules stigmatisantes et de défendre des propositions vagues qui ont nourri la défiance.
Le journaliste Eric Aeschimann a décrypté certains de ces écueils dans Les Vipères ne tombent pas du ciel, l'écologie au défi des classes populaires (Les Liens qui libèrent, 2025).
Tout cela justifie-t-il que «les écologistes» soient désignés comme des ennemis auxquels il faudrait «faire la peau» ? Chacun jugera.
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Dans le même temps, beaucoup d’agriculteurs et agricultrices ont été pris en tenaille, d’un côté par l’impératif de production, de l’autre par les enjeux écologiques. Quand on travaille 60 heures par semaine, qu’on investit des centaines de milliers d’euros dans une infrastructure «aux normes», qu’on nourrit une partie du pays et qu’on est qualifié de pollueur et d’empoisonneur, la pilule est amère.
A cela s'ajoute le fait qu'une partie importante de la profession (quoiqu'on en dise, à nouveau) n'a pas, ou peu, été formée aux enjeux agroécologiques, écosystémiques et de biodiversité. Ça n'est pas un jugement de ma part. C'est factuel. Il n'est pas anodin que les structures de formation et d'encadrement des agriculteurs et agricultrices soient, depuis des décennies, liées de très près aux entités agro-industrielles. A ce sujet, l'enquête sur l'enseignement agricole en Bretagne publiée en novembre 2025 par Splann ! est édifiante.
En l’absence de choix politique et sociétal clair en matière d’agriculture, ceux et celles qui nous nourrissent ont été priés de faire, en même temps, des choses parfaitement contraires (par exemple, utiliser des pesticides de synthèse et sauver les insectes).
C’est ingérable. Cela s’appelle la dissonance cognitive.
Cela alimente un ressentiment que vient percuter l’instabilité provoquée par les chocs économiques et environnementaux, notamment les canicules et inondations (chocs accentués par le dérèglement climatique dont, rappelons-le, l’une des causes majeures à l’échelle mondiale est… l’agriculture industrielle elle-même).
Faute de débouchés politiques, la colère accumulée peut se diriger vers le premier épouvantail opportunément mis à disposition : «les écologistes», par exemple.
Cette non-politique, ces mensonges, ces manipulations, ces mises à l’index, ont à la fois pour conséquence de braquer les citoyens les moins favorables au changement et de démoraliser les pionniers des transformations écologiques. En matière d’intérêt général, c’est une affaire perdant-perdant.
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Paysans engagés dans des démarches agroécologiques, restaurateurs, élus locaux, entrepreneurs, parlementaires, fonctionnaires des ministères de l’agriculture et de l’environnement... J’ai rencontré, ces derniers mois, beaucoup de protagonistes des transitions agricoles et alimentaires qui semblaient littéralement «sonnés», comme s’ils avaient pris un uppercut en pleine gueule sans avoir été informés au préalable qu'on les avait placés sur un ring.
Dans les années 2010, ils avaient entraperçu une évolution du rapport de force en leur faveur. Ils considéraient qu’une partie du chemin avait été fait. Ils constataient que leurs combats, hérités parfois de ceux de leurs parents, commençaient à porter leurs fruits. Et... paf. Ils se sont retrouvés, en l’espace de deux ou trois ans, entre 2021 et 2024, quasiment à la case départ, sans pouvoir expliquer comment tout avait déraillé.
Ils semblaient hagards. Déboussolés.
Ça n’était pas, à l’évidence, parce que leurs rêves et leurs démarches n’avaient pas de sens ; ça n’était pas nécessairement parce que leurs projets n’étaient pas viables. Non. C’est qu’ils avaient pris une méchante torpille dans le dos. Victimes d’une contre-offensive délibérée s’ajoutant à une sorte de dilettantisme politique court-termiste, ils avaient été trahis et humiliés.
Parmi ces déboussolés figurent des adhérents et même des cadres de la toute-puissante FNSEA – j'en ai rencontrés – qui pointent au « grand syndicat » par tradition ou parce qu'ils considèrent qu'ils ont un rôle à jouer pour faire évoluer les choses de l'intérieur, mais qui se disent écœurés par la tournure récente des événements.
N'oublions pas que la FNSEA est en position hégémonique dans toutes les instances agricoles, en France, avec seulement 46% des voix du collège des chefs d'exploitations, pour environ 45% de participation. Soit, au final... 20% des agriculteurs et agricultrices inscrits sur les listes électorales.
Le premier «étendard» agricole de France est donc l'abstention.
En 2024, le think-tank Shift Project révélait les résultats d'une très vaste enquête menée auprès de la profession agricole française. Ils montrent que «plus de 80% des répondants souhaitent adopter des pratiques agronomiques plus durables», et que et «seulement 7% déclarent ne pas souhaiter s’engager ou accélérer la transition de leur exploitation». Autre enseignement, qui n'est pas véritablement une surprise : 86% des répondants réclament, pour effectuer cette transition, des «objectifs clairs et stables.»
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Nous en sommes là.
Plutôt que de reconnaître ses impasses et d’envisager lucidement sa propre transformation, le système a offert le spectacle balourd de son propre raidissement. Il s’est arc-bouté.
Qu’importent les dommages moraux, humains, environnementaux : à ce stade, le système semble avant tout préoccupé par sa propre survie.
En désignant des boucs émissaires, il est parvenu à opposer entre eux des groupes sociaux dont les intérêts s’avèrent pourtant, à bien des égards, parfaitement convergents : nourrir les humains, s’assurer que nos descendants pourront habiter la seule planète habitable à quelques milliards de kilomètres à la ronde.
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Pendant qu’écologistes et paysans s’écharpent, pendant que les uns subissent les assauts des autres, les vrais bénéficiaires des vrais problèmes agricoles et écologiques récoltent les fruits de la discorde : ils gagnent du temps. Les affaires continuent comme si de rien n'était.
Le moment venu, les plus privilégiés d’entre eux pourront même échapper, un peu, pour quelque temps, aux conséquences écologiques et sociales de leur stratégie du chaos, depuis leurs villas bunkérisées de Suisse ou de Nouvelle-Zélande. Le problème – notre problème – est qu’ils ont enclenché au passage un processus d’une extrême inflammabilité.
Il me semble que les victimes malgré elles de ce théâtre d’ombres gagneraient à prendre conscience des véritables termes du rapport de force. Et que les deux «mondes», écologie et agriculture, finalement citoyens et citoyens, citoyennes et citoyennes, gagneraient à ouvrir des canaux de discussion sans concession mais loyaux, hors des chapelles habituelles, ainsi, pourquoi pas, qu’à conclure de nouvelles alliances autour de projets clairs. Plus facile à dire qu’à faire ? Certes. Mais il est rarement aisé de s’extraire d’un piège.
Nicolas Legendre, journaliste, auteur de Silence dans les champs, prix Albert-Londres 2023
C'est à la bibliothèque de l'ancienne Académie de la Marine à Brest que l'ouvrage de Mariotte où il traite de la compression de l'air m'est tombé entre les mains. L'expérience qu'il proposait m'a étonné à la fois par sa simplicité et son ingéniosité. L'idée d'en faire un exercice pour mes classes m'est apparue comme une évidence.
Depuis l’époque de ce premier article l’utilisation du mercure a été, à juste titre, interdite en classe. Son côté spectaculaire mériterait pourtant qu’elle soit présentée sous forme d’une vidéo.
Ce travail a fait l'objet d'un article dans le bulletin de l'Union des Physiciens sous le titre :
"pour contribuer à la culture générale et tirer de l'enseignement des sciences tout ce qu'il peut donner pour la formation de l'esprit, rien ne saurait remplacer l'histoire des efforts passés, rendue vivante par le contact avec la vie des grands savants et la lente évolution des idées." ( Paul Langevin en introduction de sa conférence sur "la valeur éducative de l'histoire des sciences", en 1926.)
Des exemples de l'utilisation de l'histoire des sciences en classe. Quelques uns de mes articles dans le Bulletin de l'Union des Physiciens.
C'est du moins ce que laissent entendre depuis quelques années les médias scientifiques ou autres. Finies les énergies carbonées. L'avenir est à l'hydrogène. Heures de gloire pour un élément chimique jusqu'à présent peu mis en lumière. Pourquoi pas un retour aux sources pour retrouver l'histoire de cet élément.
Merci d’être présents à ce forum « Santé et environnement ». Ce forum, nous l’avons monté avec Ruth Stegassy qui est journaliste à France Culture et qui est spécialiste des questions d’environnement. C’est donc elle qui animera cette table ronde. Pourquoi ce sujet ? Depuis quelques années, la question de la santé en rapport avec des problèmes concernant l’environnement interroge Médecins du Monde. Nous avons eu quelques tentatives de mission en particulier sur les questions nucléaires mais il y a une mission par contre que nous menons depuis 1993 qui est celle du saturnisme infantile. Cette mission est, je pense, assez exemplaire par les résultats obtenus et par les progrès qui ont été faits au plan politique. Donc, ce soir, nous allons entendre une série d’experts que je vais rapidement vous présenter :
- Monsieur Roland Desbordes est président de la Criirad, une association qui a créé un laboratoire de contrôle de la radioactivité. Il nous parlera de l’uranium en France et au Niger,
- Monsieur Gérard Borvon est fondateur de l’association S-Eau-S qui s’occupe des problèmes de pollution de l’eau par différents organismes et pesticides,
- Monsieur Henri Pézerat est toxicologue, il est directeur de recherche honoraire au CNRS. C’est lui qui a été, je peux dire, l’homme de l’amiante ces dernières années,
- Le Docteur Frédéric Mauny est maître de conférence des universités, praticien hospitalier, épidémiologiste. Il nous parlera plutôt de l’approche méthodologique des problèmes de santé dans ces contextes là. Nous, les humanitaires, médecins humanitaires, nous savons ce qu’est l’urgence. Nous sommes capables d’aborder effectivement des problèmes de développement mais nous ne sommes peut-être pas très forts sur la question du diagnostic de santé dans ces contextes là,
- Monsieur Jean-Pierre Getti est magistrat, il est vice-président de l’association Sherpa de William Bourdon. Il amènera la dimension juridique concernant effectivement la prise en charge des victimes des intoxications d’origines diverses, - madame Annie Thébaud-Mony est sociologue, elle est directeur de recherche à l’INSERM et s’occupe de santé au travail. Elle est membre de l’association Ban Asbestos qui est un réseau international de lutte contre l’amiante.
Bonsoir, en fait, je ne sais pas très bien dans quelle mesure, vous, vous vous sentez informés sur ce lien entre santé et environnement. Donc, nous pourrions à la limite nous amuser à inverser les choses et commencer par vous demander si vous avez conscience des liens qui existent et si vous avez des idées de thèmes, nous en avons déjà évoqué et Michel en a évoqué plusieurs. Vous serez surpris d’entendre la diversité de témoignages, de récits. Ça, c’est la première chose. La seconde chose, c’est que les récits que vous allez entendre, très souvent, plongent dans le passé, c’est-à-dire qu’on commence aujourd’hui, depuis un an et demi, deux ans, à parler de santé/environnement et les gens qui sont à cette table, pour la plupart, sont des militants. Ils sont ce qu’on appelle aujourd’hui des lanceurs d’alerte, des gens qui depuis dix, vingt, trente ans, se battent pour faire reconnaître quelque chose qui a beaucoup de mal à arriver dans les médias et jusque dans les foyers. Il y a énormément de freins à la diffusion de l’information. Il y a des freins de divers ordres et je pense qu’ils seront évoqués. Le premier frein que je voudrais évoquer, parce qu’il me paraît important, c’est un frein qui vient de la part des médecins eux-mêmes. Je ne sais pas si vous avez entendu parler de Gilles-Eric Séralini, qui est biologiste moléculaire et qui a coutume de dire qu’il faut sortir de la pensée pasteurienne, c’est-à-dire qu’il faut arrêter de penser qu’une cause produit un effet sur un organe. Ça, c’était vrai pour les maladies infectieuses. Aujourd’hui, nous sommes dans un cas de figure totalement différent. Si je peux vous donner une image, c’est vrai qu’une balle tirée à bout portant tue tout de suite, en revanche la première cigarette ne tue pas, elle met beaucoup plus longtemps à tuer et elle a des moyens beaucoup plus diversifiés d’arriver à tuer. Donc, c’est un peu dans ce cadre là qu’il va falloir vous mettre, dans ce cadre de pensée. Ensuite, l’autre chose que vous allez entendre, découvrir ou en tout cas approfondir, c’est l’énormité des pressions qui sont faites sur que ceux qui voudraient faire connaître les liens entre santé et environnement. Il y a de véritables freins parce qu’il y a de véritables conflits d’intérêt qui font qu’il est très difficile aujourd’hui de faire des analyses, de les publier, de faire des enquêtes, d’en parler et d’avoir des certitudes parce que tout simplement, on empêche à tous les niveaux et à tous les échelons de faire ces études là. Donc, nous allons peut-être commencer par l’ancêtre des questions et des liens entre santé et environnement, l’amiante, Henri Pézerat, l’amiante qui n’est pas encore dans ce cas de figure que je viens d’évoquer, c’est-à-dire que nous ne sommes pas encore sorti de la pensée pasteurienne : l’intérêt de l’amiante si je peux dire ou la chance de l’amiante, c’est qu’une cause produit un effet.
Je voulais rebondir un peu sur la Bolivie pour dire à Médecins du Monde que nous avons notre sud également avec les DOM-TOM, ce sont les départements et territoires d’outre-mer. La loi sur l’eau qui date de 1962 n’est pas appliquée dans ces territoires, elle commence seulement à l’être depuis 2000. Résultats : en métropole, nous avons des agences de l’eau censées s’occuper des problèmes de pollution de l’eau alors que dans ces territoires, il n’y en a pas. Certains comités de bassin viennent juste d’être mis en place pour s’occuper de l’eau à la Réunion, à la Martinique et à la Guadeloupe.
Résultats : depuis des années, des pesticides extrêmement violents ont été utilisés notamment sur les bananes. Ce pesticide, qui s’appelle le Chlordécone, a empoisonné tous les sols. Il provoque des cancers, le cancer de la prostate notamment, des maladies très particulières neurologiques, des Alzheimer très particuliers là-bas et des troubles de la reproduction. Mais nous ne savons pas comment nous allons nous en sortir parce que ce sont des pesticides très rémanents que l’on commence à peine à étudier. Les scientifiques, qui ont commencé à étudier leur rémanence, se rendent compte qu’ils sont là pour des centaines d’années.
En 2000, il a été interdit à la population de manger les patates douces et les ignames, les tubercules qui étaient sorties du sol. Mais maintenant pour permettre à ces populations de les consommer, on a calculé ce qu’on appelle une dose de résidus admissibles de façon de ce qu’on puisse continuer à les produire et à les vendre si bien qu’on va voir là-bas des populations qui vont s’empoisonner en toute connaissance de cause, et ici, personne ne réagit.
J’ai cité le cas de ces deux départements mais on pourrait citer ce qui se passe en Guyane. On a modifié nos lois françaises pour justement ne pas avoir à lutter contre la pollution par les orpailleurs en Guyane. C’est-à-dire qu’on a nous aussi notre sud et on est totalement incapable de régler ces problèmes chez nous malgré les moyens financiers dont nous disposons, les lois et les règlements que nous avons. Les habitants des territoires d'outremer se sentent doublement désavantagés avec l’Europe et avec la France dont ils se sentent délaissés. Il y a une certaine amertume car ils se sentent oubliés à la fois de l'état mais également des ONG et je profite de l’occasion pour vous le dire. Parmi ces populations parfois, ça explose, mais il y a des raisons à cela. Je traduis le sentiment que j’ai ressenti sur place là-bas.
Une statuette de bronze est, depuis 1972, une pièce maîtresse du Musée de Bretagne à Rennes. La statuette y est présentée comme la « Brigitte du Ménez-Hom ». Pour comprendre cette dénomination il faut se reporter à l'étude de René Sanquer et Donatien Laurent publiée en 1971, dans le bulletin de la société archéologique du Finistère, sous le titre : « La déesse celtique du Menez-Hom ». (René Sanquer, Donatien Laurent,Pages 85 à 108). Avec en sous titre : Athéna, Minerve ou Brigitte ?. Puis à nouveau en 1973 de René Sanquer dans : « La grande statuette de Bronze de Kerguilly-en-Dinéault (Finistère) ».
"La somme de hasards heureux qui ont été réunis pour que cette statue antique nous parvienne et soit connue en 1971 est assez impressionnante. En effet, il y a presque 60 ans, au mois de mai 1913, M. Jean Labat, cultivateur à Kerguilly en Dineault (Finistère), entreprit, en compagnie de son oncle, M. Jean-Marie Bauguen et M. Louis Mével, ouvrier agricole, de défricher une lande, au lieu-dit « Gorré·ar·C'hoat )), le haut du bois, qui n'avait jamais été travaillée de mémoire d'homme [.] Une fois les arbustes coupés, on laboura pour la première fois le terrain, et, après le travail, M_ Labat trouva en surface un masque de bronze que la charrue avait légèrement éraflé sur le nez. Il l'emporta et le rangea soigneusement." (René Sanquer 1971)
Quinze ans plus tard, M. Labat entreprit de vérifier si le reste de la statue n’était pas restée en terre.
"La cachette avait une forme cylindrique - « on pouvait facilement glisser un seau » dit M. Labat -, les côtés en terre glaise soigneusement lissée, le fond en forme de petite cuvette et, a-t-il semblé à M. Labat, une galette d'argile formant une sorte de couvercle. La profondeur était d'environ 1 mètre. Le reste de la statue s'y trouvait. D'abord un corps féminin, debout, revêtu d'une robe plissée tombant jusqu'aux pieds, sans ceinture. Elle avait, dit M. Labat, des « épaulettes » et, sur la poitrine, "une sorte de collier de la Légion d'Honneur". Deux bras nus et des pieds chaussés de sandales complétaient l'ensemble. Au fond de la cavité, M. Labat recueillit un casque, un oiseau, un cimier, le tout en bronze. Mais le corps de la statue était en très mauvais état : faite d'une tôle de bronze extrêmement mince, "comme du papier à cigarettes", en deux coques, la partie avant, relativement mieux conservée, formait encore une seule pièce, mais la partie arrière, très corrodée, n'était plus qu'une dentelle informe. Par contre, tout le reste, en bronze fondu, était d'une qualité parfaite."
La déesse celtique du Ménez-Hom .
ATHENA, MINERVE ou BRIGITTE ?
Beaucoup d’interrogations dans ce titre de l'article de 1971 qui méritent d’être éclairées. D’abord, déesse ou dieu ? Ensuite, pourquoi celtique ? Et pour finir, pourquoi Brigitte ?
Déesse ou Dieu ?
Pour René Sanquer (1971), aucun doute : « le visage est celui d’une jeune fille de 15 à 16 ans. Je crois qu’il n’y a pas à en douter, malgré certains avis contraires qui veulent y voir un jeune homme, et même le « chevalier au cygne ». Dans sa publication de 1973 il y reconnaît même « le portrait, au réalisme, à peine idéalisé, d’une jeune fille de l’Armorique antique ».
Des avis contraires ? Les principaux viennent de la coiffure de la statuette : « La présence de mèches sur le devant de la tête a pu faire penser qu’il s’agissait d’une coiffure masculine. Nous ne doutons pas que ce soit une coiffure de femme, mais nos recherches ne nous ont pas permis de trouver, dans toute la sculpture antique, un agencement identique (1973) ». Et si les avis contraires avaient raison. En l’absence d’autres modèles, le « doute scientifique » ne devrait-il pas s’imposer ? Ne serait-il pas plus rigoureux, au vu de sa coiffure, de retenir l’hypothèse d’une statuette représentant un jeune dieu ?
Une Athéna grecque ?
Dans sa publication de 1971, René Sanquer a choisi : "Pour une fois cependant l'identification ne pose pas de problèmes et nous pouvons dire immédiatement quelle est la divinité méditerranéenne dont on a pris l'habit. Mais cela ne résout pas l'énigme de la divinité celtique sous-jacente.
La divinité casquée, guerrière, portant l'égide, c'est évidemment l'Athéna grecque, la Minerve romaine. Mais en Armorique, dans la première moitié du 1er, siècle après J.-C., il est fort peu probable que l'on ait déjà vénéré la Minerve romaine, quand on connaît, sur le plan archéologique, la faible pénétration des influences latines à l'époque. Faut-il rappeler que ce n'est pas avant Claude que la romanisation commence à s'exercer. Certes, César dit bien que les Gaulois vénéraient Minerve. C'est même la seule divinité féminine qu'il cite. Elle aurait enseigné le travail et les métiers, mais c'est, bien entendu, une assimilation, comme pour Jupiter, Mars ou Mercure, dont on sait que les noms latins essayaient de cerner, assez mal, la personnalité de Taranis, Teutatès ou Lug. L'assimilation, qui est évidente, a joué plutôt en faveur d'Athéna, car, au début de l'ère chrétienne, l'influence civilisatrice du monde hellénistique est certainement plus forte que l'influence romaine, Rome n'étant elle-même à bien des égards à cette époque qu'une province de la koinè hellénistique.
Nous avons déjà noté, au cours de la description, quelques rapprochements avec cette époque. Mme Biosse-Duplan, spécialiste de l'art hellénistique au Louvre, a bien voulu me dire qu'à son avis cette statue avait eu un modèle hellénistique plutôt que romain et que cela se notait beaucoup plus de face que de profil, comme si l'artiste, ne disposant que d'un modèle frontal, avait dû imaginer le profil. Il existe au Louvre une Athéna-Naith égyptienne où le casque athénien est surmonté de l'uraeus pharaonique : on peut se demander s'il n'y a pas un rapprochement à faire entre cet uraeus et le cou de l'oiseau, dont les petites plumes évoquent les écailles d'une peau de serpent. L'artiste celte, habitué par sa mythologie à l'image du cygne, aurait interprété ainsi l'uraeus de son modèle. La même comparaison peut être faite pour le casque lui-même. "
Un héritage grec ? Est-il nécessaire de rappeler la richesse, plusieurs millénaires avant notre ère, de l’âge du bronze dans la pointe de l’Armorique. Les superbes épées du site de Rosnoen, proche de Dinéault, en témoignent. Les routes du cuivre méditerranéen et de l’étain britannique se croisaient alors au niveau de la presqu’île de Crozon. Dans son voyage vers les sources de l’ambre de la baltique, en 325 avant J.C, le grec Pythéas de la colonie de Massalia (Marseille) a rencontré ces populations, que les grecs nommaient celtes. Jean-Jacques Hatt, Historien de l'antiquité gallo-romaine, note, à partir du IXème siècle avant J.C, l’introduction de motifs religieux grecs dans l’art celtique. Reste la question : une divinité celtique sous cette représentation ?
Une déesse celtique ?
Dans sa publication de 1971, René Sanquer a confié à Donatien Laurent le soin d’identifier la déesse ainsi représentée. Pour celui-ci également, il ne fait aucun doute, la divinité représentée est féminine. C’est dans le panthéon romain, plutôt que grec, qu’il cherche une référence. Il note, à son tour, que, aux quatre grands dieux celtes masculins, que César désigne par leur homologue romain, Mercure, Apollon, Mars et Jupiter, il n’ajoute qu’une seule divinité féminine : Minerve. Il lui faut donc choisir une équivalente celte à Minerve qui, selon César « enseigne les rudiments des arts et des métiers ». Il la trouve chez la déesse Brigit des irlandais dont le culte se serait prolongé en Bretagne sous la forme christianisée de Brigitte.
Reste une question, cette statuette est-elle réellement la représentation d’une divinité celtique ? Un indice, le casque porté et son cimier.
Une divinité au cygne ?
L’élément le plus remarquable de la statuette est son casque qui, pour René Sanquer, rappelait à l’évidence l’Athéna grecque. Et sur le cimier du casque ce cygne sauvage prenant son envol.
"l'oiseau est à lui seul un chef-d'œuvre: représenté à l'envol, au moment précis où il décolle de l'eau, le cou tendu, les ailes redressées et serrées, mais pas encore déployées, c'est une petite merveille d'observation naturaliste. Les plumes sont finement ciselées : les unes courtes et arrondies, les autres, au bout des ailes, longues et fines, sont hachurées de chevrons"
Faut-il y voir un élément simplement décoratif ? Le cygne est un symbole important de plusieurs mythes religieux. S’il ne faut en citer qu’un, le cygne est consacré à Apollon. Ce sont des cygnes sacrés qui le transportèrent, après sa naissance, jusqu’au pays des Hyperboréens et le ramenèrent ensuite à Delphes.
Les hyperboréens ?, « Ceux qui vivent « par-delà les souffles du froid de Borée » (le vent du nord), nous informe un texte grec. Et parmi ceux-ci, les celtes, populations rencontrées dans les voyages maritimes vers les pays du Nord. Faut-il aussi rappeler la représentation d'Apollon sur les monnaies celtiques dès le troisième siècle avant notre ère ?
figure d'Apollon sur une monnaie des Osismes.
Un témoin du talent des fondeurs de Bronze.
Quel que soit le nom qu’on lui associe, la statuette de Dinéault est d’abord un témoignage du talent des sculpteurs et des fondeurs de bronze qui l’ont réalisée. La désigner comme statuette "du Ménez-Hom" est une lumière portée sur ce lieu emblématique de l’histoire de l’Armorique d’où elle est issue.
Une nouvelle figure de la légende celtique.
La légende initiée par Donation Laurent est belle, elle a pris racines. Brigit continuera à veiller sur le Ménez-Hom et à incarner de façon poétique la succession des civilisations qui ont laissé leurs traces dans cette extrémité du monde qu'est la presqu'île de Crozon.
Le Chevalier De Boufflers, colonel du régiment du Duc de Chartres est un personnage romanesque qui était cantonné à Landerneau dans les années de préparation à la guerre d’indépendance de l’Amérique. Il accompagne le Duc de Chartres nommé à la tête de la flotte qui doit affronter les Anglais. (voir)
Sa correspondance avec lacomtesse de Sabran contient de nombreuses indications sur la préparation de cette guerre. Ce sont ces passages qui sont recueillis ci-dessous.
Février 1778.
Je suis arrivé en grande hâte pour ne rien faire. Il n’est pas plus question de se battre en Bretagne qu’au couvent de la Visitation, et il paraît que nous en serons quitte, non pas pour la peur, mais pour l’ennui.
Brest, 21 février 1778.
Ce pays-ci est plein d’ennuis, et nous n’en serons payé par aucune gloire. Je n’ai rien à vous mander : tout ce que nous y faisons dépend des nouvelles d’Angleterre que vous avez cinq jours avant nous, et suivant que vous les interprétez nous sommes en mouvement ou au repos. En tout nous prenons beaucoup de précautions dont une partie me paraît insuffisante et l’autre inutile.
Landerneau, 2 mars 1778.
Vous vous égayez un peu sur notre guerre de Bretagne : on voit bien que vous n’y êtes pas. Savez vous qu’il n’y manque que des ennemis ? Car d’ailleurs nous avons un général, un maréchal des logis, un état-major, un équipage d’artillerie et de vivres et nous nous appelons l’armée de Bretagne. Je vous prie dorénavant d’en parler avec les respect qui convient à une armée, ou bien je proposerai pour vous punir de mettre quelqu’un de mon régiment à discrétion chez vous.
Landerneau 3 avril 1778.
Toutes mes nouvelles se bornent à celles que vous savez. Je ne crois pas plus à la guerre que vous. On dit que M. le duc de Chartres s’embarquera dans un mois. Il emmènent des détachements de son régiment sur ses vaisseaux : je demande et je crois être sûr de le suivre.
Landerneau avril 1778.
La guerre paraît s’allumer de tous les côtés, et j’ai encore bien de la peine à y croire. Il me semble que personne n’est assez fort pour l’entreprendre, ni assez faible pour y être forcé. Si elle à lieu je crois que je serai embarqué avec le duc de Chartes. Dieu veuille que ce soit pour une descente car sans cela il y a peu de gloire pour nous sur des vaisseaux. Mais il me semble qu’on ne songe guère à une expédition de cette nature. On verrait beaucoup plus de mouvement de troupes, on rappellerait les soldats et les officiers absents qui ne doivent rentrer que le 15 mai, on ferait des préparatifs de toute espèce que par malheur je ne vois pas faire et je serai toujours sans espérance.
Landerneau 28 avril 1778.
Il n’y a rien de pis que le prélude de la guerre que nous faisons. Mon régiment souffrirait moins en campagne. Il est fatigué, morcelé, ruiné, infecté de scorbut, de gale, etc. : il ne nous manque plus que la peste que j’attends. La guerre en personne serait bien moins fâcheuse que tout cela ; elle offrirait au moins quelque dédommagement. Mais je le crains bien, nous n’irons point en Angleterre, et l’Angleterre ne viendra point ici. Nous passerons des années dans l’attente de ce qui n’arrivera pas, et plutôt avec l’air de craindre la guerre que de la préparer. Au lieu d’avoir la fièvre, nous aurons le frisson, ce qui n'est point du tout héroïque. Les tristes colonels de Bretagne se flattent de revenir au mois de juin, mais je n’en crois rien. Il y avait beaucoup plus de raisons pour ne pas partir de Paris que pour y retourner.
Landerneau 6 mai 1778.
On dit ici beaucoup de nouvelles dont il faut attendre la confirmation, entre autres qu’il va sortir dix sept vaisseaux de la rade pour aller à la rencontre d’un même nombre d’anglais dont on a connaissance.
Landerneau 1er juin 1778.
Envoyez moi donc le système de Pythagore (1). Il n’est point du tout en vigueur dans la rue ou je demeure : c’est celle des bouchers . Je ne sors et ne rentre jamais qu’entre deux haies de veaux palpitants ; je marche sur des entrailles sanglantes, « que des chiens dévorant se disputent entre eux ». Une odeur de carnage parfume toutes les approches de ma demeure.
Landerneau.24 juin 1778.
Je n'ai rien de plus pressé que de vous dire combien vous êtes aimable, chère sœur, et de vous remercier d'avoir pensé à moi sans y être forcée par l'importunité de mes lettres. Depuis la dernière, que vous auriez dû recevoir avant le 19, j'ai toujours été en l'air, tantôt à cause de M. le duc de Chartres que j'ai suivi dans différentes courses (2), tantôt à cause deM. de la Clochetterie dont le nom ne vous est sûrement pas inconnu à cette heure.
Après son glorieux combat, sa frégate, très maltraitée du canon et diminuée de la moitié de son équipage, avait été conduite la nuit par des scélérats, qui se donnaient pour connaître les côtes, dans un endroit plein de roches où elle avait touché et dont elle ne pouvait sortir sans les plus grands risques. A portée d'elle étaient mouillés des bâtiments anglais, qui paraissaient avoir intention de l'attaquer, et de faire passer des chaloupes entre elle et la terre pour la brûler. J'ai marché à la côte avec un de mes bataillons et cent hommes d'un autre régiment, j'ai rassemblé des chaloupes de six lieues au loin pour porter secours à la frégate et combattre les chaloupes ennemies au besoin, j'ai fait allumer grand nombre de feux sur toute la côte pour faire supposer un gros corps de troupes à portée. Soit que toutes ces précautions aient été utiles ou inutiles, il n'a rien paru, et votre pauvre frère Jean s'en alla comme il était venu, bien peiné de ne pouvoir pas faire un peu de bruit dans le monde.
Parlons de M. de la Clochetterie. Je l'ai vu deux ou trois fois sur son bord, blessé, tranquille, occupé de sa besogne et de son équipage, entouré de gens qui ne pensaient ni à leurs blessures, ni à leurs fatigues, ni à leurs exploits en le voyant. Son équipage, quoique diminué de moitié et accablé de travail depuis deux jours, ne songeait qu'à mettre le bâtiment en état de recommencer le combat, et ne voulait point prendre de nourriture ni de sommeil pour ne pas perdre un instant de travail. Les blessés que j'ai vus à un hôpital dont mon régiment a la garde ne se plaignaient point, et tous ne parlaient que de la manière dont ils s'étaient battus. Cependant il manquait à l'un une jambe, à l'autre un bras, à un troisième deux ; il y en avait un avec les deux cuisses emportées. J'ai vu panser tout cela, entre autres dix des plus maltraités qui étaient dans la même chambre; c'est un horrible spectacle ; mais ce qui console, c'est de voir qu'il y a au dedans des braves gens un baume intérieur qui adoucit tous leurs maux, c'est l'idée de la gloire et le contentement de soi-même.
Landerneau 7 juillet 1778.
Je vais à Brest voir partir une armée navale de trente-deux vaisseaux de guerre et de huit ou dix frégates ? C’est un spectacle qui n’a été vu qu’en 1704 et qui a si mal fini qu’on ne comptait pas le revoir du siècle. J’espère que cette flotte-ci part sous de meilleurs auspices et qu’elle va nous frayer le chemin de l’Angleterre. Jamais tant d’ardeur, de patriotisme et d’instruction n’ont été réunis. J’ai fait ce que j’ai pu pour suivre mon colonel sur l’océan, mais son cousin s’y est opposé. Je suis bien fou d’aimer la gloire, elle ne veut pas de moi.
Landerneau 13 juillet 1778.
Je vais vous quitter pour aller à Brest, savoir des nouvelles de la mer. Il en vient tant de mensonges qu’on ne sait jamais que croire. Tantôt on dit que nous ramenons des prises, tantôt que nous sommes pris. Ce qu’il y a de sûr, c’est que d’ici à peu de jours on aura la paix ou la guerre. Les deux escadres sont en présence depuis longtemps, et des deux côtés on a bien envie de décider la question. Je souhaite toute sorte de gloire aux marins, mais je voudrais qu’elle ne fût pas pour eux seuls.
Landerneau le 15 juillet 1778.
On vient de nous envoyer des recrues affreuses, de petits misérables qu’on gardait à l’île de Ré pour les faire passer en Amérique. Parmi les cent petits galeux qui me sont tombés en partage, j’ai trouvé le fils d’un excellent sculpteur, nommé Adam. Il sait assez bien dessiner, et je compte l’employer pour l’éducation de mes aspirants. Je lu ferai ainsi gagner sa vie , et peut-être dans quelque temps le rendrai-je à sa famille. Je me sens de la fraternité pour tout ce qui dessine.
Anizy début août 1778. La comtesse de Sabran au chevalier de Boufflers.
Comment mon frère, on se bat, on gagne presque une victoire, on fait du moins peur aux Anglais et vous ne me le mandez pas ! Il faut que ce soit la Gazette qui me l’apprenne ! (3)
Quoique vous ne vouliez pas absolument me parler de guerre, ma politique ne peut pas s’en taire, et je vous dirais que j’ai été extrêmement étonnée de retrouver dans le Courrier de l’Europe l’amiral Keppel ressuscité. On l’avait tué à Paris ainsi qu’à Anizy, et je m’étais arrangée en conséquence. Je ne saurais vous dire combien j’ai été choquées par son insolence : il s’attribue toute la gloire du combat. A l’entendre parler, il a fait fuir tous les français. Ce qu’il y a de charmant, c’est que les deux lettres des généraux anglais et français disent absolument la même chose. Il me paraît qu’on ne veut pas rester dans cette incertitude, car on nous annonce de grands préparatifs. Mais ce n’est pas assez : il nous faut de grands succès.
Landerneau le 12 septembre 1778.
Concevez-vous que depuis plus de quinze jours nous n'avons plus de nouvelles de l’escadre ? A la première sortie on en avait tous les jours. Cette fois-ci on a envoyé frégates sur frégates , sans compter beaucoup de petits bâtiments : aucun n’a trouvé l’armée. En attendant je vois journellement transporter des malades de Brest, qui viennent séjourner à Landerneau pour se rendre à l’hôpital qu’on vient d’établir à Morlaix. Tout cela donne des idées, et des idées tristes. Il paraît qu’on s’attend à une grande affaire : c’est jouer bien gros jeu, et un jeu où l’on perd en perdant et où l’on perd encore en gagnant. J’aime beaucoup ce qu’une femme de mes amies me disait à Brest, à la première sortie : « Nous autres femmes de marins après le malheur ce que nous craignons le plus, c’est le bonheur ». je trouve que ce mot-là est tendre et profond.
J’emporte ma lettre à Brest pour vous mander de là les nouvelles que j’apprendrai. Elles m’importent beaucoup, parce que d’elles dépend notre sort cet hiver. Si on cherche toujours à se battre sans le faire, nous attendrons la décision ; si on est assez battu pour que les anglais puissent tenter quelque entreprise, nous resterons ; si on est assez battant pour que nos troupes de terre puissent entreprendre quelque-chose, nous resterons encore ; et nous ne partirons , je crois, que dans le cas où une fatigue égale des deux côtés et une égale disposition à la conciliation feront tomber pendant l’automne et l’hiver les armes des mains.
Brest 12 septembre 1778.
Je suis à Brest. Il est arrivé aujourd’hui des nouvelles de l’armée, mais seulement au commandant de la marine, et l’officier qui les apporte est impénétrable. Il jure ses grands dieux qu'il n’a pas vu les Anglais, et il paraît qu’au lieu d’être sur les côtes d’Angleterre on est sur les côtes d’Espagne. Plusieurs vaisseaux et frégates partis d’ici, après l’escadre, n’ont pu la rejoindre. Le Réfléchi, entre autres, aurait été pris si les Anglais avaient risqué le combat. Il est mauvais voilier, il porte soixante-quatre canons, et il avait affaire à un bon voilier de quatre-vingts qui le tenait à petite portée. Il est rentré et va retourner avec d’autres, conduits par l’officier qui repart.
Landerneau 28 septembre 1778.
Je pars dans trois jours pour vous aller chercher, sœur plus aimable qu’Antigone. J’attends toujours de vos nouvelles, et la crainte d’aller où vous ne seriez pas m’a fait rester où j’étais. Il m’est d’ailleurs venu une foule d’affaires, surtout le départ imprévu et précipité de mon régiment, qui est éparpillé sur terre et sur mer, et qu’il faut mettre sous trois jours en marche pour Douai. (4)
(1) Pythagore était supposé être végétarien.
(2). Parmi les "courses" du duc de Chartres, la visite des mines de plomb de Poullaouen où la présence du chevalier de Boufflers est notée par Lavoisier.(voir)
(3). A Brest, le duc de Chartres est considéré comme le responsable de la "presque victoire" ou du "semi-échec" du combat d'Ouessant. Le silence du Chevalier de Boufflers, colonel du régiment du Duc, s'explique aisément.
(4) Le Duc de Chartres ayant été désavoué son régiment quitte Landerneau.
Ces formules se sont échappées des laboratoires et des livres scolaires pour alimenter notre vocabulaire quotidien. Devenues banales, elles sont, cependant l’aboutissement d’une longue histoire.
Nous y rencontrerons les philosophes de la Grèce antique, la longue période des alchimistes pour arriver à Lavoisier et à ses collaborateurs dont la nomenclature servira de base aux symboles et formules, proposées par le Suédois Jöns Jacob Berzelius, qui sont la marque de notre chimie contemporaine.
Les quatre éléments des philosophes grecs.
Trois noms sont particulièrement associés à la théorie des quatre éléments : ceux d’Empédocle, de Platon et d’Aristote.
Empédocle (490-435 Av JC), né dans la ville grecque d’Agrigente en Sicile, est un personnage hors norme. Si on en croit la légende, il aurait choisi une mort spectaculaire en se jetant dans l’Etna qui, dit-on, rejeta l’une de ses sandales de bronze sur le bord de son cratère.
C’est dans une forme poétique et prophétique que le philosophe d’Agrigente énonce ce qui sera considéré comme l’origine de la première doctrine chimique :
"Connais premièrement la quadruple racine de toutes choses : Zeus aux feux lumineux, Héra mère de vie, et puis Aidônéus, Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s’abreuvent."
Ainsi parlait Empédocle et ainsi ont interprété ses disciples. Le feu (Zeus), l’air (Héra), l’eau (Nestis) et la terre (Aidônéus) sont les quatre éléments à partir desquels sont formés la totalité des corps qui peuplent l’Univers.
Platon (428-348 Av JC), dans le Timée, reprend le modèle d’Empédocle en l’enrichissant de réflexions sur les nombres et les formes inspirées de Pythagore et des ses disciples.
On leur attribue la découverte des polyèdres réguliers, volumes limités par des faces toutes identiques, elles-mêmes constituées de polygones réguliers.
Ces polyèdres sont au nombre de cinq. Platon, et les Pythagoriciens avant lui, associent chacun des quatre premiers à l’un des éléments d’Empédocle.
Le tétraèdre, pyramide à base triangulaire équilatérale, est la figure du feu, subtil, léger, piquant.
L’octaèdre est associé à l’air.
L’icosaèdre, à vingt faces triangulaires, le plus proche de la sphère, est l’eau.
L’hexaèdre, le cube, stable, représente la terre.
Les cinq polyèdres réguliers (Jean-Mathurin Mazéas, Eléments de Mathématiques, 1788)
Le cinquième polyèdre régulier, le dodécaèdre a des propriétés mathématiques plus riches. Il comporte 12 faces comme le nombre des signes du zodiaque. Chacune étant un pentagone régulier, figure particulièrement symbolique.
Il est facile, au moyen d’une règle et d’un compas de construire un triangle équilatéral, un carré, un hexagone, un octogone. Tracer un pentagone régulier pose un tout autre problème et n’est à la portée que d’habiles géomètres. (voir)
Disons, sans développer davantage, qu’il fait intervenir des rapports entre longueurs de segments laissant apparaître le "nombre d’Or", le nombre, supposé divin, des philosophes et bâtisseurs grecs soit 1,618... .
Le dodécaèdre est donc à lui seul un condensé de rapports magiques. Platon lui attribue un rôle à la hauteur de ce statut : "il restait une seule et dernière combinaison, Dieu s’en est servi pour le tout quand il a dessiné l’arrangement final" (Platon, Timée). Derrière cette formule ambiguë certains voudront trouver l’esprit pensant, la force vitale, l’énergie motrice ou tout autre concept illustrant l’animation de la matière.
On en fera aussi le symbole de la cinquième essence, la "quinte-essence" (quintessence), la substance qui, désignée encore sous le nom "d’éther", était supposée occuper l’univers des étoiles. Cet "éther", lumineux, électrique et même quantique, qui reviendra de façon cyclique dans le vocabulaire des physiciens quand il leur faudra, comme au temps des premiers philosophes, nommer l’inexplicable.
Aristote (384-322 Av JC), élève de Platon, reprend la doctrine des quatre éléments en considérant, toutefois, que chacun est construit à partir d’une matière primordiale unique. Quatre "forces" agissent pour leur donner forme : le chaud, le froid, le sec, l’humide.
Le chaud, principe d’énergie, de mouvement. Le froid principe d’inertie. L’humide, principe unificateur. Le sec principe de séparation. Ces quatre principes forment quatre couples (les couples chaud-froid et sec-humide étant exclus).
- le feu est associé au couple chaud-sec.
- l’air au couple chaud-humide.
l’eau au froid-humide.
la terre au froid-sec.
En résumé :
Empédocle
Platon
Aristote
Feu
tétraèdre
chaud-sec
Air
octaèdre
chaud-humide
Eau
icosaèdre
froid-humide
Terre
cube
froid-sec
Le modèle pourra même être enrichi de la dualité masculin/féminin. Ainsi le feu sera chaud, sec, masculin, pendant que l’eau sera humide, froide, féminine.
Un modèle d’une grande puissance évocatrice.
Pendant près de vingt siècles ce modèle sera vivant dans le monde occidental. D’une certaine façon, il l’est toujours. Il a quitté le domaine scientifique mais on le rencontre encore dans la perception intuitive que nous avons conservée de notre environnement. Terre, Eau, Air, Feu (énergie), alimentent toujours nos débats contemporains.
Les Quatre Eléments demeurent, surtout, une riche source d’inspiration poétique, littéraire et même, avec Bachelard, psychanalytique.
Dürer. La Mélancolie. 1514. Un condensé de symbolisme pythagoricien, platonicien, alchimique…
Car le modèle résiste !
Il a peu d’utilité pratique mais il a une grande force descriptive et esthétique. C’est pourquoi il traverse les siècles sans radicale remise en cause.
Plus de deux millénaires séparent Empédocle de Lavoisier qui, enfin, osera le rejeter du domaine de la science pour le faire entrer dans celui du mythe. Ce faisant, il fera naître un nouvel être, à la fois feu, air, eau et même terre : l’oxygène.
Mais la route est encore longue et les détours nombreux avant d’y parvenir. En chemin nous rencontrons un autre grand moment de la "philosophie de la matière" : l’Alchimie.
L’Alchimie et les quatre éléments.
Les alchimistes ont été violemment dénigrés par les chimistes, leurs successeurs. On cite couramment le chimiste Pierre Joseph Macquer (1718-1784) comme l’un des "pères" de la chimie moderne. Attaché à défendre le statut académique de cette science, il choisit de mettre en évidence la façon dont elle a rompu avec les anciennes méthodes. Sa cible est la vieille "chymie" que ses contemporains, ont pris l’habitude de désigner par le nom "d’alchimie", pour bien différencier leur propre science de la pratique médiévale dont ils refusent l’héritage.
Macquer va même jusqu’à regretter le reste de filiation qui s’exprime dans ce nom de chimie ou "chymie" partagé par les deux disciplines. C’est un mal, écrit-il " pour une fille pleine d’esprit et de raison, mais fort peu connue, de porter le nom d’une mère fameuse pour ses inepties et ses extravagances".
N’y a-t-il cependant pas une certaine ingratitude à renier ces prédécesseurs qui leur ont transmis, entre autres héritages, la doctrine des quatre éléments en donnant à ceux-ci une représentation symbolique simplifiée à base de triangles :
Ceux-ci seront conservés par les chimistes jusqu’à la fin du 18ème siècle. On les trouve même encore représentés dans la "Méthode de Nomenclature Chimique", nouvelle bible de la chimie moderne, publiée en 1787 par Guyton de Morveau, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy.
Les symboles alchimiques.
L’alchimie est le domaine des symboles. Elle les a reçus d’antiques traditions issues de la Mésopotamie, de l’Assyrie, de la Perse, de l’Egypte et même la Chine ou l’Inde.
Nous avons retenu sa représentation des quatre éléments par une série de triangles.
Nous pouvons y ajouter les trois principes métalliques :
le soufre
le mercure
le sel
Et les métaux représentés par les signes représentant les Planètes :
Quant aux différentes opérations de l’alchimie, elles sont souvent illustrées par les signes du zodiaque.
Il est certain que l’un des objectifs de ce symbolisme est de rebuter le profane. Glauber, proposant de donner la recette de "La teinture de l’or ou véritable or potable" l’annonce d’emblée :
"La connaissance et la préparation de cette médecine m’étant donnée du très-haut, je prétends, à cause que l’homme n’est pas né pour lui seul, de donner brièvement sa préparation et son usage, mais je ne veux pas jeter les perles devant les pourceaux, j’en veux seulement montrer le chemin aux étudieux, et qui cherchent le travail de Dieu et Nature ; et sans doute ils entendront mes écrits, mais non point un ignorant et qui n’est point expert" (Glauber Jean-Rudolphe, La teinture de l’or ou véritable or potable, Paris 1659)
Cependant il est certain que ce ne sont pas les symboles qui sont les plus hermétiques dans les textes alchimiques mais l’usage qui en est fait. Ils peuvent même donner une allure de rationalité à un texte qui devient de plus en plus ténébreux au fil des pages. Rien d’étonnant donc à ce qu’ils survivent à l’alchimie et qu’on les retrouve même chez Macquer, son pourfendeur.
Pierre-Joseph Macquer, Eléments de Chimie théorique, Paris 1749.
Ils figureront également sur une planche de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.
Encyclopédie de Diderot de D’Alembert (Planche chymie)
En complément de la "Méthode de Nomenclature Chimique" (1787), Jean-Henry Hassenfratz (1755-1827) et Pierre Auguste Adet (1763-1834) proposent eux-mêmes un nouveau symbolisme adapté à la nouvelle façon de nommer et de penser.
Ce faisant ils réinterprètent le symbolisme alchimique à la lumière d’une rationalité qui n’était probablement pas celle des premiers chymistes :
"Il paraît qu’on ignore dans quels temps les chimistes ont commencé à se servir de caractères. Les recherches que nous avons entreprises sur cet objet se sont réduites à nous faire connaître d’après quelles vues les anciens avaient ordonné les signes des substances métalliques, dans la persuasion où ils étaient que les corps célestes avaient une influence sensible sur tous les corps animés et inanimés du globe terrestre ; ils avaient distingué les métaux, en métaux solaires ou colorés, en métaux lunaires ou blancs.
Les métaux de ces deux classes se subdivisaient ensuite en métaux parfaits, demi-parfaits et imparfaits ; la perfection étant exprimée par un cercle ; la demi-perfection, si nous pouvons nous servir de ce terme, par un demi-cercle ; et l’imperfection par une croix ou un dard.
Ainsi l’or, qui était le métal solaire par excellence, était représenté par un cercle seul, cette figure était commune aux métaux de la même classe tels que le cuivre, le fer, l’antimoine : mais elle se trouvait combinée avec le signe de l’imperfection.
L’argent qu’ils regardaient comme un métal lunaire demi-parfait était indiqué par un demi-cercle, l’étain, le plomb avaient aussi le demi-cercle pour signe, comme appartenant à la même classe, mais ils étaient distingués de l’argent par la croix ou par le dard.
Enfin le mercure qui était un métal imparfait, tout à la fois solaire et lunaire, portait les marques distinctives de ces deux classes, et était désigné par un cercle surmonté d’un demi-cercle auxquels on ajoutait une croix."
Extrait du tableau des nouveaux caractères chimiques, très inspiré des signes alchimiques, de Hassenfratz et Adet. Méthode de Nomenclature Chimique" (1787)
Quoi qu’il en soit, cette rationalité imaginée leur servira de guide pour proposer un symbolisme "moderne". Ils conserveront le cercle pour les substances "métalliques" comme le mercure, le demi-cercle pour représenter les substances ’inflammables" comme le soufre, le triangle dont la pointe est en haut pour représenter les substances "alcalines" et le triangle dont la pointe est en bas pour les substances "terreuses".
Ce symbolisme n’aura pas le même succès que la nomenclature qu’il était supposé illustrer.
Nous ne retracerons pas ici le combat de Lavoisier et des "chimistes français", ses collaborateurs, contre la théorie du Phlogistique qui les amène, en caractérisant et nommant l’oxygène, à proposer une nouvelle nomenclature chimique construite autour des propriétés de cet élément.
Reprise et perfectionnée par Jöns Jacob Berzelius (1779-1848) elle prendra la forme que nous connaissons aujourd’hui. Nous en reparlerons mais auparavant une nouveau regard sur les corps chimiques mérite d'être évoqué : l'atomisme.
John Dalton (1766-1844) et les atomes.
Comme oxygène, hydrogène, azote, Atome est un mot hérité des Grecs : ἄτομος (atomos), "que l'on ne peut diviser", tel est le nom donné par Démocrite d'Abdère (-460 ; -370) et ses disciples aux particules dont ils imaginaient que l'Univers était constitué. Le mot atome traversera les siècles avec des sens qui évolueront au fil des époques.
Des époques plus récentes voient l'usage de molécule ou "petite masse" (du latin moles, masse). C'est le terme généralement utilisé par Lavoisier.
Mais la théorie atomique contemporaine est réputée commencer avec John Dalton (1766-1844). Chimiste et enseignant, il publie, en 1808, "Un nouveau système de philosophie chimique" dans lequel il propose une première représentation atomique de la matière.
Le mot "atome" apparaît à la fin de son texte comme "l'ultime particule" des corps. Contrairement à notre usage actuel, atome est, pour lui, synonyme de ce que, aujourd'hui, nous appelons molécule. il désigne, aussi bien, une particule de corps simple qu'une particule de corps composé, binaire, ternaire ou quaternaire...
Les "équations" proposées par Dalton nous font réellement entrer dans notre chimie contemporaine pour laquelle une réaction est un "mécano" qui permet, à partir d'une centaine de pièces détachées, les atomes, de construire une multitude d'objets de plus en plus complexes, les molécules.
On retient surtout de Dalton l'attribution de symboles aux atomes. Ceux-ci sont associés à leurs "masses atomiques" établies avec, comme référence, l'hydrogène, le moins dense des éléments alors connus.
Symboles des "atomes" proposés par Dalton.
Les symboles sont encore fortement inspirés des alchimistes pour lesquels l'Or, "le métal solaire par excellence", était représenté par un simple cercle ou un cercle centré. Est-ce un hasard si c'est par ces signes que Dalton choisit de représenter l'oxygène et l'hydrogène ?
Nouveauté : la représentation des métaux par des lettres dans un cercle ou encore celle des "atomes" composés (nos actuelles molécules).
Conception atomiste de la matière et début de représentation des atomes par une lettre seront développées par le Suédois Jöns Jacob Berzelius (1779-1848) qui sera le véritable créateur de l'écriture chimique moderne.
De la Nomenclature jusqu'aux formules chimiques : le "chef d’œuvre" français complété par le "génie" suédois.
Dès ses premiers écrits Berzelius choisit de nommer les corps à partir du latin. Son modèle est Guyton de Morveau :
"L’on sait que la nomenclature fondamentale dont nous nous servons est due au génie de M. Guyton de Morveau, et qu’elle a été adoptée à la suite des rectifications faites par une commission des membres de l’institut. M. Guyton eut l’heureuse idée de changer le chaos de noms bizarres qui existait de son temps, en un système de définitions, ou en noms qui indiquaient la nature même des composés qu’ils représentaient, et il rendit par-là un service immense à la science."
Si Lavoisier n’est pas cité, son esprit rôde encore au-dessus de la chimie :
"La nomenclature latine, dite antiphlogistique, qui sert de base à la nomenclature française, est un véritable chef d’œuvre. Celui qui, avec un peu de connaissance de la chimie, la parcourt, la connaît tout de suite ; et elle contient pour ainsi dire une partie principale de la théorie de la science"
Comment imaginer plus beau compliment ? Dans son traité de 1813, rédigé en français sous son contrôle, Berzelius donne un tableau des termes français accolés à la nomenclature latine qu’il propose. La concordance des deux langues est remarquable. Le latin chimique semble être, en réalité, un français latinisé.
Cependant, 25 ans le séparent de la première nomenclature française, il pense donc nécessaire de lui apporter quelques corrections.
Pour lui, comme pour Lavoisier, toute la chimie s’organise autours de l’oxygène, il ne touche donc pas au terme d’oxygène, pourtant si controversé.
Parmi les dénominations qu’il propose et qui rompent avec le français on peut noter :
Proposition latine de Berzelius
Nomenclature française
Symbole international
Wolframium
Tungstène
W
Stibium
Antimoine
Sb
Aurum
Or
Au
Stannum
Etain
Sn
Natrium
Sodium
Na
Kalium
Potassium
K
Concernant les deux dernières dénominations, il explique :
"On s’est servi dans la nomenclature française, pour désigner les alkalis purs, des mêmes noms que pour les alcalis du commerce. De là des inconvénients, lorsqu’on est obligé de parler de ces substances alcalines. De plus, le mot potasse qui dérive d’un mot allemand et suédois, lequel veut dire cendre de pot, ne se laisse pas trop latiniser sans trop de violence. C’est pourquoi les chimistes allemands ont été conduits à remplacer le mot potasse pure par celui de kali, et le mot de soude pure par celui de natron, et par conséquent à appeler kalium et natrium les radicaux des alcalis fixes. L’on fera bien, je crois, de les conserver dans la nomenclature latine."
Il est effectivement étonnant de constater que, si les Allemands et Suédois ont abandonné potasse, les Français l’ont conservé, estimant, quant à eux, que ce n’était pas lui faire violence que de le latiniser. Pour les chimistes français, la lettre K symbolise donc le potassium. De même le sodium des français est symbolisé par Na. Les mots français du "commerce" ont parfois la vie longue. Les mots soude, potasse, ammoniaque sont encore présents dans les manuels de chimie de l’hexagone.
Ce récit nous a amenés, à plusieurs occasions, à utiliser, dans un souci de clarification, les notations modernes : O2, H2, H2O, K, Na… Ce symbolisme, devenu le langage universel de la chimie, est le plus beau des cadeaux laissé par Berzelius à ses successeurs.
Symboles et équations chimiques.
Berzelius rappelle le temps des signes alchimiques "créés par le besoin de s’exprimer d’une matière mystique et incompréhensible pour le vulgaire". Jugement sévère car dans le même temps il reconnaît le choix judicieux des signes proposés par les réformateurs "antiphlogistiques" français alors que ceux-ci s’étaient, eux-mêmes, largement inspirés des signes alchimiques.
Quoi qu’il en soit, il considère qu’un signe introduit une inutile difficulté car, dit-il, "il est plus facile d’écrire un mot en abrégé que de dessiner une figure". D’où sa volonté de proposer d’autres signes. Non pas des signes "créés dans la vue de les placer, comme les anciens, sur les vases de laboratoire", mais des signes ayant pour objet "de nous mettre en état d’énoncer brièvement et avec facilité le nombre d’atomes élémentaires qui se trouve dans chaque corps composé".
Il choisit donc, comme symboles, les lettres de l’alphabet "pour pouvoir être facilement tracés et imprimés sans défigurer le texte". On prendra "la lettre initiale du nom latin de chaque corps simple" et pour distinguer deux corps dont le nom commencerait par la même lettre, il suffira d’y adjoindre les deuxièmes ou troisièmes lettres du nom. Ainsi le soufre sera désigné par le S, le silicium par Si, le stibium (antimoine) par Sb, le Stannum (étain) par Sn.
Pour les molécules contenant plusieurs atomes identiques, leur nombre sera indiqué par un exposant. Ainsi pour l’eau : H2O, pour le "gaz carbonique" : CO2. Le symbole a traversé le temps avec comme seule modification la transformation de l’exposant en un indice : H2O, CO2...
L’ensemble des propositions de Berzelius peuvent être considérées comme le couronnement de la réforme de la nomenclature chimique initiée 25 ans plus tôt par les chimistes français.
Si, pour nos contemporains O2, H2O, CO2, sont bien autre chose que des signes cabalistiques, c’est à Guyton de Morveau, à Lavoisier, à Dalton et à Berzelius que nous le devons.
Suivre le parcours de l’oxygène depuis les grimoires des alchimistes jusqu’aux laboratoires des chimistes, avant qu’il n’investisse notre environnement quotidien.
Aujourd’hui, les formules chimiques O2, H2O, CO2,… se sont échappées des traités de chimie et des livres scolaires pour se mêler au vocabulaire de notre quotidien. Parmi eux, l’oxygène, à la fois symbole de vie et nouvel élixir de jouvence, a résolument quitté les laboratoires des chimistes pour devenir source d’inspiration poétique, picturale, musicale et objet de nouveaux mythes.
À travers cette histoire de l’oxygène, foisonnante de récits qui se côtoient, s’opposent et se mêlent, l’auteur présente une chimie avant les formules et les équations, et montre qu’elle n’est pas seulement affaire de laboratoires et d’industrie, mais élément à part entière de la culture humaine.
Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…, coupable : le dioxyde de carbone. Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.
L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone
et celle du CO2.
L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une
chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole. Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.
Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
Harry Bernas nous a offert deux ouvrages indispensables pour qui veut comprendre la génèse de l'industrie du nucléaire depuis la bombe jusqu'aux centrales:
. L'Île au Bonheur. Hommes, atomes et cécité volontaire.
"Dans ce captivant récit qui entremêle souvenirs personnels et réflexions scientifiques, Harry Bernas tente de comprendre d'où vient cet aveuglement délibéré. Lucidement, mais sans aucun fatalisme, il met au jour comment, du projet Manhattan aux réacteurs GEN-IV en passant par la politique « Atomes pour la paix » d'Eisenhower, on en est venu à modifier insensiblement la finalité même de la science, dont l'objet ne consiste plus à connaître le monde, mais à la rendre perméable au pouvoir.
Ou comment Newton et Einstein ont été supplantés par Jeff Bezos et Elon Musk. Nous pensions vivre paisiblement sur l'île au Bonheur. En japonais, « île au Bonheur » se dit Fukushima".(voir)
. Les merveilleux nuages. Que faire du nucléaire.
"Le président Emmanuel Macron annonce un « nouveau nucléaire » pour assurer notre approvisionnement énergétique et pour réduire la production de gaz à effet de serre. Harry Bernas interroge ce projet, sans concessions [.]par son ampleur, par l'indisponibilité ou l'absence de support industriel adapté, le projet [Macron] ne parait tout simplement pas techniquement faisable dans la contexte français actuel."(voir)
Dans "L'Île au Bonheur" Harry Bernas cite à plusieurs reprises son oncle René dont la vie, et la carrière scientifique méritent d'être connues.
"Après son séjour à l'université du Minnesota, mon jeune oncle René a regagné la France en 1947. il démarre des recherches au sein du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), de Création récente [.] Dans la France de l'après guerre, la renaissance de la physique est centrée sur la fission nucléaire. Rien de surprenant : la communauté de recherche nucléaire est minuscule mais soudée, le dirigeant du CEA n'est autre que Frédéric Joliot, pionnier de la fission et héros de la Résistance, doublement charismatique."
Jean Teillac, René Bernas, Frédéric Joliot, André Ligonnière, Michel Rénu sur le chantier de construction du laboratoire de physique nucléaire d’Orsay, 28 janvier 1957
" En mars 1950 [ Joliot] rédige l'appel de Stockholm, qui demande que les armes atomiques soient interdites, que leur utilisation soit déclarée crime de guerre et que l'utilisation de l'énergie nucléaire soit soumise à un contrôle international rigoureux. [.] mais les vents du maccarthysme soufflent désormais sur la politique et la science européenne ; la guerre froide gagne en intensité et tout appel à l'apaisement des conflits est étiqueté "rouge". Deux cent millions de personnes, partout dans le monde signent cet appel. René et nombre de ses collègues figurent parmi les premiers : leur signature devient une arme dans les mains du gouvernement français, pressé par les Etats-Unis de débarrasser le CEA du communiste Joliot et de ses associés. L'épreuve de force a lieu un mois plus tard, lorsque Joliot déclare publiquement que les scientifiques français ne développeront jamais une bombe nucléaire.
Dès le lendemain matin, le 29 avril 1950, Joliot et une série d'autres scientifiques de gauche, dont René, sont licenciés et exclus de leur labo. René perd l'accès à l'équipement novateur et complexe qu'il avait dessiné et construit pour fournir à une large communauté de scientifiques des échantillons d'isotopes séparés. Du jour au lendemain, il se retrouve avec ses collègues expulsés dans les locaux exigus du vieil Institut du radium de Marie Curie, ou dans le laboratoire du cyclotron de Joliot, au sein d'une université qui ne s'est toujours pas remise de la guerre et des restrictions de Vichy."
Hommage de Hubert Reeves à René Bernas.
Un texte de Hubert Reeves publié dans le journal du CNRS lui rend un particulier hommage.
Extraits :
Concernant la formation des différents éléments dans la théorie de "big-bang";
"pour tous les éléments chimiques lourds, du carbone jusqu’à l’uranium, une explication satisfaisante avait été trouvée. Mais aucun scénario crédible n’avait été présenté pour les isotopes légers : deutérium, hélium léger, lithium, béryllium, bore…
Il était notoire que la cause de ce manque était directement reliée à l’absence de données nucléaires sur les propriétés de ces noyaux. La connaissance de ces propriétés exigerait, en effet, des expériences étalées sur au moins dix ans.
À cette époque, fort de ces informations, j’ai entrepris une tournée des laboratoires de physique aux États-Unis, au Canada et en Union soviétique, pour plaider cette cause. La réponse était toujours la même : « Oui, ce projet nous intéresse mais nous ne pouvons pas nous impliquer dans un processus d’expériences aussi prolongé sans risquer de perdre les subventions, faute de résultats avant un aussi long temps ». Autrement dit : « Publish or perish ».
C’est alors que j’ai rencontré René Bernas, qui dirigeait un groupe de chercheurs au Laboratoire de physique nucléaire d’Orsay. Venu assister à Bruxelles à une leçon que je donnais et où j’avais développé mon plaidoyer, il m’apprit que son laboratoire avait entrepris ces expériences depuis cinq ans déjà.
Les résultats, obtenus dans les années suivantes grâce à des spectromètres de masse à Orsay et au CERN, ont été à la hauteur des attentes. Grâce à eux, il a été possible d’identifier l’origine de la plupart de ces isotopes légers dans le bombardement de la matière interstellaire par le rayonnement cosmique galactique.
Les résultats d’Orsay ont ainsi joué un rôle fondamental dans l’établissement et la crédibilité du Big Bang, théorie confortée par l’observation du mouvement des galaxies (l’expansion de l’Univers) puis la détection du rayonnement fossile (en 1964, par les radioastronomes Arno Penzias et Robert Wilson). Les résultats des mesures « Orsay », corrélées aux valeurs observées des populations de ces isotopes dans l’Univers, furent rapidement considérées comme des confirmations majeures de la théorie du Big Bang."
:
Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine.
La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.