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11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 09:05

Par Gérard Borvon

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Jean-Baptiste Van-Hemont, Stephen Hales, Joseph Black, Henry Cavendish, Joseph Priestley, Charles Bonnet, Jan Ingenhousz, Jean Senebier, Horace-Bénédicte de Saussure, Antoine de Lavoisier, sont les personnages de cette quête d'un corps, le dioxyde de carbone, dont nous savons aujourd'hui qu'il est à l'origine de la vie, telle qu'elle s'exprime en ce moment sur la Terre, mais aussi source du dérèglement climatique provoqué par l'usage abusif du carbone fossile issu lui même de processus vitaux.

 

Jean-Baptiste Van-Helmont (1579-1644) et le gas silvestre.

 

Il considère que tous les corps sont constitués d'un seul élément : l'eau. Il observe, cependant, que tous ne se transforment pas immédiatement en eau. L’exemple le plus remarquable est celui du charbon dont il affirme que, pendant sa combustion, il libère un " esprit sauvage nommé gas ". Cet esprit constituerait d’ailleurs l’essentiel du charbon, car, dit-il "soixante deux livres de charbons consumés ne laissent guère plus d’une livre de cendres. Donc les soixante livres de surplus ne seront qu’esprit".

 

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Stephen Hales (1677-1761). Quand l’air se transforme en pierre !

Connu comme chimiste et physiologiste, Stephen Hales communique en 1727, à la Société Royale de Londres, le résultat de ses expériences sur la physiologie des végétaux. Il considère que l'air est le principal constituant des plantes.

 

Ses travaux initient une nouvelle façon de produire et de recueillir ce que nous désignons aujourd’hui par le mot "gaz".

 

Buffon qui a lu sa communication trouve indispensable de la traduire. Elle paraît en 1735 sous le titre : "La statique des végétaux et l’analyse de l’air".

 

Le traducteur est enthousiaste. "L’Angleterre produit rarement d’aussi bonnes choses", écrit-il. "La nouveauté des découvertes et de la plupart des idées qui composent cet ouvrage, surprendra sans doute les Physiciens. Je ne connais rien de mieux dans son genre, et le genre par lui-même est excellent". Il note en particulier le passage sur l’air qui est "le plus bel endroit de son livre"

 

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Joseph Black (1728-1799) et l’air fixe.

Joseph Black est né à Bordeaux, où ses parents étaient négociants en vins. Il s’inscrivit à l’Université de Glasgow à l’âge de dix-huit ans, et quatre ans plus tard partit terminer ses études de médecine à Édimbourg.

Il y est l’élève de William Cullen, médecin et professeur écossais. Celui-ci dispose d’un laboratoire bien équipé, en particulier pour les mesures des masses et des volumes gazeux.

A la demande de son professeur, il s’attache à étudier l’action et les propriétés chimiques de la "magnésie blanche" (carbonate de magnésium), utilisée comme laxatif. Cette étude l’amène à étudier, de façon quantitative, la calcination de la craie et sa transformation en chaux vive.

 

voir : (J.Black,“Expériences sur la magnésie blanche, la chaux vive, et sur d’autres substances alkalines" p.210).

 

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Henry Cavendish (1731-1810).

En 1766, il présente devant l’Association Royale de Londres une communication sur les airs factices.

 

Son exposé traite de l’air fixe tel que le définit Black, à savoir : "cette espèce particulière d’air factice qui est extrait des substances alcalines par dissolution dans les acides ou par calcination" (Philosophical Transactions, 1766, p141).

Si la description de l’air inflammable (notre hydrogène) constitue, par sa nouveauté, la partie la plus remarquable du travail de Cavendish, nous retiendrons qu’il multiplie également les expériences sur l’air fixe. Il l’obtient par l’action de l’esprit de sel (l’acide chlorhydrique) sur le marbre. Il en étudie la solubilité dans l'eau et en mesure la densité.

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Joseph Priestley (1733-1804), quand les plantes purifient l’air.

 

Les plantes ne fonctionnent pas comme les animaux !

Il est connu que quand on enferme une bougie dans une enceinte pleine d’air, celle-ci fini par s’éteindre. De même un animal y meurt rapidement. Mais que se passe-t-il quand on y met une plante ? Va-t-elle dépérir à son tour ?

"On pourrait imaginer, écrit Priestley, que comme l’air commun est autant nécessaire à la vie végétale qu’à la vie animale, les plantes comme les animaux devraient être affectés de la même manière. J’avais moi-même cette intuition quand je mis pour la première fois un plan de menthe dans un flacon de verre renversé sur une cuve à eau. Mais quand il a continué à y pousser pendant quelques mois, je trouvai que l’air du flacon n’éteignait pas une chandelle et qu’il n’avait aucun effet négatif sur une souris que j’y avais mise."

Priestley mesure l’importance de l’observation.

"Je me flatte, écrit-il, d’avoir découvert accidentellement une méthode pour restaurer l’air qui a été pollué par la combustion des chandelles et d’avoir découvert un des remèdes que la nature emploie dans ce but. C’est la végétation.

Par quel procédé la nature agit-elle pour produire un effet aussi remarquable, je ne prétends pas l’avoir découvert, mais nombre de faits se déclarent en faveur de cette hypothèse".

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Charles Bonnet (1720-1793) et l’alimentation des plantes par leurs feuilles.

 

Charles Bonnet, né le 13 mars 1720 à Genève et mort le 20 mai 1793 dans la même ville est un naturaliste et philosophe suisse. On le connaît surtout pour ses études sur les insectes et sa description de la parthénogenèse chez le puceron.

En 1754 il publie ses "Recherches sur l’usage des feuilles dans les plantes".

S’inspirant des études de Stephen Hales, il souhaite étudier la nature des échanges dans les feuilles et en particulier la façon dont elles participent à l’absorption de l’eau. Les deux faces d’une feuille sont différentes, "la surface supérieure est ordinairement lisse et lustrée" observe-t-il, "la surface intérieure au contraire est pleine de petites aspérités ou garnies de poils courts", il imagine donc une série d’expériences à partir d’une hypothèse :

"Ces différences assez frappantes ont sans doute une fin. L’expérience démontre que la rosée s’élève de la terre. La surface inférieure des feuilles, aurait-elle été principalement destinée à pomper cette vapeur et à la transmettre dans l’intérieur de la plante ? "

Pour y répondre, il imagine d’observer le comportement de feuilles disposées à la surface de l’eau en alternant les faces en contact avec le liquide. Celui-ci est contenu dans le récipient qui lui semble le mieux adapté par la largeur de son col : un poudrier.

"Au commencement de l’été de 1747, j’introduisis dans des Poudriers pleins d’eau, des rameaux de vigne. Ces rameaux appartenaient au cep planté dans le milieu d’un jardin.

Dès que le soleil commença à échauffer l’eau des vases, je vis paraître sur les feuilles des rameaux, beaucoup de bulles semblables à de petites perles. J’en observais aussi, mais en moindre quantité, sur les pédicules et sur les tiges.

Le nombre et la grosseur de ces bulles augmentèrent à mesure que l’eau s’échauffa davantage. Les feuilles en devinrent même plus légères ; elles se rapprochèrent de la superficie de l’eau".

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Jan Ingenhousz (1730-1799) : le soleil rythme la vie des végétaux.

Jan Ingenhousz (ou Jan Ingen-Housz) est un médecin et botaniste britannique d’origine néerlandaise, né le 8 décembre 1730 et mort le 7 septembre 1799.

Il publie en 1779, à Londres ses "Expériences sur les Végétaux" avec comme sous-titre : "Spécialement sur la propriété qu’ils possèdent à un haut degré, soit d’améliorer l’air quand ils sont au soleil, soit de le corrompre la nuit, ou lorsqu’ils sont à l’ombre".

Le livre en français est publié pour la première fois dans l’été 1780, puis plusieurs fois réédité, notamment en 1787. Il sera ultérieurement traduit en hollandais et allemand.

Le sous-titre est explicite. Il connait les travaux de Priestley, dont il fait un éloge prononcé. Il lui reconnaît le mérite d’avoir montré que les plantes pouvaient purifier l’air vicié dans lesquelles on les plaçait. Il revendique, par contre, celui d’avoir montré le rôle de la lumière solaire dans ce phénomène, ce que n’avait pas vu Priestley.

Il montre aussi que pendant la nuit, les plantes respirent en dégageant du CO2.

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Jean Senebier (1742-1809) ou comment les plantes s’alimentent.

 

Jean Senebier (1742-1809) est bibliothécaire à Genève et particulièrement intéressé par les sciences, en particulier la biologie. Il connaît les travaux de Priestley, Bonnet et Ingenhousz sur la "respiration" des plantes et s’emploie lui-même à les reprendre et à les développer.

Il publie ses résultats dans des "Mémoires physico-chimiques sur l’influence de la lumière solaire pour modifier les êtres des trois règnes de la nature, et surtout ceux du règne végétal (1782)" suivis des "Recherches sur l’influence de la lumière pour métamorphoser l’air fixe en air pur par la végétation (1783)".

L’émission d’air pur serait "le résultat de la conversion de l’air fixe, opéré par l’action de la végétation" qui séparerait le phlogistique de l’air fixe pour en alimenter la plante, et qui en chasserait l’air pur "comme un excrément inutile".

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Lavoisier (1743-1794). De l’air fixe à l’acide crayeux aériforme et au gaz carbonique.

 

Dans un mémoire lu le 3 mai 1777 à l’Académie des Sciences, Lavoisier traite des "expériences sur la respiration des animaux et sur les changements qui arrivent à l’air en passant par leurs poumons".

Chacun connaît l’importance de la respiration pour le maintien de la vie humaine et pourtant, nous dit Lavoisier, "nous connaissons peu l’objet de cette fonction singulière". Cet "objet", c’est l’air mais, ajoute-t-il, "toutes sortes d’air, ou plus exactement toutes sortes de fluides élastiques, ne sont pas propres à l’entretenir, et il est un grand nombre d’airs que les animaux ne peuvent respirer sans périr".

 

Le travail de Lavoisier constitue la dernière étape vers la connaissance de la nature et des propriétés du dioxyde de carbone.

 

 

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pour aller plus loin voir :

 

Histoire du carbone et du CO2.

 

Un livre chez Vuibert.

 

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Dérèglement climatique, fonte des glaces, cyclones, sécheresses…


Coupable : le dioxyde de carbone.

 

Pourtant sans ce gaz il n’y aurait aucune trace de vie sur Terre.

 

L’auteur nous fait suivre la longue quête qui, depuis les philosophes de la Grèce antique jusqu’aux chimistes et biologistes du XVIIIe siècle, nous a appris l’importance du carbone et celle du CO2.

 

L’ouvrage décrit ensuite la naissance d’une chimie des essences végétales qui était déjà bien élaborée avant qu’elle ne s’applique au charbon et au pétrole.

 

Vient le temps de la « révolution industrielle ». La chimie en partage les succès mais aussi les excès.

 

Entre pénurie et pollutions, le « carbone fossile » se retrouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. De nombreux scientifiques tentent maintenant d’alerter l’opinion publique.
 

Seront-ils entendus ?

pour feuilleter

 

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Gérard Borvon - dans Chimie
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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 17:34

Par Gérard Borvon

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L'Enseignement Mutuel a été la grande affaire du début du 19ème siècle. Sous le titre "Pages de la vie d'enfance. L'Ecole de Monsieur Toupinel",  Max Radiguet nous fait vivre de l'intérieur l'enseignement dans l'une des premières créées en Bretagne : celle dont il a suivi l'enseignement dans sa ville natale, Landerneau.

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L. LAURENT-PICHAT

 

 

Cher Poète,

 

Votre amicale persuasion naguère m'entraînait à écrire ces pages de la vie d'enfance. –Je les fais imprimer aujourd'hui, et sous les auspices de votre nom je les consacre à une œuvre secourable. –N'est-ce pas de mon mieux, monter combien ma pensée vous est constante, combien elle répond à vos souvenirs que d'aventureux messagers aériens "ludibria ventis" m'apportent dans l'orage ?

 

En ces jours pleins d'amères épreuves, j'éprouve aussi un charme doux et triste à laisser sur ce feuillet une trace de l'affectueuse estime que m'inspire l'élévation de votre caractère et de votre talent.

 

Max Radiguet

26 Xbre 1870.

 

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L'an dernier, parcourant une ville de Bretagne avec quelques amis, nos regards rencontrèrent au dessus d'une porte ces mots : Ecole primaire tenue par monsieur X***. En ce moment même la porte s'ouvrit, éparpillant sur la rue le tourbillon joyeux et tapageur des écoliers. - Ce spectacle causa parmi nous des impressions bien différentes. A l'heure où s'agitent les questions d'enseignement, il devait se trouver là un défenseur des doctrines du progrès. Son discours amena des répliques ; une discussion s'engagea et les théories sociales de se faire jour. – Un officier de marine, notre aîné, jusqu'alors indifférent au débat, intervint tout à coup :

 

"Vous allez bien loin, ce me semble, chercher les conséquences d'une petite scène que nous offre le hasard ; pour moi j'y trouve simplement un souvenir des premières années de la vie. Ce souvenir n'a la prétention de se rattacher à aucun système, il n'a qu'un mérite, celui d'un charme lointain."

 

Nous racontant alors quelques épisodes de son enfance, il nous fit sourire et nous émut. Plus d'une fois nous eûmes l'occasion de le ramener à ce sujet qu'il traitait sans une nuance de scepticisme et avec la plus confiante sincérité. Il est des choses d'ailleurs qu'on n'invente pas. Ses paroles nous semblèrent contenir une monographie presque complète de l'école mutuelle. Nous avons essayé de les reproduire sans y ajouter une réflexion pour ne pas amoindrir leur saveur d'intime vérité. A ce titre surtout elles intéresseront peut-être ceux qui partagent le sentiment exprimé par un aimable et doux philosophe : - On ne recommence plus, mais se souvenir c'est presque recommencer.

 

24 juin 1870

 

I

 

De quel méfait nouveau s'étaient donc enrichis les fastes de mon étourderie, pour que ma mère, le vivant symbole de l'indulgence, se décidât enfin à formuler d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre sévère ce terrible arrêt : - C'en est trop, Didier, je suis lasse, on va dès aujourd'hui vous conduire à l'école mutuelle.

 

Et l'arrêt prononcé, sanglots, pleurs et prières, contre toute habitude, n'en retardèrent pas même d'une heure la rigoureuse exécution.

 

Le cas était grave en effet ; je venais de briser un vase.

 

 

 

II

 

 

Laissez moi céder à mon caprice et vous dire que la chambre maternelle, théâtre de cette catastrophe, réunissait les élégances bourgeoises d'un mobilier, où le mauvais goût célèbre de l'empire se montrait sous ses aspects les plus humbles et dans ses raideurs les plus agaçantes.

 

Charles X et l'acajou régnaient alors : l'un, par la grâce de Dieu, sur la France ; l'autre, de par les tyrannies de la mode, chez les Français. J'ai là près de moi, - et ils me sont chers aujourd'hui en dépit de leur forme désagréable et surannée – ces meubles témoins de mes premiers ans, ces vieux et modestes amis, dont émane je ne sais quel parfum d'honnêteté. Je les embrasse d'un regard attendri. Ils conservent avec une sorte de gravité douce, bienveillante et sereine, l'empreinte des habitudes que leur ont laissée les morts chéris. Ils ne caressent point ma vanité comme ces portraits d'ancêtres souvent fort apocryphes qui décorent les galeries féodales. Ils s'adressent plutôt à l'orgueil de mon cœur. Ils y réveillent le souvenir des sages conseils qui, devant eux, m'ont été donnés ; ils y font tressaillir le regret amer des coupables défaillances ; ils me rappellent au sentiment du devoir ; ils représentent surtout les années de travail et de probité qui m'ont fait un nom entouré d'estime, une modeste aisance et un rang honorable dans le monde.

 

Ces anciens serviteurs tour à tour me racontent ma petite enfance. La console, la commode, le bonheur du jour – on nommait ainsi le secrétaire – bien des fois ont fait sentir leurs angles aigus et leur arrêtes tranchantes à mes turbulences étourdies ; bien des fois j'ai vu les mains agacées de ma mère lutter contre les tiroirs récalcitrants de la commode et je ne saurais ouvrir le secrétaire sans entendre grincer les traîtres ressorts qui dénoncèrent un jour ma tentative de picorée sur un sac de pralines confié à sa garde. – Cet honnête fauteuil de cuir où s'asseyait mon aïeul devant un bureau plus tard occupé par mon père, resta flétri d'un nom sinistre de puis le soir où le plus corpulent de nos amis s'y laissa tomber sur un roquet hargneux dont le sommeil confiant rendait un solennel hommage à nos vertus hospitalières. – L'animal se réveilla, mais la familiarité excessive du procédé lui causa un tel étonnement qu'il en mourut deux jours après dans le giron de l'aigre vestale sa maîtresse. – Sur ces chaises de paille à montants droits qui s'adossent aux cloisons, m'apparaît l'invariable personnel de nos veillées d'hiver, et çà et là brillent encore, entre les jointures du plancher, des épingles échappées aux doigts tremblants de ma pauvre vieille aïeule.

 

Les ornements de la cheminée sont liés d'une façon plus intime à ce récit. – C'est d'abord une pendule en bronze doré. Elle représente une femme, ceinture bouclée au sein, tunique ouverte au genou pour monter une jambe nue et un pied chaussé du cothurne antique. Cette femme sourit à son miroir en même temps qu'elle essaie dans sa coiffure la séduction d'un léger marabou. La pendule sépare deux vases en porcelaine dorée, longs, grêles et niais, lourds de la tête, étroits du pied, je ne sais quel produit bâtard de l'urne et de l'aiguière. Au-dessus des vases et de chaque côté d'une glace agrandie par une pièce rapportée, deux petits cadres en ébènes enserrent des miniatures charmantes. L'une, celle de ma mère, la montre vêtue à la mode de l'empire et coiffée à la Titus, avec de petits cheveux frisottants sur les tempes. L'ensemble de ses traits constitue ce genre de beauté que j'ai entendu qualifier de piquante. L'autre, celle de mon père, le représente âgé de huit à dix ans. Le large col de sa chemise entr'ouverte est renversé sur une veste de nankin. Il a des cheveux blonds, légèrement bouclés, une physionomie ouverte, sympathique, et ce charme à la fois rêveur et caressant du regard azuré.

 

Je m'obstinais, - ce ne pouvait être alors l'illusion d'un sentiment vaniteux – à me reconnaître dans cette image et j'aimais à la tenir entre mes mains pour mieux la voir : aussi ce fut précisément le capricieux désir de me passer une fois de plus cette innocente fantaisie, qui me fit renverser le vase au-dessus duquel elle était accrochée. Aujourd'hui ces vases que tolèreraient à peine le plus humble ménage bourgeois, sont là sous mes yeux, et celui que je contemplais avec stupeur gisant à mes pieds, voilà bientôt un demi siècle, fut à l'époque restauré de façon à défier même un examen attentif. Des cicatrices apparentes ne sauraient d'ailleurs m'émouvoir, ayant toujours soupçonné ce vase maladroit de s'être laissé choir sans que je l'y aidasse. Néanmoins l'accident me consterna sur l'heure bien plus encore que ma mère et c'est trop peu dire. En effet, l'excellente femme – je la soupçonnais déjà et souvent depuis j'ai eu l'occasion de m'en convaincre – se serait souciée de la chute de son vase à peu près autant que la belle dame de le pendule qui, souriante, continuait son frivole exercice, si mon père, le meilleur, mais aussi le plus nerveux des hommes d'ordre, n'avait détesté rien autant que voir détériorer ou briser quelque chose ; pouvant donc supposer que ma mère appréhendait pour le coupable un sentiment cette fois plus sérieux, il m'est doux d'attribuer à son inquiète sollicitude un émoi qui me semblait exagéré.

 

 

III

 

 

L'expérience avait pourtant démontré outre mesure que la répression de mon étourderie exigeait l'emploi de moyens coercitifs moins illusoires que ceux dont on avait usé jusque-là et que résumait à peu près cette menace, épée de Damoclès toujours suspendue sur nos jeux d'enfants : - Si vous brisez quoi que ce soit, on vous chassera de la maison et, bissac sur l'épaule, vous irez mendier votre pain.

 

Or un jour nous avions brisé une vitre. Je dis nous, car en bonne justice, vous allez en convenir, je ne pouvais accepter dans ce désastre qu'une part de collaboration. – J'étais au jardin. Ma sœur qui se tenait à une fenêtre me demanda une pomme. Je la lui lançai. Pour l'arrêter, ma sœur naïvement ferma la fenêtre : une vitre vola en éclats ; on accourut au bruit. Malgré nos supplications, un sac nous fut attaché au dos, contenant un morceau de pain sec et la pomme instrument du crime. Une sorte d'enclos s'ouvrait au fond du jardin avec une seconde porte donnant sur la campagne. Nous y fûmes conduits et renfermés, car – il me semble superflu de le dire – on s'était d'abord assuré que la clef des champs n'était pas dans la serrure de la sortie. Le front contre la porte du jardin notre paradis perdu, nous continuâmes à pleurer, à sangloter, à implorer ; mais nul ne paraissant y prendre garde, nous crûmes sérieusement à notre abandon. Or, vous le savez, les enfants ne se lamentent guère avec opiniâtreté, que devant témoins. Se taire leur devient même en cette occurrence le plus cruel des embarras, hormis celui de continuer, si d'aventure une distraction a coupé la plainte. Ils comprennent la difficulté de retrouver l'accord : aussi appellent-ils à leur aide des gémissements timides, de petites explosions de hoquets qui leur permettent de ressaisir le ton et de poursuivre la mélopée interrompue.

 

Tel n'était pas notre cas. Dès que nous nous sentîmes bien seuls, nos larmes se tarirent. Les larmes du premier âge d'ailleurs sont pluie de printemps ; elles durent peu et tombent celles-ci entre deux rayons, celles là entre deux sourires.

 

Quel évènement vint sécher les nôtres ? Peut-être le vol d'une mouche ; peut-être moins que cela ; peut-être rien. Toujours est-il que cessant de pleurer nous tînmes conseil.

 

- Qu'allons nous faire pour vivre, maintenant que nous sommes pauvres ?

 

- Dame ! il faudra bien mendier ! dit ma sœur.

 

- Mais des habits comme les nôtres ne feront jamais pitié.

 

- C'est juste ; hé bien ! ôtons nos bas.

 

Résolument nous défîmes nos chaussures.

 

Ma sœur, la première, mit dans l'herbe son pied mignon, fit deux pas, poussa un cri et s'arrêta consternée. Une ortie venait d'effleurer au passage sa peau plus fine, plus délicate qu'une feuille de rose où déjà se montraient de cuisantes boursouflures rouges et blanches.

 

Déconcertés par le résultat de cette première épreuve de la misère, nous reprîmes tristement nos souliers.

 

- Nous les quitterons, fit ma sœur, d'un ton piteux, quand nous aurons l'habitude de marcher les pieds nus.

 

- Et puis, ajoutai-je, tous les pauvres ne vont pas nu-pieds ; ils ont des sabots avec de la paille dedans, sans compter qu'on leur donne pour s'amuser une bête ou une musique. Il faudra bien qu'on nous donne aussi l'une ou l'autre. Aujourd'hui d'ailleurs nous n'avons pas besoin de mendier puisque nous avons du pain.

 

- Et une pomme !

 

- C'est vrai. Penses-tu qu'il soit l'heure de dîner ? J'ai faim.

 

- Moi aussi j'ai faim comme les pauvres ; dînons.

 

Nous attaquâmes à belles dents le pain d'abord, puis tour à tour nous mordîmes au fruit vert dont l'âcreté eût exaspéré des mâchoires moins aguerries à ce genre d'exercice. Il n'en resta bientôt plus que le cœur. J'allais le jeter au loin, ma sœur m'arrêta : - Plantons les pépins, me dit-elle, ils pousseront et quelque jour nous aurons au moins des pommes pour manger avec notre pain.

 

L'idée me parut pleine de sagesse ; je l'adoptai avec enthousiasme. Bientôt ce fut tout un jardin que nous nous occupâmes à créer, formant des projets, souriant à l'avenir et parfaitement oublieux de notre infortune. Aussi accueillîmes-nous avec une satisfaction fort équivoque le messager chargé de nous apprendre que, pour cette fois encore, nous allions rentrer en grâce. – On nous avait espionnés à notre insu, et l'on avait compris que la menace journellement employée venait de perdre son prestige. L'exil et la pauvreté, n'éveillant plus chez nous qu'une agréable pensée de loisirs sans bornes, on dut lui opposer l'inquiétante et mystérieuse perspective d'un travail régulier, loin de la chambre maternelle et sous le contrôle d'un instituteur primaire auquel ma jeune imagination effarouchée prêtait les plus sévères aspects.

 

Que de fois, depuis, ne m'a-t-on pas fait envisager le côté rebutant de certaines situations de la vie auxquelles je ne pouvais me soustraire ! Aussi les abordais-je avec une défiance qui m'en exagérait les difficultés et les ennuis. Il est probable que si l'on m'avait montré les avantages que je pouvais tirer de l'étude pour mon agrément, je me fusse rendu à l'école comme à une fête, et si la déception était venue, c'eût été du moins sans le prélude des répugnances anticipées.

 

 

IV

 

L'incident du vase offrait un spécieux prétexte à l'immédiate exécution d'un projet déjà mûri, et que les rigueurs de l'hiver avaient seules ajourné. Mon père était en voyage. Un domestique fut chargé de me conduire à la redoutable école. Il était porteur d'une lettre où la sollicitude maternelle s'efforçait d'appeler l'intérêt du magister sur l'enfant qui allait lui être confié chaque jour durant six heures. Ma mère en m'embrassant m'avait fait promettre de bien travailler, d'être docile et sage. Je m'étais séparé d'elle, et de ma sœur surtout, le cœur gros ; mais une fois en route, je me sentis réconforté en songeant que désormais j'allais apprendre à devenir savant et pouvoir dire à mon tour avec importance comme tant d'autres : - Moi aussi, je vais à l'école !

 

Sous l'influence de cette pensée, je m'étonnais même de voir certains débitants, au seuil de leur porte, bayer aux corneilles, sans paraître comprendre ce qu'il y avait de grave et de solennel dans l'évènement qui me concernait.

 

- Bonjour, Didier, se bornaient à me dire au passage quelques personnes en relations avec ma famille, et cette indifférence me surprit encore davantage. – Hé, Didier ! viens-tu avec nous cueillir de bouquets de lait (1) ? me criaient aussi mes compagnons ordinaires de promenade en train de gagner les champs, conduits par une servante qui, le panier accoutumé au bras, tricotait en marchand ; et cet appel amical me révélait l'inanité de ma résolution. En longs soupirs s'épanchaient mes défaillances, tandis que des courants nerveux m'effleuraient les mâchoires. J'ignore si ce genre de sensation est particulier à ma nature, mais je sais qu'il accompagne assidûment mes préoccupations inquiètes.

 

Les horloges de la ville sonnaient dix heures et leur voix s'évanouissait dans l'espace avec les fumées que lutinait une légère brise. La journée s'ouvrait remplie de soleil, de couleurs, de parfums, de murmures, de chansons, de gaîtés à tire d'ailes. – Ah ! fraîches et souriantes matinées du printemps et de la vie ! radieux avrils d'autrefois ! Avec quelle ivresse du cœur et des yeux je vous reconnais quand vous traversez ma rêverie tout pleins d'images enchanteresses ! – Ce jour-là et peut-être en vue d'une réclusion imminente, j'éprouvais un singulier charme à puiser à pleins regards autour de moi, à imprégner pour ainsi dire mes esprits, de l'éclat, des émanations, des mouvements et des bruits de la vie au grand air. Mon attention, distraite jusqu'alors, s'arrêtait avec un intérêt étrange sur mille détails, mille riens charmants, fixés à jamais dans mon souvenir. – Le soleil faisait miroiter les toits humides encore d'une rosée matinale, il allumait les tessons de bouteille fichés sur la crête des murs, il frappait les vitres d'une croisée voisine qui s'ouvrit avec un éclair et d'où sortit à mi-corps, rouge comme une pivoine, front ébouriffé, refrain joyeux aux lèvres, une servante explorant la rue. Cette rue deux fois brisée dans son parcours, montait vers l'extrémité nord de la ville entre des maisons inégales et irrégulières : la plus haute n'avait pas deux étages ; la plupart étaient de véritables masures aux toits rompus, rapiécés, aux ardoises encadrées de chaux et envahies par une sorte de rouille végétale. Les murs des vergers ça et là séparaient ces demeures. L'un d'eux, pittoresque dans sa vétusté, m'intéressait surtout, parce qu'il ouvrait ses flancs décharnés aux nids d'oiseaux. La mousse fine et noire des lieux humides veloutait les restes de son crépi ; les brindilles rampantes du lierre enlaçaient de mailles inégales ses pierres disjointes où s'étalaient aussi des joubarbes au disque vert lamé d'argent par les limaces, et sans soucis de la verroterie farouche hérissée sur son faite, les ravenelles, entr'autres propriétaires, s'y implantaient, les poiriers y appuyaient les bras chargés de bouquets qu'ils semblaient offrir aux passants.

 

Leste, clair et jaseur au milieu du pavé glissait le ruisseau, oubliant çà et là des houppes d'écume, faisant ondoyer, au creux de sont lit, une blancheur nacrée, celle d'une coquille d'huître ou d'un débris de porcelaine. Devant moi des moineaux imprudents, affairés, s'ébattaient, piaillaient, s'égosillaient, s'envolaient, un brin de paille au bec, guettés par les chats qui, rencognés et arrondis, clignaient sournoisement les yeux pour simuler une somnolence propice à leurs sinistres desseins. – Je longeais des maisons si basses que la porte d'entrée touchait presque au rebord du toit. Par cette ouverture béante j'entrevoyais vaguement, au fond de l'unique pièce, le mobilier d'une humble famille d'artisans. Des bouffées de vapeur suspecte en sortaient parfois et passaient tièdes dans l'air frais du dehors. Ou bien c'étaient des émanations balsamiques, amères, nourrissantes, selon que le figuier, le sapin ou le genêt alimentaient le foyer où glapissait une friture, où mijotait un ragoût, une soupe aux choux ou à l'oignon. J'entendais, à l'intérieur, cliqueter la navette d'un tisserand, ronfler le rouet d'une fileuse, tandis qu'assises au seuil, des femmes, pinçant la chevelure blonde de leur quenouille, faisaient pivoter un fuseau, sans négliger pour cela d'échanger des commérages avec une voisine à travers la rue.

 

Traînant les pieds, je suivais mon conducteur qui, du reste, apportait à sa mission un zèle tempéré. De temps à autre, il s'arrêtait pour engager un colloque avec un passant. Machinalement alors j'occupais ces répits à écrémer du pied la mousse blanche amassée à l'angle du ruisseau, puis une distraction nouvelle s'emparant de mon regard, je me prenais à envier la bienheureuse insouciance d'un garçon de mon âge qui descendait la rue. Des éclats d'ardoise entre les doigts, il battait une marche et l'accompagnait d'un fredon bruyant arraché au fragment de joubarbe étalé sur sa langue. Parfois il s'arrêtait pour faire pirouetter le tourniquet d'un contre-vent, puis il s'éloignait scandant de la tête la batterie sur laquelle il réglait son pas. Mais ce qui plus particulièrement absorba mon attention le matin de ce jour mémorable, ce fut une sorte d'idiot à la chevelure rouge, au visage aussi criblé de taches fauves que les œufs d'un pinson. Il suspendait sous la gouttière de son toit, la cage d'un geai mélancolique ou plutôt abruti par le motif musical dont il lui sifflait l'air, dont il lui chantait sans relâche – j'ai pu m'en assurer depuis – une phrase mimologique du langage des geais qui, pour être traduite, attend encore un Appolonius de Tyanes. – Ce n'est pas sans motif, vous le verrez plus tard, que je considère ici ce détail. – Pauvre oiseau ! le col rentré dans le corps comme celui d'une lorgnette, la plume ébouriffée, l'œil demi-clos, il écoutait avec résignation son implacable instituteur. Mon sort menaçant d'avoir avec le sien certaines analogies, nous échangeâmes d'instinct un regard tristement sympathique et je continuai mon chemin.

 

Ce fut ainsi que rêveur et la pensée complètement revenue au regret du soleil, des nids, des ruisseaux, des vertes prairies émaillées de fleurettes printanières, je touchai au seuil de l'école mutuelle.

 

 

V

 

 

Les écoles primaires – car il y en avait eux, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles – prenaient leurs coudées franches dans un vaste édifice qui, depuis un siècle, a traversé des fortunes diverses. C'était d'abord une communauté d'Ursulines. La révolution de 89 balaya, comme des feuilles d'automne, le chaste et craintif personnel de la sainte maison, et fort irrévérencieusement y installa une caserne. Jusqu'à la fin du Consulat, tambours et fanfares résonnèrent dans les galeries, la crosse retentissante des fusils brisa les dalles du cloître, les refrains gaillards du bivouac effarouchèrent les échos sacrés tapis au fond des corridors. L'Empire vint mettre un terme à ces tapages guerriers. Il fit de la caserne un hôpital et bientôt après une prison de guerre. Mais avec la paix vint la restauration qui, rapatriant de tristes hôtes, livra au silence et à la solitude l'édifice profané. – Des écoles mutuelles y furent alors établies. Elles y fonctionnaient depuis dix années environ, quand une décision ministérielle rendit le bâtiment à son office de caserne et força les classes à émigrer vers un autre local. – Cette nouvelle occupation militaire dura peu. Le régiment une fois encore, emportant son matériel, s'en alla tenir garnison ailleurs, et le vieux couvent, resté depuis sous la garde d'un concierge, est devenu un véritable repère d'oiseaux. – Les martinets aux cris aigus filent sans cesse le long des galeries ; les hirondelles maçonnent leurs nids à l'angle des fenêtres, les chats-huants, les hiboux, les chauve-souris, toute la sinistre famille des nyctalopes, nichée aux réduits obscurs des combles, prend ses ébats nocturnes dans les vastes salles désertes qui retentissent de sifflements et de cris lugubres. – Une fois, chaque année, pourtant, le Comice agricole y tient ses assises. La grande porte, en cette occasion, s'ouvre au public, et j'imagine que les vieux échos des jours confits en litanies melliflues doivent tressaillir d'aise, s'ils écoutent les louanges que, à propos de bottes… d'asperges et autres produits des jardins et des champs, certains messieurs, vêtus de noir et cravatés de blanc, échangent, sinon de la meilleure foi, au moins de la plus solennelle façon, avec un fonctionnaire argenté.

 

Voici quel était sous la Restauration, quel est encore aujourd'hui l'ensemble de cet édifice bâti au commencement du siècle passé. – Il se compose d'un corps de bâtiment à deux étages, flanqué de pavillons carrés que prolongent à angle droit deux ailes en retour de dimensions égales. La façade regarde le levant. Elle se dresse sur une longue terrasse où conduisent des degrés latéraux. En contre–bas de la terrasse, s'étend une pelouse vaste et profonde qu'ombragent quatre rangées d'ormes d'une élégante et altière venue. Les trois faces intérieures de l'édifice descendent sur les arceaux d'un cloître ouvert au couchant. – Dans ma jeunesse, les communs offraient un lamentable aspect. Une buanderie s'écroulait près d'un lavoir qui laissait fuir son eau. Les cuisines, les écuries, les étables avaient vu leurs toits effondrés, leurs fenêtres brisées, leurs portes arrachées par les bourrasques ; aussi la ronce et les orties qui, familièrement s'y introduisaient déjà, doivent y croître encore en paix, si la dernière occupation militaire n'a pas réparé les désordres d'une période d'incurie et d'abandon.

 

Un mur élevé renferme la construction avec ses dépendances. Deux portes cochères s'ouvrent au couchant de la clôture : l'une, affectée aux charrois et autres offices grossiers ; dans l'autre, qui est l'entrée principale, un simple guichet de service donne accès sur une première cour. – Le concierge préposé à cette entrée se nommait Clampin. Il avait sa loge au bout d'un rez-de-chaussée qui, joignant l'aile droite du bâtiment a mur d'enceinte, masquait l'intérieur du cloître. Un syndic des gens de mer habitait le même rez-de-chaussée et y tenait sa comptabilité. – Tels étaient, avec la famille de l'instituteur, modestement logée à une extrémité du cloître même, les seuls hôtes de l'ancien couvent.

 

 

 

VI

 

 

Je sentis mes jambes fléchir quand, mettant le pied dans la cour, j'entendis derrière moi retomber avec fracas le lourd battant du guichet, sous l'effort d'un poids coulissé. Pourtant la bonasse physionomie du portier me rassura. Il n'avait rien d'un geôlier. Avec sa chevelure jaune, sa face allongée, son expression béate, il tenait un peu du sacristain et beaucoup du Jocrisse. Mais ce qui d'emblée lui créa un titre à ma considération, ce fut une étrange difformité de sa main gauche. A la suite de je ne sais quel accident, une ankylose l'avait coudée au poignet comme un fer de houe. Cette main était pour les gamins de l'école un perpétuel sujet d'étonnement. Si Clampin l'avait tenue voilée, nous eussions volontiers payé pour voir un phénomène qui, dans notre opinion, montré en foire, l'eût infailliblement conduit à la fortune.

 

Nous traversâmes la cour. Au seuil du cloître une rumeur confuse déjà s'entendait. Nous fîmes encore quelques pas et mon conducteur ouvrit la porte d'une vaste salle pleine de lumière et de bruit : c'était la classe.

 

Toutes les fenêtres versaient le soleil à flots ; toutes les voix piaillaient, nasillaient, chantaient avec le plus irritant désaccord. Phrases dénuées de sens, syllabes, sentences, proverbes volaient, s'entrechoquaient dans l'air et, ce chœur enfantin semblait croître et s'apaiser par rafales.

 

Je fus, dès l'entrée, aveuglé par le grand jour, ahuri par l'assourdissante cacophonie, déconcerté par les regards braqués sur moi : aussi mon conducteur put-il remettre l'épître maternelle à son destinataire et se retirer sans que je m'en aperçusse.

 

Ayant pris connaissance du message qui, si j'en juge par les hochements de tête approbateurs et par les agréables sourires dont la lecture était accompagnée, devait contenir plus d'un grain d'encens à son adresse, M. Toupinel – c'était le nom de l'instituteur – me regarda par-dessus ses lunettes, parut satisfait de l'examen, me flatta amicalement la joue du revers des doigts, me fit monter sur l'estrade d'où son bureau dominait la classe, et l'interrogatoire commença. Mes nom, prénoms et âge furent enregistrés ; puis on me présenta les premières pages d'un syllabaire. – Assez fièrement alors, malgré mon extrême timidité, j'ouvris le livre par le milieu et déclarant que je savais lire "des mots" je m'appliquai à justifier mon dire. –Vint ensuite le tour de l'écriture. Ce fut, cette fois l'oreille basse que je reçu l'ardoise et le crayon nécessaires aux épreuves calligraphique. J'étais sur ce point d'une infériorité transcendante ; néanmoins j'aurais fait un peu mieux si M. Toupinel qui, penché sur moi pour suivre mon travail, m'envoyait par bouffées dans les cheveux son souffle tiède, n'avait ajouté encore à ma gêne et à mon tourment.

 

- Voyons, disait-il, allongez les doigts. Le bon Dieu vous a donné une main tout exprès pour que vous ne teniez pas votre crayon comme un chat avec sa griffe. – Bon ! voilà une L petite comme un nain et un T grand comme un géant. Cette lettre monte au grenier, cette autre descend à la cave.

 

Et à travers la décourageante critique, voltigeaient acharnées, comme autant de frelons à mes oreilles, des syllabes, des mots, des phrases qui contrariaient mon attention.

 

- Re, rou, ran, rin, ron, run, roi. – Qui casse les verres les paie. Ba, be, bi… - B, a, ba ; b, i, bi ; Ventre affamé n'a pas d'oreille ! – La petite vient en mangeant. – Je cite ce dernier proverbe parce que c'est généralement ainsi qu'on le prononçait, sans que pour mon compte j'y trouvasse à reprendre. Il offrait à ma pensée l'image d'une fillette s'approchant une tartine à la main et y mordant à bouche que veux tu. La chose me semblait des plus acceptables. – Malgré tout, je parvins à remplir les lignes gravées sur l'ardoise, mais j'étais rouge d'efforts et de confusion.

 

- Allons, allons, mon petit homme, ce n'est pas mal, non vraiment pas trop mal; je vais vous placer au troisième banc de l'écriture, fit M. Toupinel qui, à ma vive satisfaction, s'était redressé.

 

Cependant l'intérêt que l'instituteur avait pris à ma besogne paraissant avoir endormi sa vigilance, le leçon de lecture tout-à-l'heure si bruyante, s'étai fondue en bavardages intimes et discrets. C'est à peine si des accents grêles s'élevaient encore çà et à par manière d'acquit.

 

M. Toupinel tout à coup s'en aperçut.

 

- Dobasamarintintin ! s'écria-t-il d'une voix retentissante, en frappant l'une contre l'autre les paumes de ses mains qui résonnèrent comme des battoirs.

 

Je tressaillis et reculai, défiant, inquiet, comme du voisinage d'un fou. Mais le sens et l'action de l'étrange formule me furent révélés quand j'entendis éclater les voix avec une imposante vigueur d'ensemble. M. Toupinel en faisait un fréquent usage et j'ai pu reconnaître, depuis, combien elle était souveraine pour réveiller les somnolents, pour rappeler à l'ordre les distraits, pour terrifier les indociles. C'était le quos ego ! … de M. Toupinel. Il tombait sur nous du haut de l'estrade avec une sorte de prestige cabalistique, celui que devait avoir pour les anciens, le magique Abradacadabra ! Aussi n'ai-je pas cru devoir vous taire ce détail qui invariablement se présente à ma mémoire avec le souvenir de mon premier maître.

 

 

 

VII

 

 

Avez-vous jamais visité une école mutuelle ?

 

Si comme moi vous étiez né dans une petite ville de province, sous la Restauration, il serait puéril de vous faire une question pareille. Mais à Paris, où les précepteurs ne manquent pas, on peut recevoir, à domicile, une somme de connaissances élémentaires suffisante pour passer sans transition de la maison paternelle au lycée. N'ayant pour ma part jamais visité qu'une seule école, je ne sais si elles se ressemblent toutes et si les années ont modifié leur organisation. Ce doute m'est un prétexte pour vous renseigner sur celle où je fus conduit au mois de mai de l'an de grâce 182. .

 

Les classes, celle des garçons, et celle des filles dirigée par Mme Toupinel, étaient contiguës. Elles se tenaient dans l'aile droite du bâtiment et en occupaient en partie le rez-de-chaussée. Elles avaient deux entrées : l'une au nord sur le cloître, l'autre au midi. Celle-ci nous était exclusivement réservée. On s'y rendait par un couloir à ciel ouvert qui, ménagé entre le mur d'enceinte et une cloison en vieilles planches rassemblées au hasard, joignait la cour d'entrée au jardin particulier de l'instituteur. Après avoir traversé le jardin, coupé en deux par un clayonnage pour séparer les garçons des filles, on s'engageait dans une sorte de vestibule où M. Toupinel emmagasinait des engins de culture, des sacs de gaines, des gerbes de plantes séchées. Ce vestibule aboutissait à un corridor étroit qui le coupait à angles droits comme la barre supérieure d'un T. – Aux extrémités du corridor, deux portes apparaissaient se faisant vis-à-vis. Celle de gauche fermait un réduit obscur servant de prison ; l'autre s'ouvrait sur une vaste salle rectangulaire et voûtée, chapelle autrefois : c'était la classe. Elle conservait encore le cachet de son emploi primitif. La voûte, où quelques étoiles d'or pâlissaient dans un azur que le temps, le soleil et l'humidité avaient lacté par places, s'appuyait sur une corniche tangente au sommet des fenêtres demi-circulaires percées au midi. Les murailles étaient blanchies à la chaux. Une croix en bois noir se détachait sur celle du fond. On y lisait aussi cette légende en lettres capitales : Domine salvum fac regem, et sur chacune des autres parois les préceptes suivants : "Une place pour chaque chose.""Chaque chose à sa place.""Faites ce que vous faites."

 

Voisine de l'entrée, l'estrade où se trouvait le bureau de M. Toupinel était adossée à la muraille qui formait un des petits côtés du rectangle. On voyait sur le bureau, à portée de la main, une cloche à manche de bois et un sifflet d'argent en forme de cornue, pareil à ceux dont se servent à bord des vaisseaux de l'Etat les maîtres d'équipage. La cloche annonçait les changements d'exercices. Un coup de sifflet servait à réclamer le silence. C'était le prélude ordinaire d'une communication générale et presque toujours d'une réprimande. Ceux d'entre nous qui n'avaient pas la conscience irréprochable tressaillaient à son bruit aigu.

 

Plusieurs rangées de tableaux destinés les uns aux leçons de lecture, les autres à servir de modèle pour l'écriture, décoraient le pourtour des murailles, à la partie inférieure desquelles s'accrochaient aussi, régulièrement espacés, des demi-cercles de fer qu'une tige, retenue par un bout au sommet de l'arc et s'appuyant par l'autre sur le plancher, maintenait à hauteur de ceinture. Le moniteur, - on appelait ainsi un élève choisi parmi les plus intelligents – enfermé dans le cercle, indiquait avec une baguette sur un tableau, accroché au mur, des mots ou des phrases que le personnel, rangé à l'entour, lisait à haute voix. – C'est pendant la leçon de lecture que j'avais fait ma première entrée.

 

Le milieu de la salle était occupé par une série de tables étroites et parallèles fixées au plancher. A l'extrémité de chaque table s'élevait perpendiculairement une hampe mobile surmontée d'un écriteau. On appelait cet instrument le télégraphe. Le moniteur, placé auprès du télégraphe, devait le tourner au commandement de l'instituteur. Une face de l'écriteau signalait alors au personnel de la rangée d'avoir à se tenir les coudes au corps et les mains sur les genoux comme les statues égyptiennes, pendant l'inspection qu'on allait faire du travail de chacun. Au premier rang, près de l'estrade, les commençants écrivaient avec l'index sur du sable maintenu par des petits rebords en saillie le long de la table. Une plaque de bois munie d'une poignée s'emboîtait entre les saillies : on l'y promenait comme un rabot chaque fois qu'il était nécessaire d'étendre, d'aplanir, d'égaliser le sable. Les tables du milieu étaient consacrées à l'écriture sur l'ardoise ; enfin, les dernières, percées de trous où plongeaient des écritoires en étain, réunissaient les habiles. On tenait en haute estime ceux qui s'y asseyaient pour écrire à la plume.

 

Les trois tables d'écriture (service des archives de Landerneau. Photo G. Guéguen)

Détail de la table au sable.

Contre l'estrade, contre les supports des télégraphes, on voyait accrochées à des clous par des ficelles, des plaques de bois rondes, carrées, hexagonales, rectangulaires. Les unes, peintes en bleu et en vert avec des inscriptions élogieuses, miroitaient sous le vernis comme de la porcelaine ; les autres, plus modestement badigeonnées en blanc, portaient en lettres noires le nom des défauts habituels à l'enfance. On les suspendait au cou des écoliers pour les récompenser ou les flétrir selon leurs œuvres.

 

Au fond de la salle et faisant vis-à-vis au bureau, une porte à deux battants s'ouvrait sur la classe des filles. Pour peu qu'un intérêt y appelât à l'improviste M. Toupinel, il en laissait la porte entrebâillée. Bien des regards s'y dirigeaient alors, mais avec une extrême réserve, en dépit d'une curiosité que surexcitait la défense d'en franchir le seuil, renouvelée de temps à autre sous les plus sévères menaces. C'est que s'occuper des filles, s'y intéresser, participer à leurs jeux, constituait une grave atteinte, à certaines idées établies parmi nous, à l'instigation de M. Toupinel, je le soupçonne, si j'en juge par le patronage dont il favorisait la répression de ce genre de délit qui nous avait pour impitoyables justiciers. Voir, en pleine rue, gambader autour de soi, avec forces huées, quolibets et bourrades, une escorte d'écoliers qui ameutait le voisinage, n'était pas une médiocre avanie infligée au délinquant : aussi me gardai-je bien de l'encourir. Le seuil de nos voisines me fut sacré. Je ne saurais donc vous dire si la classe des filles différait de la nôtre.

 

Maintenant, que vous connaissez l'ensemble de l'édifice et cette partie de l'aile droite qui nous était plus particulièrement affectée, je vais vous parler du personnel qui, six heures durant chaque jour, y apportait le mouvement, le bruit, la vie enfin : de M. Toupinel d'abord, puis de l'essaim turbulent dont il s'efforçait de captiver l'attention, d'ouvrir l'esprit, de prévenir et de réprimer les écarts.

 

 

 

VIII

 

 

 

M. Toupinel ou plutôt le père Toupinel, comme nous disions aux heures d'irrévérence, marchait allègrement vers la soixantaine. Ancien officier, chevalier de la Légion d'honneur, père d'une nombreuse famille, il utilisait ses loisirs et arrondissait sa modeste pension de retraite, en dirigeant l'école mutuelle. Les notables de la ville l'avaient appelé à ce poste de confiance pour ses opinions bonapartistes et libérales. Singulier accouplement des mots ! Royaliste et libéral, on le pouvait dire sous Louis-Philippe : mais Bonapartiste et libéral ! Toujours est-il qu'après la chute de Napoléon, et pour faire pièce à ses successeurs, on le disait. Il faut croire que si les notables s'abusaient sur la valeur réelle des mots, c'était à bon escient et par pure taquinerie, car ils firent preuve d'un jugement fort droit en reconnaissant chez M. Toupinel des qualités moins illusoires et surtout moins étrangères à l'emploi qu'ils l'appelaient à remplir. On eût difficilement trouvé un plus digne homme.

 

M. Toupinel était de moyenne taille, maigre, nerveux, agile, sec comme du bois. La vie de bivouac dont à cette époque on ne songeait guère à mitiger les rigueurs, avait rouillé sa peau. Autour de son crâne dévasté, des cheveux floches presque blancs, qu'il ramenait de l'occiput vers les tempes, affolés au moindre souffle d'air, se rebellaient et s'éparpillaient en désordre. Ses yeux fatigués s'abritaient derrière des lunettes à monture d'argent. Les traits caractéristiques de son visage étaient un nez un peu long, pointu, légèrement arqué, mais horizontal à la base, et une bouche aux lèvres minces, aux coins baissés, presque toujours entr'ouverts. On en voyait sortir un petit bout de langue dès qu'il s'appliquait à un travail quelconque. Ce nez et cette bouche qui lui donnaient une physionomie d'oiseau haletant et légèrement agacé, mais pourtant d'oiseau débonnaire, auraient dérouté les observations de Lavater sur les nez pointus et les lèvres minces, car M. Toupinel était le plus inoffensif des mortels. Un foulard des Indes, jaune et rouge d'ordinaire, s'enroulait autour de son cou décharné sans dissimuler un faisceau de muscles et de nerfs que cerclait aux heures sérieuses un col d'uniforme noir à liseré blanc. Fidèle auxiliaire de sa dignité, ce col la rehaussait. Dès qu'il prenait la place du foulard, une sorte de crânerie accentuait le visage du vieux soldat ; sa casquette penchée ne repoussait plus qu'une oreille ; il tenait sa règle comme un sabre et s'il promenait autour de la classe, son pas accéléré semblait rythmé par une marche que battait son souvenir. M. Toupinel avait la passion du jardinage. La bêche ou le sarcloir en main, il oubliait de bouder la Restauration et, naïf comme un guerrier, songeant alors au Soldat laboureur, il se trouvait heureux. – Pour travailler la terre, il se chaussait avec des sabots, relevait aux chevilles son pantalon, et aux poignets des manches, où, piquées dans la doublure, s'alignaient en couches des épingles déformées de toutes les dimensions, recueillies à l'aventure. Scrupuleux observateur des préceptes de l'ordre inscrits sur les murs de la classe, il avait, on le voit, une place pour chaque chose et mettait chaque chose à sa place.

 

Nous ne connaissions à M. Toupinel qu'un travers. Il s'imaginait sans doute que l'intelligence s'ouvre comme une porte en tirant sur quelque chose : aussi ne se faisait-il pas faute de nous tirer les oreilles. Nos mères ne lui connaissaient qu'un défaut : il fumait !

 

Ceci pourra sembler étrange à la génération actuelle ; mais avant 1830, le cigare en province compromettait un citadin, la pipe le déconsidérait, la chique le ravalait. La tabatière seule jouissait de larges franchises. Or, comme M. Toupinel abusait de la nicotiane au moins sous deux espèces, nous pûmes de bonne heure nous former une opinion sur le mode le plus convenable d'en user, et cette opinion fut tout avantageuse à la pipe. Bonne et honnête pipe d'écume à la calotte d'argent, aux flancs rebondis, au fourneau ventru et chaudement ambré à la base comme un poussah qui aurait pris un bain de siège dans le jus de réglisse ! Elle restait discrètement couchée sur une étagère du vestibule, parmi les piquets, les sécateurs, les cordeaux et jamais on ne la vit entrer en classe ; tandis que la tabatière, inséparable de M. Toupinel, nous donnait mille et une impatiences. Tantôt la pinçant par le milieu entre le pouce et le médius de la main gauche, il lui imprimait avec la main droite un vif mouvement de rotation ; tantôt il tambourinait sur le calendrier qui ornait sa couverture ; invariablement il la frictionnait, la caressait, la lustrait sous sa manche avant de l'ouvrir, et même invisible dans la basque d'une lévite bleu de roi, mise en branle sitôt qu'il marchait, l'éternelle tabatière se révélait encore toquant avec un bruit sec l'angle des tables rencontrées au passage. M. Toupinel avait pour son râpé des attentions exquises, des raffineries de sybarite. Il le vannait ou l'humectait pour en corriger l'humidité ou la sécheresse ; il le parfumait en y insérant une fève de Tonka, un brin d'héliotrope ou des feuilles de rose, et s'en bourrait incongrûment les narines. Ainsi pendant qu'il corrigeait nos devoirs d'écriture, suivait-on avec un intérêt tout particulier, dans ses caprices, la gouttelette filtrée par sa muqueuse nasale. On la voyait naître, grandir, contourner brusquement la commissure d'une narine, hésiter encore puis glisser à l'improviste jusqu'aux lèvres, et c'était parmi nous une jubilation véritable ; mais parfois aussi, apparaissant a bout du nez, elle s'allongeait, oscillait en topaze liquide et, à notre grand ennui, elle s'aplatissait étoilée sur la page. M. Toupinel alors, sans nul embarras, sortait de sa poche un vaste mouchoir à carreaux bleus et rouges, se mouchait avec fracas, épongeait la goutte inopportune qui laissait sur le papier une gaufrure fauve où bavait l'encre fraîche ; puis, méthodique en tout, il repliait son mouchoir, le roulait en fuseau et le réintégrait par la pointe dans la poche de derrière qui lui était affectée.

 

Bien que la fantaisie soit absolument étrangère au portrait que vous venez de lire, et pour ce motif surtout, j'éprouve certains scrupules à mettre ainsi en relief les manies d'un excellent homme qui consacrait à l'essaim d'étourneaux indisciplinés, dont je faisais partie, les derniers jours d'une vie rompue à l'obéissance passive.

 

 

IX

 

Toutes les classes de la société fournissaient leur contingent à l'école mutuelle. L'aristocratie, la roture, le prolétariat de la ville y étaient représentés presque en parties égales, sans que les relations entre les écoliers aient sensiblement accusé ces différences de niveau social. Les principes d'égalité, de fraternité, recevaient parmi nous de constantes applications. Avec un sentiment très-vif de la justice, nous tenions en parfaite estime les meilleurs sujets, tandis que notre circonspection vis-à-vis des dominateurs de par la force avait ses limites. La ligue de nos révoltes finissait par avoir raison de touts les tyrannies. "Deux mauvais chiens en valent un bon ! " disions-nous, en nous mettant deux ou trois pour assaillir un oppresseur. Mais les scènes de pugilat étaient assez rares. On vivait le plus souvent en bon accord. On se tutoyait, on participait aux mêmes jeux, aux mêmes incartades ; on partageait fraternellement une friandise. Un coup de dent la divisait au besoin, et pour peu qu'un délicat parut hésiter devant le sans-gêne du procédé, il s'attirait cette apostrophe qui nous semblait péremptoire : "Crois-tu donc que j'aie la gale ? "

 

Cependant s'il s'agissait de mâcher en commun, pour le rendre moins rétractile, ce morceau de caoutchouc où l'on renferme l'air qui sous la compression jaillit d'une ampoule pétillante, plusieurs s'abstenaient sans qu'on y trouvât à redire. Il est vrai que cette circonstance d'un travail qu'on se passait de bouche en bouche n'était point en jeu dans l'abstention. Elle se fondait sur une tradition fort répandue chez les écoliers, tradition qui assigne à la gomme élastique une provenance absolument étrangère au règne végétal.

 

Je dois aussi confesser que les pires gamins n'étaient pas toujours ceux que nos mères prenaient sur la rue, souvent à notre requête, qu'elles habillaient de nos vieux habits et dont elles payaient les mois d'école.

 

Des costumes bizarres, à faire la joie d'un caricaturiste, accusaient surtout dans ce turbulent personnel, l'inégalité des conditions. Il faudrait fouiller l'œuvre de Charlet pour trouver aujourd'hui cet assemblage d'accoutrements burlesques, hétéroclites, que nous acceptions alors de la meilleure foi du monde. – C'étaient des pantalons de toutes les formes, de toutes les couleurs, trop courts, trop longs, trop larges, trop étroits ; les uns hissés jusqu'à la nuque par une bretelle, les autres boutonnés sous les bras, autour d'un corps de veste et fendus par derrière avec des hiatus qui laissaient voir la chemise. Ceux des paysans que retenaient au milieu du ventre un large bouton ou plus communément une cheville de bois, bridaient aux hanches, ne pouvaient joindre le gilet et laissaient déborder le linge à la ceinture. Nombre d'habits bâillaient au coude, ou si par fortune une ménagère industrieuse y avait apporté des pièces, c'était sans le moindre souci de les assortir à l'étoffe principale. Les cols de chemise, en toile forte, se dressaient, cuirassant l'occiput de l'une à l'autre oreille, ou rabattus, s'étendaient largement sur le dos, de l'une à l'autre épaule, comme ceux des matelots de l'Etat. Parmi les coiffures, les casquettes de loutre pelée, les chapeaux vernis avec des cassures raccommodées au fil blanc, les bonnets phrygiens en laine brune des campagnards et le serre-tête à trois pièces du premier âge, tenaient sérieusement leur comique emploi. Bien des pieds étaient chaussés de sabots, et l'unique paire de bottes que nous vîmes paraître avec des fers au talon, une mode d'alors, fit un héro de son propriétaire, bien que sa déformation et ses cicatrices montrassent à travers quelles vicissitudes l'avaient promenée ses précédents possesseurs. – Un peu d'ordre dans la tenue, du linge blanc, un coup de peigne distinguaient ceux d'entre nous qui appartenaient à la classe aisée.

 

 

 

X

 

 

A cette époque la poésie de Lamartine et de Hugo n'avait pas encore inoculé aux mères de province cette sensiblerie qui, depuis, a présidé au système d'éducation dont les cocodès et les crevés du second Empire nous offrent les intéressants résultats. Elles nous aimaient sérieusement, nous entouraient d'une consciencieuse sollicitude et ne se préoccupaient guère d'étaler en public des sentiments aussi naturels. Plus réservées que d'autres ne le sont aujourd'hui, elles épargnaient le récit saugrenu de nos faits et gestes à l'auditeur, ou même à l'auditoire qui, en dépit des bienséances, accuse par une contraction des narines les bâillements étouffés de son impatience et de son ennui. Elles ne s'associaient qu'à bon escient à nos griefs et à nos enthousiasmes. Si nous leur revenions le front meurtri, l'œil orné du spectre solaire, elles examinaient avec soin les traces du horion, ne s'en exagéraient pas l'importance, y appliquaient, souvent pour la forme, emplâtre ou compresse, deux gros baisers signaient notre exéat et tout était dit. Pour qu'elles provoquassent une enquête, il fallait que l'affaire fût grave. Avec un peu moins de sagesse, elles eussent renouvelé dans notre cité paisible les querelles intestines de Vérone et conduit le brave Toupinel à l'hôpital des fous.

 

Un sarrau, qu'on changeait dès qu'il était besoin, nous laissait, durant nos jeux, une entière liberté d'allures. Les habits neufs que, suivant un usage établi, nous recevions à Pâques, étaient réservés pour les jours de fête. Nous ne connaissions pas ces costumes de fantaisie, ces sortes de travestissements coûteux au choix desquels rivalisent de nos jours les amours-propres maternels. – Ne sont-ce point, en effet, ces vaniteuses recherches, ces tendresses affectées, ce besoin d'exagérer l'importance de l'enfant et de le mettre en scène à tout propos, qui d'abord en font un petit comédien insupportable. L'idolâtrie dont il se voit l'objet le rend capricieux, volontaire, opiniâtre, et la satisfaction donnée à ses perpétuelles exigences développe en lui une personnalité qui, s'affirmant avec l'âge, devient un égoïsme féroce et réfléchi. L'heure néfaste sonne alors où la mère, victime la première du despote qu'elle a formé, expie sous son joug impitoyable ses affections de parade, ses imprudentes faiblesses et ses coupables complaisances.

 

 

XI

 

J'imagine que le détail des exercices élémentaires auxquels nous étions invariablement assujettis aux mêmes heures, vous offrirait un intérêt médiocre ; aussi me bornerais-je à vous rappeler que, à mon arrivée, j'avais été placé à la troisième table de l'écriture sur l'ardoise.

 

XII

 

 

Quand, le cœur inquiet et oppressé, je pris pour la première fois le chemin de l'école, je ne me doutais pas assurément que j'y passerais, un moins plus tard, leste, joyeux et impatient. L'amour du travail comptait pour bien peu dans cet élan. Il avait pour véritable mobile le désir de participer aux différents jeux et gamineries organisés avant et après la classe. Et puis je me rendais seul à l'école et j'en revenais de même. C'étaient mes premières heures de liberté. Jusqu'alors j'avais traîné à ma suite un Argus en cotillon, ce qui, depuis longtemps déjà, taquinait fort ma petite vanité. J'étais donc libre ainsi que la plupart de mes camarades. – Bonté divine ! Nous faisions de cette liberté un bel usage. Les singes sont les plus spirituels des animaux malfaisants, a dit Edmond About, qui se connaît aux choses de l'esprit. Ils ont, en effet, l'instinct des méfaits burlesques, tandis que les gamins font le mal sans qu'il y ai pour eux, comme pour les sots, des hasards spirituels.

 

Notre bande était éminemment dévastatrice. Un an après l'installation de l'école on avait dû nous interdire le cloître et construire à la hâte ce couloir qui, je l'ai dit, menait directement de la cour d'entrée à la classe. Mais quand cette mesure fut prise, nombre de fenêtres déjà se trouvaient trouées par des projectiles, comme les toiles d'araignée après la pluie, et l'on en voyait d'autres dont nous avions déchaussé les vitraux pour garnir nos flèches avec le plomb mou qui les sertissait. Le plâtre des murailles, gondolé par l'humidité, avait sous le choc de nos poings ou de nos pieds, laissé choir de larges plaques et toute surface blanche était illustrée d'un croquis au charbon ou à la sanguine.

 

C'était aussi avant la classe qu'on troquait les menus objets ayant cours sur le marché et dont, en cette prévision, plus d'un se bourrait les poches avant de quitter sa demeure. – Si jamais il vous arrive d'inventorier une poche d'écolier, vous en verrez, comme du cerveau d'un fou, sortir des choses incohérentes et bizarres. – Les trocs révélaient chez quelques-uns des instincts commerciaux et rapaces d'une effrayante précocité. Ils étaient pour d'autres une occasion de perdre leurs premières plumes et de commencer ainsi le rôle de pigeon auquel ils semblaient prédestinés.

 

Si la flétrissure que le bon Lafontaine imprime au jeune âge dans un hémistiche célèbre tendait à s'effacer, les gamins d'une école mutuelle, réunis en groupes, se chargeraient de lui donner une consécration nouvelle. Ils sont en effet bien véritablement sans pitié. Il faut les voir harceler un homme ivre ou quelque malheureuse idiote, les poursuivre de huées, les couvrir de boue et souvent les faire choir sans souci du pavé. Il faut les voir, l'esprit en éveil, combinant des niches perfides, tendant des traquenards, caressant des animaux que, pour se distraire, ils lapident le moment d'après. Aussi ces jours passés, à en juger par l'empressement curieux qu'une bande d'enfants mettait à suivre jusqu'à le rivière voisine un valet chargé d'y jeter une portée de jeunes chats, il m'a paru qu'on pouvait, sans trop d'exagération, supposer que, s'ils donnent leur sou à l'œuvre de la Sainte enfance, ces charitables marmots le donneraient également pour voir noyer les petits Chinois dans le fleuve jaune. – Les dévouements généreux ne rehaussent pas fréquemment le caractère de leurs relations. Il est rare qu'un méfait assez grave pour faire punir un camarade ne trouve pas quelque délateur ; sauf ensuite à implorer la grâce de celui qu'on a trahi. Les écoliers se connaissent si bien qu'ils se gratifient d'une mutuelle suspicion. Une avance, un conseil, une attention délicate venant de l'un d'entre eux les étonnent à tel point que d'emblée ils y flairent un piège. S'ils sont réunis, une friandise n'est pas offerte à un nouvel arrivant sans qu'il l'explore sous toutes les faces des yeux et des narines, et, cette investigation ne lui suffisant pas, il promène sur son entourage un regard scrutateur et l'adjure de déclarer si la libéralité dont on le favorise cache ou non une perfidie. – Sans décliner toute participation aux gamineries dont les environs de l'école étaient journellement le théâtre, je devais – il faut aussi le dire – à l'éducation de la famille et peut-être à quelque surveillance, une retenue que plusieurs parmi nous, livrés au hasard du pavé, ne pouvaient guère attendre que de l'intuition. Pourquoi d'ailleurs ferais-je à mon sujet de niaise réserves ? L'effronterie, sous ses formes même les moins sérieuses, a toujours été antipathique à ma nature : aussi évitais-je les jeux bruyants dès qu'ils se produisent sur la voie publique et, s'il arrivait qu'à l'étourdie je m'y fusse engagé, j'en éprouvais bientôt une telle gêne que pour m'y soustraire j'avais toujours d'ingénieux subterfuges.

 

 

XIII

 

 

Sur bien des rues de province croît une herbe qui, on l'assure, laisse tomber ses graines dans l'esprit. J'aimerais m'élever contre cette impertinente assertion ; mais ne pouvant être à la fois juge et partie dans une cause qui m'intéresse, je me borne à constater la présence de l'herbe entre les pavés de certaines rues. C'est dire qu'elles sont peu fréquentées? Tout au plus, en effet, de temps à autre, y peut-on signaler une charrette maraîchère, traînée par des chevaux qui, clopin clopant, s'en vont à peine réveillés par la sonnette suspendue à leur cou. Nombre de maisons même doivent tomber sans que leurs fenêtres jamais se soient ouvertes sur le passage d'une voiture de maître. Les enfants peuvent donc, sans inconvénients pour la circulation, s'y livrer à leurs ébats.- La rue qui longeait le couvent commençait presque la campagne et n'était point pavée, ce qui permettait d'y cultiver différents jeux suivant les saisons. L'un d'eux fort primitif et que vous ne connaissez pas, j'imagine, souvent reparaissait et toujours avec une nouvelle faveur. Il consistait à pétrir, à modeler en forme de lampion une pelote de terre glaise dont on plaquait ensuite violemment le côté concave contre une dalle. L'air comprimé sous le choc faisait éclater dans une explosion la mince paroi supérieure, d'où résultait, pour peu qu'on se livrât en nombre à cet exercice, une véritable fusillade renouvelée avec une ardeur telle que la brusque apparition de M. Toupinel, à l'heure de la classe, pouvait seule y mettre un terme.

 

Le succès de cet aimable passe-temps était néanmoins balancé par une autre invention plus féconde en péripéties. Nous opposions une digue au ruisseau qui partageait la rue et courait vers le port. Sur l'eau élargie et tranquille, on disposait en ligne un certain nombre de chaussures, puis on renversait le frêle barrage. Dans un hourra, l'éclusée emportait alors les flotteurs. Cahotés, heurtés, tournoyants, ils s'en allaient escortés par une bande de gamins bruyants qui sautaient à cloche-pied et qui, aux divers incidents de ces régates fantaisistes, remplissant l'air de clameurs, attirait à le fenêtre les bourgeoises en émoi. Celui dont le soulier touchait le premier au but désigné, gagnait en enjeu convenu d'avance entre les concurrents. – Un de nos camarades, que nous avions surnommé l'Homme à cause de sa naissante présomption, cultivait le susdit amusement avec un entrain passionné. – Je le vois encore dans sa manœuvre, affairé, nerveux, la face allumée, se préoccupant peu de marcher sur ses bas, tout entier aux évolutions capricieuses de l'esquif où il a mis ses espérances ; je le vois le suivre dans ses soubresauts, trépigner impatient si l'objet tournoie dans les remous, s'il hésite sur un bas-fond, s'il s'arrête indécis contre un obstacle ; battre des mains tout joyeux dès que, repris par le courant, il précipite son allure, puis mesurer d'un œil satisfait l'avance qu'il a déjà gagnée sur ses rivaux : vingt pas à peine le séparent du but ; sûr d'y arriver le premier, il jubile et déjà chante victoire ; hélas ! fortune ennemie ! il a compté sans l'idiot, cet éleveur de geais que je vous ai fait connaître dès mes premières pages. Riverain du ruisseau, lui aussi, dans je ne sais quel intérêt, vient d'établir une digue devant sa porte et le soulier qui s'est avancé en triomphateur au milieu de la retenue, s'y prélasse comme un navire à l'ancre. Sans souci de l'idiot penché sur son lac et peut-être absorbé dans la contemplation de ce ciel que lui promet l'Ecriture, l'Homme avec une résolution et une sûreté de coup-d'œil qui ne lui ont point failli – il l'a prouvé – aux heures critiques de sa carrière navale, envoie du pied le barrage importun à tous les diables : le flot s'élance et, talonné par l'escadre, le soulier bondit et passe à la barbe de l'idiot stupéfait. – Bientôt pourtant son œil atone s'allume ; il comprend, il a compris et l'instinct vengeur traversant sa pauvre cervelle atrophiée, il se lève, court à l'audacieux démolisseur et lui décoche au bas des reins un coup de pied d'élite. Courbé à demi, pour étudier dans ses caprices l'esquif qui porte sa fortune, l'Homme, sous la violente apostrophe, se redresse pareil à un arc dont on casse la corde, porte incontinent la main à l'endroit offensé, recule pour mieux fondre sur son brutal agresseur ; mais, circonspect, il se ravise, et se borne à lancer rageusement, en guise d'imprécation à l'ennemi, la bizarre mimologie dont celui-ci fait la leçon habituelle de son malheureux geai, puis détalant aussitôt il regagne sa demeure, sans se préoccuper du soulier qui, tanguant et roulant à vau-l'eau, chemine vers la rivière. – Si la riposte de mon camarade me sembla médiocre, - sans doute parce que je ne pouvais alors apprécier tout ce qu'elle recélait de prudence et de philosophie chrétienne, - la fin récente de l'aventure m'a laissé un enseignement : c'est combien la mémoire conserve avec opiniâtreté certaines impressions, n'importe comment elle les a prises. En effet, témoin il y a bien des années de cette petite scène, j'en gardais un vivant souvenir. Les acteurs avec leur physionomie, leur costume, le lieu de l'évènement, j'aurais pu tout crayonner, mais je supposais à tort que ma mémoire, par un singulier caprice, pouvait seule rester fidèle à des faits et gestes aussi puérils. En voici la preuve : - L'hiver passé, dans un salon officiel, je rencontrai ce même camarade d'enfance qui, pour n'avoir pas été jadis un paladin, n'en est pas moins devenu un officier de mérite. Il me confia qu'il allait adresser à un puissant personnage de la réunion une requête assez téméraire. En vain j'essayai de l'en dissuader. Rien ne fit, mon homme avait gardé le présomptueux aveuglement du premier âge. Je le vis entamer l'entretien et bientôt je compris que ses prétentions essuyaient un véritable échec. Quand il passa devant moi, déconcerté, en quittant l'homme d'Etat : - Eh bien ? lui dis-je. Il fit un haut-le-corps significatif, comme sous un choc désagréable, et, les dents serrées, il murmura les onomatopées de l'idiot dont en cette circonstance, l'application du moins ne me fut pas énigmatique. – C'était reconnaître et me révéler implicitement qu'une fois encore il venait de rompre la digue.

 

 

XIV

 

 

Les jeux interdits étaient, on le devine, ceux que nous recherchions avec le plus de zèle. Un serrurier chargé du service des boîtes d'artillerie pour la fête du roi et, à son défaut, le premier braconnier venu nous vendait de la poudre. Nous en chargions des canons d'os qui éclataient une fois sur deux, sans résultat trop fâcheux pour les artilleurs. Concluez-en que si le hasard ne prêtait point d'esprit à nos incartades, la providence avait pour elles des mansuétudes infinies.

 

Un jour, dans un sentier voisin de l'école, nous creusâmes un trou, nous y mîmes une poignée de poudre recouverte de terre et de cailloux ; une tige creuse où plongeait une bande d'amadou, établissait une communication avec l'intérieur : nous appelions cela une mine. Dès que l'amadou fut allumé, nous cherchâmes un refuge dans le boyau noir d'un aqueduc en réparation, et, cachés derrière les battants vermoulus d'une porte, nous attendions l'effet de notre machine, quand à travers les ais disjoints, nous vîmes paraître à l'entrée du sentier un promeneur absorbé dans la lecture d'une gazette. – Oh ! c'est mon père, dit une voix, - Prévenons-le, il va sauter. – Sacristi ! n'en faites rien, je serais rincé !

 

On se tu. Le lecteur confiant s'avançait au pas de procession. Parfois il s'arrêtait, lisant toujours. De notre place on ne pouvait apercevoir la légère fumée de la mèche. – Bah ! fit-on, le feu est éteint ! En ce moment des grains de poudre tombés sur le sol flambèrent avec une légère fumée blanche. Alors quelqu'un : - La mèche brûle encore, ma fois tant pis, je vais crier gare !

 

Une main prestement lui ferma la bouche. J'étais haletant. Le lecteur fit un pas : comme Empédocle il touchait au cratère. Il en fit deux, puis trois, laissant le danger derrière lui. – Un ouf ! de commun soulagement était à peine sorti de nos poitrines, que dans une explosion et dans un nuage, un jet de terre et de graviers sortit du sol et retomba en grêle sur le chapeau et le journal du promeneur. – Cri de détresse, bond, grimace, effarement, tout disparut dans le tourbillon. – "Où sont les gredins ? …" s'écria l'infortuné, pâle et l'œil égaré. Il n'acheva point. S'imaginant que des malfaiteurs apostés aux environs en voulaient à ses jours, notre brave bourgeois battit en retraite au plus vite et fort à propos, car en proie à une hilarité convulsive, nos hoquets nous eussent dénoncés au fond du réduit. – Quelques heurs plus tard on racontait que l'honorable M. de G***, adjoint au maire, venait d'échapper à une machine infernale. Le commissaire de police se rendit sur le théâtre de l'évènement. Inspection bientôt faite, il en revint haussant les épaules. Nonobstant, M. de G*** ne se fit pas faute de narrer depuis, ce qu'il nommait un attentat dont il accusait les libéraux. – Franklin dit qu'un secret ne saurait être gardé entre trois personnes que s'il y en a deux de mortes. Je sais un quatuor de gamins qui, tout le temps nécessaire, a garé le secret de cette équipée ; mais, y songeant maintes fois, j'ai frémi des conséquences qu'elle pouvait avoir. Nous ne pouvions, en effet, composant avec notre conscience, alléguer que nous savions la mine parfaitement inoffensive, puisque nous nous mettions à couvert de ses atteintes, et telle était pourtant note égoï ste insouciance que pour échapper à un châtiment douloureux, l'un de nous n'hésitait pas à courir le risque d'endommager l'imprudent auteur de ses jours.

 

 

 

XV

 

 

Nous avions aussi nos combats et nos chasses. – Dans les scènes de pugilat, on décrétait de félonie un coup porté autrement que avec les poings ; mais si deux camps opposés entraient en lutte, les mottes de terre, les cailloux, la boue du ruisseau pouvaient être utilisés. Nous connaissions néanmoins un mode de combat où figuraient des armes plus dignes. Elles se composaient de deux baguettes, l'une flexible, aiguisée par un bout, l'autre plus résistante. Les projectiles étaient des glands verts dont nous faisions d'avance une ample provision. On se séparait en deux bandes ; on piquait les glands à l'extrémité aiguë de la baguette élastique, qu'on fouettait ensuite avec vigueur contre la baguette rigide, horizontalement tenue. Chassés par la violence du choc, les glands volaient de l'un à l'autre camp et y cinglaient plus d'un visage. Cet ingénieux exercice se terminait presque toujours par des cris et des pleurs, mais la tutélaire providence à laquelle j'ai déjà rendu des actions de grâce nous préserva de tout sérieux accident ; il n'y eût jamais, que je sache, le moindre œil crevé.

 

La chasse au crapaud recrutait chaque fois un personnel zélé. – Les gamins ont toujours poursuivi d'une haine aussi féroce qu'aveugle l'inoffensif et infortuné batracien. Il courait sur son compte je ne sais quelle histoire de bave venimeuse et corrosive qu'il est accusé de cracher au visage de ses ennemis, et, chose plus terrible encore, il avait, disait-on, une pierre précieuse dans la tête. Il n'en fallait pas tant pour que notre bande crédule et poltronne le traitât en malfaiteur de la pire espèce et considérât sa destruction comme un acte légitime et méritoire.

 

C'est sous les décombres des communs, parmi les moellons, les pierres de taille, les vastes dalles éparses, ourlées de ronces et d'orties que d'ordinaire on rencontrait tapi le hideux animal. Les plus téméraires, unissant leurs bras et leurs efforts, soulevaient une dalle et la renversaient sens dessus-dessous, au milieu de l'anxiété générale. Alors apparaissait le plus souvent sur le terreau noir et humide un ver à demi rentré dans sa gaine de terre, ou bien des familles de perce-oreille ou de cloportes, stupéfaites de voir profaner les mystères de leur vie intime. Mais quelquefois aussi, comme Atlas soulagé de porter le monde, un crapaud brusquement découvert se gonflait, voûtait son dos tuberculeux, attachait sur nous de gros yeux saillants, glauques, éblouis. Une grêle furieuse de pierres l'assaillait aussitôt et le réprouvé, sans abri, sans défense, sans agilité pour fuir, sans voix pour se plaindre, se vautrait de ci, de là, jusqu'au moment où renversé, traînant ses yeux, vomissant ses entrailles, les pattes agitées de frémissements spasmodiques, il disparaissait, écharpé, sous un amas de cailloux.

 

L'intérêt de cette chasse parfois se rehaussait d'émotions sérieuses où le crapaud ne comptait plus. Dans les fréquents rapports que sa fortune adverse lui ménageait avec nous, son impuissance à se défendre s'était manifestée de telle sorte que bon nombre de sceptiques – il en est à tout âge – l'accusant d'avoir usurpé sa réputation, bravaient ses atteintes. Cependant leur jactance ne tenait pas devant la rencontre fortuite d'un autre animal immonde, que l'on se gardait bien de chercher et qui, lui aussi, hantait les décombres du parc. Cet animal joue un rôle actif dans nos superstitions populaires. Il est au lézard ce que le crapaud est à la grenouille. On le nomme le sourd. Ses attributs, si l'on en croit encore aujourd'hui les gens de la campagne, sont effrayants et surnaturels. Non seulement il vit dans l'eau et dans les flammes, mais son regard comme celui du fabuleux basilic, est fatal. Si parmi ses persécuteurs il avise et choisit une victime, il s'élance sur elle, s'y cramponne et y fait son trou ainsi qu'un fer rouge. Ce n'est pas tout : "Le sourd ôte le baptême", disent les paysans. Pourquoi et comment ? On ne l'a jamais su. Toujours est-il que, à ces différents titres, le sourd figure dans un dicton que les écoliers se répétaient avec une gravité inquiète : - "Si la taupe voyait, si le sourd entendait, si le bœuf connaissait sa force, nul ne pourrait vivre sur terre." – Cependant le sourd était pour la plupart d'entre nous une bête fantastique. On se pressait autour de ceux qui prétendaient an avoir rencontré un. Ils devenaient célèbres ; aussi se complaisaient-ils à faire de l'animal des descriptions extravagantes, toujours écoutées avec le même intérêt avide et plein de terreur. L'un d'eux produisit même en classe, je ne sais quelle gravure d'exorcisme, où le démon s'échappait de la bouche fumante du possédé sous la forme d'une salamandre. Il n'en fallut pas davantage pour que le théâtre de la chasse au crapaud fût réputé lieu maudit, et, en cette qualité, respecté comme si Satan lui-même s'en était constitué le gardien.

 

Longtemps encore le sourd aurait pour moi conservé son prestige d'épouvante, si m'amusant avec un camarade à trouer à coups de pierres le fin tapis de lenticules étalé sur une mare, nous n'eussions fait émerger de l'eau dormante une sorte de lézard noir, rayé de jaune, à la tête épisse, au dos rugueux, aux mouvements gauches et empesés.

 

- Dieu, la vilaine bête ! Si c'était un sourd ? m'écriai-je alarmé.

- Eh bien ! après ? fit mon compagnon qui, étranger au pays et ignorant de ses superstitions, ne comprenait rien à ma défiance.

- Dame ! prends garde, le sourd est, dit-on, un animal redoutable.

- Redoutable ! allons donc, ça n'a jamais fait de mal à personne ; c'est laid, c'est froid, c'est bête et voilà tout.

 

Ce disant, il atteignait avec une branche l'animal fort empêtré dans le limon et l'aidait à prendre pied. J'étais confondu de tant d'audace. Du bout de sa branche et sans la moindre crainte, mon camarade continuait à flatter, à frictionner, à renverser le malheureux amphibie qui, trouvant à peine la force de se mouvoir, nous paraissait bien l'être le plus inoffensif de la création.

 

Avec ses allures engourdies, sa peau vernie, tendue comme infiltrée, il semblait avoir déjà subi un commencement de préparation pour figurer sur les étagères d'un naturaliste.

 

- Qu'allons nous faire de ce lézard en caoutchouc ? dit mon mi, le soulevant de terre par la queue. Je reculai prudemment.

- Dame ! si tu m'assures que ce n'est pas traître.

Il haussa les épaules.

- Eh bien ! alors fiche-le à l'eau !

 

Chose dite, chose faite ; le sourd balancé comme un pendule s'en fut décrivant une parabole tomber en plein marécage, trop heureux sans doute d'en être quitte à ce prix.

 

Le chevalier de Gozon, rentrant à Rhodes, après sa rencontre avec le dragon, ne dut pas être plus triomphant que moi quand je revins à l'école. Comme d'autres, j'eus tout un jour de célébrité. Moi aussi j'avais vu le sourd ! Mais plus modeste que mes prédécesseurs, je dédaignai d'augmenter ma gloire en produisant une description fantaisiste de l'animal. Je contribuai même à ruiner sa réputation et je le regrette aujourd'hui, car dès que fut ébranlée la foi en ses ressources défensives, on le poursuivit avec le même acharnement que son compagnon d'infortune, le crapaud.

 

 

 

XVI

 

 

Etourdis, imprudents, poltrons ; telles étaient, je dois le reconnaître, les qualifications les moins injustement méritées par certains d'entre nous. Toutefois je veux pour l'une d'elles, la dernière, faire valoir quelques circonstances atténuantes. Cela vous étonnera sans doute, vous qui avez été élevé dans une capitale à l'esprit sceptique et impitoyable aux superstitions démodées. Vos y faites volontiers tourner un chapeau, parler des tables, vous y cultivez au besoin la somnambule ; mais la foi vous manque. Votre superstition, comme celle de Schiller dans ses plus émouvantes ballades, toujours laisse percer le bout d'oreille d'un railleur.

 

Au contraire, dès le berceau, le chant des nourrices et leurs histoires de pronostics, de pressentiments, qu'on nomme chez nous des intersignes – un mot que j'ai en vain cherché dans le dictionnaire – nous ont révélé tout le sinistre et bizarre personnel des cauchemars, où mêlés aux démons, aux farfadets, à la séquelle des êtres chimériques qui servent d'épouvantails aux enfants et aux simples, figurent avec des attributions parfaitement définies le sourd et le crapaud. – Nos veillées d'hiver à la campagne, et même à la ville autour de l'âtre des cuisines, quand notre turbulence nous faisait exiler du salon pour ne pas troubler le grave et silencieux whist, à deux sols la fiche, joué sous l'abat-jour vert, nous avaient initiés aux mœurs nocturnes des buguel-noz (1), des 2potret ar sabbat (2), des corriganet (3) et autres coryphées de la sorcellerie bretonne. – Un bruit de roues, la nuit, dans le chemin creux, le ver qui frappe à petits coups réguliers et intermittents le vieux bois où il chemine, la chouette au cri plaintif, étaient pour nous le char de la mort, le marteau de la mort, l'appel de la mort, tous funestes présages, et ces sombres billevesées se fixaient dans notre mémoire, bien autrement que "la science du bonhomme Richard" étalée sur les tableaux de lecture. Je comptais parmi ceux qu savaient assez bien lire pour ajouter au répertoire des superstitions locales, certaines aventures romanesques d'une saveur moins originale et plus et plus niaise. Ces brochures dont le colportage infeste la province, imprimées sur papier de rebut et ornées de gravures sur bois, sinistres dans leur forme primitive : le Spectre de feu ; le Château d'Albert ou le Squelette ambulant ; le Dragon rouge à l'usage des sorciers, et autres inepties du même genre, achetées par nos bonnes, finissaient par nous tomber entre les mains. Elles étaient lues, relues, racontées, commentées, surtout acceptées comme l'évangile. C'est vrai puisque c'est imprimé, disions nous, et ces lectures ouvraient un champ plus large à nos esprits avides d'émotions frissonnantes.

 

 

 

XVII

 

 

L'ancienne communauté avec ses cloîtres, ses galeries, ses vastes salles, ses combles silencieux et déserts où le portier pénétrait seul, de temps à autre, pour ouvrir les fenêtres au soleil, ne pouvait manquer de prêter son cadre aux plus folles inventions. Suivant des récits auxquels chacun de nous collaborait en quelque sorte sans y prendre garde, il s'y passait de lugubres choses. On y avait entendu des bruits étranges, des sons de cloches, des ferrailles entrechoquées, des sanglots et des hurlements. – A la mort du syndic des gens de mer, qui avait là son logis, certaine histoire dont l'inventeur demeura inconnu circula parmi nous. Pendant l'Angelus du soir, Clampin s'occupant à fermer les croisées des étages supérieurs, avait, assurait-on, vu passer dans les profondeurs ténébreuses d'un corridor, le défunt escorté d'une procession de nonnes. Tous portaient des cierges et psalmodiaient l'hymne des trépassés. Demi-fou de terreur, il avait descendu les escaliers quatre à quatre et s'était réfugié dans sa loge plus mort que vif. Naturellement nous avions interrogé le témoin supposé de la funèbre apparition, mais celui-ci, tout bête qu'il fût, jugeant du parti qu'il en pouvait tirer pour nous empêcher – crainte fort illusoire – d'aller commettre des dégâts dans les salles, se garda bien de la démentir.

 

Les poltrons assez généralement aiment à expérimenter les voluptés poignantes de l'effroi. Nous avions à cœur de visiter les salles. Aussi l'hiver, quand la classe finissait à la nuit tombante, plus d'un s'attardait pour accompagner Clampin dans sa ronde accoutumée à travers ces mystérieux étages où, pour un empire, nul de nous ne se fût aventuré seul. Néanmoins l'heure venue, l'allure fanfaronne avec laquelle nous emboîtions le pas derrière notre guide se modifiait à mesure que nous gravissions les escaliers de pierre. On avançait se touchant les codes. C'était à qui ne fermerait pas la marche. Un réduit obscur, la porte entrebâillée dune cellule nous étaient suspects, et le plus débonnaire des hiboux n'en serait pas sorti effarouché, sans effaroucher bien plus encore la vaillante escorte du portier qui se fût débandée avec des cris de détresse.

 

 

 

XVIII

 

 

Bien que ces expéditions n'offrissent jamais l'ombre d'un prétexte aux hâbleries, nous en revenions avec une gravité mystérieuse, une importance qui donnait à penser. Les grecs ne devaient pas quitter autrement l'antre de Trophonius. On n'osait pourtant risquer sur l'heure une des bourdes ordinaires, mais une couardise exceptionnelle développant toujours chez quelques-uns d'extrêmes délicatesses de perceptions, eux-là s'imaginaient avoir vu des formes, avoir entendu des bruits de l'autre monde. Communiquant leur fiction d'abord avec humilité, ils s'appliquaient à leurs compagnons d'aventures, des circonstances à demi-inventées, des indices inaperçus ; puis la bonne volonté aidant à la bonne foi, l'embryon mensonger, accueilli avec une complaisance encourageante, prenait corps, se produisait, s'affirmait enfin avec une telle audace que les plus loyaux, n'osant plus le démentir, en devenaient complices. C'est ainsi qu'ayant fait partie d'une visite sous les combles de l'édifice, je partageai au retour la croyance commune et demeurai persuadé "qu'on" avait vu au bout d'un bras noir, velu, démesuré, une main griffue sortir d'une cellule et une tête de mort apparaître au judas d'une porte.

 

 

 

XIX

 

 

Avec de pareilles aptitudes à nous forger des chimères, il était naturel que la solitude et les ténèbres fussent les plus redoutés parmi les moyens de répression qu'on apportait à nos incartades. – Je vous ai parlé d'une loge obscure qui, dans un coude du corridor d'entrée, faisait vis-à-vis à l'une des portes de la classe. C'était le lieu de méditation où l'on confinait ceux d'entre nous que ne réduisaient pas les punitions ordinaires. Elle mesurait à peine quatre enjambées. Dans la paroi du milieu s'ouvrait une niche profonde où l'on rangeait en batterie, pendant l'été, les tuyaux démontés d'un poële. – Que de fois j'ai occupé cette loge ! Debout, immobile, l'œil collé au trou d'un loquet absent, un peu élargi au couteau par les habitués du local, comme l'indiquait l'odeur du sapin frais haché, mon regard demeurait fixé sur la porte de la classe. Si elle s'ouvrait, une clarté soudaine, une flèche de lumière, m'éblouissait un instant pour me rendre encore l'obscurité plus intense, et je me sentais envahir par les plus absurdes terreurs. Les cylindres me semblaient autant de repères où devaient loger tout ce que je connaissais d'insectes et de reptiles malfaisants. Qu'une souris rôdeuse s'avisât d'en faire grincer la tôle sonore ; qu'un souffle égaré de la brise leur arrachât le plus vague murmure, je frissonnais comme un feuille de tremble, je me collais dans mon coin, anxieux, sans haleine, et il me semblait entendre mon cœur battre à coups désordonnés dans la muraille. Un peu rassuré dès que le bruit s'éteignait, l'œil de nouveau appliqué à l'étroite ouverture, je me reprenais à contempler la porte fermée de la classe, à écouter le bourdonnement des lectures, à respirer l'odeur résineuse du sapin contre lequel je m'aplatissais le nez.

 

Le parterre m'envoyait ses gazouillements joyeux, le parfum de ses fleurs, et d'un fouillis de ronces voisin sortait un arôme exquis de mûres sauvages. – Parfois d'irrégulières alternatives de lumière et d'ombre m'indiquaient un ciel aux nuages tourmentés. Je m'appliquais alors, pour me distraire, à deviner quelle allait être la durée des éclipses, en comptant jusqu'au chiffre que je fixais d'avance. – Une branche d'arbre balancée, un vol d'oiseaux se pourchassant à l'entrée du vestibule, prolongeaient sur le pavé des ombres plus ou moins rapides, et si un pas faisait crier le gravier du jardin, l'arrivant était signalé dès qu'il touchait au seuil de la porte par une silhouette démesurée qui s'étendait jusqu'au mur du couloir. Toute marche d'emblée nous semblait suspecte. Mais notre oreille attentive, exercée, discernait vite le pas grave et mesuré d'un visiteur, du piétinement menu, capricieux, inégal, d'un écolier. Aussi attendions-nous le premier avec confiance, l'œil appliqué au pertuis dont j'ai ,parlé, tandis que l'ombre du second apparaissant sur les dalles, nous faisait quitter méfiants notre observatoire pour échapper à une triviale facétie, devenue traditionnelle. Les habitudes de la loge étaient connues de tos, et l'on savait juste l'endroit où il fallait diriger un jet de salive, quand on n'avait pas fait de ses joues un réservoir, en passant auprès de la fontaine du jardin. L'usage constant de cette manœuvre avait laissé des traces sur la peinture à la détrempe dont était badigeonné l'extérieur de la porte. Plus d'une fois elle avait aggravé mon infortune, alors que j'écoutais ingénument quelques paroles de commisération hypocrite tout à coup interrompues par le procédé perfide qui me laissait confus et le visage souillé.

 

A cette loge se rattache un épisode de ma vie d'écolier ; il en marqua les dernières heures et me montra M. Toupinel sous un aspect que je n'eusse jamais soupçonné s'il ne s'était révélé à mes dépens. C'est une des rares occasions où l'excellent homme se soit départi d'une patiente mansuétude, chaque jour soumise à de rudes épreuves. Cet épisode, mêlé d'incidents qui m'égaient aujourd'hui, mais dont je m'exagérait singulièrement jadis la gravité, traverse mes souvenirs avec un intérêt tout spécial ; aussi vous le raconterai-je dans ses moindres détails.

 

 

XX

 

 

Un matin j'arrivai en retard : la classe était commencée depuis une heure. Dès mon entrée dans le corridor, des sanglots m'apprirent que la loge était occupée. Je fis aussitôt volte-face, et courant à la fontaine voisine, j'en revins les joues gonflées comme un Triton, puis m'effaçant de mon mieux contre le mur pour dissimuler mon ombre, j'avançai avec mille précautions. – Une envie folle de rire soulevait ma poitrine par saccades à cette seule idée que mon espièglerie de mauvais goût allait être couronnée d'un plein succès. – Trois pas à peine me séparaient de la loge, quand un malencontreux râteau dont je venais de contrarier l'équilibre, raya la muraille et s'abattit sur le pavé. Me croyant éventé, je m'arrêtait immobile et l'oreille tendue. Les sanglots continuaient. Je pus alors, non sans surprise, constater une façon de gémir qui, n'ayant du ton ni de la méthode ordinaire, me tint fort perplexe. En outre, deux doigts du prisonnier, deux doigts fins et roses, absolument dénués de cette nuance violâtre particulière aux doigts de mes camarades, s'accrochaient au pertuis, particularité qui me semblait bien le comble de l'imprudence. Ce candide abandon suffisait à révéler une parfaite ignorance de nos mœurs. Comprenant que mon droit de représailles allait s'égarer, j'eus un bon mouvement : je désarmai. Un jet d'eau fouetta le mur et, débarrassé de ma fluxion, je m'approchai de la porte.

 

- Hé ! dis-donc toi, qui es-tu, fis-je.

Pas de réponse ; seulement aux sanglots succédèrent des soupirs étouffés. Je pris alors les deux doigts qu'on ne parut pas songer à retirer et je répétai ma question. Même silence. Je persistai avec mon accent le plus sympathique. Une voix de fillette éplorée, entrecoupée de hoquets, me répondit enfin : - Je suis de la classe des filles, j'ai honte, je n'ose pas dire mon nom.

 

- Mais pourquoi t'a-t-on enfermée là?

- Parce que… parce que je ne veux pas qu'on m'appelle la fille de serpent !

- Comment, fille de serpent ? m'écriai-je au comble de l'étonnement.

 

Alors la voix, avec un petit babil embarrassé au début, puis un peu plus confiant et rapide, bien que parfois encore scandé de gros soupirs :

 

- Oui, mademoiselle Sydonie V***, une grande, une menteuse, ne fait que répéter que mon père est un serpent tout pareil à celui qu'on voit dans un tableau de l'Eglise. – Et, d'abord, ça n'est pas vrai. – Papa garde toujours chez nous son bel habit rouge, son chapeau à plumet et sa belle musique si brillante qu'on la dirait out en or. Celle du régiment (1)… tu sais… avant que papa ait eu son congé. Même qu'il mettait son habit rouge et qu'il jouait de la musique quand j'étais toute petite et que j'avais été sage. Mais à présent il n'en joue plus jamais, jamais… depuis…

 

Elle s'arrêta un instant : - Depuis que maman est morte, reprit-elle d'une voix sourde.

 

Et après un silence :

 

- Quand nous serons plus riches nous irons bien loin dans le pays de papa. Il me l'a dit, et alors on ne m'appellera plus fille de serpent.

- Mais je ne te comprends pas.

- Ah, c'est juste ! Hé bien, c'est à cause du serpent noir.

- Quel serpent noir ?

- Celui de l'église.

- Celui qui grimpe à l'arbre dans un tableau ?

- Oh ! non, l'autre : une musique noire et laide à faire peur. Est-ce ma faute à moi si mon père est serpent à la paroisse ? – Mademoiselle Sydonie fait sa fière, parce qu'elle est grande, qu'elle est la fille d'un négociant qu vend du vin et qu'elle est riche, mais son papa est un mouchard. Je l'ai entendu dire. – Sais-tu toi ce que c'est qu'un mouchard ? Dame ! c'est peut-être un vilain mot, mais ma foi tant pis, et puis d'ailleurs il a trahi !

- Comment, trahi ?

- Ah ! je ne sais pas, mais tout le monde dit qu'il a trahi comme Judas… C'est égal… Je lui ai répondu : Eh bien, mademoiselle, j'aime mieux être la fille d'un serpent, que d'un mouchard et d'un trahisseur ! Alors Sydonie a voulu me battre, et comme je tenais mes ciseaux et qu'elle s'est piquée sur la pointe, elle m'a appelée : Petite assassineuse ! petite couleuvre. – C'est bien fait, mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une méchante et le bon dieu vous punit, ça vous apprendra à battre les petites. – Mais voilà que Mme Toupinel est accourue ; elle a trouvé Sydonie en pleurs et tachant son mouchoir en beaucoup d'endroits, pour faire croire qu'elle perdait tout son sang et que son âme allait sortir par le trou. Mme Toupinel alors a voulu me faire mettre à genoux pour demander pardon à Sydonie, mais comme ce n'est pas moi qui lui ai cherché dispute, j'ai refusé. N'est-ce pas que j'ai bien ait ; hein ?

- Oui certainement tu as bien fait, approuvai-je, impartial et grave comme Minos.

- Et pourtant, continua-t-elle, on a envoyé prévenir M. Toupinel qui m'a mise au cachot et … et j'ai peur !

- Peur de quoi ? fis-je de mon accent le plus fanfaron. Ce dut être ma première pose.

- Peur du diable, des revenants et des bêtes… Ici c'est plein de canons et il y a dedans toutes sortes de choses qui remuent et qui pourraient venir me mordre, et puis tu n'imagines pas comme ça pue les souris !

- Oh ! pour ça oui ! mais attends, continuai-je avec importance, je vais chercher des fleurs.

 

Et tout aussitôt courant au jardin, je cassai au hasard ou j'arrachai dans une demi

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Gérard Borvon - dans Romans
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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 16:55

Par Gérard Borvon

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Lors de la COP 21 le public à retenu le nom de plusieurs intervenants à juste titre médiatisés. On a peu parlé de celui qui a été véritablement le pionnier de la prise de conscience des causes du dérèglement climatique : Claude Lorius.

 

"On recherche jeunes chercheurs pour participer aux campagnes organisées pour l’Année géophysique internationale".

 

C'est cette annonce, lue un jour de 1955 sur les murs de la Faculté de Besançon, qui allait fixer son goût pour le Grand Sud, nous renseigne sa biographie sur le site du CNRS.

 

C'est lui qui a le premier l'idée d'étudier l'évolution du climat en analysant les bulles d'air enfermées dans des carottes de glace.

 

En 2015, un film lui est consacré par Luc Jacquet dont le journal du CNRS rend compte. Son titre : 'La glace et le ciel".

 

 

Voir la vidéo.

 

 

Nous invitons chacune et chacun à consulter ces sites ainsi que celui de Claude Lorius lui-même.

 

Nous en retiendrons cette parole d'un scientifique engagé :

 

"Il est urgent de répondre à l’alerte lancée, il y a trente ans, en déchiffrant l’histoire de notre environnement dans les glaces de l’Antarctique : l’Homme est devenu un acteur majeur dans l’évolution du climat, liée à la hausse incontrôlée des émissions de gaz à effet de serre détériorant les conditions de vie sur notre planète. Agissons dès maintenant tous ensemble pour relever ce défi.


Pour rendre vivable notre planète, les actions à entreprendre au niveau international sont nombreuses tout comme les choix à faire : par exemple privilégier les sources d’énergies peu polluantes, une agriculture plus respectueuse de l’environnement, des transports avec le train qui remplace la voiture.


Et puis il y a des nécessités plus ambitieuses : réduire les inégalités et pourvoir aux besoins des plus pauvres, faire que tous aient accès à l’éducation mais aussi que chacun d’entre nous s’engage.


Et moi, comme vous, qu’allons-nous faire ?"

 

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En janvier 2011, Claude Lorius était l'invité de Ruth Stégassy sur Terre à Terre.

Après de la publication de son livre : Voyage dans l'anthropocène.

 

Un livre sans concession, à lire absolument.

 

 

Un mot :

Crépuscule : lueur atmosphérique due à la diffusion de la lumière solaire lorsque le soleil vient de se coucher ( crépuscule du soir) ou va se lever (crépuscule du matin). Larousse.

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 10:46

Par Gérard Borvon

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CONSERVATOIRE DU PATRIMOINE HOSPITALIER DE RENNES

http://www.cphr.fr/

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Rennes en sciences, place Pasteur

Patrimoine-Histoire-Culture-Sciences-Techniques

 

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AMELYCOR

Association pour la mémoire du lycée et du collège de Rennes.

 

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Espace des sciences. Rennes

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Centre de Recherche bretonne et celtique.

 

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Ampère et l'histoire de l'électricité.

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Maison d'Ampère. Musée de l'électricité.

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Les oeuvres de Lavoisier.cnrs.

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Conservatoire numérique des Arts et Métiers.

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La Nature.

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IRSN. Histoire de la radioprotection.

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Eduscol. CultureSciencesChimie.ENS.

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Toulouse. Le Quai des Savoirs.

 

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ASEISTE

Association de Sauvegarde et d'Etude des Instrulents Scientifiques et Techniques de l'Enseignement.

 

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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 16:43

Je relis à nouveau ce matin une lettre de Paris reçue de Mathieu le Goff, l'ami de mes années Navarre, qui a trop aimé l'agitation de la ville pour envisager un retour au Pays. Il a trouvé à s'y employer comme clerc d'un notaire connu. Une place idéale pour recueillir toutes les rumeurs de la ville. On n'y parle en ce moment que de Benjamin Franklin m'écrit-il. Il y arrive auréolé de la gloire de l'inventeur du paratonnerre. L'affaire avait fait grand bruit à Paris. Buffon et ses amis avaient été les premiers à réaliser, à Marly, l'expérience de la foudre captée dans le but, disait-on, de discréditer l'abbé Nollet en valorisant les thèses de Franklin auquel il s'opposait, et à travers lui s'attaquer à Réaumur et à ses partisans, dont il était, dans la querelle opposant newtoniens et cartésiens.

 

Mon oncle Mazéas qui en tenait pour le clan de Buffon, de Voltaire et des newtoniens avait été directement acteur des premières expériences sur le paratonnerre. Je me souviens encore de la fougue avec laquelle je défendais ses thèses au Collège de Navarre étant minoritaire au milieu des mes condisciples acquis à celles de l'abbé Nollet, notre professeur de physique. Si j'admirais l'art avec lequel ce dernier menait ses expériences, il me semblait confus dès qu'il s'agissait de théoriser, en particulier dans le domaine de l'électricité.

 

Dans ces joutes oratoires, je recevais le soutien résolu de mon compatriote Mathieu le Goff originaire de cette ville de Pont-Labbé dont il se plaisait à rappeler le passé rebelle. Son soutien était d'ailleurs autant mêlé d'arrières pensées politiques que de raisons scientifiques. Combien de fois ne m'a-t-il pas attiré dans ces réunions où entre étudiants et après moultes libations nous construisions un utopique nouveau monde.

 

Paris continuait à s'agiter, m'écrivait-il, et plus que Franklin, le physicien, c'était l'insurgé américain, porteur d'idées aussi révolutionnaires que l'était sa physique, qui était fêté. Il y avait fait connaître la "Déclaration d'Indépendance des treize États Unis d'Amérique réunis en Congrès le 4 juillet 1776". Le texte circulait dans les salons parisiens, traduit et recopié de main en main. Il m'en avait recopié le passage que, selon lui, je devais méditer.

 

"Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future."

 

Que d'idées en si peu de mots. Que de nuits d'insomnies allais-je m'infliger à les méditer.

 

Naissons-nous égaux ? Qui pourrait le croire. Quand je regagne la chambre que me loue le maître-serrurier Bruslé au dessus du quartier de Pontaniou je suis témoin en permanence de l'arrogance affichée des jeunes gardes-marine tous imbus de leur sang bleu. Il ne fait pas bon de croiser leurs bandes dans les rues du  quartier de Recouvrance où ils passent de tripot en tripot. Même la brave ménagère chargée de provisions et d'enfants risquerait de rouler dans la fange si elle ne s'était pas suffisamment hâtée, à leur goût, de s'écarter du haut du pavé. Leur jeu le plus prisé est de provoquer en duel, en les insultants, les officiers de plume à qui il reprochent leur origine bourgeoise. Même si mon uniforme de chirurgien me procure une relative immunité, je ne les croise pas sans précautions.

 

Qui sont les despotes sinon ces apprentis tyrans ? Et pourtant, je l'ai constaté, c'est parmi eux que l'on rencontre les plus chauds partisans d'une guerre aux côtés des "insurgents" américains. Que leur importent les "droits de l'homme" quand ils pensent que leur simple naissance leur donne le droit d'opprimer leurs contemporains. Est-ce dans le respect du droit reconnu à chacun à la vie, à la liberté, au bonheur qu'ils entendent mener un équipage à la souffrance et à la mort dans les combats ? C'est dès le sein de leur nourrice qu'on leur apprend que seule la terreur permet de diriger les hommes.

 

Se révolter devant ces "abus" et ces "usurpations" ? Le bagne de Brest, ce "chef d’œuvre" que Choquet Lindu a construit il y a un peu plus de vingt ans, compte des centaines de ces hommes que la moindre protestation a condamnés au travail forcé. Combien, lors de mes visites pour les soigner, m'ont fait part de leur triste vie, soulagés de rencontrer enfin une oreille attentive.

 

Et que sait-on de cette guerre d'Amérique. Des nouvelles reçues d'Angleterre de mon ami Stephen Abbott rencontré à Cambridge où j'avais accompagné mon oncle, je savais surtout que le conflit avait pour origine des désaccords douaniers. Aux dires de Stephen les prétentions de la métropole anglaises qui entendait se réserver le commerce du thé et exigeait l'exclusivité des échanges avec ses colonies étaient à vrai dire excessives. Mais quels liens entre les droits du commerce et ceux de l'Homme ?

 

Pourtant la force des termes de cette Déclaration d'Indépendance révèle bien autre chose qu'une simple revendication marchande. La pensée de D'Alembert, de Diderot, de Voltaire transpire dans ces lignes. Y a-t-il parmi ceux qui, à Brest, encouragent l'entrée en guerre de la France au côté des Américains insurgés, des hommes qui voient dans cette guerre une marche vers la liberté et l'égalité ?

 

 

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Gérard Borvon - dans Romans
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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 11:10

 

Le mardi 10 novembre 2015, dans les locaux de l’université de Rennes 1 à Beaulieu, s’est déroulé un événement exceptionnel :

 

La reconstitution de la manipulation des époux Curie, faite en 1898, permettant de « voir la radioactivité ».

 

Les petits-enfants Curie, Hélène Langevin-Joliot et Pierre Joliot, ont marqué, par leur présence et par leurs chaleureuses prises de parole, l’intérêt de cette reconstitution, intérêt tant historique que scientifique.

 

L’un des appareils utilisés ( conçu par Pierre Curie) fut acheté en 1900 par la faculté des sciences de Rennes, place Pasteur… ce qui montre que Rennes suivait de près la science en évolution.

 

L’ensemble de ces instruments sont des pièces remarquables des collections scientifiques de Beaulieu.

 

Ils ont été patiemment remis en état de fonctionnement par Dominique Bernard, Julie Priser, aidés de manière déterminante par Bernard Pipelet, talentueux restaurateur d’instruments scientifiques.

 

Florence Riou a saisi les moments clés de cette démonstration et, dans un magnifique montage, nous la fait revivre en la situant bien dans l’histoire des connaissances de la radioactivité. Pour cela elle utilise des photos des fonds Musée Curie et association Joliot-Curie.

 

 

Voir la vidéo sur : http://www.rennesensciences.fr/l-experience-curie-reconstituee-a119770946

 

L'association "Rennes en Sciences, Place Pasteur" qui a été à l'origine de cette reconstitution milite pour le développement de la culture scientifique et technique dans sa ville et en particulier pour la création d'un musée des sciences dans les locaux de l'ancienne faculté des sciences, Place Pasteur.

 

voir son site : http://www.rennesensciences.fr/

 

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 En complément on peut voir sur ce site :

 

Henri Becquerel, Marie Curie : la découverte de la radioactivité.

 

extrait de "Lhistoire de l'électricité, de l'ambre à l'électron. Gérard Borvon, Vuibert"

 

Voir sur le site de l'Académie des sciences la note de Marie Curie présentée par Lipmann le 12 avril 1898

 

Voir la notice Pierre Curie de L'académie des sciences.

 

Pour faire le tour de la question : la publication de Philippe Moulinié et Soraya Boudia.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 12:57

La ville de Landerneau était, au 19ème siècle, une cité active sur le plan industriel. Les entrepeneurs, souvent extérieurs à la région, y trouvaient une main-d'oeuvre abondante et bon marché à proximité du débouché de la ville de Brest. Ce sont ces industriels qui se succédaient à la tête de la ville dans les fonctions de maires ou de conseillers municipaux. Pour l'instruction de leurs cadres ou la distraction de leurs familles, ils avaient créé une bibliothèque municipale largement dotée. On y trouvait en particulier un nombre important de revues de vulgarisation scientifique : les "causeries scientifiques" de Henri de Parville, "L'année scientifique" de Louis Figuier et "La Nature" de Gaston Tissandier.

 

1985. Un siècle s'est écoulé. La ville de Landerneau ne disposait plus d'une biblothèque municipale (elle attendra encore quelques années). Professeur de physique au lycée et utilisant l'histoire des sciences dans mon enseignement, j'avais participé à une exposition organisée par l'adjointe à la culture sur l'histoire de l'électricité. Celle-ci avait bénéficié du prêt par le "Palais de la Découverte" du matériel de démonstration des expériences d'électrostatique qui font son succès. L'occasion se présentait de faire connaître le landernéen Guillaume Mazéas et ses apports dans le domaine de l'électricité.

 

Ces circonstances amenaient l'adjointe à la culture à me faire savoir que les livres de la vieille bibliothèque étaient entreposés dans le grenier de la mairie. Ayant obtenu que les livres scientifiques soient transférés au centre des archives de la ville qui se trouvait alors au manoir de Keranden, dans un parc situé à quelques dizaines de mètres du lycée, j'y menais régulièrement mes classes pour des recherches en histoire des sciences.

 

L'ouvrage le plus attractif était "La Nature", en particulier par ses illustrations. Nous disposions des revues publiées entre 1878 et 1914. Chaque année les compilations des classes issues de cette revue étaient pésentées dans un fascicule sous le titre de "Les sciences il y a 100 ans". Aujourd'hui toutes ces revues sont publiées sur le site de Conservatoire des Arts et Métiers que nous mettons en lien.

 

Je souhaite présenter ici les fiches réalisées chaque année notant les articles particulièrement remarqués par les élèves car pouvant donner lieu à des liens avec les programmes des classes et les préoccupations du moment. Cependant nous invitons chacune et chacun à consulter la totalité des tables des matières pour y déceler quelques autres perles.

 

Année 1878 premier semestre.

 

p160 : Le téléphone de M. Graham Bell. Suite Page 337 et 355.

p 304 : Téléphone de M. Trouvé.

p 230 : lumière produite par l'électricité.

p 289 : Lumière produite par l'électricité - suite-

p 257 : Phonographe d'Edison.

p 401 : Le phonographe et l'aérophone - Un interview de Edison.

p 312 : Les indigènes de la Nouvelle-Calédonie. suite page 347.

p 369 : Les wagons à voile.

 

Année 1878 deuxième semestre.

 

p 13 : Statue de la Liberté de New-York.

p 40 : Nouveau phonographe à mouvement d'horlogerie.

p 80 : Albert Dürer.

p 119 : marteau pilon du Creusot.

p 218 ; 228 ; 326 ; 354 : L'air et le vide. Le baromètre à eau.

p 273 ; 289 : expériences de physiologie graphique par Marey.

p 47 : origine du natron.

p 171 : Les Aïnos du Japon.

p 179 : spectres magnétiques.

p 186 : le phare d'Ar Men

p321 : le mégaphone d'Edison.

 

Année 1879. Premier semestre.

 

p 23 : les allures dun cheval (photos de Muybridge).

p54 : lettre de Marey à Muybridge.

p 246 : Lettre de Muybridge à Marey où il décrit son dispositif - 30 chambres noires disposés à 12 pouces les unes des autres

p 102 : du somnenbulisme et du magnétisme (hypnotisme, Charcot)

p 133 : le praxinoscope de Reynaud.

p 289 : crayon voltaïque de Edison (voir fax)

p 274 ; p 315 : champ d'expérience de Grignon.

p 362 : les instruments de Lavoisier :

p 199 : choix du premier méridien.

p 222 : photographie en couleur de M. Cros

p 28 : éclairage électrique à Paris

p 97 : éclairage électrique à Londres.

p 182 : compressibilité des gaz.

p 321 : le plus petit bateau à vapeur du monde.

p 331 : mort de Pilâtre des Rozier.

 

Année 1879. Deuxième trimestre.

 

p 79 : four à combustible des résidus.

p 81 : éclairage au gaz.

p 112 : accident de Mme Blanchard.

p 140 : labourage par l'électricité.

p 143 : les origines du feu.

p 331 : les martyrs de la science (Denis Papin).

p 372 : une expérience d'électricité au 18ème siècle (enfant suspendu).

p 411 : les nouveaux wagons-restaurants en Angleterre.

p 419 : les buveurs d'opium en Angleterre.

p 420 : ferments nitriques des sols.

p 13 ; p 49 :  projet du canal de Panama.

p 53 : illusion d'optique.

p 66 : radiomètre de Crookes.

p 111 : le crâne de Descartes.

p 186 : fous ou criminels ?

p 208 : le canot de papier.

p 318 : un article de Plateau.

p 373 : rail sans fin.

p 410 : travail maximum disponible dans les piles.

p 414 : essai de mécanique chimique par Berthelot.

 

Année 1880. Premier semestre.

 

p 44 : un jouet scientifique, l'électrophore Peiffer.

p 127 : la statue de Galvani à Bologne.

p 186 : l'état radiant de la matière. Expérience de Crookes.

p 282 : expériences de Crookes (pourquoi les rayons partent-ils du pôle négatif uniquement ? )

p 259 : histoire de la machine à vapeur.

p 12 ; p 18 : fabication de la soude par le bicarbonate d'ammoniaque.

p 110 : conférence de Crookes sur la matière radiante.

p 144 : la lampe de Edison.

p 62 : action de la température sur la nitrification des sols.

p 359 : les grandes usines électriques de Paris.

p 147 : praxinoscope théatre

p 167 : nouveaux procédés de fabrication de l'acier.

p179 : éclairage électrique Siemens.

p 305 : l'emmagasinement de l'électricité. pile secondaire Planté chargée par machine gramme.

p 374 : industrie de la potasse.

 

Année 1880. Deuxième semestre.

 

p 7 ; p 71 : la physique sans appareils.

p 54 : la lampe de Edison.

p 75 : de l'aimant en médecine.

p 78 : le prix volta.

p 184 : Phénakistocope de Plateau.

p 243 : les grands produits chimiques brôme et iode.

p 307 : une visite à M. Graham Bell.

p 270 ; p 273 ; p 319 ; p 341; p 398 : photophone.

p 375 : conservatoire des Arts et Métiers.

p 381 : superphosphate de chaux.

p 389 : le moteur à pétrole Brayton.

 

Année 1881. Premier semestre.

 

p 98 : l'exposition internationale d'électricité à Paris en 1881.

p 146 : les unités électriques.

p 177 : l'ascenceur électrique de Werner Siemens.

p 197 : compteur totalisateur électrique.

p 205 : l'électricité domestique.

p 246 : le montage des piles électriques (exercices possibles).

p 251 : le machine dynamo-électrique d'Edison.

p 270 : publication du journal l'Electricien.

p 338 : pile secondaire de M. Faure (voir 1871 machine Gramme).

p 330 : la force et la lumière par l'électricité.

p 406 : les phénomènes d'hypnotisme.

p 35 : la lampe électrique de Swan.

p 96 : machine dynamo-électrique  de Wallace-Farmer.

p 286 : relation entre les unités électriques, thermiques et mécaniques.

p 328 : jardins maraichers flottants.

p 119 : la physique sans appareils.

p 132 : la grande lunette d'Hevelius.

p 221 : appareil à rendre des silhouettes.

p 271 : nouvel engrais.

p 165 : analyse microscopique de l'eau.

 

Année 1881. Deuxième semestre.

 

p 1 : tunnels et ponts de la Manche.

p 19 : le bateau électrique.

p 113 : Henri Sainte-Claire Deville.

p 155 : aiguillage SNCF.

p 200 : l'exposition d'électricité (vue d'ensemble).

p 209 : l'exposition d'électricité (machine de Van Marum).

p 210. un précurseur de Galvani ( Swammerdam)

p 211 : les mesures françaises et étrangères.

p 232 : l'exposition d'électricité (le musée avec le matériel de Volta).

p 332 : électricité - le musée rétrspectif - table d'Ampère.

p 257 : l'exposition d'électricité (théatrophone).

p 278 : l'exposition d'électricité (générateurs).

p 263 ; p 282 ; p 302 ; p 318 : le congrès international des électriciens (définition des unités).

p 289 : le tramway électrique.

p 305 : le vélocipède unicycle.

p 279 ; p 310 ; p 375 ; p 406 : l'exposition d'électricité (éclairage électrique).

p 320 : appareil pour la préparation continue des gaz.

p 394 : la distribition d'électricité.

p 396 : le laboratoire de l'électricien.

p 15 : un nouveau légule : la soja.

p 219 : l'électricité et ses applications.

p 10 : l'éclairage électrique à Londres.

p  22 : l'agriculture algérienne. hymne à la colonisation.

p 38 : sur la puissance d'emmaganisement des accumulateurs électriques.

p 47 : la puissance motrice dans le monde entier.

p 52 : nouvelle machine dynamo-électrique Gramme.

p 94 : l'emploi de la lumière électrique.

p 104 : l'éclairage électrique système Brush.

p 135 : l'éclairage électrique par incandescence Maxim.

p 161 : plan de l'exposition internationale d'électricité.

p 340 : petits moteurs électriques (machine à coudre).

 


Année 1882. Premier semestre.

 

p 5 : la photographie à la lumière électrique.

p 8 : ascencion de Charles et Robert (ballon à hydrogène).

p 30 : l'avenir de la mécanique électrique.

p 6 ; p 42 ; p74 : la distribution de l'électricité - les transformateurs.

p 71 : l'enseignement par les jeux (zootrope avec le disque et les chevaux).

p 107 : notre consommation de blé.

p 147 : l'émigration aux Etats Unis.

p 193 : les coupeurs de têtes.

p 194 : la mesure du travail.

p 260 : la jumelle photographique.

p 252 : appareils d'électrothérapie.

p 273 : pile électrique de laboratoire et d'appartement

p 276 : les photographies instantannées de Muybridge (dispositif de prise de vue).

p 296 : un nouveau bateau à vapeur.

p 303 : rendement des accumulateurs.

p 305 : traversée de la Manche en ballon.

p 326 : le fusil photographique de Marey.

p 363 : utilisation du mouvement de la mer pour produire de l'énergie électrique.

p 369 : Charles-Robert Darwin (sa mort).

p 384 : nouveaux accumulateurs électriques.

p 391 : construction d'un moteur électrique léger.

 

Année 1882. Deuxième semestre.

 

p 19 : la netteté de la photographie des roues de charette.

p 38 : le syllabaire "vei".

p 64 : phénakistiscope de projection.

p 115 : la photographie en mouvement (Marey)

p 161 : tricycle à vapeur.

p 171 : éclairage électrique.

p 193 : imprimerie solaire.

p 218 : appareil à produire de l'hydrogène.

p 256 : saut périlleux par Muybridge.

p 258 : mort de Leclanché.

p 289 : l'éclairage à Paris.

p 357 : praxinoscope de projection.

p 369 : nouvelle machine dynamo-électrique.

 

Année 1883. Premier semestre.

 

p10 : les héros du travail.

p 18 : le coesium

p 99 : les moulins de marée (projet sur la Rance)

p 101 : le chauffage par l'acétate de soude cristallisé.

p 117 : Eclairage électrique des forges et ateliers de Saint Denis.

p 125 : les moulins à vent.

p 143 : un vélocipède à vapeur.

p188 : nouveaux galvanomètres.

p 193 : le viaduc de Garabit en France.

p 279 : électricité pratique.

p 293 : le patinage à voile.

p 332 : les compteurs d'électricité et d'énergie.

p 359 : exposition de tricycles.

p 363 : pile au bichromate de potasse.

p 387 : la production du feu (origine de la svastika)

p 401 : lançage du viaduc de Garabit.

 

Année 1883. Deuxième semestre.

p35 : le langage des électriciens.

p145 : l'observatoire du bureau international des poids et mesures.

p 158 : le téléphone et la morale.

p 291 : nouvel appareil pour la fabrication du gaz hydrogène.

p 47 : brouillard extraordinaire.

p59 : acide carbonique dans l'atmosphère.

p 35 : le vol des oiseaux (Marey).

p245 : les anesthsiques des jongleurs (Aîssaouas...)

p 71 : les progrès de l'agriculture.

 

à suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Gérard Borvon - dans Documents
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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 14:05

 

CO2, Elixir ou poison ? Telle est la question à laquelle j'ai tenté de répondre dans "L'histoire du Carbone et du CO2", le livre que j'ai publié chez Vuibert. 

 

J'y notais que la diabolisation actuelle du dioxyde de carbone, ennemi numéro un du climat,  n'est qu'un élément d'une question plus générale : faut-il avoir peur de la chimie ? (titre du livre de Bernadette Bensaude-Vincent, Seuil, 2005). Ou plus généralement, faut-il avoir peur des sciences ?

 

Question douloureuse pour qui a la passion des sciences, de leur histoire, de la soif de connaître mais aussi de rêver qu'elles alimentent, de la façon dont elles contribuent à libérer les humains des vieilles peurs et des vieilles douleurs. Et pourtant la question est d'une brûlante actualité : les "sciences" font peur.

 

Un débat à la Sorbonne.

 

En mars 2013, s'est tenue à la Sorbonne une table ronde retransmise, par France-Culture, dans le cadre de l'émission "Science publique". Son thème : "La science est-elle le problème ou la solution ? ".

 

Michel Alberganti, l'animateur, rappelait le contexte :

 

"Nous n’aurions pas eu l’idée de débattre d’un tel sujet il y a cent ans, ni même, sans doute, 50 ans, ni, peut-être, 30 ans. Mais en 1986, il y a 27 ans, s’est produite la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Et c’est peut-être à ce moment, plus encore qu’après la bombe atomique, que le doute a commencé à s’installer. Pour la première fois, une activité civile fondée sur la science et la technologie engendrait un drame humain de très grande ampleur. Avant même cet événement traumatisant, René Dumont avait plaidé en faveur des thèses qui allaient fonder le mouvement écologiste ".

 

Débattre de la science et de la vie il y a cent ans ?

 

Ayons la curiosité d'y aller voir. C'est justement il y a cent ans, le 1er avril 2013, que paraissait le premier numéro d'une revue promise à un long succès : "La Science et la Vie", devenu "Science et Vie".

 

Côté "Vie", on pouvait y lire un article sur "Les grands chirurgiens français d'aujourd'hui" ou encore, et déjà, un article sur "La répression des fraudes alimentaire". Mais, dès les premières pages de la revue le lecteur était invité à suivre "La naissance, la vie et la mort d'un canon". La couverture de la revue représentait d'ailleurs l'usinage de ce fameux canon, avec, au premier plan, un officier, sabre au côté, surveillant l'opération.

 

 

Poursuivant leur lecture jusqu'aux dernières pages, un lecteur ou une lectrice, pouvaient y lire un article de Gabriel Lippmann, prix Nobel de Physique en 1908. Celui-ci, sous le titre "La science et la vie", entendait montrer comment "la science joue dans notre vie un rôle immense" et à quel point "elle fait essentiellement partie de notre avenir comme de notre passé".

 

L'invention de la roue, du bateau, de l'imprimerie, ont, écrivait-il, "créé l'époque moderne". Mais il y ajoutait la poudre :

 

"Car il n'est pas jusqu'à l'artillerie qui ne soit un instrument de progrès, j'allais dire de paix et de progrès, à condition qu'elle soit de plus en plus savante".

 

Le discours était dans l'esprit du temps : la science devait être au service de la guerre et la guerre au service de l'industrie, du commerce… et de la science ! La démonstration qu'en faisait Lippmann mérite qu'on y jette un coup d'œil.

 

"Le boulet rond et le canon de bois, écrivait-il, ont suffit pour détruire le morcellement féodal et donner l'essor aux grandes nations. Aujourd'hui nous sommes plus avancés : nous avons une technique si perfectionnée que pour en tirer parti et surtout pour les perfectionner davantage, ce qui devient pour chacun une nécessité, il faut à chaque pays une foule de soldats suffisamment intelligents, d'officiers instruits, et par conséquent de corps savants et des écoles de haut enseignement bien organisées.

 

De plus, tout cela coûte horriblement cher, même en temps de paix. Aussi faut-il, pour porter le fardeau croissant des milliards, des revenus considérables ; c'est-à-dire une forte industrie ; c'est-à-dire un grand nombre d'industriels éclairés, de commerçants qui comprennent leur siècle ; il faut, en un mot, une classe bourgeoise cultivée".

 

Oui la science était alors la solution : celle dont avaient besoin les capitalismes européens en lutte pour leur hégémonie. A ce texte effarant d'un "savant", mettant la science au service du massacre qui allait, dans peu de temps, engloutir des millions d'hommes, il faut opposer le "discours à la jeunesse" de Jaurès, lu le 10 juillet 1903 devant les élèves du lycée d'Albi et la célèbre phrase :

 

"L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement".

 

Un texte dont l'actualité ne peut nous échapper :

 

"Quoi donc ? La paix nous fuira-t-elle toujours ? [.] J’ose dire, avec des millions d’hommes, que maintenant la grande paix humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves y travaillent : la démocratie, la science méthodique, l’universel prolétariat solidaire.

 

La guerre devient plus difficile, parce qu’avec les gouvernements libres des démocraties modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel.

 

La guerre devient plus difficile parce que la science enveloppe tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un tissu plus serré tous les jours de relations, d’échanges, de conventions ; et si le premier effet des découvertes qui abolissent les distances est parfois d’aggraver les froissements, elles créent à la longue une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et une sorte de suicide collectif".

 

Dans le siècle qui allait suivre c'est, hélas, le sombre tableau dressé par Lippmann qui allait s'imposer.

 

Débattre il y a cinquante ans ?

 

En 1960 la première bombe atomique française explosait à Reggane, dans le Sahara algérien. Quinze ans plus tôt, le 18 octobre 1945, le général de Gaulle avait signé le décret de création du Commissariat à l'Energie Atomique, le CEA. C'était trois mois après l'explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. La presse avait alors titré sur une victoire de la science, et de la science française en particulier. "L'Amérique vient de révéler au monde une découverte scientifique qui est bien la plus sensationnelle du siècle", annonçait L'Humanité du 8 août 1945.

 

"La libération de l'énergie atomique, problème sur lequel se penchaient dès avant la guerre les physiciens les plus éminents de tous les pays, vient d'être réalisée. Son emploi dans la guerre contre le japon, sous la forme d'une bombe dont la puissance est terrifiante, montre bien que cette découverte change la face de la guerre moderne. Elle peut aussi, dans peu d'années, changer la face économique du monde. Il convient aujourd'hui d'expliquer aussi clairement que possible ce qu'est cette énergie, d'où elle provient, et de situer la part qu'ont prise les savants français, et en particulier Frédéric Joliot-Curie, dans les travaux et les recherches qui ont permis cette conquête monumentale de l'homme".

 

Comme Jaurès en 1905, il fallait un Albert Camus pour sauver l'honneur des intellectuels français.

 

"Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique", écrivait-il dans l'éditorial du journal Combat de ce même 8 août 1945.

 

"On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

 

En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner".

 

Oui, c'était bien la science qui s'était consacrée au meurtre organisé. Les promoteurs du projet Manhattan étaient bien des "savants", des "Prix Nobel".

 

Aujourd'hui, tout enseignant qui initie ses élèves aux mystères du noyau atomique, qui explique les phénomènes naturels que sont la radioactivité, la fission et la fusion nucléaire, ne peut chasser de son esprit le fait que la première apparition publique de la science nucléaire a été la mort immédiate et la souffrance prolongée de centaines de milliers de personnes.

 

Pourtant l'aventure de la découverte de la radioactivité mérite d'être enseignée : l'intuition de Becquerel étudiant la phosphorescence de l'uranium, la volonté et l'énergie de Marie Curie découvrant le Polonium puis le Radium, l'enthousiasme de Rutherford, de Bohr et de tous les physiciens qui ont éclairé la structure de l'atome, la pensée révolutionnaire de Einstein établissant le lien entre masse et énergie...

 

C'est encore cette histoire qui nous éclaire sur la nature de l'Univers. Le big-bang, la formation des galaxies, des étoiles, des atomes… Toute cette science qui nous a appris, suivant une expression devenue célèbre, que nous sommes des "poussières d'étoiles", commence avec la découverte, il y a à peine plus d'un siècle, de la radioactivité et des phénomènes nucléaires.

 

Cette science qui vient de nous livrer une "photographie" de l'Univers 380 000 ans après sa naissance nous fait rêver en même temps qu'elle nous invite à mesurer la fragilité de notre existence.

 

Plus près de nous : le soleil dont la lumière est l'autre source de la vie terrestre. C'est encore la physique nucléaire qui nous explique la libération d'énergie provoquée par les phénomènes de "fusion" au cœur de notre étoile. Mais comment en parler sans évoquer la folie humaine qui, en utilisant le même principe, a construit et disséminé les milliers de bombes dont une seule peut, en un instant, déclencher le cataclysme qui anéantira l'essentiel de la vie terrestre ?

 

Peut-on faire oublier le danger en affirmant que le nucléaire c'est aussi une énergie pour la paix.

 

Qui peut être dupe ? Les premières "piles atomiques" ont été construites pour produire les éléments nécessaires aux bombes. Les premiers "réacteurs nucléaires" ont équipé des sous-marins qui n'avaient rien de pacifiques. Les pays qui ont mis en place un programme de centrales électriques nucléaires sont aussi ceux qui avaient pour objectif premier le fabrication de bombes. Ceux qui cherchent à le faire aujourd'hui veulent surtout entrer dans le club fermé des "grands", ceux qui disposent de la menace nucléaire.

Atome pour la paix, nous disait-on. Atome sans danger, voulait-on nous faire croire. Et il y a eu Three Mile Island en 1979, Tchernobyl en en 1986, Fukushima en 2011. Alors oui, il est temps après un si long silence, que des amoureux des sciences, que des scientifiques disent stop !

 

A l'évidence les temps ont changé et il faut reconnaître que les scientifiques présents à la tribune du colloque de la Sorbonne le prouvaient en exprimant avec force ces "vérités qui dérangent".

 

Lanceurs d'alerte.

 

On y a parlé organisme génétiquement modifiés.

 

Le biologiste Jacques Testard y montrait que le problème n'avait rien de "scientifique" et que bien au contraire la démarche était clairement une "usurpation de la science" : "si on avait demandé à Darwin : "qu’est-ce que vous pensez de l’idée de fabriquer une plante qui va fabriquer son insecticide et donc détruire les insectes". Il aurait dit : "mais c’est stupide. En trois ou quatre ans les insectes auront muté et votre plante ne servira plus à rien. Il faudra en faire une autre et comme il vous faut dix à douze ans pour la fabriquer vous aurez toujours du retard sur la réalité". Donc on n’est pas dans la science."

 

Ailleurs, en Bretagne, des scientifiques lancent d'autres alertes. "OGM et Roundup danger ou pas ?" est le titre d'un article du journal Le Télégramme du 26 février 2013. On y annonce une conférence du professeur Robert Bellé, du laboratoire CNRS de Roscoff. Il avait été, dès 2002, le premier à publier dans la revue Nature, les résultats de son étude sur "la toxicité, à faible dose, des produits à base de Roundup".

 

Le Roundup est massivement utilisé dans la région depuis l'interdiction, en 2003, de l'atrazine. Il colore les champs en jaune-orangé au début du printemps. Il se concentre dans les eaux des rivières mais surtout il imprègne l'air pendant les périodes d'épandage. Le professeur Bellé et son équipe on montré que cet herbicide perturbait à très faible dose, le développement des cellules et était donc un facteur potentiel de cancers et de malformations génitales.

 

Dans la région, on parle également de l'atrazine. Cet herbicide reconnu cancérigène, mutagène et tératogène (provoquant mutations et malformations génétiques), a bien été interdit depuis 2003, mais, faiblement biodégradable, on le trouve encore dans l'air et dans l'eau des rivières. Une équipe de l'INSERM de Rennes (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a commencé à en traquer les effet, en Bretagne, chez les femmes enceintes, les nourrissons et les jeunes enfants. Les premiers résultats sont déjà alarmants.

 

"Pesticides durant la grossesse, bébé trinque", titrait le journal Ouest-France en décembre 2009. Les premiers résultats de l'étude avaient été publiés. Chez 95 % des 600 femmes testées, on retrouvait des traces d'insecticide organophosphorés ; chez 30 à 40 %, des traces d'herbicides de la famille de l'atrazine, utilisés dans la culture du maïs, interdite depuis 2003, mais toujours présents dans l'environnement et l'eau. Quel est l'impact sur la grossesse ? L'étude montrait que, même à des niveaux faibles, la présence de triazines (famille de l'atrazine) "augmentait les risques d'anomalie de croissance dans l'utérus, avec un faible poids de naissance, qui pouvait être un handicap pour le développement du bébé, et un périmètre crânien plus petit, ce qui n'est pas bon pour le système nerveux central".

 

Retour à la Sorbonne : on y a parlé effet de serre.

 

La recherche et à l'exploitation des gaz de schiste est le débat du moment. "Ce que je n’aime pas dans les gaz de schiste c’est l’idée que si on les exploite on ne va plus se poser la question de la fin des énergies fossiles puisque le terme annoncé va être reculé non pas de 15 ou 20 ans mais de beaucoup plus" déclarait Etienne Klein, physicien au CEA, "du coup on va envoyer dans l’atmosphère tout le carbone que contient la croûte terrestre. Vous parliez du réchauffement climatique, voilà à mon avis un mauvais exemple de démocratie. Alors que les scientifiques après 40 années de recherches se mettent d’accord, on crée artificiellement une controverse qui permet de justifier un débat et d’entendre sur les ondes et à la télévision toutes sortes de choses qui permettent de ne pas croire ce que nous savons".

 

"Ne pas croire ce que nous savons" est devenu une des attitudes les plus caractéristiques de notre époque et d'habiles manipulateurs, armés d'un discours d'allure scientifique s'emploient à semer le doute.

 

On y a parlé nanotechnologie.

 

Le sujet nous ramène au carbone. La fibre de carbone est la première à avoir révélé ses extraordinaires propriétés. Associée à des résines dans des matériaux composite elle combine légèreté et résistance. Des cannes à pêche jusqu'aux navettes spatiales ses applications se sont multipliées. Plus étranges encore les fullerènes, ces très esthétiques sphères composées d'atomes de carbone. Le premier connu est composé de 20 atomes associés en 12 pentagones et de 20 hexagones. Sa figure ressemblant aux structures géodésiques de l'architecte Fuller, il en a hérité le nom de "fullerène" ou encore celui, plus populaire de "footballène" par analogie avec le ballon de football. Dans la même catégorie on peut ranger les nanotubes et récemment le graphène, couche monoatomique de carbone aux propriétés encore à peine explorées mais qui ajoute à celle des autres matériaux de nouveaux espoirs dans les domaines de l'électronique ou de la photonique. Comment ne pas comprendre l'enthousiasme des physiciennes et physiciens, jeunes pour la plupart, engagés dans ces recherches.

 

Mais comment également ne pas partager les inquiétudes de celles et ceux qui voient ces produits utilisés dans des applications, au mieux inutiles, au pire dangereuses. Car la particularité des fibres et nanoparticules, l'amiante nous l'a appris, est de se concentrer dans les organes humains et d'y provoquer des dommages que seul le temps révèle.

 

"La recherche scientifique est désormais largement orientée en fonction des intérêts du système oligarchique, tandis que les institutions publiques de contrôle de l'activité technique ont été systématiquement affaiblie", constate Hervé Kempf, journaliste au Monde (Fin de l'Occident, naissance du monde, Seuil, 2013). "C'est ainsi que les applications d'un phénomène nouveau sont mises en œuvre avant même que ses lois soient bien comprises. Les technologies dites nouvelles sont introduite dans l'espace commun sans qu'en aient préalablement été pesés les risques et inconvénients. Et quand les choses tournent mal, ce qui est fréquent, comme dans le cas des organismes génétiquement modifiés ou de l'énergie nucléaire, la responsabilité du désastre est supportée par la collectivité et non par les opérateurs privés".

 

Retour à la Sorbonne et sur les nanoparticules : "il y a eu un débat qui s’est déroulé dans 18 villes de France par des conférences publiques pendant une période assez longue de six mois" rappelait Etienne Klein. Mais il constatait que seulement 3000 personnes s'étaient déplacées et qu'il n'y avait eu que 30 000 clics sur le site web de la CNDP (la Commission nationale de débat public) donc un intérêt faible. "Ce qu’a montré ce débat également c’est que la technologie c’est l’impensé du politique" ajoutait-il, "puisque pendant ces six mois aucun parti politique ne s’est intéressé au débat".

 

Politique, le mot était lâché.

 

Un problème de démocratie.

 

"Nos politiques ne sont pas du tout à la hauteur de la démocratie qu’ils prétendent diriger" confirmait Jacques Testard, "et s’il n’y a pas plus de monde dans les fameux débats démocratiques c’est simplement que les gens savent bien que cela ne mène à rien. C’est à dire que les jeux sont faits avant qu’on lance le débat". Et le biologiste de rappeler le débat sur la centrale nucléaire EPR de Flamanville en 2006. Alors que le débat était à peine lancé, le premier ministre Dominique de Villepin annonçait : "étant donnée les avancées du débat public en cours, nous allons construire EPR à Flamanville". Cela montre "comment nos politiques prennent au sérieux des débats qu’ils ont eux-mêmes suscités", concluait Jacques Testard.

 

Plus sévère encore, Daniel Andler, mathématicien, professeur de philosophie des sciences et de théorie de la connaissance à l’université Paris-Sorbonne : "nous avons affaire à une classe politique "illiterate". Ils sont illettrés ces gens-là, ils ne travaillent pas. Ils n’étudient pas les dossiers. Le problème, ce n’est pas la science. Le problème c’est vraiment la politique" .

 

Un jugement que semble partager Hervé Kempf : "les élites dirigeantes sont incultes. Formées en économie, en ingénierie, en politique, elles sont souvent ignorantes en science et quasi toujours dépourvues de la moindre notion d'écologie. Le réflexe habituel d'un individu qui manque de connaissances est de négliger voire de mépriser les questions qui relèvent d'une culture qui lui est étrangère, pour privilégier les questions où il est le plus compétent. Les élites agissent de la même manière. D'où, de leur part, une sous-estimation du problème écologique" (Comment les riches détruisent la planète, Seuil, 2007).

 

Illettrés, incultes, ignorants en science… le jugement est sévère et si désamour il y a, c'est visiblement vis-à-vis d'un système qui a oublié le sens du mot "démocratie".

 

Mais cette "inculture" est-elle uniquement celle de nos "élites" ? La façon d'enseigner les sciences n'est-elle pas, elle aussi, une des raisons de l'inculture scientifique de notre société en général ?

 

Cultiver les sciences.

 

En mars 2002, était publié un rapport sur la "Désaffection des étudiants pour les études scientifiques". Présenté par un ancien président de l'Académie des sciences, il répondait à une demande du ministère de l'Education Nationale et synthétisait les contributions de sommités du monde des sciences et de l'éducation.

 

Le constat n'était pas nouveau et avait déjà alimenté de nombreux débats : depuis plusieurs années les lycéens et étudiants boudaient les disciplines scientifiques et particulièrement la physique et la chimie. Diagnostic : enseignements qui mériteraient d'être "rendus plus attrayants" car consistant "trop souvent en un "pensum" pour les élèves", fossé culturel entre sciences humaines et sciences "dures". La difficulté des études et la "faible attractivité des carrières scientifiques en terme de salaires" est aussi notée mais on n'oublie pas la "faute aux médias" :

 

"la Science et la Technologie sont présentées dans les médias, et surtout dans la presse, essentiellement comme étant la source de problèmes : on ne parle que rarement de la première pour montrer que son rôle est toujours nécessaire pour révéler et comprendre ces problèmes, ni de la seconde pour dire qu'elle seule peut apporter des solutions, lesquelles sont ensuite mises en oeuvre, ou ne le sont pas…"

 

Les rédacteurs du rapport croyaient-ils vraiment réhabiliter la science en affirmant qu'elle avait pour rôle pour révéler et comprendre les problèmes qu'elle avait elle-même créés ?

 

"On oublie, se défendaient-ils, qu'Internet ou le téléphone portable sont des conséquences du travail de physiciens, et les immenses succès de la science finissent par créer une sorte de saturation de l'émerveillement – tout en laissant subsister l'inquiétude, p. ex. devant l'absence d'une preuve absolue (évidemment impossible à obtenir) que le téléphone portable ne donne pas de tumeurs cérébrales…"

 

Présenter internet et le téléphone portable comme un "immense succès de la science" n'est-ce pas justement la meilleure façon de dénaturer la science et particulièrement la physique. Qu'y a-t-il de science dans le téléphone portable et qu'y a-t-il d'anti-science dans les inquiétudes des personnes habitant à proximité des antennes relai qui se multiplient ?

 

Les rédacteurs du rapport sont plus judicieux quand ils rappellent que parmi les atouts méritant d'être mieux exploités il y a le fait que "la pratique de la science est une activité ludique par excellence" même s'ils constatent que "malheureusement, ceci ne se révèle que tard…"

 

Et justement, là est le problème. Pourquoi faudrait-il accepter que le côté ludique des sciences ne se révèlent que tard ?

 

Et surtout croit-on vraiment répondre au problème en appliquant la proposition n°7 de la liste des 18 actions envisagées :

"dans le domaine de l'action dans les médias, étudier la possibilité d'une série de courts clips sur le thème du caractère ludique de la science : "La Science, c'est fun", ou "La Science, c'est le pied"…"

 

Les bonnes émissions de "culture scientifique" existent déjà dans les programmes radiophoniques et télévisés. Il existe de nombreuses revues de culture scientifique de bonne qualité qui ont la faveur des lecteurs. Les musées des sciences sont de plus en plus " didactiques" tout en renforçant leur approche "ludique". Le Palais de la Découverte, à Paris, est un ancêtre qui n'a pas pris de rides. Des figures de "savants" s'illustrent avec éclats et alimentent un discours qui fait encore rêver, du médiatique Hubert Reeves qui nous fait voyager à travers les étoiles jusqu'à Serge Haroche, récent prix Nobel, qui nous invite à découvrir les mystères du plus profonds de la matière. Certains médias savent faire aimer la science.

 

Le problème est le fossé qui se creuse de plus en plus entre cette image brillante et l'ennui qui se distille trop souvent dans les cours de sciences, au lycée comme à la faculté.

 

Il ne saurait être question d'analyser ici les multiples causes de cette désaffection. Pour ce qui est de la physique et de la chimie, en classes scientifiques, on peut au moins noter la modification incessante des programmes. Chaque nouvelle génération d'inspecteurs généraux et chaque nouveau ministre de l'éducation, semblant vouloir apporter sa touche de "fun" au programme précédent, il en résulte un édifice incohérent que les enseignants de base ont bien du mal à faire tenir debout. Noter aussi le "bachotage" renforcé par cette mode stupide, lancée par les médias et reprise par les ministères de l'éducation, qui consiste à noter les lycées en fonction de leur pourcentage de reçus au baccalauréat. Au dessous de 90% l'établissement est cloué au pilori. Pour y parvenir la méthode est simple : éliminer de l'enseignement tout ce qui n'est pas directement lié à la résolution d'exercices. Comment aimer les sciences avec un tel régime ?

 

Dans une société où chacun reconnaît la place essentielle prise par les sciences et les techniques, la nocivité de la frontière qui sépare l'enseignement "purement littéraire" de l'enseignement "purement scientifique". Pourquoi faut-il absolument priver les littéraires de sciences et les scientifiques de littérature ?

 

Rapide plaidoyer pour l'histoire des sciences.

 

La littérature scientifique ne pourrait-elle pas être un moyen d'amener les "littéraires" aux sciences et les "scientifiques" aux lettres ?

 

En 1926, Paul Langevin, publiait un texte sur "La valeur éducative de l'Histoire des sciences". Critiquant le dogmatisme et le conservatisme des manuels qu'il traitait "d'admirables catéchisme de sciences expérimentale" il leur opposait le style alerte des mémoires originaux. Combien la remarque était juste. Se contenter d'un exposé magistral sur un ancien scientifique ou sur une expérience ancienne peut ne servir à rien d'autre qu'à encombrer encore un peu plus un cours qui ne l'est déjà souvent que trop.

 

Prendre le temps de feuilleter un ouvrage vieux d'un ou deux siècles, lire de la science dans une prose ancienne, reproduire si possible les manipulations décrites, ont une tout autre dimension.

 

Où trouver ces ouvrages ? On ne sait pas assez que nombre de bibliothèques municipales, y compris de petites villes, ont dans leurs réserves des ouvrages du 18ème siècle arrachés par les révolutionnaires aux châteaux et aux monastères. Moins rares encore sont les revues scientifiques comme La Nature, l'Année scientifique, les Causeries scientifiques… auxquelles étaient abonnées les bibliothèques des municipalités des petites villes industrielles du 19ème siècle. Les rechercher est déjà une première démarche mais aujourd'hui ont les trouve largement numérisées et accessibles sur internet. Mention spéciale pour le site du Conservatoire des Arts et Métiers (http://cnum.cnam.fr/), celui de l'Académie des Sciences (http://www.academie-sciences.fr/) où ceux spécialisés sur Ampère (www.ampere.cnrs.fr) ou Lavoisier (www.cnrs.fr/lavoisier).

 

Nous ne prétendrons pas ici proposer, avec l'histoire des sciences, "le" remède au désamour dont souffre l'enseignement scientifique, d'autant plus que cette désaffection a essentiellement des causes extérieures à l'enseignement. Mais qui pourrait nous reprocher d'en avoir évoqué l'intérêt sur un site consacré à l'histoire des sciences.

 

Puisque nous avons évoqué internet, nous pouvons aussi noter à quel point cet outil offre une possibilité de "recyclage" pour celles et ceux qui, mesurant la force et l'intérêt des sciences, ne veulent pas en laisser l'usage aux seuls technocrates.

 

 

Les sciences remède à la technocratie ?

 

Si les sciences sont une espèce menacée, il semble qu'elles aient trouvé refuge dans la niche écologique constituée par les associations que l'on peut regrouper sous le terme "d'associations de protection de l'environnement" ou "d'associations écologistes". Chaque région en compte plusieurs dont on ne peut mettre en doute la qualité scientifique des expertises de la plupart. Il est même courant que des services publics leur sous-traite des études scientifiques "de terrain". La pratique s'est à ce point généralisée que le rapport de 2002 sur la "Désaffection des étudiants pour les études scientifiques" souhaite explicitement les enrôler dans son dispositif de revalorisation de l'enseignement scientifique officiel.

 

"Création sur la Toile d'un portail attrayant réservé aux sites de culture scientifique et technique, aux activités des Musées et des Clubs Scientifiques, Cafés des Sciences et associations de ce domaine, des Cafés des Sciences Juniors traitant pour les lycéens de sujets du type "Sciences et Citoyens", des sites étrangers voisins (notamment des sites francophones), des Expo-Sciences, etc.

 

Valorisation dans les établissements scolaires des activités des Ateliers de Science, par leur reconnaissance institutionnelle et par un soutien financier. Les établissements scolaires et universitaires devraient être le lieu normal d'exercice des activités des Clubs scientifiques, des Associations, etc. La circulaire du 21 mars 2001 donne à ce sujet des orientations précieuses. Dans le même ordre d'idées, l'implication directe et institutionnelle des établissements dans les activités de culture scientifique et technique organisées localement (Camps de vacances scientifiques, fêtes scientifiques, visites de Musées scientifiques, manifestations diverses) devrait être encouragée et favorisée."

 

Si ces associations occupent un terrain didactique abandonné par l'éducation nationale, beaucoup d'entre elles, et en particulier les plus importantes, se sont créées par la nécessité d'opposer un discours scientifique à une atteinte locale ou généralisée à leur environnement naturel ou humain. Elles peuvent être animées par des scientifiques professionnels, enseignants, chercheurs… mais le plus souvent par des autodidactes dont le bagage scientifique met à mal bien des "experts" officiels. Elles créent leurs "laboratoires indépendants" employant des ingénieurs et techniciens dotés des diplômes délivrés par l'Université. Elles ont leurs propres juristes qui se sont souvent formés au travers de luttes de terrain. Elles savent rechercher sur internet les sources fiables et échanger avec d'autres leurs propres productions.

 

C'est la Criirad (Commission de Recherche et d'Information Indépendantes sur la Radioactivité), et non pas un service d'état, qui a informé les populations concernées de la nature et des risques des retombées radioactives après Tchernobyl et qui aide les ONG japonaises à s'équiper après la catastrophe de Fukushima. Le Criigen (Comité de Recherche et d'Information Indépendantes sur le Génie génétique) s'est créé sur le même principe.

 

Ces associations ont une caractéristique commune : elles ne rejettent pas les sciences. Bien au contraire la plupart de leurs animatrices et animateurs affichent leur amour des sciences. C'est par l'enrichissement de leur réflexion scientifique qu'elles entendent combattre les choix technocratiques qu'on leur impose.

 

Noter aussi que ce sont essentiellement les associations, la "société civile", qui soutiennent ces lanceurs d'alerte scientifiques regroupés dans le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'sur l'évolution du climat). Ce sont elles qui, pour l'essentiel, popularisent leurs conclusions et propositions.

 

"Une autre science est possible ! " est le titre d'un récent ouvrage de la philosophe des sciences, Isabelle Stengers. Les germes de la "science civilisée" pour laquelle elle plaide sont peut-être déjà en œuvre dans ces groupes de scientifiques et dans ces associations.

 

 

 

 

 

 

 

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 10:14

L'histoire des sciences et des techniques peut aussi se traiter au présent. En décembre 2015 de nombreux scientifiques seront mis à contribution dans le cadre de la COP21 qui se tiendra à Paris. Parmi ceux-ci Paul Tréguer, océanographe.

 

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Un article intéressant dans le télégramme du 24 octobre 2015.

 

Paul Tréguer, océanographe, y explique que pour lutter contre le réchauffement climatique, ” il faudrait limiter l’émission de gaz à effet de serre, mener un plan d’énergies renouvelables, s’engager dans les plans d’isolation des logements et favoriser des transports plus réalistes et donc moins producteurs de CO2″.

 

Un programme que nous ne pouvons qu’approuver, cependant, la question qui s’imposait en toute logique et que le journaliste auteur de l’article a “oublié” de lui poser est : “Que pensez vous, dans ce cas, du projet de centrale électrique à gaz à Landivisiau ? ”

 

On aurait aimé entendre la réponse de Paul Tréguer qui, au moment de la lutte de Plogoff, était l’un des principaux rédacteurs du “projet alter breton” qui programmait pour 2015, et de façon très réaliste, une Bretagne “sans pétrole et sans nucléaire”.

 

L’article, pour autant, mérite la lecture. Dans les propos repris en titre, Paul Tréguer ose enfin y énoncer clairement ce que personne ne semble vouloir accepter de voir : il n’y a pas que dans le Pacifique que des îles risquent d’être submergées !

 

 

 

Professeur émérite à l’Université de Bretagne occidentale (UBO), l’océanographe Paul Tréguer est membre de l’Académie européenne des sciences, laquelle organise, mardi et mercredi, à Brest, un symposium autour du changement climatique, une manifestation en lien avec la Cop 21.

 

Pourquoi organiser un symposium sur « Les impacts du changement climatique sur l’océan, l’économie, la production de nourriture, la santé humaine et les traités internationaux » ?

 

Tous les ans, l’Académie européenne organise un événement. Cette année, et dans la perspective de la Conférence mondiale de Paris sur le climat (Cop 21), nous avons décidé de programmer un symposium sur les impacts du changement climatique. Et la ville de Brest a été retenue, en raison de la compétence internationalement reconnue des partenaires scientifiques brestois et de l’engagement financier et humain de l’UBO. Le symposium est labellisé Cop 21.


Le réchauffement de la planète a-t-il des conséquences sur les océans ?

 

Il faut savoir que l’océan est le premier régulateur du climat de la planète terre. Quand le climat est déréglé, on assiste à des impacts directs sur le fonctionnement de l’océan et de l’écosystème marin. Si l’océan se réchauffe, on constatera une réduction des ressources nutritives des couches de surface, du phytoplancton et donc du poisson. D’autre part, et d’ici la fin du siècle, il y a un risque de ralentissement du Gulf Stream si les émissions de gaz à effet de serre continuent au rythme actuel. Et si Le Gulf Stream ralentit, on risque de connaître une modification importante du climat de l’Europe occidentale, dont, bien sûr, la Bretagne.

 

Des espèces de poissons sont-elles menacées ?

 

Oui, bien sûr. Dans l’Atlantique-Nord, prenez l’exemple du cabillaud (ou morue). Le réchauffement général de la température a provoqué le déplacement de copépodes, ces petits crustacés planctoniques dont se nourrissent les larves de cabillaud. Comme les larves se déplacent au gré des courants, il y a une remontée vers le nord. Et là, les larves de cabillaud n’ont plus trouvé leur nourriture favorite. Conséquence : la production de larves s’est effondrée. La baisse de la population de cabillauds est donc due, non seulement à la surexploitation, mais aussi au réchauffement climatique.

 

Des scientifiques sont formels : avec la montée des eaux, causée par le changement climatique, la Bretagne pourrait devenir une île dans 5.000 ans. Qu’en pensez-vous ?

 

Aucune prédiction sérieuse du genre ne peut être faite. Il est impossible d’établir un tel scénario à 5.000 ans. D’ailleurs, je ne pense pas que ce soit réaliste. En revanche, nous pouvons parler de ce qui s’est passé, il y a 20.000 ans, au maximum glaciaire, où le niveau des eaux était de 100 à 120 m plus bas qu’aujourd’hui. Une époque où Ouessant n’était pas une île et où on pouvait y aller à pied. Ce que l’on sait, aujourd’hui, c’est qu’à l’échelle de quelques décennies, on peut prédire la montée générale du niveau des eaux. C’est ainsi que l’île de Sein est menacée de submersion, d’ici la fin du siècle, si on continue le régime actuel de réchauffement. [——–][/——–]

 

 

 

 

Lors de la Cop 21, pensez-vous que les 195 pays participants trouveront un accord et s’engageront à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en vue de limiter le réchauffement en dessous de deux degrés ?

 

La Cop 21 demeure une étape importante mais vous dire qu’elle aboutira à des mesures qui seront parfaites, je ne le crois pas. Il faut donc mener des actions sur deux lignes différentes, dont l’une, auprès des gouvernements et ce, même si des lobbies sont derrière pour empêcher une mesure qui défavorisait les activités traditionnelles comme la production d’énergie par les centrales à charbon, le transport… Il faut aussi que les citoyens se mobilisent pour peser sur l’action des gouvernements en vue d’aller dans le bon sens. En fait, je ne fais pas partie de ceux qui croient qu’une signature ou qu’une réunion internationale va sauver la planète. C’est plutôt une action continue des gouvernements et un changement des comportements des citoyens qui pourront le faire.

 

Si vous étiez ministre de l’Environnement, quelle serait votre première mesure ?

 

Je ne suis pas ministre de l’Environnement. Je ne suis donc pas soumis aux lobbies. C’est toute la différence entre un ministre et un scientifique. Cependant, il faudrait limiter l’émission de gaz à effet de serre, mener un plan d’énergies renouvelables, s’engager dans les plans d’isolation des logements et favoriser des transports plus réalistes et donc moins producteurs de CO2.

 

Trouvez-vous normal que l’on ait supprimé la ligne maritime Saint-Nazaire ? Gijon, en septembre 2014, car elle n’était pas rentable ?

 

C’est tout le problème qui existe entre les intérêts financiers et ce que souhaitent les citoyens et les scientifiques. C’est dommage, car le transport par la mer est nettement moins polluant que par la route. Mais le système économique a ses propres lois.

 

Lundi, le gouvernement a annoncé un plan pour relancer le fret fluvial. Vous y croyez ?

 

Oui, j’y crois. C’est une excellente initiative car elle va dans le bon sens. C’est un transport très peu énergétique, par rapport aux camions et autres véhicules.

 

Les projets de parc éoliens offshore sont-ils une solution ou de la poudre aux yeux ?

 

Si on veut moins de gaz à effet de serre, on n’a pas d’autre choix que de s’équiper avec ce type de système. C’est une voie dans laquelle plusieurs pays se sont déjà lancés, il y a bien longtemps : la Grande-Bretagne, la Norvège, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne…

 

Quelle conclusion allez-vous tirer du symposium ?

 

Tout d’abord, une déclaration de Brest. Une disposition va être votée. En substance, elle s’articulera sur trois points : 1/L’influence de l’homme sur le système climatique est devenue incontestable. 2/L’accélération du changement climatique va conforter la probabilité d’un impact grave sur le système naturel et sur les ressources exploitées par l’homme. 3/Il y a une nécessité impérieuse de s’accorder au niveau mondial, sur des objectifs ambitieux en vue d’atténuer le changement climatique et de prendre des mesures appropriées.

 

Pratique

Symposium mardi et mercredi, au Quartz à Brest. Entrée libre. Inscriptions au préalable au 02.98.33.52.73 ou 02.98.33.54.40.

Le Télégramme
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C’était en 1980. Paul Tréguer et le projet alter breton.

 

 

Extrait de “Plogoff, un combat pour demain” :

 

“Se passer du nucléaire et même du pétrole sans revenir à la bougie, telle est la proposition du plan “Alter” breton rendu public à quelques jours du début de l’enquête d’utilité publique. Le projet, initié à l’échelle de toute la France par le “groupe de Bellevue” (un groupe de chercheurs pluridisciplinaires et de militants proches du PSU), comprend autant de volets qu’il y a de régions.

Celui qui concerne la Bretagne est le premier à être publié. Lors de sa présentation, à Audierne le 6 janvier1980, Paul Tréguer chercheur au CNEXO et Annie Le Gall, ingénieur agronome le présentent comme un “message d’espoir pour tous ceux qui craignent l’avènement du nucléaire”. L’équipe de rédacteurs regroupe des chercheurs de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), de l’institut d’études marines (IEM), du Centre national pour l’exploitation des océans (CNEXO), de l’Université de Bretagne occidentale (UBO).

” Il est temps décidément de tuer des mythes qui ont la vie dure”, annoncent ses auteurs en introduction, et en particulier celui du “modèle de développement industriel” qui apporterait le bonheur à l’humanité. Ce modèle de société “à l’américaine”, transforme l’ensemble des secteurs de l’économie pour réaliser un objectif : la croissance par la production massive de biens industriels. On produit et on vend n’importe quoi pourvu que ça rapporte. Qu’importe si les matières s’épuisent, si certaines régions sont véritablement laminées par ce rouleau compresseur…”

Pour apporter à la Bretagne l’énergie dont elle a besoin, ils ont exploré quatre voies principales : l’énergie marémotrice (13%), la biomasse (44%), les éoliennes (21%), le solaire (22%).

L’objectif n’est pas uniquement technique. Ce qui est “révolutionnaire” dans le projet ALTER, explique Paul Tréguer, “ce ne sont pas tant les éoliennes sur nos côtes ni les chauffe-eau solaires sur nos toits, mais bien le projet de société que ces techniques sous-entendent”. Une société capable de satisfaire à ses besoins tout en stabilisant sa consommation. Une société qui ne fasse pas de la consommation de biens périssables un critère de réussite sociale. Une société qui s’affirme solidaire de tous les peuples du monde.

Un projet “ALTER-mondialiste” en quelque sorte.”

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 08:58

12 décembre 1914. La revue La Nature reprend ses publications un moment interrompues. La revue s'adresse à ses lecteurs :

 

"nous orienterons résolument nos articles vers l'actualité qui prime toutes les autres : la guerre,"

 

 

1915. La guerre est bien installée. Une guerre qui a mis tous les moyens scientifiques, techniques, économiques, développés pendant tout le 19ème siècle, au service de la destruction mutuelle. Peut-être mieux que dans les livres d'histoire écrits ultérieurement, c'est dans les revues de vulgarisation scientifique de l'époque que se lit la réalité de la guerre.

 

Premiers élements dans la revue "La Nature" de l'année 1915 (premier et deuxième semestre).

 

Premier semestre : une table des matières édifiante (extraits).

 

ARMEMENT

Destruction systématique des ponts (Capitaine...) (p.1)

Le général Shrapnel (J. BOYER) (p.12)

Le fusil allemand (J. BOYER) (p.28)

Faillite de la fortification permanente (J. N.) (p.46)

A quels efforts résiste le métal d'un canon (p.52)

Machines allemandes à creuser les tranchées (M. BOUSQUET) (p.118)

 

Canons, obusiers et mortiers.

 

Canons, obusiers et mortiers (J. NETTER) (p.121)

Les explosifs (H. LE CHATELIER) (p.128)

La démolition des obus non éclatés (H. VICNERON) (p.151)

Ce qu'on savait de l'artillerie lourde allemande avant la guerre (LUCIEN FOURNIER) (p.179)

Généralités sur les fusées d'obus (X...) (p.185)

Du feu grégeois aux compositions incendiaires modernes (A. C.) (p.212)

Dynamite et gommes explosives (A. CHAPLET) (p.226)

Les chiens de guerre (C. LATOUR) (p.229)

Les divers systèmes de mitrailleuses étrangères (X...) (p.275)

Les projecteurs (X...) (p.281)

 

 

La lutte contre les vapeurs aspyxiantes.

 

La lutte contre les vapeurs asphyxiantes (Drs D. et O.) (p.338)

Le cheval de guerre en 1915 (E. TROUESSART) (p.393)

Une bombe parisienne (R. DONCIÈRES) (p.423)

Portée des projecteurs de guerre (p.93)

Portée des projecteurs de guerre (p.118)

 

CONDITIONS ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE

La raréfaction du cuivre en Allemagne (L. D. L.) (p.23)

La question de l'or en Allemagne (p.37)

Grandes usines allemandes de produits chimiques (p.76)

Répercussion de la guerre sur le prix de la vie (L. D. L.) (p.127)

La contrebande de guerre (L. FOURNIER) (p.147)

L'industrie française pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire (A. CHAPLET) (p.163)

L'industrie pharmaceutique française et la concurrence allemande (JACQUES BOYER) (p.195)

Fabrication des pyroxyles (A. CHAPLET) (p.204)

Le bétail en Allemagne (LUCIEN FOURNIER) (p.239)

L'industrie chimique et la guerre (A. C.) (p.270)

Nos grandes industries du Nord (L. DE LAUNAY) (p.289)

 

Fabrication du sucre pendant la guerre.

 

Fabrication du sucre pendant la guerre (JACQUES BOYER) (p.290)

Les grandes usines métallurgiques de Witkowitz (Autriche) (J. DE LA CERISAIE) (p.300)

Les produits du sol allemand (LUCIEN FOURNIER) (p.303)

L'exploitation des terres rares du Brésil enlevée aux Allemands (JACQUES BOYER) (p.324)

L'industrie houillère (L. DE LAUNAY) (p.329)

Manutention des céréales dans les ports anglais (H. VÉRON) (p.334)

L'industrie du fer (L. DE LAUNAY) (p361)

Standards (HENRY LE CHATELIER) (p.421)

Conserves de viande du camp retranché de Paris (p.13)

La ration du soldat (p.150)

Alimentation des armées en campagne (p.229)

Les conserves des armées en campagne (p.274)

 

CONDITIONS ETHNIQUES ET GÉOGRAPHIQUES DE LA GUERRE

La défense des Dardanelles (p.4)

L'industrie pétrolifère en Roumanie (V. FORBIN) (p.7)

 

Les troupes indiennes au front.

 

Les troupes indiennes au front (V. FORBIN) (p.17)

L'attaque de Douvres (J. D'IZIER) (p.26)

Le Sinaï, pays de mines et passage d'armées (L. DE LAUNAY) (p.38)

La défense du canal de Kiel (G. BLANCHON) (p.49)

Zeebrugge, base maritime contre l'Angleterre (R. BONNIN) (p.53)

Les chemins de fer allemands (V. CAMBON) (p.57)

Pola (E.-A. MARTEL) (p.65)

Les Roumains de Bukovine (L. DE LAUNAY) (p.93)

Les communications télégraphiques mondiales (L. BAYETTE) (p.137)

Les ports allemands de la Baltique (R. BONNIN) (p.154)

Le Rhin (VICTOR CAMBON) (p.169)

La Pologne stratégique (E.-A. MARTEL) (p.176)

Les ports allemands de la mer du Nord (R. BONNIN) (p.188)

 

Les cosaques.

 

Les Cosaques (V. FORBIN) (p.201)

Les chemins de fer anglais pendant la guerre (p.240)

Le port de Rotterdam (VICTOR CAMBON) (p.265)

Les Français à Lemnos (L. DE LAUNAY) (p.285)

Le camp retranché de Metz (LUCIEN FOURNIER) (p.313)

L'Allemagne et la télégraphie sans fil (p.340)

Les colonies allemandes en Afrique (R. BONNIN) (p.345)

Les Portes-de-Fer (L. DE LAUNAY) (p.350)

La frontière austro-italienne (P. SALLIOR) (p.372)

Comment on opère un débarquement (P. S.) (p.383)

L'armée moderne : son organisation (p.390)

Essen et le bassin métallurgique de la Ruhr (V. CAMBON) (p.397)

 

CHIMIE

Imperméabilisation des tissus (p.151)

 

MÉDECINE ET HYGIÈNE

 

Vêtements ingénieux pour nos soldats.

 

Vêtements ingénieux pour nos soldats (A. CHAPLET) (p.14)

Les vaccins (H. ROGER) (p.69)

Les péniches ambulances (R. MERLE) (p.72)

La valeur calorifuge des tissus (A. CHAPLET) (p.75)

Les microbes mobilisés (H. COUPIN) (p.79)

Hygiène dans l'armée russe (V. FORBIN) (p.167)

Plus chaud que la laine et aussi plus léger (HENRI COUPIN) (p.214)

La médecine militaire dans l'antiquité et les temps modernes (NORBERT LALLIÉ) (p.217)

 

La recherche des projectiles dans l'organisme.

 

La recherche des projectiles dans l'organisme (JACQUES BOYER) (p.241)

Guerres et épidémies (Dr A. MARTINET) (p.318)

Comment on dose les rayons X (ERNEST COUSTET) (p.341)

Laboratoire de vaccination antityphique de l'armée (BENOIT-BAZILLE) (p.377)

Application de la balance électromagnétique de Hughes à la chirurgie militaire (p.12)

Imperméabilisation des vêtements militaires (p.12)

Sous-vêtement militaire (p.13)

Désinfection des effets (p.79)

Entraînement du phosphore dans les plaies (p.79)

Traitement des plaies de guerre (p.93)

Culture pour le diagnostic rapide de la typhoïde (p.136)

Sur les poussières microbiennes (p.136)

Traitement des blessures des nerfs (p.136)

Bactériologie de la gangrène gazeuse (p.182)

Électro-magnétisme employé au déplacement des projectiles dans les tissus (p.213)

Traitement des hydarthroses et hémarthroses par des injections d'oxygène (p.213)

La gangrène gazeuse (p.214)

Destruction d'une partie du cerveau sans trouble appréciable (p.294)

Épuration de l'eau de boisson par l'hypochlorite de calcium (p.295)

Localisation des projectiles (p.295)

Appareil prothétique à mouvements coordonnés pour amputés de la cuisse (p.317)

 

GÉOGRAPHIE. -- ETHNOGRAPHIE. ARCHÉOLOGIE

L'astronomie babylonienne et la science allemande (L. DE LAUNAY) (p.141)

 

HISTOIRE NATURELLE. -- ZOOLOGIE. -- BIOLOGIE

La guerre chez les fourmis (H. COUPIN) (p.62)

Chicorée de guerre (HENRI COUPIN) (p.182)

Confitures de guerre (HENRI COUPIN) (p.327)

Sous-marins microscopiques (HENRI COUPIN) (p.358)

 

 

Les mouches prussiennes (HENRI COUPIN) (p.420)

 

MARINE

Comment on peut se défendre contre les sous-marins (DU VERSEAU) (p.20)

La guerre navale en 1914 (E. BERTIN) (p.81)

La guerre navale en 1914 (E. BERTIN) (p.97)

Les mines marines (DU VERSEAU) (p.162)

Les croiseurs auxiliaires (Commandant P...) (p.211)

La navigation sous-marine autrefois (LÉOPOLD REVERCHON) (p.228)

 

La chauffe au pétrole dans la marine.

 

La chauffe au pétrole dans la marine (HENRI VÉRON) (p.233)

 

Le sous-marin.

 

Le sous-marin (G. BLANCHON) (p.249)

Ravitaillement des navires en haute mer par câble transporteur (R. RONNIN) (p.306)

La marine italienne (E. BERTIN) (p.384)

Le sous-marin de M. Simon Lake (LUCIEN FOURNIER) (p.405)

Les périscopes de sous-marins (E. COUSTET) (p.409)

Transport des mines marines par les courants (p.182)

La distance maxima franchissable par les sous-marins (p.295)

 

MÉCANIQUE

Rupture d'une grue flottante de construction allemande (BOUREUIL) (p.287)

Les moteurs des navires de la marine marchande anglaise (p.289)

 

NAVIGATION AÉRIENNE

 

Nouvelle unité de la flotte aérienne française : le Tissandier.

 

Nouvelle unité de la flotte aérienne française : le Tissandier (p.24)

L'atterrissage nocturne des avions (L. FOURNIER) (p.27)

Nouvelle usine à hydrogène (J. BOYER) (p.144)

Qu'est-ce qu'un zeppelin? (L. FOURNIER) (p.224)

Un nouvel obus contre les dirigeables (L. F.) (p.261)

Appareils photographiques des zeppelins et des aviatiks (PERROTIN) (p.262)

" Le Taube des Invalides " (LUCIEN FOURNIER) (p.272)

Les ballons cerfs-volants (LUCIEN FOURNIER) (p.411)

 

PHYSIQUE

Sur l'épreuve des lunettes d'approche (p.61)

 

DIVERS

 

L'influence de la guerre sur la faune.

 

L'influence de la guerre sur la faune (J. TROUESSART) (p.33)

Mèches et cordeaux combustibles (A. CHAPLET) (p.35)

Le reportage photographique (E. COUSTET) (p.42)

Souvenirs de l'avant-guerre (V. FORBIN) (p.77)

 

Deuxième semestre :

 

Le détail que nous avons donné du premier est une invitation à consulter le deuxième.

 

Exemples :

 

 

Les nouveaux casques de l'armée française

Biplan Voisin armé d'une mitrailleuse.

 

_____________________________________________________________________

 

On peut lire aussi :

La Science, la vie et la guerre en 1914.

 

 

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  • : Comme l'art ou la littérature,les sciences sont un élément à part entière de la culture humaine. Leur histoire nous éclaire sur le monde contemporain à un moment où les techniques qui en sont issues semblent échapper à la maîtrise humaine. La connaissance de son histoire est aussi la meilleure des façons d'inviter une nouvelle génération à s'engager dans l'aventure de la recherche scientifique.
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